‹ Madame de SévignéChapitre 5 sur 14 · SÉPARATION · texte numérisé non relu

SÉPARATION

Sommaire. —Nouvelle Rachel.— Transes, inquiétudes, témoignages.

— Une odyssée sentimentale. — L'unique passion d'une vie. — Contraste entre la mère et la fille. — Ce qu'était au juste M-n^de Grignan, d'après M. Boissier. — Son arrivée en Provence.— Aux galères de Marseille. — M"» de Sévigné se réfugie aux Rochers. — Comment elle y vivait. — Le Catéchisme de la Mousse. — Les Etats et les braveries de Bretagne. — M""" de Sévigné retourne à la cour pour lintérét des Grignan.— Pensées tristes. — Un émouvant récit.— Visite chez M"» de Longueville.

— Voyage en Provence. — A Marseille.

N dirait vraiment que, nouvelle Rachel, la mère deM"'^ de Grignan, ayant perdu l'objet de son amour, ne veut plus être console'e. « C'est en vain que ses amis les plus intimes, la Rochefoucauld, Goulanges, M"^^^ de Lafayette, l'entreprennent. » On lui offre des distractions, « mais elle craint cela comme la mort )>; seulement, elle va quelquefois passer « tout

le jour » chez M"^^ de Villars à parler de sa fille et à pleurer, « parce qu'elle entre le mieux dans ses sentiments. »

M"^^ de Grignan de son côté prenait aussi sa part de cette vive affliction. Pendant toute la route, elle écrit à sa mère, et celle-ci ne peut se rassasier de relire ces témoignages de l'affection de sa fille, à qui elle écrit :

« Je n'en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pénètrent le cœur; il y en a une qui ne revient point : sans que je les aime toutes, et que je n'aime point à perdre ce qui me vient de vous, je croirais n'avoir rien perdu; je trouve qu'on ne peut rien souhaiter qui ne soit dans celles que j'ai reçues : elles sont, premièrement, très bien écrites; et, de plus, si tendres et si naturelles, qu'il est impossible de ne les pas croire; la défiance même en serait convaincue : elles ont ce caractère de vérité qui se maintient toujours, qui se fait voir avec autorité, pendant que la fausseté et la menterie demeurent accablées sous les paroles sans pouvoir persuader; plus leurs sentiments s'efforcent de paraître, plus ils sont enveloppés. Les vôtres sont vrais et le paraissent; vos paroles ne servent, tout au plus, qu'à vous expliquer; et, dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi l'on ne peut résister. »

La tendre mère s'ingénie, de manière àfaire trouver par la voyageuse de ses lettres à chaque

station. Toutes deux cherchaient ainsi mutuellement à passer, par degre's, de la présence à l'absence. Tout cela est fade, dira-t-on ; mais pour nous cette odyssée sentimentale est aussi touchante qu'elle est simple dans ses incidents.

A chaque lettre de sa fille, ce sont, pour M™^ de Sévigné, de nouveaux sanglots. « Il lui semble que chaque pas lui arrache le cœur. » Une carte sous les yeux (i), elle suit tous les progrès de sa route, marque tous les lieux où elle doit s'arrêter, s'inquiète pour Tétat des chemins, et surteut pour « ce diable de Rhône » qui va l'entraîner loin d'elle;

(i) « Vous me faites sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse ; mais, si vous songez à moi, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous : c'est ce que les dévots appellent une pensée habituelle ; c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son devoir. Rien ne me donne de distraction; je vois ce carrosse qui avance toujours et qui n'approchera jamais de moi : je suis toujours dans les grands chemins, il me semble que j'ai quelquefois peur que ce carrosse ne verse; les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au désespoir; le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une carte devant mes yeux ; je sais tous les lieux où vous couchez : vous êtes ce soir à Nevers; vous serez dimanche à Lyon, où vous recevrez cette lettre. Je n'ai pu vous écrire qu'à Moulins par Mme de Guénégaud. Je n'ai reçu qae deux de vos lettres; peut-être que la troisième viendra; c'est la seule consolation que je souhaite, pour d'autres, je n'en cherche pas. o

pleine de transes et d'inquiétudes (i), et toujours oppressée de regrets de voir « ce carrosse qui avance toujours et ne doit jamais approcher d'elle )>.

