CHAPITRE
Sommaire. — Nicolas Fouquet. — Son procès tel que le raconte M™e de Sévigné. — Le cardinal de Retz. — La Rochefoucauld.
— Le cœur chez un chagrin. — Mort de l'auteur des Maximes.
— Turenne. — La plus belle oraison funèbre de ce héros. — Admiration pour Corneille. — Les séve'rités de M""* de Sévigné pour Racine. — La représentation d'Esther. — Boileau. — La Fontaine. — La Calprenède et les Précieuses. — Les grands orateurs sacrés. — Aller en Bourdaloue. — Pourquoi M-"" de Sévigné incline vers le jansénisme. — Port-Royal. — Pascal. — Nicole. — La révolte du bon sens et du bon goût. — Corbinelli.
— Ce que valait au juste le cousin de Bussy-Rabutin. — Son indigne et déloyal procédé envers sa cousine. — Comment M"» de Sévigné finit par le lui reprocher. — Une rabutinade.
UL peut-être ne s'attira les sympathies de M'"^ de Sévigné comme Nicolas Fouquet, protecteur de la Fontaine et de Pellisson, brillant seigneur du château de Vaux, où il recevait Louis XIV avec un luxe qui le perdit, homme du monde et homme de goût, adoré
de ses amis, avec un port de roi, un visage fier et digne, un esprit très délié qui tournait au jansénisme, ami des Arnauld de Port- Royal et surtout du marquis de Pomponne, ancien procureur général au parlement où son éloquence était demeurée célèbre, surintendant des finances sous Mazarin à l'âge de trente ans, et le plus réputé capable de lui succéder, Fouquet plaisait à M"^^ de Sévigné par la délicatesse de l'esprit et l'élévation des sentiments.
Des amitiés comme celle-là relèvent le surintendant aux yeux de la postérité. Elles font comprendre comment son faste tant reproché ne fut guère que l'exagération d'une noble générosité, préludant à la sollicitude du roi son maître pour les lettres et les beauxarts qui fera la gloire du Grand Siècle.
Rien n'est intéressant à suivre comme le développement du procès dans les quatorze lettres de M"^^ de Sévigné qui nous restent sur ce drame historique.
« Aujourd'hui, écrit-elle à M. de Pomponne, lundi i3 novembre 1664, M. Fouquet a été, pour la seconde fois sur la sellette; il s'est assis sans façon, comme l'autre fois. M. le chancelier a recommencé à lui dire de lever la main : il a répondu qu'il avait déjà dit les raisons qui l'empêchaient de prêter le serment. Là-dessus M. le chancelier s'est jeté
dans de grands discours, pour faire voir le pouvoir légitime de la chambre; que le roi l'avait établie...
« M. Fouquet a répondu que souvent on faisait des choses par autorité, que quelquefois on ne trouvait pas justes, quand on y avait fait réflexion.
(( M. le chancelier a interrompu : Comment ! vous dites donc que le roi abuse de sa puissance ? M. Fouquet a répondu : C'est vous qui le dites, Monsieur, et non pas moi : ce n'est point ma pensée, et j'admire qu'en l'état où je suis, vous me vouliez faire une affaire avec le roi. Mais, Monsieur, vous savez bien vous-même qu'on peut être surpris. Quand vous signez un arrêt, vous le croyez juste; le lendemain vous le cassez : vous voyez qu'on peut changer d'avis et d'opinion.
(( Mais cependant, a dit M. le chancelier, quoique vous ne reconnaissiez pas la chambre, vous lui présentez des requêtes, et vous voilà sur la sellette. Il est vrai, Monsieur, a-t-il répondu, j'y suis ; mais je n'y suis pas par ma volonté, on m'y mène ; il y a une puissance à laquelle il faut obéir, et c'est une mortification que Dieu me fait souffrir, et que je reçois de sa main : peut-être pouvait-on bien me l'épargner, après les services que j'ai rendus et les charges que j'ai eu l'honneur d'exercer.
« Après cela, M. le chancelier a continué
l'interrogatoire de la pension des gabelles, où M. Fouquet a très bien répondu. Les interrogations continueront, et je continuerai de vous les mander fidèlement; je voudrais seulement savoir si mes lettres vous sont rendues sûrement. »
Les lettres se suivent, relatant fidèlement les moindres incidents du procès, et aussi les motifs de l'espérance à laquelle l'amie fidèle se raccroche au milieu de ses angoisses.
a M. Fouquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or*, il a très bien répondu. Plusieurs juges l'ont salué ; M. le chancelier en a fait reproche et a dit que ce n'était point la coutume, étant conseiller breton : « C'est à cause « que vous êtes de Bretagne que vous saluez si « bas M. Fouquet. » En repassant par l'Arsenal, à pied, pour se promener, M. Fouquet a demandé quels ouvriers il voyait : on lui a dit que c'étaient des gens qui travaillaient à un bassin de fontaine ; il y est allé, et a dit son avis, et puis s'est retourné en riant vers Artagnan et lui a dit : « N'admirez-vous point de (( quoi je me mêle? Mais c'est que j'ai été au- « trefois assez habile en ces sortes de choses. » Ceux qui aiment M. Fouquet trouvent cette tranquillité admirable, je suis de ce nombre; les autres disent que c'est une affectation : voilà le monde. M"^^ Fouquet, sa mère, a donné un emplâtre à la reine, qui l'a guérie de ses
convulsions, qui étaient, à proprement parler, des vapeurs.
« La plupart, suivant leurs désirs, se vont imaginant que la reine prendra cette occasion pour demander au roi la grâce de ce pauvre prisonnier; mais pour moi, qui entends un peu parler des tendresses de ce pays-là, je n'en crois rien du tout. Ce qui est admirable, c'est le bruit que tout le monde fait de cet emplâtre, disant que c'est une sainte que M'"'' Fouquet, et qu'elle peut faire des miracles. »
Même, un jour, n'y tenant plus, et, puisque d'autres l'ont fait avant elle, la courageuse avocate de l'inculpé se vient mettre sur son passage.
(( Il faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-vous que des dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal, pour voirrevenir notre pauvre ami. J'étais masquée; je l'ai vu revenir d'assez loin. M. d'Artagnan était auprès de lui ; cinquante mousquetaires, à trente ou quarante pas derrière. Il paraissait assez rêveur. Pour moi, quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé, et le cœur m'a battu si fort, que je n'en pouvais plus. En s'approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d'Artagnan l'a poussé, et lui a fait remarquer que nous étions là. Ilnous a donc saluées, et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois
pas qu'il m'ait reconnue-, mais je vous avoue que j'ai été' e'trangement saisie quand je l'ai vu entrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est malheureux quand on a le cœur fait comme je l'ai, je suis assurée que vous auriez pitié de moi; mais je pense que vous n'en êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dont je vous connais. »
Il n'y a sorte de branches auxquelles la fidèle amie du malheureux surintendant ne se prenne pour conserver quelque espoir. Un des juges, François de Nesmond, était mort pendant le procès. M"^^ de Sévigné voudrait que l'exemple de son repentir servît au chancelier, Pierre Séguier, qui présidait les débats.
« M. Fouquet a parlé aujourd'hui deux heures entières sur les six millions ; il s'est fait donner audience, il a dit des merveilles ; tout le monde en était touché, chacun selon son sentiment. Pussort faisait des mines d'improbation et de négative, qui scandalisaient les gens de bien.
« Quand M. Fouquet a eu cessé de parler, M. Pussort s'est levé impétueusement, et a dit : « Dieu merci, on ne se plaindra pas qu'on ne l'ait laissé parler tout son saoul. » Que dites-vous de ces paroles? ne sont-elles pas d'un bon juge ? On dit que le chancelier est fort effrayé de l'érésipèle de M. Nesmond, qui l'a fait mourir; il craint que ce ne soit une
répétition pour lui. Si cela pouvait lui donner les sentiments d'un homme qui va paraître devant Dieu, encore serait-ce quelque chose ; mais il faudrait craindre qu'on ne dise de lui comme d'Argant : e 77iori conte visse» »
Fouquet avait porté une botte terrible au chancelier.
— Monsieur, avait-il répliqué à l'un de ses reproches, dans tous les temps, et même au péril de ma vie, je n'ai jamais abandonné la personne du roi ; et dans ce temps-là vous étiez, monsieur, le chef du conseil de ses ennemis, et vos proches donnaient passage à l'armée qui était contre lui !
Tout en admirant ce fier courage, M"^^ de Sévigné tremble qu'il n'accroisse la haine des ennemis de son client. Aussi, son anxiété devient mortelle.
« Il faut, écrit-elle le vendredi iq décembre, il faut que vous sachiez que M. Colbert est tellement enragé, qu'on attend quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir. Sans cela, mon pauvre monsieur, nous aurions la joie de voir notre ami, quoique bien malheureux, au moins avec la vie sauve, qui est une grande affaire. Nous verrons demain ce qui arrivera. Nous en avons sept, ils en ont six. Voici ceux qui restent : le Feron, Moussy, Brillac, Bernard, Renard, Voisin, Pontchartrain, et le chancelier. Il y
en a plus qu'il ne nous en faut de bons, à ce reste-là. »
Enfin, un samedi, un billet, court et triomphant comme un coup de clairon, annonce la vie sauve :
« Louez Dieu, monsieur, et le remerciez ; notre pauvre ami est sauvé ; il a passé de treize à l'avis de M. d'Ormesson, et de neuf à celui de Sainte-Hélène. Je suis si aise, que je suis hors de moi. »
Le lendemain seulement, elle est en état de donner les détails :
« Je mourais de peur qu'un autre que moi vous eût donné le plaisir d'apprendre la bonne nouvelle. Mon courrier n'a pas fait une grande diligence; il avait dit en partant qu'il n'irait coucher qu'à Livry. Enfin, il est arrivé le premier, à ce qu'il m'a dit. Mon Dieu ! que cette nouvelle vous a été sensible et douce, et que les moments qui délivrent tout d'un coup le cœur et l'esprit d'une si terrible peine font sentir un inconcevable plaisir ! De longtemps je ne serai remise de la joie que j'eus hier ; tout de bon, elle est trop complète : j'avais peine à la contenir. Le pauvre homme apprit cette nouvelle par l'air, peu de moments après, et je ne doute pas qu'il ne l'ait sentie dans toute son étendue... »
Après Fouquet , l'un des hommes qui éprouva le plus le dévouement de ce grand cœur, fut le cardinal de Retz.
