‹ Madame de Sévigné en BretagneChapitre 14 sur 26 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Deux fois, les tranquilles occupations des Rochers, dont madame de Sévigné vient de tracer la peinture, furent péniblement interrompues par des maladies longues et douloureuses, qui furent soignées selon la mode du temps.

Comme toutes les femmes de son époque, madame de Sévigné usait beaucoup de la purgation, de la saignée et de drogues variées, telles que « l'essence d'urine », pour les vapeurs. Malgré cet excès de médicaments, elle se portait en général bien : « J'ai une santé audessus de toutes les craintes ordinaires. » — « Ma santé me fait honte : il y a quelque chose de sot à se porter aussi bien que je fais. »

A la fin de 1675, elle part pour la Bretagne, avec son attirail pharmaceutique ordinaire :

« Je porte une infinité de remèdes, bons ou mauvais, je les aime tous; mais, surtout, il n'y en a pas un qui n'ait son patron et qui ne soit la médecine de mes voisins. J'espère que cette boutique me sera fort inutile, car je me porte extrêmement bien. »

Cet espoir ne devait pas se justifier. Au mois de janvier 1G76, elle est prise d'un torticolis. « Ce torticolis était, ma très chère, un bon petit rhumatisme ; c'est un mal très douloureux, sans repos, sans sommeil. » — « Je ne veux point retourner sur tout ce que j'ai souffert... il me semble qu'il est impossible de sentir de plus vives douleurs. Je tâchais d'avoir de la patience, et je voulais mettre à profit une si bonne pénitence; mais, malgré moi, je criais souvent de toute ma force. » — J'ai été malade, de bonne foi, pour la première fois de ma vie; et, pour mon coup d'essai, j'ai fait un coup de maître. » — « Je vous assure qu'un rhumatisme est une des plus belles pièces qu'on puisse avoir; j'ai un grand respect pour lui; il a son rouimencement, son accroissement, sa période et sa fin. » A quoi M. de Sévigné ajoute : « Quoique sa maladie ne fasse nulle frayeur et que les sueurs commencent à diminuer ses douleurs, elles sont toujours si cruelles que l'état où nous la voyons fend le cœur à tous ceux qui l'aiment. Nous comptons sur trois semaines. »

Ces trois semaines devinrent trois mois et plus, pendant lesquels madame de Sévigné, privée de l'usage de ses mains, dut dicter ses lettres : « Mes douleurs se sont changées en enflure, de sorte que cette pauvre main droite ne peut plus me servir à griffonner. »

Elle supporta courageusement ses longues souffrances, et nous la voyons, dans sa correspondance de cette époque, constamment occupée à pallier aux yeux de sa fille un état, sinon grave, tout au moins des plus douloureux. « Je me suis rangée dans ma petite alcôve, où j'ai été très chaudement et parfaitement bien servie... Mon mal n'a été que douloureux, et tous ceux qui prennent intérêt à moi n'ont pu trouver un moment le moindre sujet d'avoir peur. » — « Ma santé ne donne plus d'inquiétude, elle ne me donne que de l'ennui. Je suis présentement hors de toute fièvre et des douleurs de rhumatisme ; ce qui me reste, c'est d'avoir les pieds et les mains enflés, en sorte que je ne saurais me guérir, en marchant, de tous les maux que je me suis faits dans le lit ; mais cela s'appelle des incommodités et point du tout des dangers. »

M. de Sévigné, qui se montra dans cette occasion le plus tendre et le plus dévoué, prend, comme sa mère, à tache de rassurer presque gaiement madame de Grignan. « La fièvre a diminué justement le 7, et c'est une marque

assurée qu'il n'y a nul danger* » — Ne vous effarouchez pas si vous no voyez point de l'écriture de ma mère... 11 n'y aurait qu'à rire, si l'on pouvait trouver l'invention de la faire demeurer dans son lit sur les fesses d'une autre ; mais, comme par malheur, c'est toujours sur les siennes, elle en souffre présentement les plus grandes incommodités. » Il peint ensuite la pauvre malade, « les bras empaquetés dans vingt serviettes et ne se pouvant soutenir sur ses jarrets. »

Les médicaments ne manquèrent pas : « Je me fais des lavages à mes mains, de l'ordonnance du vieux de Lorme, qui, au moins, me donnent de l'espérance. » — « Ne sachant plus que faire pour mes mains, Dieu m'a envoyé M. de Villebrune... il m'a conseiller de les faire sueràla fumée de beaucoup d'herbes fines. Je suis assurée que ce remède est le meilleur et que cette transpiration est la plus salutaire. » — « J'ai été saignée une fois du pied. »

