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CHAPITRE VIII

Cette bibliothèque si variée, si complète et surtout si lue, n'absorbait pas tous les instants. Les heures les plus chères, les plus appréciées, étaient données à une correspondance active et multipliée.

Tout a été dit sur l'affection si tendre, si ardente et si inquiète de madame de Sévigné pour sa fille.

Madame de Grignan était fixée en Provence, à 250 lieues des Rochers : « La Bretagne va encore nous éloigner ; c'est une rage : il semble que nous voulions nous aller jeter chacune dans la mer et laisser toute la France entre nous deux. Que Dieu vous bénisse I » Mais cette distance, bien loin de ralentir son commerce avec sa mère, rendait plus actif encore ce perpétuel échange de longs récits, où

s'enregistrent au jour le jour les sentiments et les idées, tout ce qu'on dit et tout ce qu'on lit et tout ce qu'on rêve. Les lettres envoyées et les lettres reçues sont la vie de ce petit castel breton, auquel elles ont assuré une place dans l'histoire de l'esprit humain, du cœur humain et de la littérature française. On y respire par la poste et on s'y nourrit du courrier.

Aussi , quelle reconnaissance pour « messieurs les postillons, qui sont incessamment sur les chemins pour porter et reporter nos lettres... Il n'y a jour dans la semaine où ils n'en portent quelqu'une à vous et à moi ; il y en a toujours et h toutes les heures par la campagne ! Les honnêtes gens ! Qu'ils sont obligeants ! et que c'est une belle invention que la poste !» — « Je suis bien aise que vous ayez remarqué comme moi le beau procédé de ces messieurs si obligeants qui viennent prendre nos lettres et les portent nuit et jour en courant de toutes leurs forces pour les faire aller plus promptement. Je vous dis que nous sommes ingrats envers les postillons et pour M. de Louvois, qui les établit partout avec tant de soins. » — « Vendredi, j'arrive à Laval : j'arrête à la poste ; je vois arriver justement cet honnête homme, cet homme si obligeant, crotté jusqu'au cul, qui m'apportait votre lettre, je pensais l'embrasser. »

La célérité des envois est en effet remarquable pour l'époque.

« Nous ne pouvons nous lasser d'admirer la diligence et la fidélité de la poste. Enfin je reçois le 18 la lettre datée du 9, c'est le neuvième jour ; c'est tout ce qui se peut souhaiter. » « J'ai le plaisir, dans notre extrême éloignement, de recevoir vos lettres le neuvième jour, en attendant d'autres consolations. » Il y a même des cas de rapidité exceptionnelle. « Il y a du miracle qu'une lettre qui part de Vitré le dimanche, à dix heures du soir, le quatrième juin, arrive à Grignan en six jours, le samedi dixième, deux heures après le midi. Ce fut... par le beau temps, le beau chemin, le clair de lune. »

Mais cette exactitude faiblit, beaucoup de lettres de Provence perdent un jour au bureau intermédiaire de Paris, en attendant le départ pour la Bretagne. « La poste me retient vos lettres un ordinaire, parce qu'elles arrivent trop tard à Paris et qu'elle me les rend au double le courrier d'après. » — « J'ai reçu depuis huit jours quatre paquets, deux à la fois ; il ne s'en perd aucun. Pour le dérangement, il faut s'y résoudre. » Puis les irrégularités augmentent. «La poste est haïssable. »

Les lettres de madame de Grignan étaient écrites avec de l'encre trop blanche : « Il faut que je sache de quelle encre vous écrivez ; si vous n'en pouvez trouver d'autre que celle dont vous vous servîtes l'année passée, sou-

venez-vous de m'écrire sur du papier noir ; car enfin je veux lire ce que vous m'écrivez. » — « Je n'ai lu que dix ou douze mots par-ci par-là de votre lettre ; et ce n'a été que votre bon sens et le mien qui m'ont fait deviner le reste. C'est une vraie encre à écrire des promesses qu'on ne voudrait pas tenir. » Mais ce défaut se corrige : « Je vois bien qu'elle commence à écrire • 1rs choses qu'elle veut bien qu'on lise et qui ne passeront jamais. » Le caractère est d'ailleurs peu lisible : « Ce n'est plus de l'écriture, lui dit son frère, ce sont des figures tantôt d'une façon, tantôt d'une autre : ce sont des hiéroglyphes d'une si grande et si belle variété, qu'ils ne laisseront pas de plaire aux yeux quand vous les aurez amenés au point de n'être plus intelligibles à l'esprit. »

