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L'étude, la correspondance, la promenade, la maladie, n'absorbaient pas exclusivement l'intelligente activité de madame de Sévigné.
Elle voit et raconte le dehors, comme elle voit et raconte son foyer. Les hommes et les choses de la province l'occupent et l'intéressent. D'une part, en effet, tout ce que la Bretagne comptait de brillant et de distingué se faisait honneur d'entrer en commerce avec cette femme estimée et appréciée, qui avait vu fuir la jeunesse et la beauté, que le crédit et les faveurs n'étaient point venus chercher et qui cependant, par le charme de son gracieux esprit, exerçait, jusque dans sa lointaine retraite, un invincible attrait; d'autre part, elle voit autour d'elle un peuple dont les mœurs et les habitudes l'attachent et l'amusent.
Assurément, madame de Sévigné, dont la verve est si prompte et le rire si facile, n'a pas ménagé le sel et la malice dans ses divers jugements sur la Bretagne et sur les Bretons; mais ce serait à tort qu'on voudrait trouver, chez elle, un parti pris de dénigrement ou de dédain. Personne ne saurait s'offenser de ses comiques médisances après la louange qu'on va lire et qui, malgré sa forme familière, est assurément la plus haute et la plus enviable. «Je trouve des âmes plus droites que des lignes, aimant la vertu comme naturellement les chevaux trottent. » — « J'aime nos Bretons, ils sentent un peu le vin, mais votre fleur d'oranger ne cache pas de si bons cœurs. » Quand on estime ainsi les qualités solides, on peut, sans grand détriment, railler une langue sans harmonie et des culottes mal boutonnées. Le peintre rit souvent, mais souvent il admire.
Voyez-le, par exemple, devant ces recrues de Bretagne qu'on dresse à la manœuvre, alors, comme aujourd'hui, conscrits si empêtrés et plus tard si parfaits soldats. Leur maladresse fait pâmer. « C'est une chose étrange que de voir mettre le chapeau à des gens qui n'ont jamais eu que des bonnets bleus sur la tête ; ils ne peuvent comprendre l'exercice ni ce qu'on leur défend. Quand ils avaient leur mousquet sur l'épaule et que M. de Chaulnes paraissait, ils voulaient le saluer : l'arme
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tombail d'un côté et le chapeau de l'autre. On Leur a dit qu'il ne fallait point saluer; le moment d'après, quand ils étaient désarmés, s'ils voyaient passer M. de Oh aulne S, ils enfonçaient leurs chapeaux avec les deux mains et se gardaient bien de le saluer. On leur a dit que, lorsqu'ils sont dans leurs rangs, ils ne doivent aller ni à droite ni à gauche; ils se laissaient rouer l'autre jour par le carrosse de madame de Chaulnes, sans vouloir se retirer d'un seul pas, quoi qu'on pût leur dire. » Oui, cela est fort plaisant, mais attendons; voici, trois mois après, les mêmes conscrits : « Ils font l'exercice d'aussi bonne grâce que s'ils dansaient des passe-pieds ; c'est un plaisir de les voir; je crois que c'était de ceux de cette espèce que Bertrand du Guesclin disait qu'il était invincible à la tête de ses Bretons ! »
Comme caractère spécial aux gens de cette province, madame de Se vigne remarque leur profond amour pour le sol natal et leur penchant invincible pour vivre et mourir dans la chère Bretagne : « Mon fils sent toute la force secrète qui attire naturellement les Bretons en leur pays; il en est revenu charmé. » — « Notre Bretagne est toute pleine de noblesse qui n'aime pas à sortir de son pays et de beaucoup d'autres hommes à proportion. » — « Toute la Bretagne était là; vous savez qu'il ne s'échappe guère de Bretons ; elle est tou-
jours toute pleine; rien ne se répand, rien ne se perd, rien ne se déborde. »
L'idiome breton la frappe par sa rudesse. Elle dit de son petit-fils qui guerroyait en Allemagne : « Il est à Kaisers-Lautern ; quand ce serait un mot breton ce ne serait pas pis. » Les noms propres même lui paraissent si barbares, qu'elle exagère plaisamment leurs consonances spéciales : « de Keriquimini, de Crapado, de Kerikimili, de Bruquenvert, de Querignisidi. » Mais s'exprime-t-elle exactement, quand elle parle du langage breton de ses servantes, et quand elle dit des gars de ses environs : « Tous parlaient si extrêmement breton que nous nous pâmions de rire » ? Alors, sans doute, comme aujourd'hui, les gens de la campagne altéraient les mots français et usaient de certaines expressions locales ; c'est là peutêtre tout ce que veut dire la marquise, car il est douteux qu'à la fin du dix-septième siècle la langue bretonne, très distincte, très différente du français et même du mauvais français, confinée spécialement en basse Bretagne, fût encore en usage dans le pays de Vitré.