Un paysan de Sully, qui avait conduit ^me (jg Grignan (2), vint lui en donner des

(i) « M. de Goulanges veut que je vous e'crive encore à Lyon : je vous conjure, ma chère enfant, si vous vous embarquez, de descendre au Pont-Saint-Esprit. Ayez pitié de moi; conservez-vous, si vous voulez que je vive. Vous m'avez si bien persuade'e que vous m'aimez, qu il me semble que, dans la vue de me plaire, vous ne vous hasarderez point. Mandez-moi bien comme vous conduirez votre* barque. Hélas! qu'elle m'est chère et précieuse, cette petite barque que le Rhône m'emporte si cruellement ! J'ai ouï dire qu'il y avait eu un dimanche gras, mais ce n'est que par ouï-dire; et je ne l'ai point vu. J'ai été farouche au point de ne pouvoir pas souffrir quatre personnes ensemble. »

(2) « Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent; elle m'a été donnée par un fort honnête homme que j'ai questionné tant que j'ai pu ; mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. Il était bien juste, ma fille, que ce fût vous la première qui me fissiez rire, après m'avoir tant fait pleurer. Ce que vous me mandez de M. Busche est original, cela s'appelle destraitsdanslestyledel'éloquence; j'en ai donc ri, je vous l'avoue ; et j'en serais honteuse, si, depuis huit jours, j'avais tait autre chose que pleurer. Hélas ! je le rencontrai dans la rue, ce M. Busche, qui amenait vos chevaux : je l'arrêtai, et, tout en pleurs, je lui demandai son nom; il me le dit; je lui dis en sanglotant : M. Busche, je vous recommande ma fille, ne la versez point; et, quand vous l'aurez menée heureusement à Lyon, venez me voir pour me dire de ses nouvelles; je vous donnerai de quoi boire.

nouvelles; elle l'estimait « bien heureux » d'avoir vu sa fille, comme si tout le monde devait avoir pour cela son âme et son cœur; et alors elle redemandait un seul moment de sa présence, « la voir passer seulement », et se reprochait tous les instants qu'elle avait employés loin d'elle.

Rien n'arrête cette douleur. Les jours passent, la douleur reste la même. Il y a quinze jours à peine que sa fille est partie, il semble à la mère que ce soit un siècle : « Ah! ma bonne, que je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir passer, si c'est trop que le reste! » Tout entretient ses larmes, les lettres qui lui arrivent, les amis, les connaissances qui viennent lui apporter leurs compliments, les lieux qu'elle a vus avec sa fille et qu'elle revoit toute seule. « Je prétends être en solitude, dit-elle quand elle est retournée pour la première fois à Livry; je fais de ceci une petite Trappe; je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions. Mais, ma pauvre bonne, ce que je ferai mieux que tout cela, c'est de pensera vous. Je n'ai pas encore cessé, depuis que je suis arrivée, et ne pouvant contenir tous mes sentiments

Je le ferai assurément : ce que vous me mandez sur son sujet augmente beaucoup le respect que j'avais pour lui. »

sur votre sujet, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur le siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je pas vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur? Je vous vois, vous m'êtes présente, je pense et je repense à tout; ma tête et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner, j'ai beau chercher ; cette chère enfant que j'aime avec tant de passion est à deux cents lieues. Je ne l'ai plus. Sur cela, je pleure, sans pouvoir m'en empêcher. »

— Vous êtes l'unique passion de ma vie ! C'est bien le mot. « Depuis la mort de son

mari, ayant interdit à son cœur tout autre amour, M"^^ de Sévigné avait transporté sur sa fille toutes ses facultés d'aimer, fort vives, quoi qu'en ait dit Bussy, et elle était allée, dans la tendresse maternelle, aussi loin que le cœur humain peut aller, c'est-à-dire, jusqu'à ne vivre que pour elle, à ne se réjouir et à ne souffrir que pour elle. )>

— Je pleure sans pouvoir m'en empêcher... Je ne sais où me sauver de vous !

Elle veut, à toute force, trouver que sa fille lui rend au centuple l'amour qu'elle lui a voué.

En cela, elle se fait une illusion un peu volontaire.

Suivant la juste remarque de M. Boissier, ^me (^Q Grignan, au contraire de sa mère (qui « laissait couler le torrent », quand il lui fallait écrire ou parler), e'prouvait une sorte de resserrement d'âme, qui empêchait ses sentiments de sortir. Elle disait d'elle-même qu'elle e'tait « d'un tempérament peu communicatif » ; ce mot, dont nous faisons aujourd'hui tant d'usage, et qu'elle était une des premières à employer, la dépeint à merveille. Devant sa mère, elle ne pouvait pas parler; elle semblait gênée, indifférente ; elle ne savait que répondre à des témoignages d'amitié dont elle se trouvait accablée. Plus tard, quand elle était seule et hors de cette présence qui la glaçait, elle retrouvait sa liberté d'esprit, et les termes d'affection venaient au bout de sa plume. « Méchante, lui disait M"^^ de Sévigné, pourquoi me cachez-vous de si précieux trésors? vous avez peur que je ne meure de joie ! » Quand on est tiède soi-même, il est naturel qu'on soit importuné par la chaleur des autres ; on éprouve une sorte de confusion à recevoir des marques d'affection auxquelles on sent bien qu'on ne peut pas tout à fait répondre. M'"^ de Grignan finissait par être un peu fatiguée par l'amitié exubérante de sa mère. « Il y a des gens, lui écrivait M"^^ de Sévigné, qui