Les lettres de la fille sont dignes des lettres de la mère, s'il faut en croire cette dernière : « Vous me louez continuellement sur mes lettres : et je n'ose plus parler des vôtres, de peur que cela n'ait l'air de vous rendre louanges pour louanges ; mais encore ne faut-il pas se contraindre jusqu'à ne pas dire la vérité. Vous avez des pensées et des tirades incomparables ; il ne manque rien à votre style. » — « Tout y est si plein de sel, que nous croyons que vous n'avez pas d'autre poudre pour vos lettres. » — «J'aimerais mieux avoir fait votre lettre à mademoiselle Descartes, je ne dis pas qu'un

poème épique, mais que la moitié des œuvres de son oncle. »

Ces chères lettres occupent toute la vie. « C'est tellement la subsistance nécessaire de mon cœur et de mon esprit, que je languis quand elle me manque. » — « Vos lettres, c'est ma vie partout ; mais, aux Rochers, ce serait mourir que de n'avoir pas cette consolation. »

— Elles sont lues et relues... « Le lundi au matin, je les reçois; je les lis et j'y fais réponse jusqu'au mercredi ; le jeudi, j'attends ; le vendredi matin, en voilà encore ! cela me nourrit de la même sorte jusqu'au dimanche ; et ainsi les jours vont, en attendant tout ce que ma tendresse me fait espérer. »

Aussi, avec quelle impatience on attend le courrier de Provence! « Mon Dieu! que j'ai d'envie de recevoir de vos lettres ; il y a déjà près d'une demi-heure que je n'en ai reçues ! »

— « La pensée du moment où je saurai le oui ou le non d'avoir ou de n'avoir pas de vos nouvelles me donne une émotion dont je ne suis plus du tout maîtresse : ma pauvre machine en est tout ébranlée! » — « Depuis lundi, j'ai trouvé les jours infinis, à cause de cette folie des lettres ; je regardais ma pendule. »

Quelle précipitation quand elles arrivent : « Je reviens à la joie que j'eus de recevoir vos lettres de la main crottée de ce postillon : je vis défaire la petite malle devant moi : et, en même

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temps, frast, frast, je démêle le mien ; et je trouve enfin, ma fille, que vous vous portez bien. » — Et un autre jour : « Nous jouions au reversi quand les lettres arrivèrent. L'impatience de ma mère ne lui permit pas d'attendre que le coup fût fini pour ouvrir votre paquet, elle le fit ouvrir à M. du Plessis, qui était spectateur. » Et encore : « Je n'ose lire vos lettres, de peur de les avoir lues. »

Quelles plaintes, enfin, quelles plaintes émues quand ces chères lettres manquent! « Je n'avais point encore tâté du dégoût et du chagrin de n'avoir point de vos lettres. J'admirais comme, depuis mon départ, je n'avais passé aucun ordinaire sans en avoir : cette douceur me paraissait bien grande ; je la sentais et j'en parlais souvent. Mais j'en suis encore plus persuadée que jamais, par le chagrin que cette privation me fait souffrir. » Puis l'on s'adresse à un ami : « Je vous écris avec un serrement de cœur qui me tue. Je suis incapble d'écrire à d'autres qu'à vous, parce qu'il n'y a que vous qui ayez la bonté d'entrer dans mes extrêmes tendresses... Voilà le second ordinaire que je ne reçois point de nouvellesde mafille : je tremble depuis la tête jusqu'aux pieds, je n'ai pas l'usage de la raison ; je ne dors point, et, si je dors, je me réveille avec des sursauts qui sont pires que de ne pas dormir. Je ne puis comprendre ce qui empêche que je n'aie des lettres

