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SES ENFANTS

MADAME DE GRIGNAN d'après mignard (Musée Carnavalet)

Le 5 février 1671, Mme de Sévigné se séparait pour la première fois de sa fille, Mme de Grignan, qui allait en Provence rejoindre son mari. Dans les semaines qui suivirent, elle écrivait :

J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en allai donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant : il me semblait qu'on m'arrachât le coeur et l'âme ; et en effet quelle rude séparation !... J'allai ensuite chez Mme de La Fayette qui redoubla mes douleurs par la part qu'elle y prit... Je revins ensuite de chez Mme de La Fayette ; mais en entrant ici, bon Dieu ! comprenezvous ce que je sentis en montant ce degré ? Cette chambre où j'entrais toujours, hélas ! j'en trouvai les portes ouvertes; mais je vis tout démeublé, tout dérangé et votre pauvre petite fille qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffres ? Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais pas avancée d'un pas pour le repos de mon esprit (6 février (1671.)

Je reçois vos lettres, ma bonne, comme vous avez reçu ma bague ; je fonds en larmes en les lisant ; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié ; il semble que vous m'écriviez des injures ou que vous soyez malade ou qu'il vous soit arrivé quelque accident ; et c'est tout le contraire; vous m'aimez, ma chère enfant, et vous me le

dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance... Vous me faites sentir pour vous tout ce qu'il est possible de tendresse ; mais si vous songez à moi, ma pauvre bonne, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous ; c'est ce que les dévots appellent une pensée habituelle ; c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son devoir... Adieu, ma chère enfant, l'unique passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie. Aimez-moi toujours, c'est la seule chose qui peut me donner de la consolation, (g février 1 671.)

Bon Dieu ! que de compliments j'ai à vous faire ! que d'amitiés ! que de soins de savoir de vos nouvelles ! que de louanges l'on vous donne ! Je n'aurais jamais fait si je voulais nommer tous ceux et celles dont vous êtes aimée, estimée, adorée ; mais quand vous aurez mis tout cela ensemble, soyez assurée ma fille que ce n'est rien en comparaison de ce que j'ai pour vous. Je ne vous quitte pas un moment et je pense à vous sans relâche et de quelle façon ! J'ai embrassé votre fille, et elle m'a baisée et très bien baisée de votre part. Savez-vous que je l'aime cette petite, quand je songe de qui elle me vient ? (12 février 1671.)

Toute votre chambre me tue, j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu pour rompre un peu la vue d'une fenêtre sur ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse de d'Hacqueville, et par où je vous rappelai. Je me fais peur quand je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre ; car je suis folle quelquefois... (3 mars 167 1.)

Il n'y a point d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans ce pays, ni dans ce jardin où je

24970. Mme de Grignan, d'après Sandoz, gravure de Lévy.

ie Mary Duclaux consacre, dans la Revue hebdomadaire, une étude à Mme de Grignan.

24971. — Jeanne-Marguerite de Brehant de Mauron, marquise de Sevigné, par Petitot, gravure de Weber.

vous ai vue il n'y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose, et de quelque façon que ce soit aussi, cela me perce le coeur. Je vous vois ; vous m'êtes présente ; je pense et repense à tout ; ma tête et mon esprit se creusent; mais j'ai beau chercher, j'ai beau tourner ; cette chère enfant que j'aime avec tant de passion, est à deux cent lieues, je ne l'ai plus. (24 mars 167 1 .)

Voilà comment Mme Sévigné aima sa fille.

Egarements et désespoir, protestations de tendresse, ressouvenir des derniers adieux, orgueil d'entendre louer l'être aimé, tristesse de revoir les lieux témoins du bonheur passé : ne croit-on pas entendre la plainte d'une amante abandonnée ? Tant il est vrai que la passion, quel que soit son objet, connaîtra toujours les mêmes tourments et prononcera toujours les mêmes paroles !

