‹ Madame de Sévigné en BretagneChapitre 10 sur 26 · TERRASSIERS ET MAÇONS · texte numérisé non relu

TERRASSIERS ET MAÇONS

Dans cette vie, réglée comme vient de le dire madame de Sévigné, la surveillance des travaux, la correspondance et la lecture sont les trois principales occupations des hôtes du château.

On travaillait d'abord au parc, et fort activement.

Les journées sont médiocrement payées :

« On remercie Dieu qu'il y ait des hommes qui, pour douze sous, veuillent bien faire ce que d'autres ne feraient pas pour 100,000 écus. » Quand l'argent manque, « je paye mes ouvriers en blé. » Quelle tristesse quand mon parc « est sans âme, c'est-à-dire sans ouvriers, à cause des foins qu'il faut faire. »

Ces travaux sont des plantations : « J'ai fait planter une infinité de petits arbres et un laby-

rinthe, d'où l'on ne sortira pas sans le fil d'Ariane. J'ai encore acheté plusieurs terres, à qui j'ai dit, à la manière accoutumée : je vous fais parc, de sorte que j'ai étendu mes promenoirs sans qu'il m'en ait coûté beaucoup. » — « Ce matin, je me suis mise dans la rosée jusqu'à mijambes pour prendre des alignements. Je fais des allées de retour tout autour de mon parc, qui seront d'une grande beauté; si mon fils aime les bois et les promenades, il bénira bien ma mémoire. »

« Nous avons des planteurs qui font des allées nouvelles et dont je tiens moi-même les arbres, quand il ne pleut pas à verse. » — « Je m'amuse à faire abattre de grands arbres; le tracas que cela fait représente, au naturel, ces tapisseries où l'on peint les ouvrages de l'hiver : des arbres qu'on abat, des gens qui scient, d'autres qui font des bûches, d'autres qui chargent une charrette, et moi au milieu, voilà le tableau. Je m'en vais faire planter. » — « Je fais quasi un nouveau parc autour de ces grandes places du bout du mail ; j'y fais planter quatre rangs d'allées ; ce sera une très belle chose : tout cet endroit est uni et défriché. » — « J'irai tantôt au bout de la grande allée, voir Pilois, qui y fait un beau degré de gazon pour descendre à la porte qui va dans le grand chemin. »

On édifie enfin des pavillons de repos sem-

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blables à la Capucine, petit abri plus ancien : « Nous allons faire planter au bout de la grande allée, du côté du mail, une petite espèce de vermillonneterie, et une autre au bout de l'Infini, où l'on pourra se mettre à couvert de tout, et causer et lire et jouer. Ces deux petits parasols ou parapluies seront un agrément et une commodité, et ne nous coûteront presque rien. » — « J'ai fait faire deux brandebourgs admirables pour la pluie, l'un au bout de la grande allée du côté du mail, et l'autre au bout de l'Infini. Il y a un petit plafond : j'y fais peindre des nuages et un vers que je trouvais l'autre jour dans le Pastor Fido :

Di numbi il cielo s'oscura indarno. »

C'est en vain que le ciel se couvre de nuages. Ces petits abris sont fort utiles : « Je me sers fort souvent de mes petits cabinets : rien n'est si nécessaire en ce pays. Il y pleut continuellement ; je ne sais comme nous faisions autrefois : les feuilles étaient plus fortes ou la pluie plus faible, enfin je n'y suis plus attrapée. »

Déjà, en effet, à l'époque de madame de Sévigné, la Bretagne était pluvieuse; et ses impatiences à ce sujet alternent avec la résignation que l'expérience inculque sur ce point à toute créature humaine, depuis Brest jusqu'à Laval. Les observations météorologiques sem-

blent vraiment légitimer le courroux des Provençaux vers la fin de sa vie : « Depuis deux jours, la pluie, qu'on n'aime point ici, s'est tellement répandue, comme en Bretagne... qu'on nous accuse d'avoir apporté cette mode. »

Voici, en effet, quelques-uns des bulletins... d'été.

En mai : « Il y a un mois qu'il pleut tous les jours... cela fait souvenir de Jupiter dans Lucien... qui envoie Mercure... pour faire tomber en Egypte dix mille muids de grêle, afin de ne plus en entendre parler. »

Au mois de juin : « Je vais vous entretenir de ce qui s'appelle de la pluie et du beau temps ; je commence par la pluie, car, pour le beau temps, je n'ai rien à vous en dire... Il y a huit jours qu'il pleut ici continuellement... la pluie n'est interrompue que par des orages. » — « La pluie est continuelle. » — « Nous avons eu ici des pluies continuelles, et au lieu de dire : Après la pluie vient le beau temps, nous disons : Après la pluie vient la pluie. » — « Je ne vous parlerai plus du temps, je serais aussi ennuyeuse que lui, si je ne finissais ce chapitre. » Toujours en juin : « Il fait un froid et une pluie contre toute raison. J'ai une robe de chambre ouatée; j'allume du feu tous les soirs. » — « Le mauvais temps continue, ma chère fille, il n'y a d'intervalle que pour nous faire mouiller. On se hasarde sous l'espérance

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de la Saint-Jean : on prend Le moment d'entre deux nuages pour le repentir du temps, qui enfin veut changer de conduite, et l'on se trouve noyé. » — « On ne se couche plus sans fagot, on a repris ses habits d'hiver, cela durera tant qu'il plaira à Dieu. » — « Il fait un temps affreux, une pluie, un vent, un froid ; plus de promenades. »

Enfin, pour le mois de juillet : « Nous avons ici du froid et de la pluie glacée : ce ne sont point de ces temps doux... qu'on doit avoir l'été. » — « Nous avons ici un temps épouvantable ; quand la pluie commence en ce pays, on est perdu. »

Pendant que la châtelaine plante et aligne, « notre bébé ne quitte pas sa chapelle, qui s'élève à vue d'œil. » — « Dix ou douze ouvriers en l'air élèvent la charpente de ma chapelle, qui courent sur des solives, qui ne tiennent à rien, qui sont à tout moment sur le point de se rompre le cou, qui me font mal au dos à force de leur aider d'en bas. » Enfin, en décembre 1675 : « On a dit aujourd'hui la première messe dans notre chapelle ; car, quoiqu'il y ait quatre ans qu'elle soit bâtie, elle était dénuée de bien des choses, et nous ne pouvions nous en servir. » — « Il vint une grande assemblée de recteurs, pour assister à la cérémonie de notre chapelle. » — « Le recteur de Bréal, ancien capucin, faisait la cérémonie. »

Est-ce dans cette occasion que vint à la marquise cette pensée peu révérencieuse : « On répond toujours aux bons prêtres de ce pays quand on leur entend dire : Domine, non sum dignus; ah! qu'il a raison! » Quoi qu'il en soit, pour la première fois, à Noël de cette même année, « nous avons fait cette nuit nos dévotions dans notre belle chapelle. »

Les boiseries décoratives qui ont si longuement occupé l'abbé de Coulanges ornent encore aujourd'hui le petit oratoire circulaire. Mais la peinture dont parle la châtelaine : « J'ai un tableau de la sainte Vierge sur mon autel, » a été évidemment ou remplacée ou retouchée d'une façon malheureuse ; le temps ou les hommes ont effacé l'inscription tracée en lettres d'or dans le sanctuaire, et « qui pourrait faire croire tout à l'heure que je conteste l'invocation des saints : Soli Deo honor et gloria; » à Dieu seul notre hommage.

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