‹ Madame de Sévigné en BretagneChapitre 9 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Madame de Sévigné vient de nous intéresser aux personnages qui l'entourent ; écoutons-la maintenant nous dire ses occupations, ses habitudes, cette vie du châtelain, où, selon l'agréable raillerie de son cousin Bussy-Rabutin, on a le plaisir

D'entendre là parler de soi,

Conjointement avec le roi,

Soit aux jours, ou bien à l'église,

Où le prêtre dit, à sa guise :

Nous prierons tous notre grand Dieu

Pour le roi, et Monsieur du lieu ;

Nous prierons aussi pour Madame,

Qu'elle accouche sans sage-femme,

Prions pour les nobles enfants

Qu'ils auront d'ici à cent ans.

Si quelqu'un veut prendre la ferme,

Monseigneur dit qu'elle esta terme,

Et que l'on s'assemble à midi.

Or disons tous De Profundis

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Pour tous Messeigneurs ses ancêtres, Quoiqu'ils soient en enfer peut-être.

("cries, ce sont là des honneurs Que l'on ne reçoit point ailleurs.

Sans compter l'octroi de la fêle, De lever tant sur chaque bête, De donner des permissions, D'être chef aux processions, Do commander que l'on s'amasse Ou pour la pèche ou pour la chasse.

Rouer de coups qui ne fait pas Corvée de charrue ou de bras ; Donnera filer la poupée, Où Madame n'est point trompée; Car on rend ribaine ribon Plus qu'elle ne donne, dit-on ; L'ordre voulait ribon ribaine, Mais d'ordre se rit notre veine ; Et pour rimer à ce dit-on, Elle renverse le dicton.

A sou arrivée, la châtelaine est reçue solennellement : « Ils avaient fait ici une manière d'entrée à mon fils. Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les armes, tous fort bien habillés, un ruban neuf à la cravate ; ils vont en très bon ordre nous attendre à une lieue des Rochers. »

Puis aussitôt commençait une « vie toute médiocre, toute simple, toute solitaire. » — « Nous nous levons à huit heures ; la messe à neuf, le temps fait qu'on se promène ou qu'on ne se promène pas, souvent chacun de son côté ; on dîne fort bien ; il vient un voisin, on parle de nouvelles; nous travaillons l'après-

dîner, ma belle-fille à cent sortes de choses, moi à deux bandes de tapisserie que madame de Kerman me donna à Chaulnes ; à cinq heures, on se sépare, on se promène, ou seule ou en compagnie ; on se rencontre à une place fort belle ; on a un livre, on prie Dieu, on rêve àsa chère fille, on fait des châteaux en Espagne, en Provence, tantôt gais, tantôt tristes. » — « Enfin, sur les huit heures, j'entends une cloche, c'est le souper ; je suis quelquefois un peu loin, je trouve ma belle-fille dans son beau parterre, nous nous sommes une compagnie, on soupe pendant l'entre-chien et loup. » — « Sévigné lit après souper, mais des livres gais, de peur de dormir; ils s'en vont à dix heures, je ne me couche guère que vers minuit. Voilà quelle est à peu près la règle de notre couvent ; il y a sur la porte : Sainte liberté, ou fais ce que tu voudras. »

Le sommeil est donc assez court : « Sept heures au lit comme une carmélite : cette vie dure me plaît. »

L'intention de la messe ne varie guère : « Je fais dire tous les jours la messe pour vous. » Madame de Sévigné n'y communie pas très souvent, quoique sincèrement religieuse et spécialement animée d'une foi ardente en ce qui concerne le saint Sacrement : « Je mourrais volontiers pour la réalité de Jésus-Christ. » Elle estime que cet acte, quand il est fréquemment

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répété, exigerait une vie très austère : « Cette personne communie deux fois par semaine : Bon Dieu, quelle profanation ! Elle est de tous les plaisirs quand elle peut en être, ou du moins elle le désire toujours; et c'est assez pour n'être pas dans un usage si familier du sacrement. » La châtelaine pense que, dans les conditions ordinaires, la communion suffit tous les premiers dimanches du mois et toutes les fêtes de la Vierge. « Saint Louis, ajoute-t-elle, ne communiait que cinq fois par an. » Elle l'a appris par « un aumônier de ce roi, qui est dans la bibliothèque de Sa Majesté », et que cite l'historien de La Chaise.