Quand parut le premier recueil des lettres de Mm* de Sévigné à Mme de Grignan, Mathieu Marais écrivit au président Bouhier : " Ce sont des lettres à sa fille où il y a plus d'amour que les amants n'en ont dit, depuis que l'on a commencé de s'aimer. "

Mme de Sévigné adorait tout de sa fille : la beauté, l'esprit, la façon de danser, de se parer et d'écrire. Elle l'adulait de toutes les manières, la complimentait de ses propos, de ses gestes, de ses

lettres, et lui rapportait les louanges qu'elle allait quêter pour elle chez ses amis. Elle pensait à elle, " comme on devrait, disait-elle, penser à Dieu, si l'on était vraiment touché de son amour ". Un prêtre lui défendit, une fois, de faire ses dévotions à la Pentecôte, parce qu'elle était uniquement occupée et remplie de la pensée de sa fille. Elle ne nous a jamais dit, et pour cause, ce qu'elle pensait de sa grand'mère, sainte Jeanne de Chantai, qui, pour aller à Dieu, passa sur le corps de son enfant. De l'enfance de MIle de Sévigné, nous savons seulement que la jeune Marguerite fut d'abord confiée aux Visitandines de Nantes, qu'elle demeura un an ou deux dans ce couvent, puis revint chez sa mère. Un certain abbé La Mousse l'initia à la philosophie de Descartes. Il semble que Mlle de Sévigné ait été une petite personne hautaine et violente, car elle souffleta rudement une de ses voisines qui s'était permis d'approcher son vilain visage trop près de celui de la jolie demoiselle. Déjà, dit sa mère, elle contemplait " son essence en coq en pâte "; et comme la voyant un peu trop vaine de ses attraits, l'abbé La Mousse lui disait : " Mademoiselle, tout cela pourrira ", elle répondait : " Oui, monsieur, mais cela n'est pas pourri. " La mère s'amusait du soufflet, riait de la repartie.

Bref, MlIe de Sévigné fut assez mal élevée. L'adulation maternelle commença de bonne heure.

A seize ans, elle parut à la cour. Sa beauté y fit merveille. C'était le teint admirable de sa mère, les mêmes cheveux blonds et fins, mais des traits plus délicats, le nez mieux fait, quelque chose de plus affiné dans le port et dans la taille. Comme sa mère, elle dansait à ravir. Elle fut, à la cour, des ballets de Benserade, et, vingt-deux ans plus tard, Mme de Sévigné, lui annonçant la représentation d'un nouveau ballet de Quinault, s'attendrissait au souvenir des divertissements où la jeune fille avait joué un rôle :

... Ce sera une belle pièce. Vous croyez bien que pour moi, je dirai : " Ce n'est pas un ballet, comme celui où dansait ma fille ; il y avait telle et telle ; elle faisait un petit pas admirable sur le bord du théâtre " et là-dessus je conterai tout le ballet ; mais vous-même ma fille, je crois que sans radoterie vous pourriez dire qu'il ne fait point souvenir du vôtre, et qu'il y avait quatre personnes, avec feu Madame, que les siècles entiers auront peine à remplacer et pour la beauté et pour la jeunesse et pour la danse : ah ! quelles bergères et quelles amazones !

Ces bergères, ces amazones, c'étaient MUe de La Vallière, MIle de Mortemart qui bientôt allait devenir Mme de Montespan, MUe de Saint-Simon, la sœur du duc.

Tréville, qui passait pour l'oracle de la cour, avait annoncé, parlant de MUe de Sévigné, que " cette beauté brûlerait le monde ". Il faillit avoir raison : un jour que Louis XIV montra quelque froideur à Mlle de La Vallière, le bruit courut qu'il avait tourné les yeux vers M11* de Sévigné ; et Bussy mis au courant de la nouvelle écrivait à Mme de Montmorency : " Je serais fort aise que le roi s'attachât à M11* de Sévigné, car la demoiselle est fort de mes amies, et il ne pourrait être mieux en maîtresse. " Mais Bussy fut déçu : l'incendie s'alluma ailleurs, et ce fut le règne de Mme de Montespan qui bientôt commença.

