CHAPITRE VII
En toutes circonstances, mais surtout pendant les loisirs que leur faisait un ciel si inclément, les hôtes des Rochers se livraient à la lecture. « Vous savez ce que c'est, aux Rochers : nous avons lu des livres in-folio en douze jours. » — « Nous lisons beaucoup, et je sens le plaisir de n'avoir point de mémoire..., tout cela repasse devant moi sans m'ennuyer, au contraire. » La marquise reparle ailleurs de cet heureux manque de mémoire : « Nous sentons plus que jamais que la mémoire est dans le cœur ; car quand elle ne nous vient pas de cet endroit, nous n'en avons pas plus que les lièvres. »
Le lecteur est M. de Sévigné : « Mon fils est infatigable ; il lit cinq heures de suite si l'on veut. » — « Il joue comme Molière. » — « Il
est admirable à lire infatigablement, et ne se lassant jamais de ce qui est si beau, quoiqu'il l'ait lu et relu. » — « Il a une qualité très commode : c'est qu'il est fort aise de relire deux fois, trois fois, ce qu'il a trouvé beau : il le goûte, il y entre davantage, il le sait par cœur, cela s'incorpore, il croit avoir fait ce qu'il lit ainsi pour la troisième fois. »
Ce sont lectures approfondies : « Cela nous amuse et nous occupe ; nous raisonnons sur ce que nous avons lu. Il y a une grande différence entre lire un livre toute seule, ou avec des gens qui relèvent les beaux endroits et qui réveillent l'attention. »
On est saisi vraiment de la puissance et de l'étendue de cette brillante intelligence, qui a tout abordé, qui, dans le repos de la campagne, se nourrissait sans fatigue des productions les plus substantielles de l'esprit humain, qui, sans ennui, sans pédanterie, sans rien perdre de sa grâce enjouée et fleurie, approfondissait couramment les matières les plus abstraites : philosophie, théologie; « un peu d'Alcoran, si l'on voulait. »
Seuls, les romans sont méprisés « et ont gagné les petites armoires. » Il est vrai que ceux du temps, qu'ont signés la Calprenède, madame de la Fayette, mademoiselle de Scudéry, sont bien diffus et bien maniérés. « Votre frère me met en furie par le sot livre qu'il vient
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lire autour de moi : c'est Pharamond . Il nie détourne de mes livres sérieux. » Encore, malgré cette condamnation, la châtelaine ècoute-t-elle quelquefois, d'une oreille, Cleopâtre et Cyrus : « Je ne laisse pas de m'y prendre comme à la glu. La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements, et le succès miraculeux de leurs redoutables épées, tout cela m'entraîne comme une petite fille. » — « Mon fils m'a laissée dans le milieu de Cléopàtre, et je L'achève : cela est d'une folie dont je vous demande le secret. »
Voici le solide programme des études faites aux Rochers : « Quand je suis dans mon cabinet, c'est une si bonne compagnie que je me dis en moi-môme : Ce petit endroit serait digne de ma fille, elle ne mettrait pas la main sur un livre, qu'elle n'en fût contente. On ne sait auquel entendre. J'ai apporté ici quantité de livres choisis ; je les ai rangés ce matin ; on ne met pas la main sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout entier : toute une tablette de dévotion. . . , l'autre est toute d'histoires admirables; l'autre, de morale; l'autre, de poésies, de nouvelles et de mémoires. » Grâce à ce besoin d'expansion, qui est un trait caractéristique de cette riche intelligence, nous sommes exactement renseignés sur chacune de ces tablettes. « Vous savez que je suis toujours
un peu entêtée de mes lectures ; ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. » Sur la tablette de dévotion, voici à la place d'honneur la Bible de Royaumont. « Je lis les figures de la sainte Écriture qui prennent l'affaire dès Adam. J'ai commencé par cette création du monde que vous aimez tant. Cela conduit jusqu'après la mort de Notre-Seigneur. C'est une belle suite ; on y voit tout, quoiqu'en abrégé. Le style en est fort beau et vient de bon lieu. Il y a des réflexions des Pères fort bien mêlées ; cette lecture est fort attachante. » Saint Paul est familier à madame deSévigné, qui le cite très fréquemment. Cet écrivain est un des seuls qu'elle ne se permette pas de juger. « Puisque vous lisez les épîtres de saint Paul, vous puisez à la source, et je ne veux pas vous en dire davantage. » M. de Sévigné est moins révérencieux : « Il s'en faut encore quelque chose que nous ne soyons convertis... nous trouvons ici les raisons des demi-pélagiens fort bonnes... et celles de saint Paul... dignes de l'abbé Têtu... Nous serions très contents de la religion, si ce saint n'avait jamais écrit : nous avons toujours ce petit embarras. »