La convalescence fut longue et pénible. « Il y a vingt-trois jours que je suis malade. Depuis le quatorzième jour, je suis sans fièvre et sans douleurs, et dans cet état bienheureux, croyant être en état de marcher, qui est tout ce que je souhaite, je me trouve enflée de tous côtés, les pieds, les jambes, les mains, les bras; et cette enflure, qui s'appelle ma guérison et qui l'est effectivement, fait tout le sujet de mon iinpa-

tience. « — « La fin ridicule d'un rhumatisme est une chose incroyable, on ressent des douleurs qui font ressouvenir du commencement; l'on meurt de peur : une main se renfle traîtreusement, un torticolis vous trouble; enfin c'est une affaire que de se remettre en parfaite santé. » — « Présentement, quoique je sois guérie, que je marche dans ma chambre et que j'aie été à la messe, je suis toute pleine de cataplasmes. » — « Ces enflures s'en vont si lentement que l'on perdrait fort bien patience, si l'on ne sortait d'un état qui fait trouver celui-là fort heureux. » — « Devinez ce que c'est, mon enfant, que la chose du monde qui vient le plus vite et qui s'en va le plus lentement, qui vous fait approcher le plus près de la convalescence et qui vous en retire le plus loin ; qui vous fait toucher l'état du monde le plus agréable et qui vous empêche le plus d'en jouir, qui vous donne les plus belles espérances et qui en éloigne le plus l'effet? Ne sauriez-vous le deviner? Jetezvous votre langue aux chiens? C'est un rhumatisme. »

Toujours tendre et toujours mère, elle s'efforce dans la convalescence, comme elle l'avait fait dans la crise, de tranquilliser sa chère correspondante. « Je ne vous parle plus de ma santé : elle est très bonne, à la réserve de mes mains, qui sont toujours enflées. Si l'on écrivait avec les pieds, vous recevriez bientôt mes

grandes lettres. » — « L'on me porte en chaise dans ce parc, où il fait divinement beau ; cela me fortifie. » — « Mon visage depuis quinze jours est quasi tout revenu, je suis d'une taille qui vous surprendrait. Je prends l'air et je me promène sur les pieds de derrière, comme une autre. Je mange avec appétit, mais j'ai retranché le souper pour toujours, de sorte que, à la réserve de mes mains et de quelque douleur par-ci par-là qui va et qui vient et me fait ressouvenir agréablement du cher rhumatisme, je ne suis plus digne d'aucune de vos inquiétudes. » — « Mon fils me fit promener hier par le plus beau temps du monde, je m'en trouvai fortifiée, et, si mes enflures veulent bien me quitter après cinq semaines de martyre, je me retrouverai dans une parfaite santé. » — « Mon visage n'est point changé, mon esprit et mon humeur ne le sont guère; je suis maigre et j'en suis bien aise. Je marche et je prends l'air avec plaisir, et, si l'on me veille encore, c'est parce que je ne puis me tourner toute seule dans mon lit ; mais je ne laisse pas de dormir. Je vous avoue bien que c'est une incommodité, et je la sens un peu... Si vous m'aviez vu faire la malade et la délicate dans ma robe de chambre, dans ma grande chaise, avec des oreillers, et coiffée de nuit, de bonne foi, vous ne reconnaîtriez pas cette personne qui se coiffait en toupet, qui mettait son buse entre sa

chair et sa chemise et qui ne s'asseyait que sur la pointe des sièges pliants. Voilà sur quoi je suis changée. »

Cependant, la patience se lasse : « Je suis chagrine de cette longueur et de retourner à Paris comme estropiée. JVnai piqué d'honneur mon médecin d'ici, et je prie mon fils, qui est à Paris, de demander à quelque médecin s'il n'y a rien qui puisse avancer cette guérison, après deux mois de souffrances. »

Le 24 mars, la convalescente quitte les Rochers pour retourner à Paris, où elle commence bientôt à pouvoir manger de la main gauche. « C'était une chose ridicule que de me voir imboccar dai sergenti » (emboquer par des servants). Elle se livre au médecin Arnonio, « qui me conseille de mettre mes mains dans la vendange, et puis une gorge de bœuf, et puis, s'il en est encore besoin, de la moelle de cerf, et de l'eau de la reine de Hongrie. » Au printemps, elle partit pour Vichy, où une saison de douches et de bains avança sa guérison. « On est toute nue dans un lieu souterrain oùl'ontrouve un tuyau de cette eau chaude qu'une femme vous fait aller où vous voulez. Cet état où l'on conserve à peine une feuille de figuier pour tout habillement est une chose assez humiliante. »

Neuf ans après, en 1685, une seconde maladie frappe, aux Rochers, Madame de Sévigné.