Après plusieurs mariages manques, Marguerite de Sévigné épousa un gentilhomme provençal, François Adhémar, comte de Grignan, qui descendait des Castellane, alliés depuis le seizième siècle aux Adhémar : ces deux familles étaient les plus illustres et les plus anciennes de la Provence. " C'était, dit Saint-Simon, un fort honnête homme, fort noble, sentant fort ce qu'il était. " Sentant fort ce qu'il était, cela surtout dut plaire à la vaniteuse jeune fille et la faire passer sur le reste. Le reste, c'était quarante ans d'âge, deux veuvages, deux filles, des dettes considérables, une face noire comme corbeau, un nez immense, une barbe

épineuse et, sur la joue droite, une touffe ébouriffée comme les moustaches d'un matou. Elle aurait, semble-t-il, pu prétendre à un autre parti, la jolie bergère des ballets de Benserade, la " plus jolie fille de France " comme l'appelait Bussy, la gracieuse cartésienne à qui La Fontaine avait dédié sa fable du Lion amoureux,

Sévigné de qui les attraits Servent aux Grâces de modèles, Et qui naquites toute belle, A votre indifférence près,

la riche héritière à qui sa mère et l'abbé de Coulanges avaient reconstitué une dot de 300.000 livres ; mais la belle indifférente s'accommoda de ce mari qui " abusait de la permission qu'ont les hommes d'être laids ", c'était elle-même qui le disait. Quant à Mme de Sévigné, tout en plaisantant le nez et la barbe de son gendre, elle l'appelait " le plus souhaitable mari et le plus divin pour la société ".

Méfions-nous un peu de Mm* de Sévigné, quand elle célèbre la belle voix, la taille avantageuse, l'esprit et les grandes manières de ce gendre incomparable, et lui décoche cette déclaration assez comique : " Je ne crois pas que vous ayez jamais

eu une belle-mère (elle était la troisième) qui vous ait aimé autant que moi. " Méfions-nous : son bonheur est entre les mains de M. de Grignan. Lieutenant général en Provence, il est obligé à la résidence, car le gouverneur, le duc de Vendôme, n'a que treize ans. L'unique ambition de Mme de Sévigné est d'avoir sa fille auprès d'elle. Il faut donc qu'elle se mette dans les bonnes grâces de son gendre. Ce dernier paraît, d'ailleurs, de bonne composition ; il apprécie l'honneur d'avoir pour belle-mère une personne célèbre par son esprit et qui possède à la cour des relations brillantes et fructueuses. Enfin le comte et la comtesse ont l'un pour l'autre une de ces affections raisonnables qui permettent à une mère de dire : " Ma fille est heureuse " et de n'en concevoir aucune jalousie.

M. de Grignan ne fit peut-être pas le bonheur de Mme de Grignan. En tout cas, ce ne fut pas lui qui fit le malheur de Mme de Sévigné. L'amour maternel est, comme toutes les passions, une source intarissable de chagrins et de déceptions.

Quand Mme de Grignan s'éloigne, ce sont les tristesses et les angoisses de l'absence, rendues plus cruelles encore par les maléfices de l'imagination : l'idée d'un accident, d'une maladie, d'un malheur ne peut effleurer l'esprit de la mère, sans

y faire tout de suite surgir une vision nette et précise, obsédante comme la réalité.

Mmede Sévigné sera-t-elle plus heureuse, lorsque sa fille sera près d'elle ? On sait mal ce qui se passait entre ces deux femmes quand elles vivaient ensemble ; naturellement, la correspondance cesse dès qu'elles sont réunies ; mais les lettres écrites par la mère à sa fille, au lendemain de chaque séparation, en disent long sur leurs douloureux dissentiments.

Sans doute elles s'aiment, mais chacune a sa façon d'aimer à laquelle l'autre ne comprend rien. Mme de Grignan donne à sa mère toute l'affection dont elle est capable. Ce n'est pas beaucoup, c'est trop peu pour satisfaire l'exigeante sensibilité de Mme de Sévigné.

