UN NOBLE VEUVAGE
Sommaire. — Première e'ducation de M»* de Sévigné. — Sa mère lui enseigne les langues. — Son professeur de philosophie cartésienpe. — Les défauts de l'enfant. — Ses succès. — La Cour. — Indulgence de sa mère, — Un tableau d'intérieur. — Le frère de Marguerite. — Son portrait. — Comme il était bon pour sa mère et généreux pour sa sœur. — Il confie à sa mère ses étourderies de jeunesse, — A l'expédition de Candie. — Je suis lasse d'en faire les honneurs. — On se décide pour M. de Grignan. — Portrait du gendre de M"" de Sévigné. — La première année de mariage, — M. de Grignan est nommé gouverneur de Provence. — Modèles de lettres àl'usage des belles-mères.— Il faut pourtant se décider à la séparation. — Le mariage de Lauzun. — Impatience de M. de Grignan. — Sa femme part le rejoindre en Provence. — Désespoir maternel.
|e trouvai l'autre jour une lettre de vous, où vous m'appelez « ma bonne maman ». Vous aviez dix ans, vous étiez à Sainte-Marie... Il y a déjà du bon style à cette lettre.
M"^^ de Sévigné écrivait cela à sa fille en 1675. On en a conclu avec quelque raison que
Marguerite a passé au moins un certain temps chez les Visitandines, mais le séjour de cette enfant chérie ne saurait avoir été aussi long que l'ont pensé plusieurs biographes.
Demeurée veuve avec de grandes dettes et deux enfants à pourvoir, M"^^ de Sévigné se consacra tout entière à leur éducation et à leur futur établissement. C'est elle qui enseigna l'italien et même le latin à Marguerite, laissant à d'autres le soin de l'initier aux arcanes de cette philosophie cartésienne, où M'"^ de Grignan fut si experte, un peu au grand regret de sa mère. Mais Gorbinelli, et avant lui l'abbé de la Mousse, qui fut le premier professeur de philosophie de M"^ de Sévigné, se montrait, au contraire, « fort glorieux d'avoir fait une si merveilleuse écolière.
A côté de l'éloge que fait Bussy de cette éducation (i), il faut placer une restriction. Cette adoration perpétuelle, où la mère s'extasiait des perfections de son enfant privilégiée, devait lui attirer la punition ordinaire en pareil cas. Qui aime trop est moins aimé. Cela est vrai toujours, surtoutpour les parents idolâtres comme semble Tavoir été M"^^ de Sévigné, à qui le vieil Arnauld d'Andilly disait,
(i) La bonne nourriture qu'elle lui donna et son exemple sont des trésors que les rois mêmes ne peuvent toujours donner à leurs enfants. {Hist. généalogiqiie.)
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en revêtant d'une forme plaisante une dure vérité, (( qu'elle était une jolie païenne, qu'elle faisait de sa fille une idole dans son cœur, et que cette sorte d'idolâtrie, quoiqu'elle la crût moins criminelle qu'une autre, était aussi dangereuse ».
A travers l'exagération janséniste 'du vieillard, il y a du vrai dans le reproche. Il en résulta que M'^^ de Sévigné s'habitua à « se contempler dans son essence, comme un coq en pâte. » Tout enfant, elle se condamnait à un jeûne absurde, pour ne pas gâter sa petite perfection, « ne vivant que de son amourpropre », selon la jolie remarque de sa mère. La Mousse essayait de réagir par ses sévères remontrances. Un jour, le naturaliste cartésien, voyantson élève fort occupée de lisser ses cheveux et de blanchir ses petites mains, lui dit doucement :
— Mademoiselle, tout cela pourrira !
— Oui, Monsieur, répliqua la précoce coquette, mais cela n'est pas pourri !
Une autre fois, elle donna un soufflet àl'une de ses petites compagnes, parce qu'elle avait trop rapproché « son vilain visage » du sien.