On étudiait Origène et ses doctrines dans sa Vie, par du Fossé (de Port-Royal), qui est « divine. » — « Nous parlons quelquefois de l'opinion d'Origène et de la nôtre. Vous aurez peine à nous faire entrer une éternité de sup-
plices dans la tète ; à moins que, d'un ordre du roi et de la sainte Écriture, la soumission n'arrive au secours. »
Saint Augustin est très étudié. « Nous lisons toujours saint Augustin avec transport ; il y a quelque chose de si noble et de si grand dans ses pensées, que tout le mal qui peut arriver de sa doctrine aux esprits mal faits est bien moindre que Je bien que les autres en retirent. » — « Vous lisez les Épîtres de saint Augustin, ma chère bonne ; elles sont très belles, très agréables, et vous apprendront bien des nouvelles de ces temps-là. Je connais très particulièrement tous ceux à qui elles s'adressent; et Paulin, évèque de Noie, est tout à fait de mes amis. Il est vrai, ma bonne, que saint Augustin l'aime trop, et joue et subtilise sur l'amitié d'une manière qui pourrait ne pas plaire... mais ce saint avait une si grande capacité d'aimer, qu'après avoir aimé Dieu de tout son cœur, il trouvait encore des restes pour aimer Paulin et Aspe, et tous ceux que vous voyez. » La châtelaine aborde, pièce en mains et en janséniste fervente, une question théologique alors très controversée. « Ma très chère, mettez un peu votre nez dans le livre de la Prédestination des saints, de saint Augustin, et du Don de la persévérance, c'est un fort petit livre ; il finit tout. » — « En vérité, je suis tentée de croire qu'on ne dispute aujourd'hui sur cette
matière avec tant de chaleur que faute de s'entendre. J'écoute et j'entends saint Augustin, quand il me dit et me répète cinq cents fois dans un même livre que tout dépend... non de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde à qui lui plaît ; que ce n'est point en considération d'aucun mérite que Dieu donne sa grâce aux hommes, mais selon son plaisir. Si vous me demandez pourquoi, étant venu pour sauver tous les hommes, il en sauve si peu... Je n'en sais rien du tout ; mais ce qui est certain, c'est que, puisqu'il l'a voulu ainsi, cela est fort bien, et rien ne pouvait être mieux ; sa volonté étant assurément la règle et la justice. Saint Augustin ne marchande point à dire que Dieu dispose de ses créatures, comme le potier ; il en choisit, il en rejette. Il leur fait justice quand il les laisse, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son Fils... Voilâmes petites pensées respectueuses, dont je ne tire pas de conséquences ridicules et qui ne m'ôtent point l'espérance d'être du nombre choisi, après tant de grâces qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. »
Saint Jean Chrysostome est hautement apprécié : « Nous lisons ses homélies ; cela est tellement divin et nous plaît tellement, que, pour moi, j'opine à n'aller à Rennes que pour la Semaine sainte. »
Apres Les saints viennent les grands orateurs contemporains. « Vous vous souvenez peut-être tSSOZ de moi pour savoir à quel point je suis blessée des méchants styles ; j'ai quelque lumières pour les bons, et personne n'est plus touché que moi des charmes de l'éloquence. » Voici Letourneux, le saint auteur de Y Année chrétienne; Jean Ilamon, de Port-Royal (la Prière continuelle) ; et lîourdaloue : « Tout est au-dessous des louanges qu'il mérite ; » et Bossuet, » Nous lisons les Variations, de M. de Meaux. Ah ! le beau livre, à mon gré ! Le temps passe comme éclair. » — « Nous relisons toutes les belles Oraisons funèbres, de M. Bossuet, du P. Bourdaloue ; nous repleurons M. de Turenne, Monsieur le Prince, feu Madame, la reine d'Angleterre ; nous admirons ce portrait de Cromwel. Ce sont des chefs-d'œuvre d'éloquence qui charment l'esprit. Il ne faut point dire : Oh ! cela est vieux. Non, cela n'est point vieux, cela est divin ! »
La marquise fait peu de cas des « Oraisons du P. Coton ».