Evêque à vingt-neuf ans et coadjuteur de Paris au même âge, entré dans l'état ecclésiastique sans vocation , très savant toutefois , écrivain d'un style incisif, orateur de parole ardente, ambitieux aussi, toujours dans l'opposition et l'intrigue, « le petit Catilina » poursuivait le Mazarin, qui eut finalement raison de lui, et le réduisit à cette retraite où il semble avoir retrouvé la paix, avec le dégoût des vaines gloires pour lesquelles il s'était si fort démené dans sa jeunesse.
M"^^ de Sévigné se dévoue à le distraire :
« Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal. Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps , et qui fait souvenir des anciennes. Molière lui lira samedi Trissoiiîi, qui est une fort plaisante chose. Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique : voilà tout ce qu'on peut faire pour son service... »
Voulant payer ses dettes, l'ex-coadjuteur se décida à quitter Paris. La séparation fut pénible. Voici comme elle la raconte :
« Je vous assure, ma très chère, qu'après
l'adieu que je vous dis à Fontainebleau, et qui ne peut être compare' à nul autre, je n'en pouvais faire un plus douloureux que celui que je fis hier au cardinal de Retz, chez M. de Caumartin, à quatre lieues d'ici. J'y fus lundi dernier; je le trouvai au milieu de ses trois fidèles amis; leur contenance triste me fit venir les larmes aux yeux, et, quand je vis Son Eminence avec sa fermeté', mais avec toute sa bonté et sa tendresse pour moi, j'eus peine àsoutenir cette vue. Après le dîner nous allâmes causer dans les plus agréables bois du monde ; nous y fûmes jusqu'à six heures dans plusieurs sortes de conversations, si bonnes, si tendres, si aimables, si obligeantes, et pour vous et pour moi, que j'en suis pénétrée; et je vous redis encore, mon enfant, que vous ne sauriez trop l'aimer ni l'honorer. M™^ de Caumartin arriva de Paris, et avec tous les hommes qui étaient restés au logis elle vint nous trouver dans ce bois. Je voulus m'en retourner à Paris; ils m'arrêtèrent à coucher sans beaucoup de peine : j'ai mal dormi. Le matin j'ai embrassé notre cher cardinal avec beaucoup de larmes, et sans pouvoir dire un mot aux autres. Je suis revenue tristement ici, où je ne puis me remettre encore de cette séparation. Elle a trouvé la fontaine assez en train ; mais, en vérité, elle l'aurait ouverte, quand elle aurait été fermée. »
Ecole de Sciences domestiques Congrégation de Notre Dame
Le « héros du Bréviaire », comme elle l'appelait pour l'amuser, lui tient toujours au cœur. Déjà, en 1622, elle écrivait à sa îille :
« Je suis en peine sur la santé du cardinal. Cette pensée me tient au cœur et à l'esprit, Vous ignorez la grandeur de cette perte. Il faut espérer que Dieu nous le conservera. Il se tue, il s'épuise, il se casse la tête ; il a toujours une petite fièvre. Il reste avec dom Robert dans les distillations et les distinctions de métaphysique qui le font mourir. On dira : Pourquoi se tue-t-il? Et que diantre voulez-vous qu'il fasse? Après l'Eglise, que peut-il faire de ses loisirs ? »
Rien de plus sincère, on le voit, que l'affection et le dévouement de M"^^ de Sévigné pour le cardinal de Retz, et chez celui-ci, rien de plus vrai que son ennui. C'est le sort des hommes habitués aux actions de la vie publique; la vie privée les tue, comme un chanteur qui a perdu sa voix, ou un acteur qui ne joue plus ses rôles.
(( Plaignez-moi, écrira-t-elle à Bussy au lendemain de la mort du cardinal (25 août 1679), d'avoir perdu le cardinal de Retz, qui était si aimable et si digne d'estime. J'étais son amie depuis trente ans, quand il n'en avait que vingt-cinq, et jamais je n'avais reçu que des marques tendres de son amitié. Elle m'était également honorable et délicieuse. Il
était d'un commerce aisé, plus que personne du monde. Huit jours de fièvre continue m'ont ôté cet illustre ami. Admirez le malheur de Corbinelli. M. le cardinal de Retz l'aimait chèrement. Il commence par lui donner une pension de deux mille livres... et ce fut fini. Son étoile a, je crois, fait mourir cette Eminence. Il y a un médecin anglais qui fait des miracles, et je vois un malade, notre bon abbé de Coulanges, que son remède a ressuscité. Mais Dieu n'a pas voulu que M. le cardinal de Retz s'en servît, quoiqu'il le demandât sans cesse; l'heure de sa mort était marquée, cela ne se dérange pas. »
M"^^ de Sévigné était frondeuse de naissance, de famille et d'éducation. Elle devait le rester toujours un peu toute sa vie. De là vient que ses meilleurs amis se trouvaient dans l'opposition.
En voici un qui avait fait la guerre à Louis XIV, à Anne d'Autriche, à Mazarin, à Le Tellier, qui avait été déclaré criminel de lèse-majesté pour avoir tenté d'enlever la Reine, blessé en plusieurs combats, un terrible homme que ce duc de La Rochefoucauld, qui s'était ruiné pour faire une repu-
blique à la mode anglaise, une re'publique de grands seigneurs : « Au lieu d'un roi, j'en voudrais trois ! )>
-Il finit par se soumettre; mais il en conserva une sourde rancune, qui e'clate à tout coin de son livre, mélancolique et me'chant.
<( Voilà les Maximes dQ M. de la Rochefoucauld, revues, corrigées et augmentées; c'est de sa part que je vous les envoie : il y en a de divines ; et, à ma honte, il y en a que je n'entends point... »
Il y avait un grand cœur sous ce caractère aigri et méchant. M"^^ de Sévigné se plaisait à le persuader aux autres, tout en procurant à son ami malhenreux l'occasion de le montrer.
« Nous trouvions l'autre jour qu'il n'y avait de véritable mal dans la vie que les grandes douleurs ; tout le reste est dans l'imagination et dépend de la manière dont on conçoit les choses. Tous les autres maux trouvent leur remède, ou dans le temps, ou dans la modération, ou dans la force de l'esprit : les réflexions, la dévotion, la philosophie, les peuvent adoucir.- Quant aux douleurs, elles tiennent l'âme et le corps : la vue de Dieu les fait souffrir avec patience; elle fait qu'on en
profite, mais elle ne les diminue point
M. de la Rochefoucauld est bien de cet avis : il est toujours accablé de goutte. Il a perdu
sa vraie mère, dont il est véritablement affligé ; je l'en ai vu pleurer avec une tendresse qui me le faisait adorer. « C'était une femme d'un « extrême mérite; et enfin, dit-il, c'était la « seule qui n'a jamais cessé de m'aimer. » Ne manquez pas de lui écrire, et M. de Grignan aussi. Le cœur de M. de la Rochefoucauld pour sa famille est une chose incomparable; il prétend que c'est une des chaînes qui nous attachent l'un à l'autre. )>
Aussi, quand, le 17 mars 1680, cet ami, un peu chagrin mais si bon au fond, vient à mourir, c'est une désolation pour l'excellente marquise.
« Quoique cette lettre ne parte que mercredi, je ne puis m'empêcher de la commencer aujourd'hui, pour vous dire que M. de la Rochefoucauld est mort cette nuit. J'ai la tête si pleine de ce malheur, et de l'extrême affliction de notre pauvre amie, qu'il faut que je vous en parle. Hier samedi, le remède de l'Anglais avait fait des merveilles, toutes les espérances de vendredi, que je vous écrivais, étaient augmentées; on chantait victoire, la poitrine était dégagée, la tête libre, la fièvre moindre, des évacuations salutaires : dans cet état, hier à six heures, il tourne à la mort : tout d'un coup les redoublements de fièvre, l'oppression, les rêveries; en un mot, la goutte l'étrangle traîtreusement ; et quoiqu'il eût
beaucoup de force, et qu'il ne fût point abattu par des saignées, il n'a fallu que quatre ou cinq heures pour l'emporter; et à minuit il a rendu l'âme entre les mains de M. de Condom. M. de Marsillac ne l'a point quitté d'un moment; il est dans une affliction qui ne peut se représenter: cependant, ma fille, il retrouvera le roi et la cour; toute sa famille se retrouvera à sa place : mais où M"^^ de Lafayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils? Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues. M. de la Rochefoucauld était sédentaire aussi; cet état les rendait nécessaires l'un à l'autre, et rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié. Songez-y, ma fille, vous tVouverez qu'il est impossible de faire une perte plus considérable, et dont le temps puisse moins consoler. Je n'ai pas quitté cette pauvre amie tous ces jours-ci, elle n'allait point faire la presse parmi cette famille; en sorte qu'elle avait besoin qu'on eût pitié d'elle. M""^ de Coulanges a très bien fait aussi, et nous continuerons quelque temps encore aux dépens de notre rate, qui est toute pleine de tristesse. »
Il y avait, dans les armées du roi, un homme de qui M'^^ de Sévigné aurait pu dire, comme elle le disait de Pellisson, qu'il avait « abusé de la permission qu'ont les hommes d'être laids ». Frondeur d'abord, comme les principaux amis de la spirituelle marquise, cet homme était rentré dans le parti du roi, et dès lors ne songea qu'à la gloire, celle des Duguesclin, des Clisson et des Dunois, de défendre la monarchie et la France. La monarchie, il la défendit à la Porte Saint-Antoine et aux Dunes; la France, en Flandre, aux Pays-Bas, en Lorraine, partout. Tacticien profond, et le premier de son temps, un Scipion et un Fabius tout ensemble. Sérieux, réservé, bon pour les soldats, qui l'appelaient leur père. Ami de Bossuet, et converti par lui à la foi catholique. Déjà maréchal-général et même prince, il était dès lors si grand que son nom résonnait mieux que tous ses titres.