M"^^ de Sévigné se donnait le tort de rire de ces indices naissants d'un caractère hautain et infatué des dons extérieurs que la Providence lui avait départis. Plus tard, la petite fille, devenue grande dame, eut à en souffrir, et
elle reprochait doucement à sa mère de l'avoir « mal élevée ». A quoi celle-ci répondait, 'sans croire si bien dire dans son badinage:
— Vous avez raison !
Il paraît que cette petite idole louchait d'abord affreusement, dans sa première enfance, ce qui faisait le désespoir de sa mère. C'est du moins ce que fait entendre M'"^ de la Fayette, écrivant à M"^^ de Sévigné son amie :
— Ma petite fille est louche comme un chien, il n'importe : M"^^ de Grignan l'a bien été, c'est tout dire!
Avec ces soins et les dons naturels, M"^ de Sévigné devint, de bonne heure, une des beautés les plus renommées à la ville et à la cour. Nous soupçonnons même que lagrande mansuétude de la femme outragée envers le cousin insulteur, fut puissamment aidée par 1 habile compliment de Bussy, qui surnomma Marguerite « la plus jolie fille de France ». Ce fut aussi le sort de Benserade. La muse du poète s'exerça à célébrer, avec sa fadeur accoutumée, l'éclat des perfections de la petite idole. C'en fut assez pour que M"'^ de Sévigné, faisant tort à son bon goût ordinaire, se prit d'une admiration féroce pour le poète des ruelles, au point de le comparer à la Fontaine, qui, lui aussi d'ailleurs, grossit de bonne heure le cortège des admirateurs de sa fille.
«... Vos vers, écrit-elle au cousin de Bussy, m'ont donné une véritable joie, et surtout de ce que vous écrivez pour défendre Benserade et la Fontaine contre ce vilain factum (i). Je l'avais déjà fait en basse note à tous ceux qui voulaient louer cette noire satire. Je trouve que l'auteur fait voirclairementqu'iln'estnidu monde ni delà cour, et que son goût est d'une pédanterie qu'on ne peut pas même espérer de corriger. Il y a de certaines choses qu'on n'entend jamais quand on ne les entend pas d'abord : on ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et dans la facilité des ballets de Benserade et àts fables de la Fontaine: cette porte leur est fermée et la mienne aussi ; ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de beautés, et sont condamnés au malheur de les improuver, et d'être improuvés aussi des gens d'esprit. Nous avons trouvé beaucoup de ces pédants. Mon premier mouvement est toujours de me mettre en colère, et puis de tâcher deles instruire; mais j'ai trouvé la chose absolument impossible. C'est un bâtiment qu'il faudrait reprendre par le pied ; il y aurait trop d'affaire à le réparer: et enfin, nous trouvions qu'il n'y avait qu'à prier Dieu pour eux, car nulle puissance
(i) Il s'agit du second des deux facturas de l'abbe' Furetière contre ses collègues de l'Académie.
humaine n'est capable de les éclairer. C'est le sentiment que j'aurai toujours pour un homme qui condamne le beau feu et les vers de Benserade, dont le roi et toute la cour a fait ses délices, et qui ne connaît pas les charmes des /^^/e5 de la Fontaine. Je ne m'en dédis point; il n'y a qu'à prier Dieu pour un tel homme, et qu'à souhaiter de n'avoir point de commerce avec lui. )>
Les ballets de Benserade ne plaisaient tant à l'indulgente marquise, que parce que, lors de leur exécution à la cour, par ordre du jeune roi Louis XIV, M"^ de Sévignéy avait figuré avec M^^^ de Mortemart qui allait devenir M"^^ de Montespan, avec M^'^ de Saint-Simon, et avec M*'^ de la Vallière. Un peu imprudemment, la mère raffolait « de cette danse et de cette grâce parfaite qui lui allaient droit au cœur ». Plus tard, au souvenir de sa jouissance maternelle, quand elle se trouvait à un bal, elle « mourait d'envie d'y pleurer, et quelquefois en passait son envie ». « Un jour, raconte M. Mesnard, elle voit danser des Bohèmes. La danse charmante d'une jolie petite fille qu'ils avaient avec eux, sa taille, lui rappellent sa fille, et voilà qu'elle la prend en
amitié, et qu'elle écrit à Vivonne pour lui recommander le grand-père de la petite Bohême, galérien à Marseille (i). Le souvenir de la gracieuse Esméralda, qui avait le bonheur de ressembler à la belle comtesse, se conserva au château de Grignan, dont une chambre reçut le nom de chambre de la Bohémienne. On y voyait un portrait de M'"^ de Grignan en costume bohémien. )>
Par bonheur, les excellents principes religieux qu'elle avait reçus, préservèrent M"^ de Sévigné des périls d'une telle adulation.