Jamais on ne vit deux natures aussi opposées. D'un côté la vanité, la crainte du ridicule, une tête froide et un cœur encore plus froid ; de l'autre, une exubérance que rien ne contraint, une chaleur de sentiment et de pensée que rien ne modère. Cent fois dans ses lettres, Mme de Sévigné a souligné ce contraste. " On serre les files, il n'y paraît plus ", écrit Mme de Grignan à sa mère, grandement affligée de la mort de La Rochefoucauld. Mme de Sévigné a la complaisance d'admirer ce

mot cruel ; mais, quelques jours après, parlant de la douleur de Mme de La Fayette, elle plaint la pauvre femme de ne pouvoir serrer la file. Une autre fois, c'est à propos de cette maxime de La Rochefoucauld : " Qui vit sans folie, n'est pas si sage qu'il croit. " Mme de Grignan déclare qu'elle n'entend rien à cette pensée. Mme de Sévigné est obligée de la lui commenter : " Hélas ! dit-elle, le moyen de vivre sans folie, c'est-à-dire sans fantaisie ! Et un homme n'est-il pas fou qui croit être sage en ne s'amusant et en ne se divertissant de rien ? Vous viendrez à notre opinion. " Elle n'y vint jamais. Aucune femme ne fut à ce point dépourvue de fantaisie.

Pour la punir d'avoir fait tant de peine à sa mère, on a beaucoup malmené Mme de Grignan, et l'on a rappelé souvent ce jugement de Bussy : " Cet tefemme-là a de l'esprit, mais un esprit aigre d'une gloire insupportable et fera bien des sottises. Elle se fera autant d'ennemis que sa mère s'est fait d'amis et d'admirateurs. " En effet, les détracteurs de Mme de Grignan se sont multipliés à mesure que se multipliaient les admirateurs de Mme de Sévigné.

Elle n'a jamais trouvé qu'un avocat, Joseph de Maistre : "Si j'avais, disait-il, à choisir entre la

mère et la fille, j'épouserais la fille, et puis je partirais pour recevoir des lettres de l'autre. Je sais bien que c'est une mode de condamner Mme de Grignan ; mais par le recueil seulement des lettres de la mère, lues comme on doit les lire, la supériorité de la fille (dans tout ce qu'il y a de plus essentiel) me semble prouvée à l'évidence. " Ce sont là des propos qu'on tient quand on est sûr de n'avoir à épouser ni la fille ni la mère. Mais, tout de bon, sans donner raison à Joseph de Maistre, reconnaissons qu'à certains jours la tendresse de Mme de Sévigné devait être assez pesante, que ses dragons (elle appelait ainsi ses imaginations) devaient horripiler une personne flegmatique comme Mme de Grignan, et qu'elle risquait de faire jouer à sa fille un personnage un peu ridicule, quand elle allait par le monde célébrant la grâce et les mérites de la "reine de Provence". Enfin, pour être tout à fait juste, rappelons ces lignes par lesquelles Mme de Grignan termine une lettre à son mari : " Eh ! mon Dieu ! ne viendra-t-il pas une année où je puisse voir mon mari sans quitter ma mère ? En vérité, je le souhaiterais fort ; mais quand il faut choisir, je ne balance pas à suivre mon très cher comte que j'aime et que j'embrasse de tout mon cœur. " C'était assurément d'une trè°

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bonne comtesse, mais ce n'était pas d'une fille dénaturée.

Les premiers dissentiments entre Mme de Grignan et Mme de Sévigné remontent très loin. Des nuages ont commencé d'obscurcir l'horizon dès les premiers temps du mariage, peut-être avant. L'orage éclate durant un séjour que Mmede Grignan fait à Paris, en 1677. Elle est alors atteinte dans sa santé et dans sa beauté. Epouvantée, sa mère la blâme de ne pas se soigner, la supplie de consulter des médecins, elle lui indique des remèdes, des régimes ; mais elle-même souffre alors de quelques vapeurs, et sa fille lui renvoie le reproche. Leur mutuelle sollicitude les engage dans les querelles sans fin qui les laissent chaque jour plus misérables et plus malades. Des amis interviennent, des amis judicieux, qui leur disent : " Vous vous faites mourir toutes deux. Il faut vous séparer. "