l'énelon lui paraît « du plus rare mérite pour l'esprit, pour le savoir et pour la piété. »
En bonne janséniste, elle aime peu Louis de Grenade (le Guide des pécheurs) et goûte fort les « Lettres de M. de Saint-Cyran, l'une des plus belles choses du monde. »
Voici, enfin, Abbadie, l'illustre théologien
dont elle regrettel'hérésie, mais dont elle admire bien haut le bel ouvrage d'apologétique chrétienne. « C'est le plus divin de tous les livres... Je ne crois pas qu'on ait jamais parlé de la religion comme cet homme-là. » — « Si ce livre m'avait donné autant d'amour de Dieu qu'il m'a fortement persuadée de la vérité de ma religion, je serais une vraie sainte. » Sa nièce de Coligny, à laquelle elle avait recommandé cet auteur, « gagerait qu'Abbadie ne mourra pas huguenot, ne pouvant pas s'imaginer que Jésus-Christ laisse périr un homme qui l'a si bien prouvé. » A quoi Bussy-Rabutin ajoute : « Si Abbadie meurt dans sa religion, cela me ferait croire que l'on se peut sauver dans les deux. »
Après les livres de dévotion , voici « la tablette de morale ». C'est la plus consultée, car la piété très sincère de madame de Sévigné se nourrit de philosophie religieuse et côtoie même la philosophie émancipée. « Quand je veux nourrir mon esprit et ma pauvre âme, j'entre dans mon cabinet et j'écoute nos frères (de Port-Royal) et leur belle morale, qui nous fait si bien connaître notre pauvre cœur. »
Elle lit « Sénèque, Épictète, Platon, dont les dialogues sont si beaux ».
La Logique du Port-Roy aHui est familière, ainsi que le Socrate chrétien, de Balzac.
Elle cultive assidûment Pascal, le considé-
nuit d'abord comme le plus convaincant des apologistes chrétiens. « Après Pascal, on est prêt à souffrir le martyre ; du moins, nous le croyons, tant notre esprit est convaincu. « Elle aime aussi en lui un style incisif et piquant : « C'est une belle chose que d'écrire comme lui ; rien n'est si divin. Le style de M. Pascal dégoûte de tous les autres. » — « Je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. » Mais, dans l'œuvre de Pascal, la fidèle du Port-Royal s'arrête surtout aux Provinciales, à ce célèbre et spirituel pamphlet qui n'eut point le mérite de gagner personne à la cause perdue des jansénistes, mais qui tenta du moins de mettre les rieurs de leur côté. « Quelquefois, pour nous divertir, nous lisons les Petites Lettres. Bon Dieu ! quel charme ! Et comme mon fils les lit ! Peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus naturelle, plus délicate. » — « Je voudrais de tout mon cœur que vous eussiez vu de quel air et de quel ton mon fils quitte de cette lecture ; elles ont un prix tout particulier quand elles passent par ses mains ; c'estune chose divine, et pour le sérieux et pour le plaisant ; je les trouve toujours nouvelles. »
Nicole suit Pascal avec ses Essais de morale. « C'est de la même étoffe que Pascal, mais celte étoffe est merveilleuse ; on ne s'en ennuie pas. » — « Jamais le cœur humain n'a été
mieux anatomisé que par ces messieurs-là. » — « Je poursuis cette morale de Nicole, que je trouve délicieuse ; elle ne m'a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j'en attends, car j'y trouve tout. Enfin je trouve ce livre admirable. » — « Il ne faudrait s'attacher à rien ; et, à tout moment, le cœurest arraché dans les grandes et petites choses, mais le moyen? Il faut donc toujours avoir cette morale dans les mains comme du vinaigre au nez de peur de s'évanouir. » Elle admire spécialement l'un des traités qui composent cet ouvrage : « Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève ; surtout je suis charmée du troisième traité : Des moyens de conserver la paix avec les hommes. Lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il fait voir nettement le cœur humain, et comme chacun s'y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et toutle monde enfin. Ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours et que nous n'avons pas l'esprit de démêler ou la sincérité d'avouer. » — « Je n'ai jamais rien vu de plus utile ni de si plein d'esprit et de lumière. Si vous ne l'avez pas lu, lisez-le ; et, si vous l'avez lu, relisez-le avec une nouvelle attention. » — « J'en suis charmée, je n'ai rien vu de pareil. A force de trouver ces raisonnements vrais, il ne serait pas impossible qu'on