(i) « Je viens d'écrire à Vivonne pour un capitaine bohème, afin qu'il lui relâche un peu ses fers, pourvu que cela ne soit point contre le service du roi. Il y avait parmi nos Bohèmes, dont je vous parlais l'autre jour, une jeune fille qui danse très bien, et qui me fit extrêmement souvenir de votre danse: je la pris en amitié ; elle me pria d'écrire en Provence pour son grand-père, qui est à Marseille. Et où est-il votre grand-père? // est à Marseille; d'un ton doux, comme si elle disait : // est à Vincennes. C'était un capitaine bohème d'un mérite singulier; de sorte que je lui promis d'écrire, et je me suis avisé tout d'un coup d'écrire à Vivonne: voilà ma lettre ; si vous n'êtes pas en état que je puisse rire avec lui, vous la brûlerez ; si vous la trouvez mauvaise, vous la brûlerez encore; si vous êtes bien avec ce ^ros crevé, et que ma lettre vous en épargne une autre, vous la ferez cacheter, et vous la lui ferez tenir. Je n'ai pu refuser cette prière au ton delà petite fille, et au menuet le mieux dansé que j'aie vu depuis ceux de M^i» de Sévigné. C'est votre même air, elle est de votre taille, elle a de bellesdents et de beaux yeux. »
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Au milieu des plus enivrants succès, « son air dédaigneux », une étrange prédisposition naturelle à rougir (i) au moindre mot qui lui était adressé, et, par-dessus tout, la fermeté de ses convictions religieuses la préservèrent des abîmes où tant d'autres, à la Cour, au début du règne de Louis XIV, trouvèrent un lamentable naufrage.
J'imagine volontiers, d'ailleurs, que la sage et vertueuse marquise, qui veillait avec une maternelle sollicitude sur la vertu de son enfant chérie, lui indiquait le danger, avec cette rondeur quelquefois un peu crue de langage, à laquelle la précoce maturité de
(i) M. Boissierl'a observé: « Jeune, MmedeGrignan e'tait sujette à rougir au moindre mot qu'on lui disait et sa contrariété en était si grande qu'elle quittait le bal pour ne pas offrir aux malins le spectacle de son embarras. Le temps et l'habitude du grand monde ne parvinrent jamais à lui donner de l'assurance. Un jour, au jeu du roi, elle fut tellement troublée qu'elle jeta tout l'argent à terre, et que M. le Duc se moqua d'elle sans pitié. Ce fut u une de ces cruelles petites « choses » qu'on sent si vivement à la Cour. D'ordinaire les gens timides paraissent fiers. Pour cacher leur timidité dont ils sont honteux, ils lui donnent un air d'insolence. Leur réserve, qui n'est le plus souvent que l'effet de leur embarras, semble venir du mépris qu'ils ont pour les autres. M™^ de Grignan passait pour une grande dédaigneuse, même aux yeux de ceux qui la fréquentaient le plus. Son mari, avant de l'emmener dans son gouvernement, disait en confidence à M™e de Sévigné : « Madame, elle ne daignera pas « regarder ces pauvres femmes de Provence ».