Après la messe, « on s'habille et on se dit bonjour ». Les toilettes sont simples : « Je suis faite comme un loup garou », — « faite comme les quatre chats », — « avec ma casaque et mon bonnet de paille. » — « Vous qui voyez tout, ne voyez-vous point comme je suis belle les dimanches et négligée les jours ouvriers ? » La châtelaine ne se peint pas, elle « laisse voir la couleur des petites veines et de la chair qui composent le vrai teint... elle montre le visage que Dieu lui a donné », et rit de celles qui« habillent » leur ligure. Elle ne se coiffe non plus qu'avec ses propres cheveux et plaisante « les coiffures glissantes de pommade avec les cheveux de deux paroisses ». Elle a acheté, au départ de Paris, « pour faire une robe de chambre,

une éloiï'e comme votre dernière jupe ; il y a un peu de vert, et c'est le violet qui domine... on voulait me la faire doubler de couleur de feu ; mais j'ai trouvé que cela avait l'air d'une impénitence finale : je me suis jetée sur le taffetas blanc ; ma dépense est petite : je n'en veux faire que pour la Provence. »

On ne fait pas beaucoup plus de frais quand on va dîner en ville, et on a besoin d'être rassurée sur « l'oripeau » : « Voici comment votre mère était habillée : une bonne robe de chambre bien chaude que vous avez refusée, quoique fort jolie, et celte jupe violette or et argent que j'appelais sottement un jupon, avec une belle coiffure de toutes cornettes de chambres négligées. » La marquise veut toujours avoir « l'économie et la modestie devant les yeux ». M. de Sévigné déclare, de son côté, « qu'il y a longtemps qu'il n'a mis de poudre à sa perruque ». Quand sa mère sort dansleparc, elle met « sur son dos la belle brandebourg » que lui a donnée sa fille et qui la pare.

A l'heure des repas, « celui qui sert sur table entre, et nous dit qu'on a servi, nous passons dans la salle » où se trouvent les serviteurs « qui tiennent les bassins pour laver et ceux qui donnent les serviettes. »

La table, sauf aux jours de grande réception, où encore on ne fait « d'autre bonne chère que celle qui se trouvera dans le pays », est

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modeste : « Du bœuf, du mouton, du chapon, ■ s'il en reste après les bourriches expédiées à madame de Grignan. « La Marbeuf veut vous envoyer deux poulardes avec mes quatre, jel'eu gronde, elle le veut. » — « Aujourd'hui, j'attends M. de Rennes et trois autres évèques à dîner ; je leur donnerai une pièce de bœuf sale. »

Nous ne trouvons pas aux Rochers le goût dépravé que M. de Coulanges reproche à madame de Grignan : « Fi ! la tête de veau, la fraise et les pieds ! Est-il rien de plus indigeste ! Croyez, ma chère gouvernante, que ce n'est point du tout un attachement raisonnable que celui que vous avez pour un tel mets, et je vous conseille, pour votre propre santé, de vous en défaire au plus tôt. »

Voici des menus de carême, où l'on ne voit aucun excès : « Nous faisons ici une bonne chère. Nous n'avons pas la rivière de Sorgue, mais nous avons la mer, en sorte que le poisson ne nous manque pas. Il nous vient toutes les semaines du beurre de la Prévalaye ; je l'aime et le mange comme si j'étais Bretonne. Nous faisons des beurrées infinies ; nous pensons toujours à vous en les mangeant, mon fils y marque toujours toutes ses dents, et ce qui me fait plaisir, c'est que j'y marque encore toutes les miennes. Nous y mettrons bientôt des petites herbes fines et des violettes. Le