m'ont voulu faire croire que l'excès de mon amitié vous incommodait. Je ne sais, ma chère enfant, si cela est vrai : ce que je puis vous dire, c'est qu'assurément je n'ai pas eu dessein de vous donner cette sorte de peine. J'ai un peu suivi mon inclination, je l'avoue, et je vous ai vue autant que je l'ai pu, parce que je n'ai pas eu assez de pouvoir sur moi pour me retrancher ce plaisir; mais je ne crois pas avoir été pesante. » Ellel'étaitquelquefois, sans le savoir. Pascal a dit qu'il faut de l'adresse pour aimer; mais on n'est guère adroit quand on aime trop : au lieu de se modérer et de se régler, de contenir les excès de son affection, la pauvre mère ne savait que gémir et pleurer, et la vie commune devenait intolérable.

Une fois à distance, elle reprenait plus d'audace. « Quand vous voulez, lui écrivait alors sa mère, vous êtes adorable ! » Ce qui permet de conclure avec M. Boissier (i) : « Je suis donc tenté de croire que nous aurions une meilleure idée de M"^^ de Grignan si nous pouvions lire ses lettres. On lui a rendu un mauvais service en les détruisant. Peut-être était-elle, en réalité, moins égoïste, moins indifférente qu'on ne le suppose : les indifférents ne souffrent pas, et elle paraît avoir beaucoup souffert. M"^^ de Sévigné admire souvent la

(i) Op. cit. p. 3o, 3i, 37 et 38, passim.

profondeur, l'énergie, la solidité de sa fille, et la met, par ce côté, bien au-dessus d'elle. Je ne crois pas qu'elle méritât tout à fait ces compliments. On nous donne, d'ordinaire, comme étant la marque d'une raison ferme et audacieuse, ses témérités d'opinions, ses escapades philosophiques dans la doctrine de Descartes, ses velléités d'hérésie. J'avoue que j'y vois plutôt l'inquiétude d'un esprit qui manque d'équilibre, et comme un besoin d'agitation dans le vide. C'était au fond une âme troublée, malade, et qui se nourrisait de chimères. Obligée de vivre par devoir dans le monde, elle ne rêvait que solitude ; elle voyait tout en noir, elle se faisait des chagrins de tout. Sa mère lui reprochait d'avoir une sorte de goût pour les désespoirs et les tristesses; elle appartenait déjà à cette catégorie de désenchantés et de désespérés qui, depuis, est devenue si nombreuse. Au lieu de l'attaquer, comme on le fait d'ordinaire, il faut peut-être un peu la plaindre. Je m'imagine que c'était une de ces natures malheureuses qui sont destinées, en se tourmentant elles-mêmes, à faire le tourment des autres. »

— Je passe bien plus d'instants en Provence qu'à Paris.

C'est donc en Provence qu'il nous faut venir pour suivre M"^« de Sévigné.

La prudente marquise prévoyait bien les difficultés que créerait à sa fille le caractère que nous avons dépeint.

— Tâchez, lui a-t-elle recommandé, de vous ajuster aux mœurs et aux manières des gens avec qui vous avez à vivre ; accommodezvous un peu de ce qui n'est pas mauvais; ne vous dégoûtez point de ce qui n'est que médiocre; faites-vous un plaisir de ce qui n'est pas ridicule.

Que de sagesse et que de sollicitude dans ces quatre lignes ! La Rochefoucauld les eût admirées et saint François de Sales volontiers faites siennes.

M"^^ de Grignan en avait besoin. Elle était portée à la moquerie, et la nouvelle gouvernante de Provence, jeune, élégante, qui arrivait de la cour et avait dansé avec le roi, se trouvait tentée de se divertir de la tenue et de la toilette des dames qui venaient à sa rencontre. C'était d'ailleurs un métier neuf pour elle que de recevoir des (( assemblées », des « corps » et des « ordres », d'écouter des harangues, « d'y répondre sans se troubler, comme disait M™^ de Sévigné, et de les écouter sans rire ».

Du moins sa consolation sera de savoir que tout Paris s'occupe d'elle.