— Pour moi, disait M™^ de Sévigné, je ne l'appelle point M. le prince de Turenne; je craindrais de le dégrader; je l'appelle M. de Turenne.
Ce fut une des admirations de la marquise, et l'objet de ce culte, si bien justifié par la
grandeur, la simplicité et la religion sincère du he'ros, tout absorbé qu'il fût par les devoirs de son rang, avait distingué celle à qui nous devons de sentir comme l'âme de la France tressaillit, à la nouvelle de la catastrophe où Turenne périt, enseveli dans une gloire qu'a célébrée la plume de Sévigné dans la plus éloquente des oraisons funèbres de ce grand homme.
Le 3i juillet 1675, elîe écrit à son gendre : c( C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France; c'est la mort de M. de Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles: le roi en aétéaffligé, comme on doit l'être de la mort du plus grand capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en larmes, et M. de Condom pensa s'évanouir. On était près d'aller se divertir à Fontainebleau, tout a été rompu; jamais un homme n'a été regretté si sincèrement : tout ce quartier où il a logé, et tout Paris, et tout le peuple était dans le trouble et dans l'émotion; chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros. Je vous envoie une très bonne relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que
les gens du métier ne se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa gloire et de sa vie. Il avait le plaisir de voir de'camper l'armée des ennemis devant lui; et le 27, qui était samedi, il alla sur une petite hauteur pour observer leur marche : son dessein était de donner sur l'arrière-garde, et il mandait au roi à midi que, dans cette pensée, il avait envoyé dire à Brissac qu'on fît les prières de quarante heures. Il mande la mort du jeune d'Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour apprendre au roi la suite de cette entreprise : il cachette sa lettre, et l'envoie à deux heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes : on tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon qui le coupa par le milieu du corps. «
A quelques jours de là, cette mort lui fournit l'occasion de chapitrer un peu ce léger cousin de Bussy, qui se vantait d'avoir tout prévu, tout connu d'avance dans cette guerre :
« Au reste, vous êtes un très bon almanach : vous avez prévu en homme du métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne; mais vous n'avez pas vu la mort de M. de Turenne, ni ce coup de canon tiré au hasard, qui le prend seul entre dix ou douze. Pour moi, qui vois en tout la Providence, je vois ce canon chargé de toute éternité. Je vois que tout y conduit M. de Turenne, et je n'y trouve rien
de funeste pour lui, en supposant sa conscience en bon e'tat. Que lui faut-il? Il meurt au milieu de sa gloire. Sa réputation ne pouvait plus augmenter; il jouissait même en ce moment du plaisir de voir retirer les ennemis, et voyait le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force de vivre, l'étoile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif, principalement pour les héros, dont toutes les actions sont si observées. Si le comte d'Harcourt fût mort après la prise des îles Sainte-Marguerite ou le secours de Casai, et le maréchal du Plessis-Praslin après la bataille de Rethel, n'auraient-ils pas été plus glorieux? M. de Turenne n'a point senti la mort; comptezvous encore cela pour rien ? Vous savez la douleur générale pour cette perte. »
Puis, le 9 août, elle écrit à sa fille : « Ecoutez, je vous prie, une chose qui est à mon sens fort belle : il me semble que je lis l'histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, fit donc arrêter M. de Turenne qui avait toujours galopé, pour lui faire voir une batterie; c'était comme s'il eût dit : Monsieur, arrêtez-vous un peu, car c'est ici que vous devez être tué. Le coup de canon vient donc, et emporte le bras de Saint-Hilaire qui montrait cette batterie, et tue M. de Turenne : le fils de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à crier et à pleurer. Taise^-
potiSy mon enfayit^ lui dit-il; voye^^ en lui montrant M. de Turenne roide mort, voilà ce qu'il faut pleurer étemellejnejit^ voilà ce qui est irrépai^able ; et, sans faire nulle attention sur lui, se met à crier et à pleurer cette grande perte. M. de la Rochefoucauld pleure lui-même, en admirant la noblesse de ce sentiment. »
Et cette lettre, tant cite'e, modèle classique de narration et de sentiment, du 28 août, qu'on ne se lasse pas de relire :
« Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore vous parler de M. de Turenne.
M"^M'Elbeuf, qui demeure pour quelques jours chez le cardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour parler de leur affliction; M"^^ de La Fayette y vint : nous fîmes bien précisément ce que nous avions résolu; les yeux ne nous séchèrent pas. M"^^ d'Elbeuf avait un portrait divinement bien fait de ce héros, dont tout le train était arrivé à onze heures.Tous ces pauvres gens étaient en larmes, et déjà tout habillés de deuil. Il vint trois gentilshommes, qui pensèrent mourir en voyant ce portrait : c'étaient des cris qui faisaient fendre le cœur; ils ne pouvaient prononcer une parole; ses valets de chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout était fondu en larmes et faisait fondre les autres. Le premier qui fut en état de parler répondit à nos tristes questions : nous fîmes raconter sa
mort. Il voulait se confesser, en se cachotant; il avait donné ses ordres pour le soir, et devait communier le lendemain dimanche, qui était le jour qu'il croyait donner la bataille.
Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé, et, comme il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf: « Mon neveu, demeurez là: vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnaître. » M. d'Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il allait, lui dit : (( Monsieur, venez par ici, on tire du côté où vous allez. — Monsieur, lui dit-Uy vous avez raison; je ne veux point du tout être tué aujourd'hui, cela sera le mieux du monde. Il eut à peine tourné son cheval qu'il aperçut Saint-Hilaire le chapeau à la main, qui lui dit : a Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire placer là. » M. de Turenne revint ; et dans l'instant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps fracassés du même coup qui emporta le bras et la main qui tenait le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme qui le regardait toujours, ne le voit point tomber, le cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Elbeuf ; il n'était point encore tombé ; mais il était penché le nez sur l'arçon : dans ce moment, le cheval s'arrête ; le héros tombe entre les bras de ses gens -,11 ouvre deux fois
deux grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais : songez qu'il était mort, et qu'il avait une partie du cœur emportée. On crie, on pleure ; M. d'Hamilton fait cesser le bruit et ôter le petit d'Elbeuf, qui s'était jeté sur le corps, qui ne voulait pas le quitter et se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie ; on le garde à petit bruit; un carrosse vint, on l'emporte dans sa tente: ce fut là où M. de Lorges, M. de Roye et beaucoup d'autres, pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux grandes affaires qu'on avait sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le véritable deuil : tous les officiers avaient pourtant des écharpes de crêpe ; tous les tambours en étaient couverts; ils ne battaient qu'un coup ; les piques traînantes et les mousquets renversés : mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas représenter sans que l'on en soit tout ému. Ses deux neveux étaient à cette pompe, dans l'état que vous pouvez penser. M. de Roye, tout blessé, s'y fait porter ; car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je pense que le pauvre chevalier [de Grigjian) était bien abîmé de douleur. Quand ce corps a quitté son armée, c'a été encore une autre désolation ; et partout où il a passé on n'entendait
que des clameurs : mais à Langres ils se sont surpassés ; ils allèrent au-devant de lui en habits de deuil, au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple ; tout le clergé en cérémonie ; il y eut un service solennel dans la ville, et en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville, et voulurent défrayer tout le train. Que dites-vous de ces marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire ? Il arrive à Saint-Denis ce soir ou demain, tous ses gens l'allaient reprendre à deux lieues d'ici; il sera dans une chapelle en dépôt, on lui fera un service à Saint-Denis en attendant celui de Notre-Dame, qui sera solennel. Voilà quel fut le divertissement que nous eûmes. Nous dînâmes comme vous pouvez penser, et jusqu'à quatre heures nous ne fîmes que soupirer. Le cardinal de Bouillon parla de vous, et répondit que vous n'auriez point évité cette partie si vous aviez été ici : je l'assurai fort de votre douleur. »
M°^^ de Sévigné est intarissable sur son héroïque ami. C'est un héros, c'est un dieu, parce qu'il aime la France, parce qu'il l'a délivrée des Allemands, et tout ce qui a trait à cette mort, elle le cherche, elle le dit, elle le conte à sa fille, sans se lasser, jusqu'à ce que, pensant à la figure mal faite de Turenne, à
son manque de distinction et au temps où, à cause de cela sans doute, on ne lui rendait pas tant d'hommages, elle en arrive à tirer des honneurs funèbres rendusà son ami un enseignement si élevé :
c( On fait présentement à Notre - Dame le service de M. de Turenne en grande pompe. Le cardinal de Bouillon et M"^^ d'Elbeuf vinrent hier me le proposer ; mais je me contente de celui de Saint-Denis, je n'en ai jamais vu un si bon. N'admirez-vous point ce que fait la mort de ce héros, et la face que prennent les affaires, depuis que nous ne l'avons plus. Ah ! ma chère enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis, rien n'est bon que d'avoir une belle et bonne âme : on la voit en toute chose comme au travers d'un cœur de cristal: on ne se cache point ; vous n'avez point vu de dupes là-dessus ; on n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps : il faut être si l'on veut paraître. »
Il y aurait une histoire littéraire du Grand Siècle fort curieuse à écrire, rien qu'avec les appréciations de M"^^ de Sévigné sur les grands écrivains de son temps, tous du plus au moins fort de ses amis, parce que chacun
d'eux attache beaucoup de prix à ses appréciations et à son bon goût.
