VIII
Elle fut ensevelie dans la chapelle du château de Grignan; mais sa véritable sépulture, ce sont ses lettres ; son corps est à Grignan, son âme est toute là.
Non loin de sa tombe, on montre aux voyageurs sa grotte chérie de Roches-Combierre, sur les flancs de laquelle les racines d'un figuier poussent encore quelques branches contemporaines de la visiteuse de Grignan ; c'est à l'entrée de cette grotte, à l'ombre de ce figuier, qu'elle aimait à s'asseoir pour écrire. Ce lieu est voisin de ces grottes de Vaucluse,
(i) Lamartine, Madame de Sévigné, in- 12.
illustrées par Pétrarque, poète qu'elle adorait, parce qu'il n'avait vécu comme elle que d'une seule pensée. M"^^ de Sévigné, à la poésie près, est, en effet, le Pétrarque de la prose en France.
Telle fut la vie sans événements de cette femme qui n'eut pas d'autre histoire que ce qui se passe entre le cœur et l'esprit, dans la chambre d'une mère qui pense à sa fille absente. Des regrets, des alarmes, des tendresses, des départs prévus, des retours espérés, des réunions passionnées, mais silencieuses, des confidences de famille dont l'intérêt, ordinairement, ne dépasse pas le seuil de la maison, des descriptions des lieux et des sites aimés pour leurs souvenirs, des conversations avec les amis et les voisins, un écho, souvent lointain, des rumeurs de la cour, le commérage à huis clos d'un siècle immortel, enfin une mort douce après une vie sans drame: voilà toute cette existence. Elle est monotone comme le chant d'une nourrice qui berce son enfant, depuis le berceau jusqu'à la mort; et cependant le monde ne se lasse pas de l'écouter. Les renommées des hommes de guerre, des ministres, des poètes, des orateurs sacrés de ces temps subissent les vicissitudes de la postérité, et s'enfoncent plus ou moins vite dans la brume de la distance ; la personne et les lettres de M"^^ de Sévigné n'ontcédé ni une
palpitation ni une page au temps; on recherche comme des tre'sors les moindres billets, dans les archives des familles avec lesquelles cette femme mémorable fut lie'e ; et la découverte d'une correspondance de la causeuse solitaire des Rochers ne donnerait pas moins d'émotion aux érudits que la découverte d'un livre tronqué de Tacite. Pourquoi cela ? C'est que le cœur humain est plus sympathique encore qu'il n'est curieux, et que les secrets de la tendresse d'une mère pour son enfant, quand ils sont surpris à la nature et gravés par le génie du sentiment,ont autant d'intérêt pour nous que les destinées d'un empire. Entrez dans l'intérieur de toutes les demeures, regardez sur la tablette de la cheminée le titre du livre le plus répandu, le plus usé par les mains des lecteurs de la famille : vous trouverez vingt fois contre une la correspondance de M"^^ de Sevigné. Les chefs-d'œuvre de l'esprit humain cèdent le pas à une conversation éternelle. C'est le classique des portes fermées.
Toutefois, c'est le livre de la vieillesse plus que des vertes années de la vie. Il n'y a pas assez de passion pour la jeunesse. Pour s'y plaire, il faut que la première chaleur de la vie soit éteinte ou amortie en nous par l'âge avancé. C'est le livre du soir, non celui du matin ; il a le jour doux, les ombres, les rêve-
ries, les loisirs vagues, les sérénités du soleil couchant. Il convient à ces heures où les hommes, cessant de désirer, de marcher et d'agir, s'assoient devant la porte ou au coin du foyer, pour s'entretenir à demi-voix des choses et des foules qui passent, sans être tentés de s'y mêler. C'est moins la vie que la conversation sur la vie. Ce livre délasse après les émotions du cœur et des jours. C'est le livre du repos.
Cependant il y a une leçon dans ce livre et dans cette vie de M"^^ de Sévigné : les mères, en le lisant, apprendront à aimer autant, et les enfants à aimer davantage.
Ecole de Sciences domestiquet
Congiégation de Notie Dame
Ottawa
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