s'en servit dans certaines occasions. En un mol, c'est toujours un trésor, quoi que nous en puissions faire, d'avoir un si bon miroir des faiblesses de notre cœur. » — « Devinez ce que je fais. Je recommence ce traité : je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler. » — « Vous serez heureuse et bien digne d'envie si Dieu se sert de cet aimable livre pour vous donner son amour. J'en tire au moins la grâce d'être persuadée qu'il n'y a que cela de véritablement souhaitable en ce monde. »On le voit, de pareilles lectures portaient fruit dans celte âme large et ouverte. « Ce livre est si spirituel, si lumineux et si saint, qu'encore qu'il nous passe cent pieds par-dessus la tête, il ne laisse pas de nous plaire et de nous charmer. On est bien aise de voir qu'il y ait eu et qu'il y ait encore des gens au monde à qui Dieu communique son Saint-Esprit et sa grâce avec une telle abondance. Mais, mon Dieu, quand en aurons-nous quelque étincelle, quelque degré V Quelle tristesse de s'en trouver si loin, et si pies d'autre chose. Ah! fi, ne parlons point de ce malheur; il en faut soupirer et gémir, et s'en humilier cent fois par jour. » Elle trouve également «admirables » les Préjugés légitimes contre les calvinistes, ouvrage de controverse théologique dû au même auteur.
Voici un autre solitaire de Port-Royal, Antoine Arnauld. Madame de Sévigné, dans son
ardeur janséniste, prête mystérieusement aux Visitandines de Nantes son traité fameux sur, ou plutôt contre la fréquente communion. « Bon Dieu! quelle justesse de raisonnement! quelle harmonie ! comme cela étrangle son homme atout moment ! Nous pensions à vous, trouvant que vous seriez transportée. »
L'illustre Descartes, si prisé par l'abbé de la Mousse et par madame de Grignan, qui l'appelait son père, ligure, après les écrivains de Port-Royal, dans la bibliothèque des Rochers.» La philosophie de Descartes me paraît d'autant plus belle, qu'elle est facile et qu'elle n'admet dans le monde que des corps et du mouvement, ne pouvant souffrir tout ce dont on ne peut avoir une idée claire et nette. Sa métaphysique me plaît aussi ; ses principes sont aisés et ses inductions naturelles. » — « Je trouve la philosophie de Descartes délicieuse, non seulement parce qu'elle détrompe d'un million d'erreurs, où est tout le monde, mais encore parce qu'elle apprend à raisonner juste. » Mais madame de Sévigné ne suit pas le philosophe dans ses théories hypothétiques sur la formation delà matière et sur la vie animale. Elle rit même de tout son cœur de « ces machines qui aiment, des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent », et aussi des « petits esprits », des « petites parties », des « petits corps. » M. de Sévigné raille même sa sœur
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assez brutalement de ses spéculations cartésiennes. « Puisqu'il est écrit que vous devez avoir la tête tournée, il vaudrait bien mieux que ce fût d'autre chose que par l'indéfectibilité de la matière et par les négations non conversibles. Il est triste de n'être occupée que d'atomes et de raisonnements si subtils que l'on n'y puisse atteindre. »
Malebranche est suivi dans ses spéculations étranges : « Ce n'est pas le livre De la Recherche de la vérité que je lis. Bon Dieu ! je ne l'entendrais pas. Ce sont de petites conversations qui en sont tirées, et qui sont très bien expliquées. » — « Je vous manderai si ce livre est à la portée de mon intelligence. S'il n'y est pas, je le quitterai humblement, renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée, quand je ne la suis pas. » A la vérité, madame de Sévigné, dont le bon sens est la qualité dominante, a peine à admettre, « avec le bon Père », que toute chose arrive dans le monde et dans l'histoire selon un ordre nécessaire, qui est le meilleur ; elle n'accepte pas que les crimes, les persécutions, les fléaux soient le mieux, c'est-àdire que le mal soit un bien. Toutes ces choses sont contre l'ordre, dit-elle avec saint Augustin. Dieu les permet, quoique mauvaises, « parce qu'il sait en tirer sa gloire, nous ne voyons pas comment, mais cela est vrai. » Aussi raille-t-elle assez souvent, dans ses con-
trariétés, grandes et petites, cet ordre que Malebranche veut trouver jusque dans le mal.
La Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, était un ami de la maison : son œuvre est appréciée, on la cite continuellement et on écrit d'elle : « Voilà les Maximes de M. de la Rochefoucauld, revues, corrigées et augmentées. C'est de sa part que je vous les envoie, il y en a de divines. »
Les Essais de "Montaigne sont jugés d'abord sans enthousiasme : « Montaigne est raccommodé avec moi sur beaucoup de chapitres : j'en trouve d'admirables et d'inimitables, et d'autres, puérils et extravagants. » Plus tard, l'éloge s'accentue : « Voici un tome de Montaigne que je ne croyais pas avoir apporté. Ah! l'aimable homme ! Qu'il est de bonne compagnie ! C'est mon ancien ami ; mais, à force d'être ancien, il m'est nouveau. Mon Dieu, que ce livre est plein de bon sens ! » On ne le conseille pas, toutefois, aux jeunes filles : « Je ne voudrais point du tout que Pauline mît son petit nez dans Montaigne, ni dans les autres de cette sorte ; il est bien matin pour elle. »
Saint-Évremond est cité, mais non jugé.
La « tablette d'histoires admirables » est largement fournie : « C'est un grand asile contre l'ennui : il y en a de si belles ! On est si aise de se transporter un peu en d'autres siè-
cles ; cette diversité donne des connaissances et des lumières. »
Voici, d'abord, la Vie des Pères du désert; puis une Histoire de V Église, par Godeau, évêque de Grasse : elle est « tout à fait belle. Que le Saint-Esprit se répandait bien abondamment, dans les quatre premiers siècles, sur cette naissante Eglise ! Quelle infinité de martyrs ! quels papes en ces temps-là : tous martyrs ! Quels évoques ! Où en trouver aujourd'hui qui leur ressemblent? » Puis, une autre Histoire de V Église, par « l'abbé de Choisy » ; puis le Schisme des Grecs, les Iconoclastes et les Croisades, par le P. Maimbourg, auquel on sait assez mauvais gré d'être jésuite, quoique son récit soit « admirable », — « et que l'histoire des Croisades soit très belle, surtout pour ceux qui ont lu le Tasse et qui retrouvent leurs vieux amis en prose et en histoire. »
Voici du même auteur YArianisme : « Vous serez étonnée de cette histoire. Vous y verrez triompher l'arianisme et mettre en pièces les serviteurs de Dieu. Vous y verrez le vice couronné, les défenseurs de Jésus-Christ outragés. Je regarde tout cela comme la volonté de Dieu : et moi, petite femme, j'adore cette conduite, tout extraordinaire qu'elle me paraisse. » — « Je n'en aime ni l'auteur ni le style, mais l'histoire est admirable : quasi tous les évoques embrassent l'erreur, et saint Athanase
soutient seul la divinité de Jésus-Christ : les grands événements sont dignes d'admiration. »
Enfin l'histoire des croisés et des derniers empereurs chrétiens à Byzance, écrite par la princesse Anne Comnène, paraît « divertissante. »
Après l'histoire sacrée vient l'histoire de France : « Je veux la débrouiller dans ma tête, au moins autant que l'histoire romaine, où je n'ai ni parents ni amis; encore trouve-t-on ici des noms de connaissance. »
Elle étudie d'abord la Vie de saint Louis, par Tillan de la Chaise. Cet ouvrage est l'un de ceux qui furent écrits par des hommes de valeur, spécialement pour servir à l'éducation du fils de Louis XIV, collection remarquable, composée sur l'invitation de Bossuet et du duc de Montausier, précepteur et gouverneur de Mgr le Dauphin, formant en son ensemble un cours complet d'éducation raisonnée, destiné d'abord aux enfants de France (ad usum Delphini), mais dont le grand roi voulut ensuite faire part à tous ses sujets. Les autres auteurs, pour l'histoire de France, sont Mézeray, consulté surtout pour la première race et pour la seconde ; l'abbé de Choisy, dont le livre sur le roi Jean « se laisse fort bien lire » ; Davila, qui a écrit en italien un fragment de notre histoire nationale. Puis voici la Vie du duc d'Épernon et celle de du Guesclin, par Hay du Chastelet.