Récapitulons, au risque de ne faire autre chose qu'un sommaire de chapitres au livre que nous rêvons.
On a dit souvent sa prédilection pour Corneille.
« En vérité, écrit-elle à sa fille, il y en a (des vers de Corneille) de bien transportants. )>
Elle porte avec elle comme bagage littéraire dans un sac de voyage, un tome de son grand poète favori.
(( Croyez, disait-elle une autre fois, que jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille. Il nous lut, l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld, une comédie qui fait ressouvenir de sa défunte. »
C'est à propos de cette « comédie », bien faible cependant, qu'elle fait une profession de foi littéraire, à rencontre des admirateurs du soleil levant, qui est Racine.
« Je suis folle de Corneille, il nous donnera encore Pulchérie^ où l'on reverra
la main qui crayonna La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna.
Il faut que tout cède à un génie. »
Elle enrage de voir tout l'encens aller à
Racine, et, à propos de Bajaiet, dont tout Paris s'est engoué, elle e'crit à sa fille :
a Je suis au désespoir que vous ayez eu Baja:{et- par d'autres que par moi; c'est de ce Barbin qui me hait, parce que je ne fais pas des princesses de Clèves et de Montpensier. Vous avez jugé très juste et très bien d^Baja- ![et et vous aurez vu que je suis de votre avis. Je voulais vous envoyer la Ghampmêlé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé, les mœurs des Turcs y sont mal observées, ils ne font point tant de façons pour se marier; le dénoûment n'est pas bien préparé; on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie : il y a pourtant des choses agréables, mais rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine, sentons-en toujours la différence ; les pièces de ce dernier ont des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin qu'Andromaque ; Bajaiet est au-dessous, au sentiment de bien des gens et au mien, si j'ose me citer... Vive donc notre ami Corneille ! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent : ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi, et en unmot, c'est le bon goût, tenez-vous-y. »
A la cour, on a repris les pièces de son « divin Corneille », elle ne se tient plus d'aise.
« Mon fils dit qu'on se divertit fort à Fontainebleau. Les come'dies de Corneille charment toute la cour. Je mande à mon fils que c'est un grand plaisir que d'y être, et d'y avoir une place, une contenance; que pour moi, si j'en avais une, j'aurais fort aimé ce pays-là; que ce n'était que par n'en point avoir que je m'en étais éloignée; que cette espèce de mépris était un chagrin, et que je me vengeais à en médire^ comme Montaigne de la jeunesse. »
Sa fille lui a mandé qu'un confesseur janséniste de Provence lui a bien recommandé de n'en rien laisser lire à la petite Pauline. Cette nouvelle la met en colère.
« Je ne pense pas que vous ayez le courage d'obéir à votre père Lanterne : voudriez-vous ne pas donner le plaisir à Pauline, qui a bien de l'esprit, d'en faire quelque usage, en lisant les belles comédies de Corneille, et Polyeucte, et Cinna^ et les autres ? N'avoir de la dévotion que ce retranchement, sans y être portée par la grâce de Dieu, me paraît être bottée à cru : il n'y a point de liaison ni de conformité avec tout le reste. Je ne vois point que M. et M"^^ de Pompone en usent ainsi avec Félicité, à qui ils font apprendre l'italien et tout ce qui sert à former l'esprit : je suis assurée qu'elle étudiera et expliquera ces belles pièces dont je
viens de vous parler. Ils ont élevé M.^^ de Vins de la même manière, et ne laisseront pas d'apprendre parfaitement à leur fille comme il faut être chrétienne, ce que c'est que d*être chrétienne, et toute la beauté et la solide sainteté de notre religion : voilà tout ce que je vous en dirai. »
Pendant longtemps, elle garda quelque rancune à Racine de ce qu'il avait supplanté son ami dans la faveur du public et de la cour.
Une critique àt Bérénice venait de paraître. Elle s'en délecte :
« Je voulus hier prendre une petite dose de morj/e(Nicole), jem'en trouvai assezbien; mais je me trouvai encore mieux d'une petite critique contre la Bérénice de Racine, qui me parut fort plaisante et fort ingénieuse; c'est de l'auteur des Sylphides, des Gnomes et des Salamandres. Il y a cinq ou six petits mots qui ne valent rien du tout, et même qui sont d'un homme qui ne sait pas le monde : cela fait quelque peine, mais comme ce ne sont que des mots en passant, il ne faut pas s'en offenser. Je regarde tout le reste et le tour qu'il donne à sa critique; je vous assure que cela est très joli. Gomme je crus que cette bagatelle vous aurait divertie, je vous souhaitai dans votre petit cabinet auprès de moi, sauf à vous en retourner dans votre beau château, quand vous auriez achevé cette lecture. »
Le roi en a fait son historiographe, avec Boileau, et cette fonction attire à Racine une petite mésaventure, dont elle ne semble pas trop fâchée. Elle en tire même l'occasion d'un joli compliment au cousin de Bussy :
« Vous me parlez bien fort, en vérité, de Racine et de Despréaux. Le roi leur dit, il y a quatre jours : Je suis fâché que vous ne soyez point venus à cette dernière campagne, vous auriez vu la guerre, et votre voyage n'eût pas été long. Racine lui répondit : Sire, nous sommes deux bourgeois qui n'avons que des habits de ville, nous en commandâmes de campagne ; mais les places que vous attaquiez furent plus tôt prises que nos habits ne furent faits. Cela fut reçu agréablement. Ah ! que je connais un homme de qualité à qui j'aurais bien plus tôt fait écrire mon histoire qu'à ces bourgeois-là, si j'étais son maître. C'est cela qui serait digne de la postérité ! »
Mais, vienne Esther, la faveur du roi aidant, et aussi le prix que Louis XIV a paru attacher au sentiment de la marquise, elle écrira une de ses plus belles lettres, justement demeurée classique :
« Je fis ma cour l'autre jour à Saint-Cyr, plus agréablement que je n'eusse jamais pensé. Nous y allâmes samedi, M°^^ de Coulanges, M"^^ de Bagnols, Tabbé Têtu et moi. Nous trouvâmes nos places gardées : un of&cier dit
à M™* de Goulanges que M""^ de Maintenon lui faisait garder un siège auprès d'elle ; vous voyez quel honneur. « Pour vous, madame, « me dit-il, vous pouvez choisir. » Je me mis avec M'"^ de Bagnols au second banc, derrière les duchesses. Le mare'chal de Bellefonds vint se mettre, par choix, à mon côté droit, et devant c'étaient M^^^^ d'Auvergne, de Coislin et de Sully; nous écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui n'étaient peut-être pas sous les fofitang-es de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce ; c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais imitée : c'est un rapport de la musique, des vers, des chants , des personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien ; les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès : on est attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce ; tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant ; cette fidélité de l'histoire sainte donne du respect; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirées des Psaumes et de la Sagesse, et mis dans le sujet, sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes : la mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût
et de l'attention. J'en fus charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au roi combien il était content, et qu'il était auprès d'une dame qui était bien digne d'avoir vu Esther. Le roi vint vers nos places, et, après avoir tourné, il s'adressa à moi, et me dit : « Madame, je suis assuré que vous « avez été contente. » Moi, sans m'étonner, je répondis : « Sire, je suis charmée, ce que je « sens est au-dessus des paroles. » Le roi me dit : (c Racine a bien de l'esprit. » Je lui dis : « Sire, il en a beaucoup ; mais, en vérité, ces « jeunes personnes en ont beaucoup aussi : « elles entrent dans le sujet, comme si elles « n'avaient jamais fait autre chose. — Ah ! ce pour cela, reprit-il, il est vrai. » Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie : comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle venue, le roi eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le Prince et M"^^ la Princesse vinrent me dire un mot ; M"^^ de Maintenon un éclair; elle s'en allait avec le roi : je répondis à tout, car j'étais en fortune.
« Nous revînmes le soir aux flambeaux : je soupai chez M"^^ de Coulanges, à qui le roi avait parlé avec un air d'être chez lui, qui lui donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le chevalier, je lui contai tout naïvementmes petites prospérités, ne voulant point
les cachotter sans savoir pourquoi, comme de certaines personnes ; il en fut content, et voilà qui est fait; je suis assurée qu'il ne m'a point trouvé, dans la suite, ni une sotte vanité, ni un transport de bourgeoise : demandez-lui. M. de Meaux (Bossiiet) me parla fort de vous, M. le Prince aussi : je vous plaignis de n'être pas là.... »
Pour l'ami de Racine, Boileau-Despréaux, le bon sens du « législateur du Parnasse », comme on disait alors, la fait passer par-dessus son horreur pour la satire.