soir, un potage, avec un peu de beurre, à la mode du pays ; de bons pruneaux, de bonsépinards; enfin, ce n'est pas jeûner, et nous disons avec confusion : Qu'on a de peine à servir la sainte Église! » Souvent, on était plus sobre encore, et M. de Sévigné en prenait gaiement son parti : « Vendredi dernier était le premier jour maigre que j'avais passé ici, et je demandai, jeudi au soir, à ma mère : Madame, comment faites-vous les vendredis ? Mon fils, dit-elle, je prends une beurrée et je chante. Ce qu'il y a de bon ou de mauvais, c'est que cela est au pied de la lettre. » Le dessert, auquel « les souris » font une rude guerre, se compose « de bon sucre, de fruit, de compotes ». Madame de Sévigné, on l'a vu, rend complètement justice à cet excellent beurre de Bretagne, « qui vous réjouira le cœur ». Elle en emporte même des provisions, car elle écrit de Paris : « Voilà deux prélats de Grignan qui viennent manger mon beurre de Bretagne. » Et encore de Paris : « Je vous attendrai mardi paisiblement avec ma nièce madame de Coligny, pour examiner à fond notre beurre de Bretagne. » La châtelaine prise également un autre produit breton : « Pour nous, ce sont des châtaignes qut font notre ornement, j'en avais l'autre jour trois ou quatre paniers autour de moi ; j'en fis bouillir, j'en fis rôtir, j'en mis dans ma poche. On en sert dans les plats, on marche dessus ;

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c'est la Bretagne dans son triomphe. » On n'en fait toutefois pas abus : « Je ne regarde plus les châtaignes, je ne suis pas du tout engraissée. » Ontàte aussi (bien que ce ne soit plus la mode du bel air) d'un aliment qui faisait alors des débuts discutés : « J'ai voulu me raccommoder avec le chocolat; j'en pris avant-hier pour digérer mon dîner, afin de bien souper; et j'en pris hier pour me nourrir, afin de jeûner jusqu'au soir; il m'a fait tous les effets que je voulais ; voilà de quoi je le trouve plaisant, c'est qu'il agit selon l'intention ! » Voici encore un mets apprécié : « Nous avons ici de bon lait et de bonnes vaches, nous sommes en fantaisie de faire bien écrémer ce bon lait, et de le mêler avec du sucre et du bon café. Ma chère enfant, c'est une très jolie chose, et dont je recevrai une grande consolation. » — « Pourquoi dites-vous du mal de mon café avec du lait? C'est que vous haïssez le lait, car, sans < i la, vous trouveriez que c'est la plus jolie chose du monde. J'en prends le dimanche matin par plaisir. » — « J'ai pris ce matin du tripotage de café avec du lait, je n'ensuis pas encore dégoûtée, non plus que des sermons. » Tout cela est arrosé de vin de Bourgogne qu'on fait venir de Bouibilly, et « qui passe comme de l'eau de Forges ». La châtelaine en boit d'autre : « J'avale du vin de Chablis. » Après le dîner, c'est-à-dire après-midi, on

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travaille ou Ton joue pendant que M. de Sévigné va « tuer des écureuils ».

Les bandes de tapisserie de madame de Kerman ne durent pas toujours. Tantôt on fait « une chaise pour mon petit Coulanges », qui fournira « le bois doré ; ainsi la dépense est bien médiocre ». Le dessin est choisi. « Faut-il l'embellir d'une cordelière? Ma bonne, vous n'avez qu'à ordonner, tout me plaira. » Un autre jour, « je travaille à ce beau parement d'autel que vous m'avez vu traîner à Paris ». Mais le point de tapisserie diffère, paraît-il, de celui qui est en usage à Grignan : Je travaille comme vous ; mais, Dieu merci, je n'ai point une friponne de Montgobert qui me réduise aux traînées ; c'est une humiliation que je ne comprends pas que vous puissiez souffrir. Je ne noircis point ma soie avec ma laine, je me trouve fort bien d'aller mon grand chemin, il me semble que je n'ai que dix ans, et qu'on mft donne un petit bout de canevas pourme jouer. » Les ouvrages utiles alternent avec la tapisserie. « Mademoiselle du Plessis est autour de moi ; la voilà qui me coupe des serviettes. »

Quand l'aiguille se repose, on prend les gazettes : « Je les lis toutes avec empressement ; j'étais comme vous, je me moquais de Copenhague et des gazettes, mais la campagne et l'intérêt qu'on prend aux choses générales font changer d'avis. » Ces journaux sont : « le

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Mercure galant », que l'on « emprunte à Vitré », puis la Gazette de France, dont le rédacteur est un ami de la maison. Au moyen de ces feuilles, pourtant si discrètes, on suit les opérations des armées royales.