comme j'ai accoutumé... Mon cher monsieur, d'où cela vient-iL? Ma fille ne m'écrit-elle plus ? Est-elle malaa^é ? Me prend-on mes lettres ? Ah! mon Dieu, que je suis .malheureuse de n'avoir personne avec qui pleurer ! » — « Je comptais ifecevoir vendredLitèux de vos lettres à la fois.. Et comment se peut-il que je n'en aie seulement pas une ? Ah ! ma fille, de quelque endroit que vienne ce retardement, je ne puis vous'dire ce qu'il me fait souffrir. J'ai mal dormi ces deux nuits passées. J'ai renvoyé deux fois à Vitré, pour chercher à m'assurerdr quelque espérance ; mais c'est inutilement. Je vois par là que mon repos est entièrement attaché à la douceur de recevoir de vos nouvelles. »

Madame de Sévigné répond assidûment à ce courrier de Provence si impatiemment attendu. Elle dit modestement : « Si la poste savait de quoi nos paquets sont remplis, le courrier les laisserait à moitié chemin. » Et encore : « Je ne comprends pas que nos lettres puissent divertir Grignan : il y trouve si souvent des chapitres d'affaires, des réflexions tristes, que fait-il de tout cela ? Il est obligé de sauter par-dessus pour trouver un endroit qui lui plaise : cela s'appelle des landes, en ce pays-ci : il y en a beaucoup dans mes lettres avant que de trouver la prairie. »

Quoi qu'il en soit de la sincérité d'une modestie aussi peu fondée, ces lettres sont nom-

breuses. « Tout de bon, je crois que vous les aimez... mais si, par hasard, cela n'était pas, vous seriez à plaindre de l'accablement où je vous mettrais par l'abondance. » — « Je vous écris toujours deux foi§ fe^ewaiiie. » — « Je crois qu'après avoir gardé celle que je vous écrivais, quand vous faisiez des po.çpées, vous garderez encore^ellesjçi ; mais il n'y a plus de cassettes capaftïes de les conter : hélas ! il faudra des coffies. » : j?

Sa fille, en eil'et, csl la correspondante préférée. Elle n'est pas la seule. Son gendre, son (ils, souvent absent, son cousin, le comte de liussy-Rabutin, son cousin et sa cousine de Coulanges, son ami de Montpellier, le président de Moulceau, M. et madame de Guitaud, madame delà Fayette, et Corbinelli, écrivent quelquefoisaux Rochers. On trouve même, certains jours, ces commerces un peu multipliés. « Je ne fais que répondre : je n'attaque point ; mais cela fait tant de lettres, que, les jours de courrier, quand je trouve le soir mon écritoire, j'ai envie de me cacher sous le lit, comme celte chienne de l'eu Madame, quand elle voyait des livres. »

Mais madame de Urignan a la meilleure part : « Je vous donne avec plaisir le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la ileur de mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma plume, de mon écritoire ; et puis le reste va comme il peut »

Le petit bureau où s'écrivent tant de charmantes choses est un meuble gracieux, qui a quitté les Rochers, mais non pas la Bretagne. Des partages de famille l'ont conduit au Châtelet, chez M. le comte Raymond des Nétumières, où il a trouvé un digne accueil et le plus artistique entourage.

Le papier des Rochers est de grand format. « Je reçus, dit M. de Coulanges, un très bon in-quarto. » Le même correspondant se plaint des modes nouvelles à ce sujet. « Comment vous accommodez-vous de ce petit papier ? ne vous trouble-t-il point quelquefois dans votre lecture? Pour moi, j'aime mieux les bonnes feuilles de papier de nos pères, où les détails se trouvent à l'aise. » Il est d'abord chargé d'odeurs ; mais, plus tard, on a égard aux nerfs de madame de Grignan. « Vous me dites fort plaisamment l'état où vous met mon papier parfumé... J'avais déjà pensé qu'il pourrait vous faire mal ; mais ce n'était qu'au mois de novembre que j'avais résolu d'en changer. Je commence. dès aujourd'hui; et vous n'avez plus à vous défendre de la puanteur. »