— iSg —

« Je revins hier de Saint-Germain ; j'étais avec M'"'-' d'Arpajon. Le nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvelles est aussi grand que celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense qu'il est bon de distinguer la reine, qui fit un pas vers moi, et me demanda des nouvelles de ma fille sur son aventure du Rhône : je la remerciai de l'honneur qu'elle vous faisait de se souvenir de vous. Elle reprit la parole, et me dit : « Contez-moi (( comme elle a pensé périr. » Je me mis à lui conter votre belle hardiesse de vouloir traverser le Rhône par un grand vent, et que ce vent vous avait jetée rapidement sous une arche à deux doigts du pilier, où vous auriez péri mille fois, si vous l'aviez touché. La reine me dit : « Et son mari était-il avec elle ? « — Oui, Madame ; et M. le coadjuteur aussi. « — Vraiment ils ont grand tort», reprit-elle ; et fit des hélas, et dit des choses très obligeantes pour vous. »

A Arles, où elle voyait pour la première fois le pays du gouvernement de son mari, on la reçut « comme la reine » de Provence. A Aix, ce fut de même. Les Provençaux se montrèrent enthousiastes de sa beauté royale, de son esprit et de son vif désir de leur plaire.

A Marseille, le commandant des galères, frère de M"^^ de Montespan, Vivonne, donna,

au jour de son entrée, pour mot d'ordre, le mot « Se'vigné )>.

« Je reçois votre lettre de Marseille ; jamais relation ne m'a tant amusée. Je lisais avec plaisir et avec attention ; je suis fâchée de vous le dire, car vous n'aimez pas cela, mais vous narrez très agréablement. Je lisais donc votre lettre vite par impatience, et puis je m'arrêtais tout court, pour ne pas la dévorer si promptement : je la voyais finir avec douleur, et douleur de toute manière ; car je ne vois que de l'impossibilité à votre retour, moi qui ne fais que le souhaiter. Ah ! ma fille, ne m'en ôtez pas, ni à vous-même, l'espérance; pour moi, j'irai vous voir très assurément avant que vous ne preniez aucune résolution là-dessus : ce voyage est nécessaire à ma vie. Je tremble pour votre santé : vous avez été étourdie du bruit de tant de canons et du hou des galériens ; vous y avez reçu des honneurs comme la reine, et moi, plus que je ne vaux : je n'ai jamais vu une telle galanterie, que de donner mon nom pour le mot degiien^e. Je vois bien, ma fille, que vous pensez à moi très souvent, et que cette maman mignonne de M. de Vivonne n'est pas de contrebande avec vous. Je crois que Marseille vous aura paru beau; vous m'en faites une peinture extraordinaire, et qui ne me déplaît pas : cette nouveauté à quoi rien ne ressemble, touche

ma curiosité ; je serais fort aise de voir cette sorte d'enfer. Comment ! des hommes gémir jour et nuit sous la pesanteur de leurs chaînes ! Voilà ce qu'on ne voit point ici : on en parle assez; elles font même quelquefois du bruit; mais il n'y a rien d'effectif qu'à Marseille : j'ai cette image dans la tête. »

Ce qui charmait la nouvelle gouvernante, c'est l'union existant daus la famille où son mariage l'avait fait entrer.

Presque tous les membres de la famille de Grignan se trouvèrent réunis à son arrivée, savoir : le coadjuteur d'Arles , « seigneur Corbeau )>, comme l'avait surnommé M"^^ de Sévigné; le chevalier de Grignan, le « grand chevalier », excellent de tous points ; Adhémar, qui fut toujours si dévoué à sa bellesœur; M"^^ de Rochebonne, sœur de M. de Grignan, d'une douceur inaltérable, malgré sa surdité. L'abbé de Grignan, pour lors étudianten Sorbonne, manquait seul à la réunion.

M'"^ de Sévigné y conquit rapidement une grande situation, par son commerce épistolaire avec la jeune épousée. Sans doute, l'aimable marquise songeait à sa fille avant et par-dessus tout, quand elle lui écrivait les nouvelles de Paris et de la cour; mais nous est-il interdit de penser qu'elle songeait un peu au reste de la famille, quand elle décrivait si admirablement la mort de Vatel :

« Il est dimanche 26 avril; cette lettre ne partira que mercredi; mais ce n'est pas une lettre, c'est une relation que Moreuil vient de me faire, à votre intention, de ce qui s'est passé à Chantilly touchant Vatel. Je vous écrivis vendredi qu'il s'était poignardé; voici l'affaire en détail : le roi arriva le jeudi au soir; la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa ; il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners à quoi l'on ne s'était point attendu ; cela saisit Vatel ; il dit plusieurs fois : « Je suis perdu d'hon- « neur; voici un aff'ront que je ne supporterai « pas. )) Il dit à Gourville (i) : « La tête me « tourne ; il y a douze nuits que je n'ai dorc( mi; aidez-moi à donner des ordres. » Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais aux vingt-cinquièmes, lui revenait toujours à