Ensuite on joue « au mail », — « aux échecs, aux cartes, en cas de besoin, » — « quoique nous soyons dans une solitude... Nous ne laissons pas d'avoir fort souvent trois tables de jeu, un trictrac, une ombre, un reversi. »

Quelquefois, on compose « des «chansons», ou l'on s'amuse de celles « du petit Coulanges ».

Un jour, on introduitun bateleur : « Il entra hier un garçon de Vitré, c'est-à-dire qui en venait. Je le reconnus d'abord pour avoir été laquais de M. de Coulanges ; M. de Grignan l'a vu à Aix. Il me montra un papier imprimé de tout ce qu'il sait faire du feu ; il a le secret de cet homme dont vous avez entendu parler à Paris. Entre mille choses qui sont toutes miraculeuses, et que je ne comprends pas que l'on souffre à cause des conséquences, je ne m'arrêterai qu'à une petite, et qui est bientôt faite ; ce fut de lui voir couler dans la bouche dix ou douze gouttes de ma cire d'Espagne tout allumée, et dans sa main. Il n'en était non plus ému que si c'eût été de l'eau; sans mine, sans grimace, sa langue aussi belle après cette légère opération qu'auparavant. J'en avais fort

entendu parler; mais de voir cela si familièrement dans ma chambre, me donna un extrême étonnement. Comprenez-vous qu'il y ait une sorte de liqueur dont on puisse se frotter avec assez de confiance pour faire fondre de la cire d'Espagne ou du plomb sur sa langue, avaler de l'huile bouillante, et marcher sur des barres de fer rouges. Que deviendront les épreuves d'innocence des siècles passés? Je crains même que nos miracles n'en souffrent auprès des mauvais esprits. Mais n'y a-t-il pas eu, de tout temps, des vrais miracles et des tours dépassepasse? »

Un autre jour encore, on admet des danseurs bohémiens. Ils sont « vilains ; ils nous ont fait mal au cœur. » Mais voici une fille de la bande : « C'est votre même air, elle est de votre taille, elle a de belles dents et de beaux yeux..., elle danse très bien et me fit extrêmement souvenir de votre danse : je la pris en amitié ! Elle me pria d'écrire en Provence pour son grand-père qui est à Marseille, d'un ton doux, comme si elle disait : il est à Vincennes. C'était un capitaine bohème d'un mérite singulier, de sorte que je lui promis d'écrire. Je n'ai pu refuser cette prière au ton de la petite fille, et au menuet le mieux dansé que j'ai vu depuis ceux de mademoiselle de Sévigné. »

De tous ces passe-temps, on préfère les promenades quotidiennes dans le parc. La jeune

madame de Sévigné, faisant gaiement allusion aux croyances populaires de l'époque sur la fascination exercée par certains animaux, dit de sa belle-mère : « Je la laisse aller dans les bois, elle s'y jette naturellement, comme une belette dans la gueule d'un crapaud. » Quoi qu'en dise malignement madame de Grignan, « on ne craint pas que les loups, les cochons ni les châtaignes fassent insulte. » On cherche les rossignols : « Hélas ! ils sont tous occupés du soin de leur petit ménage ; il n'est plus question ni de chanter ni de faire l'amour ; ils ont des pensées plus solides ; ils vont en bas, vers ces étangs, vers cette petite rivière. » — « Mes promenades sont fort longues. Comme je ne sais point l'usage d'un grand fauteuil, je repose mia, corporea salma tout le long de ces allées ; j'y passe des jours toute seule avec un laquais, et je n'en reviens point que la nuit ne soit bien déclarée, et que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon air. » En se promenant, on s'amuse à décorer les beaux arbres de devises et de sentences, selon le goût du jour : « La lontananza ogni granpiaga salda; » Le temps cicatrise toute plaie ; « Piaga tVamore non si sana mai »; Blessure d'amour ne se ferme pas; « Meglio mûrir in presenza che virer in assenza ; » Plutôt mourir devant elle que vivre loin d'elle; aVago di fama; » Poursuivant de la gloire ; « Le lia cosa far