M^'® de Sévigné semble avoir autorisé sa mère.
On partait souvent pour de longs séjours aux champs, à Livry, aux Rochers, et aussi chez les amis qui les reçoivent avec un si cordial empressement, par exemple à Fresnes, chez M""^ du Plessis-Guénégaud, d'où elle écrit à M. de Pomponne, alors ambassadeur en Suède :
« N'en déplaise au service du roi, je crois, Monsieurl'Ambassadeur, que vous seriez tout aussi aise d'être ici avec nous, que d'être à Stockholm à ne regarder le soleil que du coin de l'œil. Il faut que je vous dise comme je suis présentement J'ai M. d'Andilly à ma main gauche, c'est-à-dire du côté de mon cœur; j'ai M"^^ de la Fa3^ette à ma droite; ;^/[me (jy Plessis devant moi, qui s'amuse à barbouiller de petites images; M"^^ de Motteville un peu plus loin, qui rêve profondément; notre oncle de Cessac, que je crains parce que je ne le connais guère; M"^^ de Caderousse; mademoiselle sa sœur, qui est un fruit nouveau que vous ne connaissez pas ; et M^^^ de Sévigné sur le tout, allant et venant par le cabinet comme de petits frelons. )>
Le tableau est bien joli, et, suivant l'ingénieuse remarque de M. Monmerqué, « traduite )) par un pinceau fidèle et gracieux, la
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peinture produirait une bien délicieuse scène d'intérieur.
Nous avons un peu laissé dans Fombre l'autre enfant de M"^^ de Sévigné. La bonne marquise, malgré sa prédilection avouée pour la fille, avait encore des trésors de tendresse pour le fils.
Charles de Sévigné passa une adolescence fort studieuse auprès de sa mère, s'il faut en juger par le tournoi littéraire qui s'engagea entre le docte Dacier et ce jeune homme, à peine âgé de dix-sept ans, sur la traduction d'un passage controversé de l'art poétique d'Horace.
Cependant, Saint-Simon nous le présente comme étant (> moins un homme d'esprit que d'après un esprit », ajoutant que, « du naturel charmant et abondant de sa mère et du précieux guindé et pointu de sa sœur, il avait fait un mélange un peu gauche ». Du moins, le sévère portraitiste du siècle conclut en disant, ce qui n'est pas une mince louange sous sa plume acérée :
— C'était un bon et honnête homme !
M. Mesnard a peint, avec beaucoup plus de vérité, le portrait du frère de Marguerite : « Sévigné, dit-il, avait d'autres titres à l'amitié
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de sa mère qu^une certaine conformité de caractère et d'esprit. Son amour filial était touchant. Inépuisable auprès d'elle en gentilles prévenances, il cherchait toujours à l'égayer et à lui plaire. Amusant et plein d'esprit, il savait la faire rire aux larmes ; il n'aimait rien mieux que sa compagnie et son entretien ; il était son lecteur assidu dans sa solitude, son garde-malade, dévoué comme une fille, quand elle avait besoin de ses soins (i). Au lieu d'être
(i) Rien de joli comme le re'cit de ces soins adressé à sa sœur, alors en province, et qui contrastait avec les prévenances fatigantes que celle-ci venait de prodiguer à sa mère, lors d'un récent séjour auprès d'elle qui avait fini par quelque brouille entre la mère et la fille, mutuellement excédées de trop d'attentions l'une pour l'autre. Charles de Sévigné, malade luimême d'une blessure qu'il avait reçue au siège de Valenciennes, racontait à sa sœur comment sa mère et lui s'entendaient à se soigner, et à ce propos, avec son bon sens aimable, lui faisait une petite leçon : c Nous nous gardons mutuellement; nous nous donnons une honnête liberté; point de petits remèdes de femmelettes. — Vous vous portez bien, ma chère maman, j'en suis ravi. Vous avez bien dormi cette nuit ? comment va la tête ? point de vapeurs ? Dieu soit loué ; allez prendre Tair, allez à Saint-Maur, souper chez M™^ de Schomberg, promenez-vous aux Tuileries. Du reste, vous n'avez point d'incommodité; je vous mets la bride sur le cou. Voulez-vous manger des fraises ou prendre du thé ? les fraises valent mieux. Adieu, maman. J'ai mal au talon; vous me garderez, s'il vous plaît, depuis midi jusqu'à trois heures : puis vogue la galère ! — Voilà, ma petite sœur, comment font les gens raisonnables. »