(i) Gourville. Un des commentateurs de M"^^ de Sévigné ; Grouvelle dit de lui : « Gourville, valet de chambre du duc de la Rochefoucauld, devenu son ami et même celui du grand Condé ; dans le même temps, pendu à Paris en effigie et envoyé du roi en Allemagne, ensuite proposé pour succéder au grand Colbert^ dans le ministère. Nous avons de lui des Mémoires de sa vie, écrits avec naïveté, dans lesquels il parle de sa naissance et de sa fortune avec indifférence. » (Voir, sur ce curieux personnage, les Caractères de La Bruyère, pages 88, 89, 1 12, 127.) Il mourut en juin 1703.

l'esprit. Gourville le dit à M. le Prince (i). M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui dit : « Vatel, tout va bien, rien « n'e'tait si beau que le souper du roi. » 11 re'pondit : « Monseigneur, votre bonté m'a- « chève ; je sais que le rôti a manqué à deux « tables. — Point du tout, dit M. le Prince, (c ne vous fâchez point, tout va bien. » Minuit vint; le feu d'artifice ne réussit pas, il fut couvert d'un nuage; il coûtait seize mille francs. A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout, il trouve tout endormi; il rencontre un petit pourvoyeur, qui lui apportait seulement deux charges de marée; il lui demande : « Est-ce là tout ? — Oui, monsieur. » Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vinrent point. Sa tête s'échauffait, il crut qu'il n'aurait point d'autre marée; il trouva Gourville; il lui dit : « Monsieur, je ne survivrai point à cet affront-ci. » Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au travers du cœur; mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en donna deux qui n'étaient point mortels. Il tomba mort. La marée cependant arrive de tous côtés; on cherche Vatel pour la distri-

(i) M. Le Prince. Le grand Condé.

buer, on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte : on le trouve noyé dans son sang ; on court à M. le Prince, qui fut au désespoir. M. le duc (i) pleura; c'était sur Vatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. M. le Prince le dit au roi fort tristement. On dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière; on le loua fort, on loua et l'on blâma son courage. Le roi dit qu'il retardait de venir à Chantilly, parce qu'il comprenait l'excès de cet embarras (2). Il dit à M. le Prince qu'il ne devait avoir que deux tables, et ne point se charger de tout; il jura qu'il ne souffrirait plus que M. le Prince en usât ainsi; mais c'était trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tâcha de réparer la perte de Vatel; elle fut réparée : on dîna très bien, on fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut à la chasse ; tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté. Hier, qui était un samedi, on fit encore de même; et le

(i) Le Duc. Il s'agit ici d'Henri-Jules de Bourbon, qu'on appela plus tard M. le Prince, et qui mourut en 1709, et non de Louis de Bourbon, l'élève de La Bruyère, mort en 1710. (Voir notre volume sur La Bruyère.)

(2) Cet embarras. C'était en effet une grande affaire que de recevoir Louis XIV. Il y avait vingt-cinq tables servies chacune à cinq services, et quatre repas par jour. Le roi ne resta que deux jours à Chantilly, et la dépense monta à 400,000 francs (valeur actuelle).

soir le roi alla à Liancourt, où il avait commandé média iioche : il y doit demeurer aujourd'hui. Voilà ce que Moreuil m'a dit, espérant que je vous le manderais. Je jette mon bonnet par-dessus les moulins, et je ne sais rien du reste. M. d'Hacqueville, qui était à tout cela, vous fera des relations sans doute; mais, comme son écriture n'est pas si lisible que la mienne, j'écris toujours ; et, si je vous mande cette infinité de détails, c'est que je les aimerais en pareille occasion. »

Pour distraire son ennui, qui la rendait sauvage au milieu des distractions de la cour et de la ville, et aussi pour ménager à son fils, qu'elle a tiré des griffes de Ninon, l'occasion de « faire une bonne confession », M^^'^de Sévigné se réfugia, au mois de mai, en Bretagne, d'où elle écrit à sa fille, en arrivant aux Rochers :

« Ils avaient fait ici une manière d'entrée à mon fils; Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les armes, tous fort bien habillés, un ruban neuf à la cravate; ils vont en très bon ordre nous attendre à une lieue des Rochers. Voici un bel incident : M. l'abbé (i)