Avec M. de Pomponne, elle se montre « enchantée, enlevée, transportée, de la perfection des vers de la Poétique de Despréaux. »
Elle suit avec l'attention du plus fin lettré toutes les bonnes pièces de Molière, et lui rend le témoignage, courageux à ce moment, d' « avoir corrigé bien des ridicules ».
Pour une assidue de l'hôtel Rambouillet, si cruellement fustigé par le comique des Femmes savantes, l'éloge n'est pas mince.
Le naturel de La Fontaine l'a captivée dès ses premières œuvres, malgré les résistances de sa fille qui se refuse à partager son admiration pour l'incomparable fabuliste (i).
(i) Elle écrit à sa fille : a Vous trouvez donc que vos comédiens ont bien de l'esprit de dire des vers de Corneille ; en vérité, il y en a de bien transportants ; j'en ai apporté ici un tome qui m'amusa fort hier soir.
Passons sur l'étrange goût de la marquise, d'ordinaire si judicieuse, pour La Calprenède et sur ses indulgences quelquefois excessives pour les Précieuses de ses amies, et venons la voir, assidue, attentive, enthousiasmée, au pied delà chaire des plus grands prédicateurs du siècle.
Elle en énumère complaisamment la liste brillante : Fléchier, Mascaron, Bourdaloue, le P. Anselme, Soanen, le P. Gaillard, La Rue, le P. Archange, l'abbé de Roquette, Fénelon et le plus grand de tous, Bossuet.
Cependant, c'est pour Bourdaloue qu'elle a un faible. Elle l'avoue sans crainte d'être con-
Mais n'avez-vous point trouvé jolies les cinq ou six fables de la Fontaine qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés ? Nous en étions ravis l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld; nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat.
D'animaux malfaisants c'était un très bon plat :
Ils n'y craignaient tous deux aucun, tel qu'il pût être,
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté.
L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage;
Bertrand dérobait tout ; Raton, de son côté,
Etait moins attentif aux souris qu'au fromage.
Et le reste. Cela est peint ; et la Citrouille^ et le Rossignol; cela est digne du premier tome. »
tredite et y revient sans se lasser. Elle appelle cela (( aller en Bourdaloue ».
« Ah ! Bourdaloue ! quelles divines vérités vous nous avez dites aujourd'hui sur la mort! M"^^ de la Fayette y était pour la première fois de sa vie, elle était transportée d'admiration. »
« Le maréchal de Gramont était l'autre jour si transporté de la beauté d'un sermon de Bourdaloue, qu'il s'écria tout haut en un endroit qui le toucha : MordieUj il a raison ! Madame éclata de rire, et le sermon en fut tellement interrompu, qu'on ne savait ce qui en arriverait. Je ne crois pas, de la façon que vous dépeignez vos prédicateurs, que si vous les interrompez, ce soit par des admirations. »
« Le P. Bourdaloue fit un sermon, le jour de Notre-Dame, qui transporta tout le monde : il était d'une force à faire trembler les courtisans ; et jamais prédicateur évangélique n'a prêché si hautement ni si généreusement les vérités chrétiennes. Il était question de faire voir que toute puissance doit être soumise à la loi, à l'exemple de Notre-Seigneur, qui fut présenté au Temple ; enfin, ma fille, cela fut porté au point de la plus haute perfection, et certains endroits furent poussés comme les aurait poussés l'apôtre saint Paul. »
« Le P. Bourdaloue nous fit l'autre jour un
sermon contre la prudence humaine, qui fit bien voir combien elle est soumise à Tordre de la Providence, et qu'il n'y a que celle du salut, que Dieu nous donne lui-même, qui soit estimable. Cela console, et fait qu'on se soumet plus doucement à sa mauvaise fortune. La vie est courte, c'est bientôt fait ; le fleuve qui 'nous entraîne est si rapide, qu'à peine pouvons-nous y paraître. Voilà des moralités de la semaine sainte, et toutes conformes au chagrin que j'ai toujours quand je vois que, hors vous, tout le monde s'élève ; car, au travers de toutes mes maximes, je conserve toujours beaucoup de faiblesse humaine. »
« Auriez-vous jamais cru aussi que le P. Bourdaloue, pour exécuter la dernière volonté du président Perrault, eût fait depuis six jours aux jésuites la plus belle oraison funèbre qu'il est possible d'imaginer? Jamais une action n'a été admirée avec plus de raison que celle-là. Il a pris le prince dans ses points de vue avantageux ; et comme son retour à la religion a fait un grand effet pour les catholiques, cet endroit, manié par le P. Bourdaloue, a composé le plus beau et le plus chrétien panégyrique qui ait jamais été prononcé. ))
A l'oraison funèbrede M. le Prince, ce sont des transports à n'en pas finir, avec une ana-
lyse, comme seuls les maîtres savent les faire (i).
Aussi, quand elle s'en va à la campagne, elle emporte avec elle un des chefs-d'œuvre de son orateur préféré, et quand on lui dit qu'il vaudrait mieux emporter des nouveautés :
— Il ne faut point, réplique-t-elle, dire : Oh ! cela est vieux ! Non, cela n'est point vieux, cela est divin.
Et pourtant, ce Bourdaloue,de qui elle disait que tous les autres se taisaient, quand le grand Pan parlait ; qui lui faisait s'écrier : « Sauve qui peut ! il va toujours son chemin, frappant comme un sourd, disant des vérités à bride abattue » ; ce Bourdaloue n'était guère l'ami de ses amis, en apparence du moins, les plus chers, nous voulons parler des messieurs de Port-Royal, des jansénistes, pour qui, par préjugé d'éducation et par attrait de famille, M"^^ de Sévigné eut toujours tant d'indulgence !
On a beaucoup discuté sur le plus ou moins de profondeur des sentiments que M™^ de
(i) Je gâte cette pièce, conclut-elle son analyse, par la grossièreté dont je la croque ; c'est comme si un barbouilleur voulait toucher à un tableau de Raphaël.
Sévigné avait voués à Port-Royal. La vérité
est qu'elle y avait de chauds amis, qu'on l'y fêtait. Son oncle de Sévigné s'y était retiré. En fallait-il davantage pour qu'elle se laissât aller à sa candeur naturelle?
« Je revins hier du Méni, où j'étais allée pourvoir le lendemain M. d'Andilly; je fus six heures avec lui; j'eus toute la joie que peut donner la conversation d'un homme admirable : je vis aussi mon oncle de Sévigné, mais un moment. Ce Port-Royal est une Thébaïde; c'est un paradis ; c'est un désert où toute la dévotion du christianisme s'est rangée; c'est une sainteté répandue dans tout le pays à une lieue à la ronde ; il y a cinq ou six solitaires qu'on ne connaît point, qui vivent comme les pénitents de saint Jean Climaque ; les religieuses sont des anges sur terre. M'^^ de Vertus y achève sa vie avec des douleurs inconcevables et une résignation extrême : tout ce qui les sert, jusqu'aux charretiers, aux bergers, aux ouvriers, tout est modeste. Je vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine solitude, dont j'avais tant ouï parler ; c'est un vallon affreux, tout propre à inspirer le goût de faire son salut. »
Elle avait la même faiblesse pour la Mère Angélique Arnauld, au point que le moindre billet de cette orgueilleuse révoltée lui semblait vénérable à l'égard d'une relique.
<f C^était la chère fille de M. d^Andilly, et dont il me disait : Compte:{ que tous mes frères j et tous 7jies enfants , et moi ^ ?ious sommes des sots en comparaison d^ Angélique. Jamais rien n'a e'té bon de ce qui est sorti de ces pays-là qui n'ait été corrigé et approuvé d'elle ; toutes les langues et toutes les sciences lui sont infuses; enfin c'est un prodige, d'autant plus qu'elle est entrée à six ans en religion. Je refusai hier une copie de sa lettre à Brancas. Il en est indigné; et je lui dis : avouez seulement que cela n'est pas trop mal écrit pour une hérétique. J'en ai vu encore plusieurs autres d'elle, et bien plus belles, et bien plus justes: ceci est un billet écrit à course de plume. La mienne est bien en train de trotter. »
Son indulgente partialité pour la secte lui fait oublier ses devoirs de chrétienne soumise à l'Eglise, et elle ne craint pas de servir d'émissaire, jusque chez les pieuses et fidèles filles de sa sainte aïeule.
(c Je leur ai fait prêter un livre dont elles sont charmées : c'est la Fréquente, mais c'est le plus grand secret du monde. »
<( J'ai été dire adieu à mes pauvres sœurs (de la Visitation) que je laisse avec un très bon livre. »
Ce n'est pas qu'elle connaisse bien ce livre, de la Fréquente Communion, où le grand Ar-
nauld a infusé le plus perfidement du monde toutes les erreurs de la secte contre la fréquentation des sacrements, puisque, parlant de cet ouvrage qui a fait tant de mal aux âmes chrétiennes, séduites par une apparente austérité, elle avoue ingénument qu'elle ne l'a pas encore lu :
« Je vous manderai si ce livre est à la portée de mon intelligence ; s'il n'y est pas, je le quitterai humblement, renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée quand je ne le suis pas. Je vous assure que je pense comme nos frères ; et si j'imprimais, je dirais : Je pense comme eux. Je sais la différence du langage politique à celui des chambres: enfin Dieu est tout-puissant, et fait tout ce qu'il veut, j'entends cela ; il veut notre cœur, nous ne voulons pas le lui donner, voilà tout le mystère. N'allez pas révéler celui de nos filles de Nantes ; elles me mandent qu'elles sont charmées de ce livre que je leur ai fait prêter. »
L'amour de Port-Royal, où on la flatte et traite de « jolie païenne, )> puis , l'empire qu'exerce sur son esprit tout ce qui est vif et alerte, l'attirent à Pascal.