jaloux de l'excessive tendresse qu'elle avait pour sa sœur, il se mettait de moitié dans ce sentiment avec une géne'rosité qui ne parut jamais forcée, et qui dans aucun temps ne s'est démentie. Il se contentait de quelques taquineries en riant avec une si visible prédilection. Dans les désordres où sa jeunesse se laissa entraîner par faiblesse, mais non par corruption (i), il ne vouliit jamais rien cacher à sa mère ; c'était à elle qu'il faisait ses vilaines confidences, non comme un fanfaron du vice, mais comme un étourdi dont le cœur était bon et franc, qui venait se faire gronder et se laissait dire « un petit mot de Dieu ». Mystères du cœur ! Si M"^^ de Sévigné devait faire cette faute de préférer un de ses enfants, pourquoi ne fut-ce pas celui-là ? (2). Ce ne fut
(i) La trop célèbre Ninon de Lenclos avait cherché à pervertir ses sentiments religieux. Comme toutes ses pareilles, l'indigne créature s'en prenait à la <r simplicité de colombe >> du fils de son ancienne connaissance. Elle l'appelait « une vraie citrouille fricassée dans la neige ». Les excellents principes religieux de Charles le préservèrent de cette séduction, qui essayait d'entamer les convictions chrétiennes de sa jeune victime, préludant ainsi à la corruption élégante du siècle suivant, dont elle fut le véritable précurseur. Le fils de M*^* de Sévigné devait pleurer amèrement ses erreurs de jeunesse, du moins il put se rendre le témoignage qu'il n'avait jamais laissé ébranler sa foi au milieu des plus grands égarements de sa vie.
(2) Il nous semble bien que Charles de Sévigné au-
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pas lui, ce nous semble, qui lui coûta le plus de larmes. Il est difficile de ne pas croire que ce fut lui qui l'aima le plus. Mais n'en est-il pas presque toujours ainsi ? Les affections immode'rées sont rarement paye'es de retour ; et quand les parents recueillent le triste fruit d'une aveugle prédilection, souvent ils sont console's par ceux de leurs enfants qu'ils ont aimés avec moins de faiblesse. »
Ce fut cependant par ce fils que la tendre mère apprit à connaître les déchirements de la séparation. Charles de Sévigné fit en effet partie de cette expédition de Candie, où une poignée d'officiers français s'en alla secourir une île, assiégée par trente mille Turcs.
« Mon fils, écrit la pauvre mère, qui en était alors à son apprentissage de vie séparée de
rait dû être l'enfant préféré de sa mère. D'abord, c'e'tait un fils, et l'on sait les complaisances infinies qu'on avait, dans ces familles aristocratiques, pour celui qui devait continuer la race. C'était, de plus, le meilleur des fils, le plus affectueux, le plus soumis. Assurément M™^ de Sévigné l'aimait beaucoup ; mais elle aimait mieux sa fille. Pourquoi? nous l'ignorons; et probablement elle ne le savait pas mieux que nous. Autour d'elle, on ne se l'expliquait pas davantage ; malgré le soin qu'on prenait de flatter sa faiblesse, nous voyons bien que ses meilleurs amis, notamment M™* de la Fayette, trouvaient qu'elle avait tort. Les moralistes nous disent que les passions les moins raisonnées et les moins raisonnables sont, en général, les plus fortes. (Boissier, Madame de Sévigné^ p. 3o.)