(i) M. l'abbé. L'abbé de Goulanges. Christophe de Coulanges, abbé de Livry, né en 1607, mort en 1687,

avait mandé que nous arriverions le mardi, et puis tout d'un coup il l'oublie : ces pauvres gens attendent le mardi jusqu'à dix heures du soir; et quand ils se sont retourne's chacun chez eux, bien tristes et bien confus, nous arrivons paisiblement le mercredi, sans songer qu'on eût mis une armée en campagne pour nous recevoir : ce contre temps nous a fâchés ; mais quel remède ? Voilà par où nous avons débuté. M^^^ du Plessis (i) est tout justement comme vous l'avez laissée; elle a une nouvelle amie à Vitré, dont elle se pare, parce que c'est un bel esprit, qui a lu tous les romans et qui a reçu deux lettres de la princesse de Tarente (2). J'ai fait dire méchamment par Vaillant que j'étais jalouse de cette nouvelle amitié, que je n'en témoignerais rien, mais que mon cœur était saisi : tout ce qu'elle dit là-dessus est digne de Molière ; c'est une

oncle de M™«* de Sévigné et de Philibert-Emmanuel de Goulanges, à qui est adressée la lettre du i5 décembre 1670. C'est lui que Mme de Sévigné appelle le bien bcn.

(i) Plessis. W^^ du Plessis d'Argentré. — M™^ de Sévigné est fort cruelle pour cette voisine de campagne. Le château d'Argentré est à une lieue des Rochers.

(2) Tarente. Amélie, princesse de Tarente, habitait Château-Madame dans le faubourg de Vitré. Elle était fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel, et avait épousé Henri-Charles de la Trémouille, prince de Tarente.

plaisante chose de voir avec quel soin elle me ménage, et comme elle détourne adroitement la conversation, pour ne point parler de ma rivale devant moi : je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits arbres sont d'une beauté surprenante; Pilois (i) les élève jusqu'aux nues avec une probité admirable : tout de bon, rien n'est si beau que ces allées que vous avez vues naître. Vous savez que je vous donnai une manière de devise qui vous convenait : voici un mot que j'ai écrit sur un arbre pour mon fils, qui est revenu de Candie. Vago di fama (2) : n'est-il point joli, pour n*être qu'un mot ? Je fis écrire encore hier, en l'honneur des paresseux : Bella cosa, far niente. Hélas ! ma fille, que mes lettres sont sauvages ! Où est le temps que je parlais de Paris comme les autres? C'est purement de mes nouvelles que vous aurez, et voyez ma confiance, je suis persuadée que vous aimez mieux celles-là que les autres... »

L'abbé compte, pendant ce séjour aux Rochers, ses éternels jetons, tandis que La Mousse fait le catéchisme aux petits pa3^sans ! Hélas ! le cartésien, avec toute sa philosophie, s'aperçoit vite que ce n'est pas facile besogne

(i) Pilois, jardinier des Rochers.

(2) Vago di fama, avide de renommée, — Charles de Sévigné avait pris part à l'aventureuse expédition de Candie en 1668.

d'instruire de petits ignorants. En effet, au bout de quelques questions, les enfants brouillent tout, prennent la sainte Vierge pour « le créateur du ciel et de la terre ». M'^^ de Se'vigne' conte cela à ravir.

a II ne fut point ébranla par les petits enfants; mais voyant que des hommes, des femmes, et même des vieillards disaient la même chose, il en fut persuadé, et se rendit à l'opinion commune. Enfin, il ne savait plus où il en était, et si je ne fusse arrivée làdessus, il ne s'en fût jamais tiré. »

Pendant qu'elle était aux Rochers, se tinrent les états de Bretagne, dont elle a fait un si plaisant croquis :

« Vous aurez maintenant des nouvelles de nos états, pour votre peine d'être Bretonne. M. de Ghaulnes arriva dimanche soir, au bruit de tout ce qui peut en faire à Vitré : le lundi matin il m'écrivit une lettre; j'y fis réponse pour aller dîner avec lui. On mange à deux tables dans le même lieu ; il y a quatorze couverts à chaque table ; monsieur en tient une et madame l'autre. La bonne chère est excessive, on remporte les plats de rôti tout entiers; et pour les pyramides de fruits,

il faut faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces sortes de machines, puisque même ils ne comprenaient pas qu'il fallût qu'une porte fût plus haute qu'eux. Une pyramide veut entrer, une de ces pyramides qui font qu'on est obligé de s'écrire d'un bout de la table à l'autre ; mais, bien loin que cela blesse ici, on est souvent fort aise, au contraire, de ne plus voir ce qu'elles cachent : cette pyramide donc, avec vingt ou trente porcelaines, fut si parfaitement renversée à la porte, que le bruitjqu'elle causa tît taire les violons, les hautbois et les trompettes. Après le dîner, MM. de Locmaria et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des passe-pied merveilleux, et des menuets, d'un air que les courtisans n'ont pas à beaucoup près : ils y font des pas de Bohémiens et de bas Bretons avec une délicatesse et une justesse qui charment. Je pensais toujours à vous ; et j'avais un souvenir si tendre de votre danse et de ce que je vous avais vu danser, que ce plaisir me devint une douleur. On parla fort de vous. Je suis assurée que vous auriez été ravie de voir danser Locmaria : les violons et les passe-pied de la cour font mal au cœur au prix de ceux-là : c'est quelque chose d'extraordinaire que cette quantité de pas différents, et cette cadence courte et juste; je n'ai point vu d'homme