!, cette fois, une plaie sur la jambe. «Nous avons suivi vos ordres exactement, et nous mettons de L'onguent noirque vous avez envoyé et qui ne nuira pas à la poudre de sympathie, pour fermer entièrement la boutique. Otez-vous donc de L'esprit toutce grimaudage d'une femme blessée d'une grande plaie. Elle est très petite, aussi bien que l'outil dont se sert votre frère. Reetiiîez votre imagination sur tout cela ; ma jambe n'est ni enflammée ni enflée ; je me suis promenée, je n'ai point l'air malade. Regardez donc votre bonne d'une autre manière que comme une pauvre femme de l'hôpital; je suis belle, je ne suis point pleureuse. » — « Dieu veut maintenant finir ces légers chagrins : il y a huit jours que ma jambe est enveloppée de pains de roses trempés dans du lait doux bouilli, et rafraîchis, c'est-à-dire réchauffés trois fois le jour. »

Cette plaie qu'on traite, si cavalièrement et que nous voyons, pendant quatre mois, aller de mieux en mieux, au dire de la châtelaine, finit par s'aggraver. « Il y a quatre jours, il prit une fantaisie à ma jambe de s'enfler et de jeter des feux et des sérosités, selon qu'il lui plaisait ; je fus surprise, et tout ce qui était ici, de cette trahison; je me mis en repos, je la laissai faire... Cependant nous envoyâmes prier les capucins qui sont à Rennes de venir nous voir ici... Ils ont mandé que, dans l'état de leurs affaires,

avec des ennemis et des envieux de tous côtés, il leur était absolument impossible de quitter leur couvent ; qu'ils me conjuraient instamment d'aller à Rennes ; que, dès qu'ils auraient vu ma jambe, ils me guériraient : qu'ils osaient bien m'en assurer ; mais que, pour appliquer les herbes et les cataplasmes à propos, ilfallaitvoir ma jambe ; je m'y en vais demain. »

Ces capucins guérisseurs obtiennent presque immédiatement un bon résultat. « Ma jambe est présentement sans aucune plaie ni enflure; elle est toute amollie, et, pour la figure, elle est entièrement comme sa compagne, qui, depuis près de six mois, était sans pareille. La couleur n'est pas agréable ; la lessive ne la blanchit pas, ni l'eau d'arquebusade. » La marquise peut même aussitôt visitera Rennes ses amies : « J'avais un siège sous le pied, car, sans cette attention, je craindrais de ne plus reconnaître la jambe malade et de m'y tromper comme Arlequin. »

Le remède consiste en herbes. « On les étale sur un linge, on les pose sur ma jambe;... on les retire, deux fois le jour, toutes mouillées ; on les enterre ; et, à mesure qu'elles pourrissent (riez en si vous voulez), cet endroit sue et s'amollit. » — « Je ne sais si c'est la sympathie des petites herbes, qui me guérit à mesure qu'elles pourrissent en terre. J'avais envie d'en rire; mais les capucins en font tous les jours

des expériences... Je ne sais donc si c'est la cérémonie de ces petits enterrements deux l'ois le jour, ou si c'est la lessive ou le baume, mais il est toujours vrai que je n'ai point été comme je suis. » — « C'est dommage que vous n'alliez pas conter cela à des chirurgiens, ils pâmeraient de rire; mais, moi, je me moque d'eux. » — « Ma jambe redevient entièrement dans son naturel, sans douleurs, sans contrainte. »

De retour aux Rochers, madame de Sévigné est encore obligée à quelques soins : «L'endroit était demeuré si dur, et tant de sérosités y avaient été recognées par des eaux froides, que nos chers Pères l'ont voulu traiter à loisir, sans me contraindre et en me jouant. » — « Ainsi, par une douce et insensible transpiration, avec des lessives d'herbes froides et de la cendre, je guéris la jambe du monde la plus maltraitée par le passé; et je ne crois pas qu'il y ait rien de plus enviable pour moi qu'une sorte de traitement qui est sûr, et qui n'est ni contraignant ni dégoûtant, et qui me donne tous lesjours le plaisir de me voir guérir, sans onguents, sans garder un moment la chambre... Je ne crois pas qu'on puisse guérir plus agréablement un mal de sept ou huit mois. » — « J'écrivis l'autre jour aux capucins que ma jambe suait: ils me répondirent qu'ils le savaient bien ; que c'était là le but de leurs remèdes, et que j'étais entiè-