Pascal semble avoir été son idole, avec Bourdaloue, ce qui ne laisse pas que d'offrir un assez piquant contraste. Elle y revient sans cesse :
« A propos de Pascal, je suis en fantaisie d'admirer Thonnêteté de ces messieurs les postillons, qui sont incessamment sur les chemins pour porter nos lettres; enfin, il n'y a jour dans la semaine où ils n'en portent quelqu'une à vous et à moi : il y en a toujours et à toutes les heures, par la campagne : les honnêtes gens ! qu'ils sont obligeants ! et que c'est une belle invention que la poste, et un bel effet de la Providence que la cupidité ! J'ai quelquefois envie de leur écrire pour leur témoigner ma reconnaissance ; et je crois que je l'aurais déjà fait, sans que je me souviens de ce chapitre de Pascal, et qu'ils ont peutêtre envie de me remercier de ce que j'écris, comme j'ai envie de les remercier de ce qu'ils portent mes lettres : voilà une belle digression. »
Ce n'est pas toujours une digression qui l'amène à parler de Pascal, « car dit-elle, je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau.
c( Quelquefois , pour nous divertir, nous lisons les Petites Lettres : bon Dieu ! quel charme et comme mon fils les lit ! je songe toujours à ma fille, et combien cet excès de justesse et de raisonnement serait digne d'elle ; mais votre frère dit que vous trouvez que c'est toujours la même chose. Ah ! mon Dieu ! tant mieux; peut-on avoir un style plus par-
fait, une raillerie plus fine, plus naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon, qui sont si beaux ? Et lorsque après les dix premières lettres il s'adresse aux révérends, quel sérieux ! quelle solidité ! quelle force ! quelle éloquence ! quel amour pour Dieu et pour la vérité ! quelle manière de la soutenir et de la faire entendre ! C'est tout cela qu'on trouve dans les huit dernières lettres, qui sont sur un ton tout différent. Je suis assurée que vous ne les avez jamais lues qu'en courant, grapillant les endroits plaisants : mais ce n'est point cela quand on les lit à loisir. »
Sa fille y voyait mieux, et quand elle trouvait les Provinciales monotones. M""' de Grignan témoignait d'un goût plus sûr que sa mère. Celle-ci s'en dépite, et, voulant amener la récalcitrante à admirer le sophisme perpétuel de ces lettres trop vantées, elle lui raconte une histoire, souvent citée, et qui ne prouve pas du tout que Pascal ait eu raison.
(( A propos de Corbinelli, il m'écrivit l'autre jour un fort joli billet; il me rendait compte d'une conversation et d'un dîner chez M. de Lamoignon : les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le P. Bourdaloue, son compagnon. Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages des anciens et des modernes : Despréaux soutint les anciens, à la réserve d'un seul mo-
derne, qui surpassait, à son goût, et les vieux et les nouveaux. Le compagnon de Bourdaloue, qui faisait l'entendu, et qui s'e'tait attache' à Despréaux et à Corbinelli, lui demanda quel e'tait donc ce livre, si distingué dans son esprit. Despréaux ne voulut point le nommer ; Corbinelli lui dit : « Monsieur, je vous ce conjure de me le dire, afin que je le lise toute « la nuit. » Despréaux lui répondit en riant : (( Ah ! Monsieur, vous l'avez lu plus d'une (( fois, j'en suis assuré. » Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, un cotai riso amaro, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit : « Mon père, « ne me pressez point. » Le père continue, enfin Despréaux le prend par le bras , et le serrant bien fort, lui dit : « Mon père, « vous le voulez ; hé bien, morbleu ! c'est Pasce cal. — Pascal ! » dit le père tout rouge, tout éto?iné, c( Pascal est autant beau que le faux « peut l'être. — Le faux, reprit Despréaux^ le « faux ! sachez qu'il est aussi vrai qu'il est ini- « mitable ; on vient de le traduire en trois lance gués. » Le père répond : ce II n'en est pas plus <c vrai. » Despréaux s'échauffe, et criant comme un fou : (c Quoi ! mon père, direz-vous qu'un <e des vôtres n'ait pas fait imprimerdans un de ce ses livres, qu' un chrétien ?î^est pas obligé d' ai- « mer Dieu ? Osez- vous dire que cela est faux ? — Monsieur, dit le père en fureur^ il faut dis-
« tinguer. — Distinguer, dit Despréaux^ dis- « tinguer, morbleu ! distinguer ! distinguer si « nous sommes obligés d'aimer Dieu ! » et prenant Corbinelli par le bras, s'enfuit au bout de la chambre ; puis revenant, et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, s'en alla rejoindre la compagnie qui était demeurée dans la salle où l'on mange : ici finit l'histoire, le rideau tombe. Corbinelli me promet le reste dans une conversation ; mais moi, qui suis persuadée que vous trouverez cette scène aussi plaisante que je l'ai trouvée, je vous l'écris, et je crois que si vous la lisez avec vos bons tons, vous en serez contente.
« Nous avons commencé la Morale^ c'est de la naême étoffe que Pascal. »
Il s'agit des traités de morale que Nicole, un autre écrivain de la secte, lançait alors dans le public, et dont M"^^ de Sévigné semble avoir voulu devenir comme la grande propagatrice.
(( Je poursuis cette morale de Nicole, que je trouve délicieuse : elle ne m'a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j'en attends, car j'y trouve tout; et la conformité à la volonté de Dieu me pourrait suffire, si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable ; personne n'a écrit comme ces messieurs, car je mets Pascal de moitié à
tout ce qui est beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal, on en est charmé. J'ai même pardonné Vefifliire du cœur en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot pour expliquer la vanité et l'orgueil, qui sont proprement du vent : cherchez un autre mot ; j'achèverai cette lecture avec plaisir. »
« Je lis M. Nicole avec un plaisir qui
m'enlève; surtout je suis charmée du troisième traité, des Moyens de conseri'e?^ la paix avec les hommes : lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il fait voir nettement le cœur humain, et comme chacun s'y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et tout le monde enfin : ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait ; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous n'avons pas Tesprit de démêler ou la sincérité d'avouer ; en un mot, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là. »
Elle voudrait tant donner à sa fille le goût de son moraliste favori !
« Parlons un peu de M. Nicole, il y a longtemps que nous n'en avons rien dit. Je trouve votre réflexion fort bonne et fort juste sur l'indifférence qu'il veut que nous ayons pour l'approbation ou l'improbation du prochain.
— go — Je crois, comme vous, qu'il faut un peu de grâce, et que la philosophie seule ne suffit pas. Il nous met à si haut prix la paix et l'union avec le prochain, et nous conseille de l'acquérir aux dépens de tant de choses, qu'il n'y a pas moyen après cela d'être indifférente sur ce que le monde pense de nous. Devinez ce que je fais, je recommence ce traité ; je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler. Ce qu'il dit de l'orgueil et de l'amour-propre, qui se trouvent dans toutes les disputes et que l'on couvre du beau nom de l'amour de la vérité, est une chose qui me ravit. Enfin ce traité est fait pour bien du monde ; mais je crois qu'on n'a eu principalement que moi en vue. Il dit que l'éloquence et la facilité de parler donnent un certain éclat aux pensées ] cette expression m'a paru belle et nouvelle ; le mot d'éclat est bien placé, ne le trouvez-vous pas ? Il faut que nous relisions ce livre à Grignan ; si j'étais votre garde pendant votre couche, ce serait notre fait : mais que puis-je vous faire de si loin? Je fais dire tous les jours la messe pour vous ; voilà mon emploi, et d'avoir bien des inquiétudes qui ne vous serviront de rien, mais qu'il est impossible de n'avoir pas. Cependant j'ai dix ou douze ouvriers en l'air, qui élèvent la charpente de ma chapelle, qui courent sur les solives, qui ne tiennent à rien, qui sont à
tout moment sur le point de se rompre le cou, qui me font mal au dos à force de leur aider d'en bas. On songe à ce bel effet de la Providence, que fait la cupidité ; et l'on remercie Dieu qu'il y ait des hommes qui, pour ) 2 sous, veuillent bien faire ce que d'autres ne feraient pas pour cent mille écus. « O trop « heureux ceux qui plantent des choux ! quand c( ils ont un pied à terre, l'autre n'est pas loin. » Je tiens ceci d'un bon auteur. »
C'est de Rabelais, que Nicole, sans doute, eût été' bien surpris de voir citer à l'appui de ses ennuyeux traités de morale janséniste.
M'"^ de Grignan résiste, la mère se désole.
« Ne voulez-vous point lire les Essais de morale et m'en dire votre avis ! Pour moi, j'en suis charmée. »
Puis, elle insiste :
« Ne me dites-vous rien des Essais de morale, et du Traité de tenter Dieu^ et de la Ressemblance de V amour-propre et de la charité? »
Enfin, sa fille se rend, peu-être par complaisance. Aussitôt la mère est ravie.
« Vous me ravissez d'aimer les Essais de morale : n'avais-je pas bien dit que c'était votre fait ? Dès que j'eus commencé à les lire, je ne songeai plus qu'à vous les envoyer ; vous savez que je suis communicative, et que je n'aime point à jouir d'un plaisir toute seule.