— IÏ9 — ses enfants, est allé en Candie avec M. de Roannès et le comte de Saint- Paul ; cette fantaisie lui est entre'e fortement dans la tête; il l'a dit à M. de Turenne, au cardinal de Retz, à M. de Larochefoucauld : voyez quels personnages ! Tous ces messieurs l'ont tellement approuvé que la chose a été résolue et répandue avant que j'en susse rien. Enfin, il est parti; j'en ai pleuré amèrement; j'en suis sensiblement affligée ; je n'aurai pas un moment de repos pendant tout ce voyage ; j'en vois tous les périls, j'en suis morte ; mais enfin je n'ai pas été la maîtresse, et, dans ces occasions-là, les mères n'ont pas beaucoup de voix au chapitre. )>
— Je suis pourtant lasse d'en faire les honneurs !
C'est en parlant de sa fille que M"^^ de Sévigné écrivait cela au cousin de Bussy. Les apparences un peu dédaigneuses de la belle M"* de Sévigné éloignaient, au grand étonnement de sa mère, les prétendants à sa main. Trois partis se présentèrent, parmi lesquels le moins avantageux, ce semble, fut le préféré.
Le comte de Grignan, de l'aveu de Saint- Simon, était un fort honnête homme, fort
poli, fort noble, sentant fort ce qu'il était. Le malin chroniqueur, en cela, du reste, d'accord avec la mère de Marguerite, ajoute que c'e'tait « un grand homme, fort bien fait, laid ».
M"^^ de Sévigné, lorsque le mariage fut conclu par l'intervention du comte de Brancas, l'annonce en ces termes à Bussy :
— La plus jolie fille de France épouse non pas le plus joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume.
Plus tard, elle s'égayait sur le nez des Grignan, et sur « la touffe ébouriffée qui avait fait donner à son gendre le nom de « Matou ». En revanche, elle l'appelle « le plus souhaitable mari et le plus divin pour la société ».
Veuf deux fois, M. de Grignan épousait M"^ de Sévigné en troisièmes noces, et elle lui apportait cent mille écus de dot. Au cardinal de Retz et aux amis qui reprochaient à sa mère de n'avoir pas pris plus d'informations sur le mauvais état des affaires des Grignan, celle-ci répondait :
— Nous ne le marchandons point; nous nous en fions bien aux deux familles qui ont passé devant nous.
— D'ailleurs, ajoutait-elle, je le préfère de beaucoup « à quelque jobelin qui ne ferait sortir que de l'académie, qui ne saurait ni la langue, ni le pays, qu'il faudrait produire, et
qui ne ferait pas une sottise qui ne nous fît rougir ».
Le mariage eut donc lieu à Paris le 29 janvier 1669.
En digne petite-fille de sainte Jeanne de Chantai, M"'^ de Sévigné fait remarquer que c'était le jour de la fête de saint François de Sales.
La première année de cette union fut sans orages. Mais, l'année suivante, il survint un événement qui désola toute l'existence de M'"^ de Sévigné, en nous réservant cette splendide moisson littéraire où nous allons glaner.
C'est en effet au mois d'avril 1670 que M. de Grignan fut nommé lieutenant-général de Provence, pour y commander, en qualité de gouverneur, à la place de M. de Vendôme, alors très jeune encore et revêtu de cette charge.
M™^ de Sévigné, surmontant son immense douleur et n'écoutant que l'intérêt de ses enfants, conseilla à son gendre d'accepter. Hélas ! elle signait ainsi sa propre condamnation. Mais, quand il s'agit de s'exécuter, que de prétextes, que d'atermoiements !
Elle fit si bien que, sous couleur de soigner sa femme qui allait bientôt accoucher et se trouvait dès lors hors d'état d'entreprendre un si long et si fatigant voyage, elle décida M. de Grignan à partir seul pour prendre possession de son gouvernement provençal.