rement guérie. Ils m'ont envoyé d'une essence, qu'ils appellent de l'émeraude, qui guérit, et qui console, et perfectionne tout et sent divinement bon. » — « Je marche tant que je veux, je mets d'une eau d'émeraude si agréable, que si je ne la mettais sur ma jambe, je la mettrais sur mon mouchoir. Si j'en ai besoin, je mettrai du sang de lièvre. Mais je suis si bien aujourd'hui, que je crois que je prendrai le parti qu'ils me conseillent, qui est de mépriser ma jambe et de ne point la questionner à tout moment. » Les bulletins sur cet objet ne cessent, toutefois qu'au mois de septembre.

Ces épreuves ne corrigent point, chez les hôtes des Rochers, l'habitude des médications multipliées. Voici la plus bizarre, dont le jeune ménage de Sévigné prétend tirer les meilleurs effets. Il s'agit des vipères. « Elles tempèrent le sang, elles le purifient, elles rafraîchissent... Mais il faut que ce soit de véritables vipères en chair et en os et non pas de la poudre, car la poudre échauffe, à moins qu'on ne la prenne dans de la bouillie ou de la crème cuite ou quelque autre chose de rafraîchissant. Priez M. de Boissy de vous faire venir dix douzaines de vipères de Poitou, dans une caisse, séparées en trois ou quatre, afin qu'elles y soient bien à leur aise avec du son et de la mousse ; prenez-en deux tous les matins ; coupez-leur la tête, faites-les écorcher, et coupez

par morceaux, et en farcissez le corps d'un poulet; observez cela un mois. »

Puis voici la poudre de sympathie, sulfate de fer desséché et pulvérisé, que l'on n'appliquait point sur le mal à guérir, mais que l'on répandait seulement sur un linge trempé dans le sang de la plaie : ce qui procurait aussitôt un soulagement au malade, même absent.

Tout en se droguant d'ailleurs, on se moque des drogues. « On me contait hier cette comédie du Malade imaginaire, que je n'ai point vue. Il était donc dans l'obéissance exacte a ces messieurs : il comptait tout ; c'était seize gouttes d'un élixir dans treize cuillerées d'eau ; s'il y en eût eu quatorze, tout était perdu. Il prend une pilule ; on lui a dit de se promener dans sa chambre, mais il est en peine et demeure tout court, parce qu'il a oublié si c'est en long ou en large. Cela me fait rire, et l'on applique cette folie à tout moment. »

Les médecins auxquels on a recours sont assez nombreux.

On s'adresse d'abord à la ville voisine : « Il y a à Vitré un très bon médecin. »

Voici, en un second lieu, « une espèce de médecin qu'on estime en ce pays. » — Il réside au Pertre. On est, aux Rochers, fort satisfait de ses services. Il joint à d'autres mérites celui de la modestie : « Notre bon et honnête et sincère médecin nous a déclaré... qu'il n'osait hasarder

les remèdes nécessaires ; il nous conjure d'aller chercher des gens plus habiles et plus hardis que lui. Il sait parfaitement bien traiter les maux ordinaires; mais l'incident... lui paraît extraordinaire ; il nous chasse » à Paris.

Ce docteur ne doit point sans doute être confondu avec l'empirique voisin qui inflige à ses clients un petit supplice « qui vous fera frissonner : M. du Plessis avait aux deux pieds un petit mal comme vous en avez eu. Au lieu du traitement que vous a fait Chairon, il a trouvé ici un fort habile homme, un homme admirable, dit mademoiselle du Plessis, qui lui a proposé et a exécuté un petit remède anodin : c'est de lui arracher de vive force les deux ongles des orteils tout entiers, et toute la racine, afin, ditil, que cette incommodité ne revienne plus ; il en était au lit quand nous sommes arrivés ; il marche présentement, mais c'est comme un château branlant. »

Lorsque les ressources locales ne suffisent plus, on s'adresse, à la célébrité médicale de Rennes, M. de Villebrune, lequel avait été capucin. « Je me mets sur la friperie de Villebrune ; j'assure qu'un compère qui avait jeté le froc aux orties ne devait pas être de trop bonnes mœurs. »

Ce prêtre avait tiré bon parti des connaissances prises au couvent : « Dieu m'a envoyé M. de Villebrune, qui est un très bon médecin. »