niente ; » Belle chose de rien faire ! Et, « dans une petite allée, à main gauche du mail, très obscure : « Di mezzo Vorrore esce il diletto » ; De la sombre horreur surgit le bien-aimé ; enfin celle-ci, où se peint l'esprit précieux de madame de Grignan : « Dieux, que j'aime la tigrerie ! » On fuit sous ces vastes galeries les visites importunes : « Je les sens venir par un côté, et je m'égare par l'autre ; c'est un tour que je fis hier, et puis je gronde qu'on ne m'ait pas avertie. Demandez-moi ce que je veux dire ? Ce sont des friponneries qu'on est tenté de faire dans ce parc. »

Après le souper, qui est léger : « Point deux repas égaux, » on fait souvent une dernière promenade au clair de la lune et on affronte des dangers : a II y a des loups dans mes bois : j'ai deux ou trois gardes qui me suivent, les soirs, le fusil sur l'épaule : Beaulieu est le capitaine. »

— « Nous avons honoré, depuis deux jours, le clair de lune de notre présence, entre onze heures et minuit. Avant-hier, nous vîmes d'abord un homme noir : il s'approcha, et nous trouvâmes que c'était M. l'abbé de la Mousse. Un peu plus loin, nous vîmes un corps blanc tout étendu : nous approchâmes de celui-là; c'était un arbre que j'avais fait abattre la semaine passée. Voilà des aventures bien extraordinaires : buvez un verre d'eau, ma fille. »

— L'autre jour, on vient me dire : Madame, il

fait chaud dans le mail ; il n'y a pas un brin de vent, la lune y fait les effets les plus plaisants du monde. Je ne pus résister à la tentation ; je mets mon infanterie sur pied ; je mets tous les bonnets, coiffes et casaques qui n'étaient point nécessaires ; je vais dans ce mail, dont l'air est comme celui de ma chambre ; je trouve mille coquecigrues, des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises etblanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes noirs, d'autres ensevelis tout droits contre les arbres, de petits hommes cachés qui ne montraient que la tête, des prêtres qui n'osaient approcher. Après avoir ri de toutes ces figures, et nous être persuadés que voilà ce qui s'appelle des esprits, et que notre imagination en est le théâtre, nous en revînmes sans nous arrêter, et sans avoir senti la moindre humidité. Ma chère enfant, je vous demande pardon ; je me crus obligée, à l'exemple des anciens, de donner cette marque de respect à la lune. » Puis, la veille et le jour de Saint-Jean : « Nous avons fait deux admirables feux devant cette porte... il y avait plus de trente fagots, une pyramide de fougères qui faisait une pyramide d'ostentation. »

On ne se couchait pas sans faire en commun la prière du soir; mais on rejetait de cet exercice toutes les formules nouvelles. On préfère les oraisons de saint Augustin, de saint Prosper,

et les Miserere en français. D'ailleurs, on aime la variété dans les formules, afin de réveiller l'attention.

La châtelaine, quelque peu janséniste, nomme aussi, sans paraître les pratiquer beaucoup, les pratiques accessoires de dévotion : « le scapulaire, le rosaire, l'esclavage de la Vierge. » « Je ne dis plus mon chapelet : à mesure que je suis avancée dans l'envie d'être dévote, j'ai retranché cette dévotion, ou pour mieux dire cette distraction. » Son amour pour Dieu, sa foi, dont nous trouverons les vives et chaleureuses expressions, se soutenaient d'euxmêmes, sans recourir aux ingénieux étais adoptés par des âmes plus chancelantes, que d'ailleurs n'ont pas dédaignés les esprits les plus élevés.

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