Quand on aurait fait ce livre pour vous, il ne serait pas plus digne de vous plaire. Quel langage! quelle force dans l'arrangement des mots î on croit n'avoir lu de français qu'en ce livre. Cette ressemblance de la charité' avec l'amour-propre, et de la modestie héroïque de M. de Turenne et de M. le Prince avec l'humilité du christianisme... Mais je m'arrête, il faudrait louer cet ouvrage depuis un bout jusqu'à l'autre, et ce serait une bizarre lettre. »
Un jour, cependant, le bon sens reprend le dessus, et, à travers la raillerie, on aperçoit la vérité de ce que disait Louis Veuillot, à savoir que la judicieuse marquise n'aimait pas Nicole autant qu'elle se l'imaginait :
« Il y a le plus beau galimatias que j'aie encore vu au vingt-sixième article du dernier tome des Essais de morale, dans le traité de tenteî^ Dieu. Cela divertit fort ; et quand d'ailleurs on est soumise, que les mœurs n'en sont pas dérangées, et que ce n'est que pour confondre les faux raisonnements, il n'y a pas grand mal, car, s'ils voulaient se taire, nous ne dirions rien. Mais de vouloir à toute force établir leurs maximes, nous traduire saint Augustin, de peur que nous ne l'ignorions, mettre au jour tout ce qu'il y a de plus sévère, et puis conclure comme le P. Bauny, de peur de perdre le droit de gronder, il est vrai que cela impatiente ; et pour moi, je sens que je
fais comme Corbinelli. Je veux mourir, si je n'aime mille fois mieux les jésuites ; ils sont au moins tout d'une pièce, uniformes dans la doctrine et dans la morale. Nos frères disent bien, et concluent mal : ils ne sont point sincères, me voilà dans Escobar. Ma fille, vous voyez bien que je me joue et que je me divertis. »
Du moins, pour nous reposer de cette admiration impatientante et pour nous aider à pardonner un peu à Nicole la se'duction qu'il exerça sur l'esprit au fond si peu janse'niste et si ouvert de M"^® de Sévigné, relisons l'admirable lettre, dont le froid et ennuyeux moraliste lui a fourni l'occasion. C'est à propos de la mort de Louvois qu'elle écrit à M. de Coulanges, pour lors à Rome, où se tient le conclave.
« Je suis tellement éperdue de la nouvelle de la mort très subite de M. de Louvois, que je ne vois pas où commencer pour vous en parler 1 Le voilà donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable qui tenait une si grande place, dont le mo/, comme dit Nicole, était si étendu, qui était le centre de tant de choses; que d'affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire ! « Ah ! mon
<( Dieu, accordez-moi un peu de temps: je voûte drais bien donner un écliec au duc de Savoie, « un mat au prince d'Orange. — Non, non, « vous n'aurez pas un seul, un seulmoment. » Faut-il raisonner sur cette étrange aventure ? Non, en vérité, il faut faire des réflexions dans son cabinet. Voilà le second ministre que vous voyez mourir, depuis que vous êtes à Rome; rien n'est plus différent que leur mort ; mais rien n'est plus égal que leur fortune, et les cent millions de chaînes qui les attachaient tous deux à la terre.
« Quant aux grands objets qui doivent porter à Dieu, vous vous trouvez embarrassé dans votre religion sur ce qui se passe à Rome et au conclave : mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J'ai ouï dire qu'un homme d'un très bon esprit tira une conséquence toute contraire au sujet de ce qu'il voyait dans cette grande ville : il en conclut qu'il fallait que la religion chrétienne fût toute sainte et toute miraculeuse, de subsister ainsi par elle-même au milieu de tant de désordres et de profanations : faites donc comme lui, tirez les mêmes conséquences, et songez que cette même ville a été autrefois baignée du sang d'un nombre infini de martyrs; qu'aux premiers siècles, toutes les intrigues du conclave se terminaient à choisir entre les prêtres celui qui paraissait avoir le
plus de zèle et de force pour soutenir le martyre ; qu'il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l'un après l'autre, sans que la certitude de cette fin les fît fuir ni refuser une place où la mort était attachée, et quelle mort ! Vous n'avez qu'à lire cette histoire, pour vous persuader qu'une religion subsistant par un miracle continuel, et dans son établissement et dans sa durée, ne peut être une imagination des hommes. Les hommes ne pensent pas ainsi : lisez saint Augustin dans sa Vérité de la religion; lisez VAbbadie, bien différent de ce grand saint, mais très digne de lui être comparé quand il parle de la religion chrétienne ; demandez à l'abbé de Polignac s'il estime ce livre. Ramassez donc toutes ces idées, et ne jugez point si légèrement ; croyez que, quelque manège qu'il y ait dans le conclave, c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est le maître de tout, et voici comme nous devrions penser , j'ai lu ceci en bon lieu : Quel mal peut-il arriver à une persofîue qui sait que Dieu fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait ? Voilà sur quoi je vous laisse, mon cher cousin. »
Si nous ne craignions d'être infini dans ce chapitre, il faudrait dire quelque chose d'un
personnage que souvent déjà nous avons rencontre' sur notre route. Nous voulons parler de Corbinelli, de qui M. Cousin, qui tient sans doute à bon droit le personnage en médiocre estime, a dit :
— Il n'y a pas jusqu'à Corbinelli, dont •^me f^Q Sévigné fasse quelque chose, et en vérité ce n'était rien.
Auteur d'une Histoir^e gé7iéalogique de la famille de Gondi, Corbinelli, somme toute, était un aimable gentilhomme italien. Ami de M^^ de Sévignc, de Bussy-Rabutin, de M. de Vardes et du cardinal de Retz, fort attaché à la philosophie de Descartes dont il devait donner le goût à M"^^ de Grignan, il fut emprisonné avec Vardes en i663, pour avoir été mêlé aux fâcheuses intrigues de ce dernier. Plus tard, devenu très religieux, il s'enfonça dans l'étude des mystiques, ce qui faisait dire à La Beaumelle : « De philosophe devenu athée, d'athée chrétien, de chrétien quiétiste, Corbinelli présidait chez M™^ Le Maigre, où les beaux esprits mystiques s'assemblaient pour faire des romans de religion. » M"^^ de Grignan le nomma même, à cause de cela, « le mystique du diable )). Mais M"^^ de Sévigné prenait sa défense avec vivacité. « Son esprit est fait pour plaire au mien », disaitelle. La bonne marquise espérait que sa 0 philosophie christianisée » le mènerait enfin
à bon port, et qu'à force de se jouer « avec la glu )), il finirait par s'y prendre.
Corbinelli mourut en 1716, âgé, dit-on, de plus de cent ans.
Mais l'homme pour qui l'indulgente et charitable marquise dépensa le plus ses trésors de bonté, fut ce cousin de Bussy, dont il convient de raconter ici l'indigne et déloyale conduite à l'égard d'une parente si digne de tout son respect.
Un jour, ne croyant sans doute pas si bien prophétiser, il avait écrit à sa cousine :
— Nous vous verrons repentir d'avoir mal employé votre jeunesse et d'avoir voulu, avec tant de peine, acquérir et conserver une réputation qu'un médisant vous peut ôter et qui dépend plus de la fortune que de votre conduite.
Sur quoi, un digne et consciencieux historien de notre marquise, M. Aubenas, a accompagné de justes réflexions le récit de la déloyauté du cousin.
« Bussy, dit-il, voulut faire l'épreuve luimême, et tenter ce que peut, sur une réputation pure, non la médisance, qui est l'écho du mal, mais la calomnie, qui en est l'ar-
tisan : action mauvaise de la part de tout le monde, action infâme de la part d'un parent ! Une brouille était survenue entre eux. Bussy avait demande' en prêt, à sa cousine, une somme d'argent pour suivre la campagne de Flandre en i658. M"^^ de Se'vigné ne possédait pas cette somme, et, malgré sa bonne volonté, ne pouvait aider son cousin que par une délégation sur une créance de Bourgogne, soumise à des formalités et à des délais indispensables. Celui-ci prit ce retard pour un refus, car dans son idée M"^^ de Sévigné pouvait et devait avoir recours, en cette circonstance, à la bourse du surintendant, quoiqu'il sût très bien, cependant, « qu'elle n'y avait jamais rien voulu chercher ni trouver ». A l'instant, l'amitié de Bussy fut changée en haine, et cette parente à laquelle il avait voulu naguère dresser des autels, il mit tout son esprit à la flétrir. Il écrivait alors son Histoire des Gaules, ce grand scandale. La colère lui conseille d'y faire figurer sa cousine ; et, afin de la rendre digne d'un tel lieu, comme l'a dit l'aîné des fils de M. Arnauld d'Andilly, il fut obligé d'inventer les défauts qui y marquaient sa place et de taire les qualités qui l'en auraient exclue. Il fit donc une peinture de fantaisie, mais qui n'en était pas moins cruelle ; portrait sans ressemblance, dicté par l'injustice et écrit avec du fiel. Sin-
gulier homme que ce Bussy, chez lequel la haine n*était qu'à deux doigts de l'amitié; tout flatterie ou tout venin, et ne sachant pas se comporter dans un état modéré et digne ; ami sans dévouement, parent sans pudeur, et ne donnant accès à aucun sentiment que son amour-propre et sa vanité ne dussent avouer. »
Disons-le cependant à sa décharge, « Bussy ne paraît pas avoir autorisé la publication » du portrait où il dénigrait bassement sa parente; mais « il demeure bien assez blâmable d'avoir écrit cette pièce d'abord, et ensuite de l'avoir imprudemment communiquée à M"^^ de la Baume, qui s'empressa d'en faire passer une copie en Hollande, où s'imprimait le livre de Bussy. M'"^ de Sévigné eut un mortel chagrin de cette attaque déloyale, sachant bier^ que, si la calomnie ne peut ôter la réputation, elle est assez puissante pour ôter le repos. On connaît toutes les circonstances de cette affaire par les explications qui eurent lieu dix ans plus tard entre eux, et où M"^^ de Sévigné eut à la fin raison de son calomniateur. Alors, revenu de sa colère, Bussy comprit tout l'odieux de son procédé, qui, après un long silence, lui était reproché éloquemment par sa cousine. Ecoutons-la ; on ne sera pas fâché de voir avec quel style mâle et nerveux M"^ de Sévigné plaide sa propre cause. ^^^--^ — "^^»^
La lettre est du 26 juillet lôGS.^^''^^^'*'^**^ oîveri^Tj-^ ff BIBUOTHECA
^Ottawa
« Je veux commencer à répondre en deux mots à votre lettre, et puis notre procès sera fini.