— « Je lui trouve bien de l'esprit et un grand talent pour la médecine. C'est encore pour s'y perfectionner qu'il est allé à Montpellier. Il a eu de grandes conversations avec M. de Vardes, sur l'or potable ; il est fort estimé dans notre Bretagne : il y a presse à qui l'aura; et je ne sais rien de mauvais en lui (ôtez-en quelque fragilité) qui puisse le rendre indigne de votre protection. Il m'a été d'une grande consolation aux Rochers. » — « Villebrune est très estimé dans notre province ; il prêche bien, il est savant ; il était aimé du prince de Tarente et avait servi à sa conversion et à celle de son fils. Il a toujours été, depuis, en basse Bretagne, fort estimé et vivant bien. Si le hasard l'avait placé dans votre chapitre, je vous trouverais assez heureuse de pouvoir parler avec lui de toutes choses et d'avoir un très bon médecin, car c'est cette science qui l'a fait aller à Montpellier, pour apprendre des secrets qu'il ne croit réservés qu'au soleil du Languedoc. »

Les maîtres de Villebrune, les capucins, s'occupaient très activement de médecine. Les principaux se nommaient le P. Rousseau et le sieur Aignan, en religion frère Tranquille, qui a laissé son nom à un baume calmant encore employé aujourd'hui. Ils avaient rapporté de leurs lointaines missions de réelles connaissances médicales. D'abord établis au Louvre par la munificence royale, ils avaient été

emmenés en Bretagne par M. de Chaulnes. « J'ai fait vos compliments aux Pères Esculapes. Je vous en avertis, ils en reçoivent de toute l'Europe. » La marquise rend bon témoignage de leur conduite : « Nos capucins sont fidèles à leurs trois vœux : leurs voyages d'Egypte, où l'on voit tant de femmes comme Eve, les en ont dégoûtés pour le reste de leurs jours. Enfin leurs plus grands ennemis ne touchent point à leurs mœurs. » Leurs cures sont nombreuses, depuis Madame de Sévigné, dont la jambe avait été si malade. « Je voudrais que vous eussiez entendu madame X... raconter dans quelle extrémité la laissa le grand médecin de ce pays, et de quelle manière habile et miraculeuse les capucins la retirèrent de cette agonie : c'est un récit digne d'attention. Vous me direz : C'est qu'elle ne devait pas mourir; je le crois plus que personne, mais je ne puis m'empècher d'admirer et d'honorer les causes secondes dont Dieu se sert pour redonner la vie à une créature si près du tombeau. » — « Une des deux femmes qu'ils ressuscitent est complètement sur pied, l'autre est bien mieux. Mais savez-vous comme ils trouvèrent cette dernière? affaiblie de douze saignées par les médecins, et fortifiée de ses derniers sacrements. Là-dessus, ils travaillent, en disant toujours : Elle ne mourra au moins que demain; et depuis un mois cette pauvre

personne se croit guérie. » — « Une des femmes que traitaient nos capucins est morte, parce qu'ils n'ont pas eu l'esprit de lui refaire un poumon tout neuf. Elle avait vidé plus de la moitié du sien quand ils la prirent : aussi n'ontils jamais dit qu'ils la guériraient, mais qu'ils lui donneraient des jours et feraient en sorte qu'elle mourrait doucement. Ils ont tenu leur parole. » Ils obtiennent ces heureux résultats par un diagnostic consciencieux : « Ils sont grands observateurs de tous les moments, de l'humeur, des chagrins, de la physionomie. » Leur thérapeutique se compose de médicaments assez oubliés aujourd'hui, «lathériaque, les bains d'herbes, le baume, la poudre d'yeux d'écrevisses dans une cuillerée de lait. » Le bon abbé, « qui était incommodé de sa plénitude et de ses vents, » en prend tous les matins et s'en trouve bien. Ces capucins jouissent d'une telle renommée qu'ils triomphent d'attaques dirigées contre eux par des médecins jaloux; et que même le gouverneur de Bretagne, nommé à un poste d'ambassadeur, s'attache l'un deux comme médecin.

Voici, enfin, pour seconder les médecins, une fille nommée Charlotte, garde-malade de Vitré, recommandée par la princesse de Tarentc, « femme parfaitement habile, qui me vient panser tous les jours » la jambe malade. « Cette bonne et capable garde est approuvée

des capucins et guérit tout le monde à Vitré. » — « Je me gouverne comme le veut ma pauvre Charlotte. » — « Elle m'assure une jambe à la Sévigné. » — « Je jouis du plaisir d'être guérie et de me promener soir et matin : vous en jugerez et vous aimerez Charlotte. »

Page 1