Mme de Grignan ne demanderait pas mieux ; languissante et maussade, elle ne répond plus rien aux plaintes de sa mère. Mais Mme de Sévigné s'emporte : le beau remède qu'une séparation ! Si pour guérir Mmede Grignan, il suffit qu'elle-même songe à sa santé, elle y songera, elle ira à Vichy, elle fera des remèdes, mais qu'on lui laisse son

enfant, qu'on ne lui parle pas du mal qu'elle cause à cette fille adorée ! Cependant, un jour elle cède : Mme de Grignan retourne en Provence ; et, à mesure qu'elle s'éloigne de Paris, la voici qui se porte mieux et retrouve le sommeil. Alors les mêmes amis qui ont conseillé la séparation, viennent retrouver Mme de Sévigné : " Vous voyez comme elle se porte, et vous-même vous êtes en repos, vous voilà fort bien toutes les deux. " — " Oui, fort bien, réplique-t-elle, voilà un régime admirable, tellement que pour nous bien porter, il faut que nous soyons à deux cent mille lieues l'une de l'autre ; et l'on me dit cela avec un air tranquille : voilà justement ce qui m'échauffe le sang et me fait sauter aux nues. Au nom de Dieu, ma fille, rétablissons notre réputation par un autre voyage où nous soyons plus raisonnables, c'est-àdire vous, et où l'on ne me dise plus : " Vous vous tuez l'une l'autre. "

Et pourtant elle finit par avouer qu'on a eu raison de les séparer !

De loin, sa fille continue de la torturer, elle écrit " Vous ne saurez plus rien faire de mal, car vous ne m'avez plus ; j'étais le désordre de votre esprit, de votre santé, de votre maison ; je ne vaux rien du tout pour vous. "

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Et Mmc de Sévigné ulcérée riposte : u Quelles paroles ! Comment peut-on les penser ? Et comment les peut-on dire ? Vous dites bien pis que tout ce qui m'a tant déplu, et qu'on avait la cruauté de me dire quand vous partîtes. Il me semblait que tous ces gens-là avaient parié à qui se déferait de moi le plus promptement. Vous continuez sur le même ton. Je me moquais d'eux quand je croyais que vous étiez pour moi ; à cette heure, je vois bien que vous êtes du complot. Je n'ai rien à vous répondre que ce que vous me disiez l'autre jour : "Quand la vie et les arrange- " ments sont tournés d'une certaine façon, qu'elle " passe donc cette vie tant qu'elle voudra ", et même le plus vite qu'elle voudra : voilà ce que vous me réduisez de souhaiter avec votre chienne de Provence. "

Le nouveau voyage sur lequel Mme de Sévigné compte pour " rétablir leur réputation " a lieu l'année suivante. C'est un désastre. Mme de Grignan est alors plus malade encore ; elle est épuisée par six couches en neuf ans ; sa poitrine est " d'une délicatesse à faire trembler " ; des traits émaciés, un corps amaigri, un teint fané, voilà tout ce qui reste de " la plus jolie fille de France ". Quel chagrin pour Mme de Sévigné qui a tant joui des

hommages rendus à la beauté de son enfant ! Quel chagrin plus cruel encore de sentir que l'âme de cette enfant lui est désormais fermée, impénétrable, hostile ! Et les récriminations succèdent aux récriminations. Elle accuse sa fille d'injustice, gémit de sa froideur, se plaint d'être privée de ses confidences ; et l'autre, susceptible et minaudière, fait grief à sa mère de préférer à sa société la solitude de Livry. C'est sans doute à Livry, où Mme de Sévigné va souvent cacher ses larmes, qu'est écrite cette lettre bien propre à montrer où en étaient venues la mère et la fille à la veille d'une nouvelle séparation :

Vous disiez hier cruellement, ma bonne, que je serais trop heureuse quand vous seriez loin de moi ; que vous me donniez mille chagrins ; que vous ne faisiez que me contrarier. Je ne puis penser à ce discours sans avoir le cœur percé et fondre en larmes. Ma très chère, vous ignorez bien comme je suis pour vous, si vous ne savez que tous les chagrins que me peut donner l'excès de la tendresse que j'ai pour vous, sont plus agréables que tous les plaisirs du monde auquel vous n'avez point de part. Il est vrai que je suis quelquefois blessée de l'entière ignorance où je suis de vos sentiments, du peu de part que j'ai à votre confiance ; j'accorde avec peine l'amitié que vous avez pour moi, avec cette séparation de toute sorte de confidence. Je sais que vos amis sont traités autre-