danser comme Locmaria cette sorte de danse. Après ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule pour ouvrir les états. Le lendemain, M. le premier président, MM. les procureurs et avocats généraux du parlement, huit évêques, MM. de Molac, la Coste et Coëtlogon le père, M. Boucherat, qui vient de Paris, cinquante bas Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent communautés... » Ce spectacle, à la longue pourtant un peu fatigant pour elle, elle commence par en être ravie, et elle le conte avec un charme infini.

En Provence, on fait trop de façons. Ici, « les états ne doivent pas être longs : il n'y a qu'à demander ce que veut le roi; on ne dit pas un mot, voilà qui est fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne sais pas comment, plus de quarante mille écus qui lui reviennent. Une infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie : voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes de vin qu'on y boit; mais si je ne comptais pas ce petit article, les autres ne l'oublient pas et c'est le premier. »

Les intérêts de M. de Grignan la ramenèrent à Paris au mois de janvier 1672.

C'est pour sa fille et pour son gendre qu'on la revoit à Saint-Germain et aux Tuileries. « Mon royaume n'est plus de ce monde », ditelle; elle n'est plus que la ple'nipotentiaire de M^^de Grignan.

Aussi, quelle joie pour elle, quand elle peut rapporter de la cour une jolie historiette : « Au milieu du silence du cercle, la reine se tourne, et me dit : — A qui ressemble votre petite-fille? — Madame, lui dis-je, elle ressemble à M. de Grignan. Sa Majesté' fit un cri, j'en suis fâchée, et me dit doucement : — Elle aurait mieux fait de ressembler à sa mère ou à sa grand'mère. Voilà ce que vous me valez de faire ma cour. »

Le spectacle de la cour et des vanités du monde la touche, et, quand elle va « en Bourdaloue », elle en revient toute pleine de pensées graves :

« Je me trouve dans un engagement qui m'embarrasse : je suis embarquée dans la vie sans mon consentement; il faut que j'en sorte, cela m'assomme; et comment en sortirai-je ? par où? par quelle porte? quand sera-ce? en quelle disposition? Souffrirai-je mille et mille

douleurs qui me feront mourir désespe'rée? aurai-je un transport au cerveau? mourrai-je d'un accident? comment serai-je avec Dieu? qu'aurai-je à lui pre'senter? la crainte, la nécessité feront-elles mon retour vers lui? n'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur? que puis-je espérer? suis-je digne du paradis ? suis-je digne de l'enfer? Quelle alternative! quel embarras! Rien n'est si fou que de mettre son salut dans l'incertitude; mais rien n'est si naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre : je m'abîme dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène, que par les épines dont elle est semée. »

La guerre de Hollande et le passage du Rhin viennent bientôt la distraire de ces salutaires préoccupations.

Coup sur coup, elle apprend de tristes nouvelles. Son fils est à l'armée, et M"""^ de Grignan vient de courir un danger grave.

(( Il m'est impossible de me représenter l'état où vous avez été, ma chère enfant, sans une extrême émotion, et quoique je sache que vous en êtes quitte. Dieu merci! je ne puis tourner les 3'eux sur le passé, sans une horreur qui me trouble. Hélas ! que j'étais mal instruite d'une santé qui m'est si chère! Qui m'eût dit en ce temps-là: Votre fille est plus en danger

que si elle était à l'armée, j'étais bien loin de le croire. Faut-il donc que je me trouve cette tristesse avec tant d'autres qui sont présentement dans mon cœur. Le péril extrême où se trouve mon fils; la guerre qui s'échauffe tous les jours; les courriers qui n'apportent plus que la mort de quelqu'un de nos amis ou de nos connaissances, et qui peuvent apporter pis; la crainte que l'on a des mauvaises nouvelles, et la curiosité qu'on a de les apprendre ; la désolation de ceux qui sont outrés de douleur, et avec qui je passe une partie de ma vie; l'inconcevable état de ma tante, et l'envie que j'ai de vous voir, tout cela me déchire, me tue, et me fait mener une vie si contraire à mon humeur et à mon tempérament, qu'en vérité il faut que j'aie une bonne santé pour y résister. Vous n'avez jamais vu Paris comme il est; tout le monde pleure, ou craint de pleurer : l'esprit tourne à la pauvre M™^ de Nogent (i); M™^ de Longueville fait fendre le cœur, à ce qu'on dit : je ne l'ai point vue, mais voici ce que je sais.