« Vous m'attaquez doucement, Monsieur le Comte, et me reprochez finement que je ne fais pas grand cas des malheureux, mais qu'en récompense je battrai des mains pour votre retour ; en un mot, que je hurle avec les loups, et que je suis d'assez bonne compagnie pour ne pas dédire ceux qui blâment les absents.
« Je vois bien que vous êtes mal instruit des nouvelles de ce pays-ci, mon cousin ; apprenez donc de moi que ce n'est pas la mode de m'accuser de faiblesse pour mes amis. J'en ai beaucoup d'autres, comme dit M"^^ de Bouillon, mais je n'ai pas celle-là; cette pen- «ée n'est que dans votre tête, et j'ai fait mes preuves ici de générosité sur le sujet des disgraciés, qui m'ont mise en honneur dans beaucoup de bons lieux, que je vous dirais bien si je voulais : je ne crois donc pas mériter ce reproche, et il faut que vous rayiez cet article sur le mémoire de mes défauts. Mais venons à vous.
« Nous sommes proches, et de même sang; nous nous plaisons, nous nous aimons, nous prenons intérêt dans nos fortunes. Vous me parlez de vous avancer de l'argent sur les dix mille écus que vous aurez à toucher dans la succession de M. de Châlons; vous dites
^ Ec^e de Sciences domesticrJies " ^CMgrégatîon de Notre Dame
— loi
que je vous l'ai refuse', et moi je dis que je vous l'ai prêté ; car vous savez fort bien, et notre ami Corbinelli en est témoin, que mon cœur le voulut d'abord, et que lorsque nous cherchions quelques formalite's pour avoir le consentement de Neuchèse, afin d'entrer en votre place pour être payé, l'impatience vous prit ; et, m'étant trouvée par malheur assez imparfaite de corps et d'esprit pour vous donner sujet de faire un fort joli portrait de moi, vous le fîtes, et vous préférâtes à notre ancienne amitié, à notre nom et à la justice même, le plaisir d'être loué de votre ouvrage; vous savez qu'une dame de vos amies vous obligea généreusement de le brûler; elle crut que vous l'aviez fait, je le crus aussi ; et quelque temps après, ayant su que vous aviez fait des merveilles sur le sujet de M. Fouquet et le mien, cette conduite acheva de me faire revenir ; je me raccommodai avec vous à mon retour de Bretagne ; mais avec quelle sincérité ? Vous le savez. Vous savez encore notre voyage de Bourgogne, et avec quelle franchise je vous redonnai toute la part que vous aviez jamais eue dans mon amitié ; je revins entêtée de votre société. Il y eut des gens qui me dirent en ce temps-là : « J'ai vu votre portrait « entre les mains de M"^^ de la Baume, je l'ai « vu. » Je ne répondis que par un sourire dédaigneux, ayant pitié de ceux qui s'amu-
saient à croire à leurs yeux. « Je l'ai vu », me dit-on encore au bout de huit jours; et moi, de sourire encore. Je le dis en riant à Corbinelli ; il reprit le même souris moqueur qui m'avait déjà servi en deux occasions, et je demeurai cinq à six mois de cette sorte, faisant pitié à ceux dont je m'étais moquée. Enfin le jour malheureux arriva où je vis moi-même, et de mes propres yeux bigarrés (i), ce que je n'avais pas voulu croire. Si les cornes me fussent venues à la tête, j'aurais été bien moins étonnée. Je le lus et je le relus, ce cruel portrait; je l'aurais trouvé très joli, s'il eût été d'une autre que de moi et d'un autre que de vous ; je le trouvai même si bien enchâssé et tenant si bien sa place dans le livre, que je n'eus pas la consolation de me pouvoir flatter qu'il fût d'un autre que de vous. Je le reconnus à plusieurs choses que j'en avais ouï dire, plutôt qu'à la peinture de mes sentiments, que je méconnus entièrement. Enfin je vous vis au Palais-Royal, où je vous dis que ce livre courait. Vous voulûtes me conter
(i) Voici le passage du livre de Bussy auquel M™« de Sévigné fait allusion : « M^e de Sévigné est inégale jusques aux prunelles de ses yeux et jusques aux paupières ; elle a les yeux de différentes couleurs ; et les yeux étant le miroir de l'âme, ces inégalités sont comme un avis que donne la nature à ceux qui l'approchent, de ne pas faire un grand fondement sur son amitié. »
— io3 —
qu'il fallait qu'on eût fait ce portrait de mémoire, et qu'on l'avait mis là : je ne vous crus point du tout. Je me ressouvins alors des avis qu'on m'avait donne's, et dont je m'e'tais moquée. Je trouvai que la place où était ce portrait était si juste, que l'amour paternelle vous avait empêché de vouloir défigurer cet ouvrage en Tôtant d'un lieu où il tenait si bien son coin. Je vis que vous vous étiez moqué et de M"^^ de Montglas et de moi, que j'avais été votre dupe, que vous aviez abusé de ma simplicité, et que vous aviez eu sujet de me trouver bien innocente, en voyant le retour de mon cœur pour vous, et sachant que le vôtre me trahissait : vous savez la suite.
(( Etre dans les mains de tout le monde ; se trouver imprimée ; être le livre de divertissement de toutes les provinces, où ces choses-là font un tort irréparable, se rencontrer dans les bibliothèques, et recevoir cette douleur, par qui ? Je ne veux point vous étaler davantage toutes mes raisons ; vous avez bien de l'esprit; je suis assurée que si vous voulez faire un quart d'heure de réflexion, vous les verrez et vous les sentirez comme moi. Cependant que fais-je, quand vous êtes arrêté? Avec la douleur dans l'âme, je vous fais faire des compliments, je plains votre malheur, j'en parle même dans le monde, et je dis assez librement mon avis sur le procédé de M"^ de
la Baume, pour en être brouillée avec elle. Vous sortez de prison, je vous vais voir plusieurs fois, je vous dis adieu quand je partis pour la Bretagne : je vous ai écrit, depuis que vous êtes chez vous, d'un style assez libre et sans rancune ; et enfin je vous écris encore, quand M'"^ d'Epoisses me dit que vous vous êtes cassé la tête.
« Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en vous conjurant d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui aie tort. Gardez ma lettre, et la relisez, si jamais la fantaisie vous prenait de le croire, et soyez juste là-dessus, comme si vous jugiez d'une chose qui se fût passée entre deux autres personnes; que votre intérêt ne vous fasse pas voir ce qui n'est pas : avouez que vous avez cruellement offensé l'amitié qui était entre nous, et je suis désarmée. Mais de croire que si vous répondez, je puisse jamais me taire, vous auriez tort, car ce m'est une chose impossible. Je verbaliserai toujours ; au lieu d'écrire en deux mots, comme je vous l'avais promis, j'écrirai en deux mille ; et enfin j'en ferai tant, par des lettres d'une longueur cruelle et d'un ennui mortel, que je vous obligerai, malgré vous, à me demander pardon, c'est-à-dire à me demander la vie. Faites-le donc de bonne grâce.
« Au reste, j'ai senti votre saignée; n'était-ce
— io5 —
pas le 17 de ce mois? justement : elle me fit tous les biens du monde, et je vous en remercie. Je suis si difficile à saigner, que c'est charité à vous de donner votre bras au lieu du mien.
(( Pour cette sollicitation, envoyez-moi votre homme d'affaires avec un placet, et je le ferai donné par une amie à M. Didé ; car, pour moi, je ne le connais point; et j'irai même avec cette amie. Vous pouvez vous assurer que si je pouvais vous rendre service, je le ferais, et de bon cœur et de bonne grâce. Je ne vous dit point l'intérêt extrême que j'ai toujours pris à votre fortune; vous croiriez que ce serait le Rabutinage (i) qui en serait la cause; mais non, c'était vous; c'est vous encore qui m'avez causé des afflictions tristes et amères, en vo3^ant ces trois nouveaux maréchaux de France. M™^ de Villars (2), qu'on allait voir, me mettait devant les yeux les visites qu'on m'aurait rendues en pareille occasion, si vous aviez voulu. »
(i) Mot forgé par M™^ de Sévigné, comme on dit cousinage.
(2) Marie Gigault de Bellefonds, femme du marquis de Villars, qui fut ambassadeur en Espagne et en Savoie, mère du maréchal duc de Villars.