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Pour l'histoire étrangère, nous trouvons Guichardin ; son abrégé, par Varillas, sur lesMédicis ; les guerres civiles de Flandres par le cardinal de Bentivoglio ; la réunion de Portugal, par Conestaggio ; la réformation d'Angleterre, par Burnet ; la Vie de saint Thomas de Cantorbéry ; la Découverte des Indes, c'est-àdire de l'Amérique, « qui me divertit au dernier point » ; et eniinla prise de Constantinople par l'armée de Mahomet II, « et une petite Histoire des vizirs et des intrigues des sultanes et du sérail, qui se laisse lire assez agréablement. » — « Quand vous la lirez, je vous conseille de ne pas demeurer à ces têtes coupées sur la table. Ne quittez point le livre à cet endroit ; allez jusqu'au fils, Achmet Copronyme, et, si vous trouvez un plus honnête homme parmi ceux qui sont baptisés, vous vous en prendrez à moi. »
Pour l'antiquité, on lit : Plutarque, dont les biographies morales « sont admirables » ; Fléchier, l'historien de Théodose (ad usum Delphini); Josèphe, l'auteur de « la plus belle histoire du monde », où « il y a une grandeur et une dignité qu'on ne trouve en nulle autre » ; Tite-Live; Tacite, surtout. « Avez-vous la cruauté de ne point achever Tacite ? Laisserezvous Germanicus au milieu de ses conquêtes? Si vous lui faites ce tour, mandez-moi l'endroit où vous en êtes demeurée et je l'achèverai. »
C'est même d'une lecture dans le texte latin qu'il paraît être question : « Pour Tacite, vous savez comme j'en étais charmée ici pendant nos lectures, et comme je vous interrompais souvent, pour vous faire entendre des périodes où je trouvais de l'harmonie. »
Enfin, la « tablette de littérature » est la plus chargée.
Les auteurs contemporains, qui sont ceux du grand siècle, les auteurs anciens et les auteurs étrangers y ont place.
Le vieil écrit du Moyen-Age intitulé : le Roman de la, Rose plaît peu à la marquise.
Rabelais lui semble « à mourir de rire ».
Marot, qu'elle cite sans cesse, « a de la naïveté et peu de politesse. »
Corneille est, aux Rochers, le dieu, le maître avec lequel toute comparaison est interdite .: « Jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille. » Madame de Sévigné porte envie à son fils, qui, au lieu de lire avec elle, aux Rochers, l'œuvre du grand poète, va l'applaudir aux représentations royales de Fontainebleau : « Je mande à mon fils que c'est un grand plaisir que d'être obligé d'y être et d'y avoir une place. » — « Vous trouvez donc que vos comédiens ont bien de l'esprit de dire les vers de Corneille? En vérité, il y en a de bien transportants. » — « Je suis folle de Cor-
neille ; il nous donnera encore Pulchérie où l'on reverra
La main qui crayonna La mort du grand Pompée et l'âme de Ginna !
« Il faut que tout cède à son génie. » — Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent. Ce sont des traits de maître qui sont inimitables ! »
La marquise est peu indulgente pour les premières œuvres de Racine : Vous avez jugé très juste et très bien de Bajazet, et vous aurez vu que je suis de votre avis. Le personnage de Bajazet est glacé, les mœurs des Turcs y sont mal observées ; ils ne font point tant de façons pour se marier, le dénouement n'est point bien préparé, on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie. Il y a pourtant des choses agréables, mais rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine, sentons-en toujours la différence. Les pièces de ce dernier ont des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin qu'Andromaque. Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des comédies pour la Champmèlé, ce n'est pas pour les siècles à
venir... Vive donc notre vieil ami Corneille ! » Elle se trouve bien « d'une petite critique contre la Bérénice de Racine, qui me parut fort plaisante et fort ingénieuse. » Plus tard, elle devient beaucoup plus enthousiaste, il s'agit d'Esther. « Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce, tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant. Cette fidélité de l'histoire sainte donne du respect. » — « La mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention. » La marquise avait vu ce chef-d'œuvre à Saint-Cyr, et le roi lui avait parlé : c'était assurément là de quoi influencer favorablement sur Esther le jugement de la grande dame.
Elle lit Boileau et lui fait de fréquents emprunts. « Despréaux vous ravira par ses vers. » Molière lui fournit constamment des allusions et des comparaisons, Molière, qui, dit-elle, « a corrigé tant de ridicules. »
La Fontaine avait dédié sa fable du Lion amoureux à madame de Grignan, alors jeune fille et déjà célèbre par sa vertueuse froideur :
Sévigné, de qui les attraits Prirent les grâces pour modèle.