« M"^ de Vertus (2) était retournée depuis

(i) Nogent. Diane-Charlotte de Gaumont, sœur de Lauzun. Elle porta toute sa vie le deuil de son mari, et mourut en 1720 à quatre-vingt-huit ans.

(2) Vertus. Catherine-Françoise de Bretagne de Vertus, sœur de la duchesse de Montbazon, vécut de 1671 à 1692 à Port-Royal où elle mourut.

deux jours à Port-Royal, où elle est presque toujours; on est allé la quérir avec M. Arnauld (i), pour dire cette nouvelle. M^^^ de Vertus n'avait qu'à se montrer; ce retour si précipité marquait bien quelque chose de funeste. En effet, dès qu'elle parut : Ah! mademoiselle, comment se porte M. mon frère? (le grand Cojidé). Sa pensée n'osa aller plus loin. — Madame, il se porte bien de sa blessure. — Il y a eu un combat ! Et mon fils ? — On ne lui répondit rien. — Ah ! mademoiselle, mon fils, mon cher enfant, répondezmoi, est-il mort? — Madame, je n'ai point de paroles pour vous répondre. — Ah! mon cher fils ! est-il mort sur-le-champ? n'a-t-il pas eu un seul moment? Ah, mon Dieu! quel sacrifice ! Et là-dessus, elle tombe sur son lit; et tout ce que la plus vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et par un silence mortel, et par des cris étouffés, et par des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. Elle voit certaines gens, elle prend des bouillons, parce que Dieu le veut; elle n'a aucun repos; sa santé, déjà très mauvaise, est visiblement altérée : pour moi, je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu'elle puisse vivre après une telle perte. »

(i) Arnauld. Il s'agit ici du grand Arnauld.

Un peu plus tard, elle raconte sa visite chez la pauvre mère :

« J'ai vu enfin M"*'' de Longueville ; le hasard me plaça près de son lit : elle m'en fit approcher encore davantage, et me parla la première, car, pourmoi, je ne sais point de paroles dans une telle occasion. Elle me dit qu'elle ne doutait pas qu'elle m'eût fait pitié, que rien ne manquait à son malheur : elle me parla de M"^^ de la Fayette ,de M. d'Hacqueville, comme de ceux qui la plaindraient le plus; elle me parla de mon fils, et de l'amitié que son fils avait pour lui. Je ne vous dis point mes réponses : elles furent comme elles devaient être; et, de bonne foi, j'étais si touchée, que je ne pouvais pas mal dire. La foule me chassa. »

Enfin, le i3 juillet 1672, M"'^ de Sévigné put accomplir le vœu le plus cher de son cœur, s'en alla en Provence, où elle vivait, depuis si longtemps, par la pensée et par le cœur.

Dvj ce qu'elle vit, dans ce voyage tant rêvé, nous aurons l'occasion d'en parler plus au long incontinent, mais, comment résister au plaisir de citer cette lettre sans date qu'elle

écrivit à M™^ de Grignan, un jour qu^elle s'était séparée de sa fille chérie, pour aller visiter Marseille :

« Je vous écris après la visite de M"^^ l'intendante et une harangue très belle. J'attends un présent, et le présent attend ma pistole. Je suis ravie de la beauté singulière de cette ville. Hier, le temps fut divin, et l'endroit d'où je découvris la mer, les bastides^ les montagnes et la ville, est une chose étonnante; mais surtout je suis ravie de M"^^ de Montfuron; elle est aimable et on l'aime sans balancer. La foule des chevaliers qui vinrent hier voir M. de Grignan à son arrivée; des noms connus, des Saint-Hérem, etc.; des aventuturiers, des épées, des chapeaux du bel air, une idée de guerre, de roman, d'embarquement, d'aventures, de chaînes, de fers, d'esclaves, de servitude, de captivité: moi, qui aime les romans, je suis transportée. M. de Marseille vint hier au soir : nous dînons chez lui; c'est l'affaire des deux doigts de la main. Il fait aujourd'hui un temps abominable; j'en suis triste; nous ne verrons ni mer, ni galères, ni port. Je demande pardon à Aix, mais Marseille est bien plus joli et plus peuplé que Paris à proportion; il y a cent mille âmes au moins! De vous dire combien il y en a de belles, c'est ce que je n'ai pas le loisir de compter; Tair en gros y est un peu scélérat,

- I&7 et parmi tout cela je voudrais être avec vous. Je n'aime aucun lieu sans vous, et moins la Provence qu'un autre; c'est un vol que je regretterai. Remerciez Dieu d'avoir plus de courage de moi, mais ne vouz moquez pas de mes faiblesses ni de mes chaînes. «

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