‹ Madame de SévignéChapitre 8 sur 13 · PAR SF.BASTION BOURDON · texte numérisé non relu

PAR SF.BASTION BOURDON

(Appartient à Madame la Comtesse de Netumières)

il y a un instant, et vous savez quel genre d'affection Mme de Sévigné à donné à son fils. Le plus souvent, la mère a une prédilection pour le fils unique, particulièrement dans une société où tout est sacrifié à la perpétuité du nom; mais c'est le propre de la passion d'aller dans ses choix à l'encontre de la logique et de la coutume.

A vingt ans, Charles de Sévigné s'enrôla parmi les volontaires que le duc de La Feuillade avait réunis pour secourir Venise contre les Turcs; il fut de l'expédition de Candie. Il servit ensuite en Flandre et sur le Rhin ; mais bien qu'il fût brave et même d'une bravoure un peu folle, il n'avait aucun goût pour le métier militaire; tout prétexte lui était bon pour quitter sa compagnie des gendarmes-Dauphin, où sa mère lui avait acheté une charge de guidon.

" C'était, dit Saint-Simon, un bon et honnête homme qui avait eu des aventures bizarres. " Or, de ces aventures qui occupaient les loisirs du guidon, Mme de Sévigné n'a rien ignoré, et elle a tout conté à sa fille.

Le voici d'abord " sous le lois de Ninon ", la même Ninon avec qui, une vingtaine d'années auparavant, Henri de Sévigné trompait si bien sa femme. Heureusement, Charles n'eût point de

postérité ; Ninon, qui était immortelle, eût probablement continué l'éducation de la famille. Mme de Sévigné, qui " ne peut voir ces dérèglements sans chagrin ", prie Dieu pour son fils et mande a sa fille les propos abominables de Ninon; celle-ci trouve que le jeune Sévigné a " la simplicité de la colombe, ressemblant en cela à sa mère ". Mme de Sévigné ne s'en fâche point; mais Ninon aurait ajouté que Mme de Grignan a tout le sel de la maison : " Quelle corruption ! Quoi, parce que elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre a cela une autre qualité sans laquelle, selon ses maximes, on ne peut être parfaite ". Avec l'aide de Mme de La Fayette, elle s'efforce de dépêtrer l'imprudent d'un engagement aussi dangeureux. Mais ce n'est pas seulement chez Ninon que la colombe perd ses plumes. Le marquis fréquente aussi chez une " petite comédienne ", qui n'est ni plus ni moins que l'illustre Champmeslé ; il y soupe en compagnie de Racine et de Despréaux; ce sont des diableries. (Il doit y rencontrer aussi La Fontaine ; mais Mme de Sévigné ne prononce pas le nom du fabuliste; elle pardonne tout au poète qui a pleuré l'infortune de Foucquet et chanté les attraits de MUa de Sévigné). Un jour, le jeune marquis rompt avec

Ninon qui lui rend ses lettres et reprend celles qu'elle lui a écrites. Il retourne chez la Champmeslé, mais il en revient comme il y est allé, bizarrerie dont la " petite comédienne " n'est point responsable. Battu de l'oiseau, il s'en va conter sa déconvenue à sa mère qui éclate de rire: "Je lui dis que j'étais ravi qu'il fût puni par où il avait péché. Il s'est pris à moi et me dit que je lui avais donné de ma glace, qu'il se passerait fort bien de cette ressemblance, que j'aurais bien mieux fait de la donner à ma fille... Il disait les plus folles choses du monde, et moi aussi. C'était comme une scène de Molière ".

Il réclame à la Champmeslé les lettres passionnées qu'il lui a adressées, les fait lire à sa mère et, ce qui est plus fou encore, les porte à Ninon. Cette fois, Mme de Sévigné, qui jusqu'alors s'est divertie de toutes ces extravagances, lui reproche vertement " cette vilaine trahison et basse et indigne d'un homme de qualité. " Il court chez Ninon et, moitié par force, moitié par adresse, lui reprend les lettres. Mme de Sévigné les brûle, et l'écervelé va conter ses folies à M. de La Rochefoucauld, " qui aime les originaux " ; il faut reconnaître que, ce jour-là, M. de La Rochefoucauld fut bien servi. La Champmeslé se

console avec Racine. Quant à Ninon, elle se venge en appelant le fuyard " une âme en bouillie, un corps de papier mouillé, un cœur de citrouille fricassé dans la neige. "

Le rôle de la mère-confidente semble ici un peu singulier. Mme de Sévigné sentait le besoin de s'en expliquer avec sa fille : " Il me conte, disait-elle, ses folies (et il les conte avec mille détails dont je vous fais grâce) ; je le gronde, et je me fais scrupule de les écouter, et pourtant je les écoute..." Et quelques jours plus tard : "Nous sommes très bien ensemble; je suis sa confidente, et je conserve cette vilaine qualité qui m'attire de si vilaines confidences, pour être en droit de lui dire mon sentiment sur tout ". Et elle le lui dit, sans doute, en bonne mère, en bonne chrétienne ; mais elle ne peut dissimuler que ces histoires l'amusent beaucoup, et, comme elles amusent également Mme de Grignan, elle laisse son fils s'épancher... Un jour, tirant la moralité de la fable, elle écrira sur un des arbres des Rochers cette devise dédiée au marquis Charles de Sévigné :

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