Le caractère est net. « Je n'ai jamais vu, dit M. de Sévigné, une écriture plus ferme que la vôtre. » Elle n'est pas ponctuée, mais entrecoupée de petits traits, destinés à fixer l'attention, à accentuer une allusion. L'auteur, qui souvent s'excuse de sa longueur et demande

pardon de ses « radoteries », écrit d'un trait : Vous savez que je ne reprends guère que pour faire plus mal. » — « J'écris si vite, que je ne le sens pas. » — « J'écris vite et cela sort brusquement de mon imagination. » — « Voilà bien de la conversation, car c'est ainsi qu'on peut appeler nos lettres. Si celle-ci vous ennuie, j'en suis fâchée, car je l'ai écrite de bon cœur, et currente calamo. » — « Adieu, très chère; adieu aimable; j'écrirais jusqu'à demain : mes pensées, ma plume, mon encre, tout vole. » Elle ne lime pas les périodes : « Je ne relis ma lettre que quand elle est faite. » Encore ne la relit-elle même pas toujours : « Je n'ai jamais le courage de les lire tout entières, et je dis quelquefois : Mon Dieu, que je plains ma fille de lire tout ce fatras de bagatelles ! » — « Mais, tout de bon, les lisez-vous en un jour? » Quelquefois, au lieu d'écrire à sa fille, madame de Sévigné entretient et contemple son image. C'est une miniature fort jolie, qui, à Taris, « triomphe sur ma cheminée », mais qui, comme un palladium, ne quitte pas la châtelaine en voyage ; elle écrit de Nantes : «Nos sœurs de Sainte-Marie sont charmées du petit ami que je porte toujours avec moi. « Voilà ce cher objet précieusement installé aux Rochers. « J'ai mon petit ami que j'aime tendrement : la plus aimable chose du monde est un portrait bien fait; quoi que vous puissiez dire, celui-là

ne vous fait point de tort. » — « La princesse de Tarente en est transportée » — « Cependant elle vous trouve plus jolie que le petit ami. »

Il ne s'agit pas, bien entendu, du grand portrait de madame de Grignan, par Mignard, « qui est aimable, qu'on a envie d'embrasser, tant il sort bien de la toile ; » — « qui devient chef-d'œuvre à vue d'œil... parce que Mignard n'en veut plus faire » ; — et dont les connaisseurs du temps louent avec enthousiasme la ressemblance... et cette tête qui sort, et cette gorge qui respire, et cette taille qui s'avance. « Ce tableau si vanté restait à Paris : « Je voudrais bien le porter avec moi. »

« Hier au soir, je dis adieu au plus beau de tous les prélats : il me pria de lui prêter mon portrait, c'est-à-dire le vôtre, pour le porter chez madame de Fontévrauld ; je le refusai rabutinement et lui dis que je l'avais refusé à mademoiselle, et en même temps je le portai moi-même dans une petite chambre, où il fut placé et reçu avec tendresse et envie de me plaire. Je suis sûre qu'on ne l'en tirera pas : on sait trop bien ce que c'est pour moi que cette charmante peinture; et, si on vient le demander ici, on dira que je l'ai emporté. »

Ce n'est que depuis madame de Sévigné qu'il a pris place dans la belle collection du château. Peut-être même les Rochers ne possèdent-ils qu'une copie ; mais ce n'est certes

pas l'une de celles contre lesquelles se récrie madame de Sévigné et qui lui paraissent une injure au peintre comme à son modèle. « Cet original ne me paraît plus entier ni précieux... cela me blesse le cœur. » — « Je n'ai eu cette complaisance qu'avec des peines extrêmes : vous verrez, vous verrez ce que c'est que ce barbouillage. Je souhaite que les derniers traits soient plus heureux ; mais hier, c'était quelque chose d'horrible. Voilà ce qui s'appelle vouloir avoir une copie de ce beau portrait de madame de Grignan;et je suis barbare quand je le refuse! Oh! bien, je ne l'ai pas refusé; mais je suis bien aise de ne jamais rencontrer une telle profanation du visage de ma fille ! »

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