Et qui naquîtes toute belle, A votre indifférence près ; Puissiez-vous être favorable Aux jeux innocents d'une fable
Ki voir, sans vous épouvanter, l ii Lion qu'Amour sut dompter !
Ce poète est un des prévilégiés de madame de Sévigné ; elle a plaisamment écrit qu'elle préfère à « ses Contes, les comptes de fermier » ; mais son admiration n'est cependant pas douteuse. « N'avez-vous point trouvé jolies les Fables de la Fontaine, qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés... Nous apprîmes par cœur celle Singe et dn Chat :
D'animaux malfaisants, c'était un très bon plat.
Us n'y craignaient, tous doux, aucun, tel qu'il pût être.
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté?
L'on ne s'en prenait pas aux gens du voisinage. Bertrand dérobait tout; Raton, de son côté, Était moins attentif aux souris qu'au fromage.
« Et le reste. Cela est peint ! Et la Citrouille et le Rossignol ! » — « Voilà cette petite fable de la Fontaine sur l'aventure du curé de M. Boufflers, qui fut tué tout raide en carrosse, auprès de son mort ; cet événement est bizarre, la fable est jolie, mais ce n'est rien auprès de celles qui suivront. » — « Faites-vous envoyer promptement les Fables de la Fontaine, elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes, et, à force de les relire, on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer et un style auquel on ne s'accoutume point. » La Fontaine fut assez vivement attaqué
par un pamphlet de Furetière. Madame de Sévigné prend aussitôt la plume : « On ne tait point entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et dans la facilité des fables de la Fontaine, cette porte leur est fermée, et la mienne aussi; ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de beautés et sont condamnés au malheur de les improuver et d être improuvés aussi des gens d'esprit ; il n y a qu a prier Dieu pour eux; car nulle puissance humaine n'est capable de les éclairer. Je ne m'en dédis point, il n'y a qu'à prier Dieu poui un tel homme et qu'à souhaiter de n'avoir point de commerce avec lui. » - « Il y a des fables qui vous raviront et des contes qui vous charmeront : la fin des Oies du frère Philippe les Rémois, le Petit Chien, tout cela est très joli. » Toutefois l'éloge se borne aux Contes et aux Fables sans s'étendre aux Comédies. .
« Je voudrais faire une fable qui lui fit entendre combien cela est misérable de forcer son esprit à sortir de son genre, et combien a folie de vouloir chanter sur tous lestons fait mauvaise musique. Il ne faut pas qu il sorte du talent qu'il a de conter. »
Voici sur la Fontaine une autre critique de Bussy-Rabutin, que madame deSévigné« avait déjà faite en basse note » et qu'a confirmée la postérité : « Il y a des endroits un peu, trop gaillards;, et, quelque admirable enveloppeur
qu'il soit, j'avoue que ces endroits-là sont trop
marqués; mais, quand il voudra les rendre
moins intelligibles, tout y sera achevé. »
• Benserade est « un homme de naissance dont
les chansonnettes, les madrigaux et les vers de
ballets, d'un tour fin et délicat, et seulement
entendus par les honnêtes gens, ont diverti le
plus honnête homme et le plus grand roi du
monde. Pour les proverbes et les équivoques,
il n'en a jamais dit que pour s'en moquer.
Enfin, c'est un génie singulier, qui a plus
employé d'esprit dans les badineries qu'il a
faites qu'il n'y en a dans les poèmes les plus
achevés. » Ce jugement est de Bussy-Rabutin,
mais confirmé par madame de Sévigné en ces
termes : « Toutes vos lettres m'ont donné une
véritable joie, et surtout ce que vous écrivez
pour défendre Benserade. »
Mademoiselle de Scudéry, qui a écrit autre chose que des romans, a toute l'estime de la châtelaine. « Mademoiselle, je vous aimerai et vous adorerai toute ma vie ; il n'y a que ce mot qui puisse remplir l'idée que j'ai de votre extraordinaire mérite. J'en fais souvent le sujet de mes admirations et du bonheur que j'ai d'avoir quelque part à l'amitié et à l'estime d'une telle personne. » — « Je vous rends mille grâces de vos livres ; j'en avais ouï parler, je les souhaitais, et vous m'avez donné une véritable joie. » Citons, après ces sommités, Chapelain, Voi-