En Provence, le nouveau gouverneur rencontra grand accueil, mais aussi beaucoup de difficultés. L'autorité s'y partageait entre le premier président au Parlement d'Aix, le baron de Forbin d'Oppède, et l'évêque de Marseille, de Forbin-Janson. Tous deux, l'évêque surtout, étaient des hommes du plus haut mérite et parfaitement dévoués au bien général du pays. M. de Grignan, un peu jaloux de leur influence, leur fit une guerre, souvent ouverte, toujours sourde quand il recourait à la diplomatie, et, sa femme ayant épousé ses querelles, la belle-mère se mit en tiers contre ce qu'elle appelle, dans ses lettres, les « fourbins )) et les « fourbineries » des adversaires de son gendre.
Enfin, l'évêque de Marseille fut nommé ambassadeur en Pologne pour l'élection d'un roi, et le combat finit par la dispersion des combattants.
Pendant que M. de Grignan engageait ses premières escarmouches en Provence, sa femme s'interdisait, fort aimablement pour
son mari, jusqu'aux parures convenables à son âge.
— Vous souvient-il, lui écrira un jour sa mère, combien vous nous avez fatigués avec le méchant manteau noir ? Cette négligence était d'une honnête femme. M. de Grignan vous en peut remercier; mais elle était bien ennuyeuse pour les spectateurs.
Avec quelle habileté M"^® de Sévigné fait valoir ces attentions à son gendre, dans la série des lettres, où elle déploie une diplomatie merveilleuse, afin de retenir le plus longtemps possible sa fille auprès d'elle ! « Nous recommandons, dit finement M. Mesnard, à ceux qui publient des Lettres choisies de M^^ de Sévigné ces lettres à M. de Grignan, pour en faire un petit recueil à l'usage des belles-mères. »
— Peut-on être plus honnête, plus régulière?... Peut-on vous aimer plus tendrement?... Peut-on souhaiter plus passionnément d'être avec vous ?... Elle se plaint encore tous les jours qu'on l'a retenue ici, et dit tout sérieusement que cela est bien cruel de l'avoir séparée de vous. Il semble que ce soit par plaisir que nous vous ayons mis à deux cents lieues d'elle.
Enfin, le i5 novembre 1670, naquit la petite Marie-Blanche, dont la grand'mère, qui rappelait « mes petites entrailles »,
éleva la première enfance avec un soin si touchant.
Comme pour s'étourdir sur la séparation maintenant imminente, M""^ de Sévigné semble avoir, à ce moment, fait feu de tout son esprit. C'est à cette date en effet qu'elle écrivit à M. de Coulanges la fameuse lettre sur le mariage de Lauzun.
« Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'à aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie; enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste ; une chose que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourrait-on croire à Lyon? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie M'"^ de Rohan et ]y[me d'Hauterive; une chose, enfin, qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire, devinez-la; je vous le donne en Xïo\s\jetei-vous votre langue
aux chiens ? Eh bien, il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse, dimanche, au Louvre, devinez qui! Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. M"^^ de Coulanges dit : Voilà qui est bien difficile à deviner : c'est M"^^ de la Vallière. — Point du tout, Madame. — C'est donc M^'^ de Retz ? — Point du tout; vous êtes bien provinciale. — Ah! vraiment, nous sommes bien bêtes ! dites-vous; c'est M"^ Colbert. Encore moins. — C'est assurément M"*'de Créqui? — Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du roi, mademoiselle, mademoiselle de... mademoiselle... devinez le nom ? il épouse Mademoiselle, ma foi! par ma foi! ma foi jurée ! Mademoiselle, la grande Mademoiselle, Mademoiselle, fille de feu Monsieur, Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, M"^ d'Eu, M^'^ de Dombes, M"^ de Montpensier, M"^ d'Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du roi; Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures, nous trouverons que vous
avez raison; nous en avons fait autant que vous. Adieu; les lettres, qui seront portées par cet ordinaire, vous feront voir si nous disons vrai ou non )> (i).