ment ; mais enfin je me dis que c'est mon malheur, que vous êtes de cette humeur qu'on ne change pas ; et plus que tout cela, ma bonne, admirez la faiblesse d'une véritable tendresse, c'est qu'effectivement votre présence, un mot d'amitié, un retour, une douceur me ramène et me fait tout oublier. Ainsi, ma belle, ayant mille fois plus de joie que de chagrin, et ce fonds étant invariable, jugez avec quelle douleur je souffre que vous pensiez que je puis aimer votre absence... Ma pauvre bonne, voilà une abominable lettre ; je me suis abondonnée au plaisir de vous parler et de vous dire comme je suis pour vous ; je parlerais d'ici à demain ; je ne veux point de réponse : Dieu vous en garde ! ce n'est pas mon dessein. Embrassez-moi seulement, et me demandez pardon, mais je dis pardon d'avoir cru que je pusse trouver du repos dans votre absence. (Lettre sans date.)

Là-dessus, Mme de Grignan embrassait sa mère, lui demandait pardon... et reprenait le chemin de la Provence.

Et Mme de Sévigné continuait de pleurer et de gémir et de se plaindre. Rien ne pouvait émouvoir Mme de Grignan, pas même ces reproches si bien voilés :

Je crois que je ferai un traité de l'amitié; je trouve qu'il y a tant de choses qui en dépendent, tant de conduites et tant de choses à éviter pour empêcher que ceux que nous aimons n'en sentent le contre-coup; je trouve qu'il y a tant de rencontres où nous les faisons

souffrir, et où nous pourrions adoucir leurs peines, si nous avions autant de vues et de pensées qu'on doit en avoir pour ce qui tient au cœur : enfin je ferais voir dans ce livre qu'il y a cent manières de témoigner son amitié sans le dire, ou de dire par ses actions qu'on a point d'amitié, lorsque la bouche traitreusement vous en assure. Je ne parle pour personne ; mais ce qui est écrit est écrit. (2 novembre 1679).

Quelle leçon ! et quel style !

Peu à peu ces grandes tempêtes s'apaisèrent. Le grave souci de sauver la fortune des Grignan, compromise par leur faste et leur prodigalité, arrachait Mme de Sévigné à son chagrin maternel. De plus en plus dévote, elle surveillait davantage les mouvements de son imagination. Enfin, elle donnait une part de sa tendresse à ses petits-enfants; elle fût une excellente grand'mère, veilla sur l'enfance de Marie-Blanche, la première fille de Mme de Grignan, et s'occupa de l'éducation du petit marquis et de Pauline qui devint Mme de Simiane.

Elle est morte à Grignan, exténuée par les soins quelle avait prodigués à sa fille gravement malade. On a raconté que Mme de Sévigné avait succombé à la petite vérole et que, craignant la contagion, sa fille s'était abstenue de l'assister à ses derniers

moments. C'est une légende. Rien ne prouve que Mme de Sévigné soit morte de la petite vérole, et aucun témoin digne de foi n'affirme que Mme de Grignan ait, en cette circonstance, manqué au devoir filial. Par contre, il paraît certain, que M'"e de Sévigné est morte victime de son dévouement maternel.

Nous connaissons maintenant la page douloureuse de cette existence dont tout le reste ne fut que joie de vivre, amusement de l'esprit, tranquille soumission aux ordres de la Providence. Mme de Sévigné a beaucoup pleuré à cause des absences et des injustices de sa fille. " Mais, disait-elle, ne soyez jamais en peine de ceux qui ont le don des larmes ". Ses pleurs séchés, elle retrouvait son sourire, reprenait son enjouement.

En 1676, Charles de Sévigné étant parti pour l'armée, sa mère écrivait : " Je suis bien triste ; le pauvre petit compère vient de partir; il a tellement les petites vertus qui font l'agrément de la société que, quand je ne le regretterais que comme mon voisin, je serais fâchée. " Mettez ces trois lignes en regard des lettres désespérées que nous lisions

CHARLES DE SEVIGNE

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