Hélas ! cependant, il fallait en finir. En vain, elle s'écriait :
— Quelle folie de quitter une si bonne mère pour aller chercher un homme au bout de la France ! Je vous assure qu'il n'y a rien qui choque tant la bienséance que ces sortes de conduites.
M. de Grignan réclamait sa femme, qu'il était impatient de présenter à sa famille et à la Provence.
On était, dit M. Aubenas, au mois de janvier 167 1 ; M. de Grignan réclamait sa femme avec de nouvelles et plus sérieuses instances : ^me ^jg Sévigné dut se résoudre à s'en séparer.
Le 5 février suivant, après avoir confié sa fille aux soins du coadjuteur d'Arles et du
(i) Ce drame, qui a son exposition, sa péripe'tie et son de'nouement, peu noble et fâcheux toutefois; vrai roman de la Galprenède, étrange et imprévu, mais dans lequel le dernier chapitre gâte tout, et qui n'est resté quelque chose dans l'histoire, que par les quatre lettres charmantes de M™^ de Sévigné. (Aubenas. Histoire de M™e de Sévigné ^ p. 189.)
comte de Ripert, l'un des gentilshommes attachés à M. de Grignan, elle lui fit enfin ses adieux, comme si elle n'avait jamais dû la revoir. Séparation douloureuse pour ces deux femmes qui, depuis vingt ans, ne s'étaient pas quittées un seul jour ; mais, événement heureux pour nous, puisqu'il nous a valu cette correspondance inimitable où l'une et l'autre ont trouvé l'immortalité, en n'y cherchant qu'une satisfaction pour leur tendresse. A peine son enfant partie, l'éloquence du cœur maternel déborde :
« Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre; je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en allai donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant : il me semblait qu'on m'arrachait le cœur et l'âme; et en effet quelle rude séparation î Je demandai la liberté d'être seule; on me mena dans la chambre deM"^^ du Housset, on me fit du feu. Agnès me regardait sans me parler; c'était notre marché; j'y passai jusqu'à cinq heures sans cesser de sangloter : toutes mes pensées me faisaient mourir. J'écrivis à M. de Grignan, vous pouvez penser sur quel ton; j'allai ensuite chez M"^^ delà Fayette, qui redoubla mes douleurs par l'intérêt qu'elle y prit : elle était seule, et malade et triste de la
mort d*une sœur religieuse; elle était comme je la pouvais désirer. M. de la Rochefoucauld y vint; on ne parla que de vous, de la raison que j'avais d'être touchée, et du dessein de parler comme il faut à Mélusme (i). Je vous réponds qu'elle sera bien relancée. D'Hacqueville (2) vous rendra un bon compte de cette affaire. Je revins enfin à huit heures de chez M"^^ de la Fayette; mais en entrant ici, bon Dieu ! comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré ? Cette chambre où j'entrais toujours, hélas ! j'en trouvai les portes ouvertes; mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre petite fille qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffris? Les réveils de la nuit ont été noirs, et, le matin, je n'étais point avancée d'un pas pour le repos de mon esprit... »
(i) MÉLusiNE, M'"« de Marans, sœur de Mii° de Montalais, la trop célèbre fille d'honneur de Madame. M™e de Sévigné, et M™^ de Grignan, qui avait fort à se plaindre d'elle, lui avaient donné le nom de Mélusine, fée célèbre dans les légendes du Poitou, demi-femme et demi-serpent, dont les cris se faisaient entendre dans les ruines du château de Lusignan, chaque fois qu'un malheur menaçait cette famille.
(2) D'Hacqueville, conseiller du roi et abbé, le plus dévoué, le plus attentif des amis de M"^* de Sévigné. Pour exprimer à quel point il se multipliait pour le service de ses amis, Mm» de Sévigné l'appelait « Les d'Hacqueville, x» comme si, par son activité, il était devenu plusieurs d'Hacqueville.