Le costume l'amuse, surtout celui des bas Bretons « dorés jusqu'aux yeux ». L'une de ses fermières porte « une robe de drap de Hollande découpé sur du tabis et les manches tailladées ». Quant aux hommes, « en ce pays, la première chose qu'ils font est de délier leurs
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chausses; ceux qui ne le font pas sont habillés d'une étrange façon. La mode de boulonner le justaucorps par en bas n'y est pas encore établie; l'économie est grande sur l'étoffe des choses, de sorte que tout est dans la dernière négligence. » Elle cite plus loin, comme tout à fait extraordinaire, « un beau garçon, jeune blond, un justaucorps boutonné en bas, un bel air dont je suis affamée. » Ce souvenir lui revient à Paris, au sujet d'une cérémonie de cordons bleus « où le bon d'Hocquincourt était tellement habillé comme les Bretons, que ses chausses de page étant moins commodes que celles qu'il avait d'ordinaire, sa chemise ne voulait jamais y demeurer, quelque prière qu'il lui en fît; sachant son état, il tâchait incessamment d'y donner ordre, et ce fut toujours inutilement, de sorte que madame la Dauphine ne put tenir plus longtemps les éclats de rire. » Un trait des mœurs locales qui ne lui échappe pas, c'est le goût général pour les libations. « Il n'y aurait pas de satisfaction à baiser toute la Bretagne à moins que l'on n'aimât à sentir le vin. » — « Il faut croire qu'il passe autant de vin dans le corps de nos Bretons que d'eau sous les ponts. » — « Je demande au marquis et à mademoiselle d'Alérac s'ils savent bien quel est le mois de l'année où les Bretons boivent le moins. » — « Entre midi et une heure, nous ne savons pas refuser nos
amis : c'est l'heure du berger. » — Votre chevalier de la Croustille serait assez digne d'être Breton : vous me le dépeignez, après votre vin de Jusclan, comme j'en vois ici après le vin de Grave. » — « Il est plaisant ici le prochain, particulièrement quand il a dîné. » — « Tout de suite on s'est mis à boire, mais à boire! » — « Toute la Bretagne était ivre ce jour-là. » Et parlant d'un jeune homme, qu'elle trouve d'ailleurs très séduisant : « Il fut un peu hier au soir tout auprès de la cadence; je ne suis s'il n'était point ivre: cela se dit ici, sans qu'on s'en offense. »
Madame de Sévigné prend goût aux danses du pays. « L'après-dînée il y eut devant cette porte un bal de paysans qui nous réjouit extrêmement. Il y avait un homme et une femme qu'on aurait empêchés de danser dans une république bien réglée ; c'étaient des postures à pâmer de rire. » Ces danses champêtres, introduites dans les salons de la province, et, sans doute, quelque peu amendées, lui causent le plus grand plaisir. « Après le diner, MM. de Locmaria et Coëtlogon dansèrent avec les deux Bretonnes des passe-pieds merveilleux et des menuets d'un air que les courtisans n'ont pas à beaucoup près : ils y font des pas de bas Bretons avec une délicatesse et- une justesse qui charment. Je pensais toujours à vous... Je suis assurée que vous auriez été ravie... les violons
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et les passe-pied de la cour Pont mal au cœur
auprès de ceux-là; c'est quelque cli.se d'extraordinaire que cette quantité de pas différents et cette cadence courte et juste. » Voici un danseur encore plus admiré : « Imaginez-vous un homme d'une taille toute parfaite, d'un visage romanesque, qui danse d'un air fort noble... Il dansa ces belles cliaconnes... mais surtout les passe -pied avec sa femme, d'une perfection, d'un agrément qui ne peut se représenter; point de pas réglés, rien qu'une cadence juste; des fantaisies de figures, tantôt en branle... et puis à deux seulement... tantôt se reposant, tantôt ne mettant pas les pieds à terre; je vous assure, ma fille, que vous, qui êtes connaisseuse, vous auriez été divertie de l'agrément de cette sorte de bal. »
Le Breton sait compter : « C'est un homme qui mange de la merluche toute sa vie pour manger du poisson après sa mort. » Il économise pièce à pièce « les doubles de France qui se sont réfugiés dans cette province », monnaie qui représente un sixième du sou et dont il faut bien des sacs pour composer trente francs. D'ailleurs, si le paysan de Vitré dépense peu, c'est trop souvent qu'il n'a rien : « Le bon abbé compte, calcule, depuis le matin jusqu'au soir, sans rien amasser, tant cette province a été dégraissée. » — « Il n'y a rien de si juste et de si bien réglé que nos comptes : il ne manque
qu'une petite circonstance à notre satisfaction : c'est de recevoir de l'argent ; c'est ce qu'on ne voit point ici, l'espèce manque. » — « Je ne vois que des gens qui me doivent de l'argent et qui n'ont pas de pain, qui couchent sur la paille et qui pleurent. » Cette misère était si réelle et si profonde encore cinquante ans après madame de Sévigné, qu'en 1762 le doyen de Vitré, messire Jacques de Gennes, se rend à Versailles pour intéresser la charité royale à la détresse de ses ouailles. Il emportait à la cour une pièce de la grossière étofie qui servait aux chemises des pauvres, et un morceau du pain répugnant qui les nourrissait. La vue de ces objets causa une émotion profonde, et le courageux recteur revint à Vitré les poches pleines de louis.
On s'explique que la noblesse de cette région éloignée ne soit pas saturée des cancans de Versailles, ni stylée dans le bel air. « Elle dort. » — « Ils sont six mois à tourner sans ennui sur une nouvelle de la cour et à la regarder de tous les côtés. » Ils ignorent aussi le beau langage : « Une femme, l'autre jour, à Rennes, ayant ouï parler des médianoches (repas de nuit après le bal, selon la mode espagnole), dit, à quatre heures du soir, qu'elle venait de faire médismoche chez la première présidente ! » — « Un bas Breton parlait à une demoiselle de sa passion : la belle répondait ; enfin tant fut procédé, que la nymphe impa
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tientée lui dit : « Monsieur, vous pouvez m'aimer tant qu'il vous plaira, mais je ne puis du tout vous réciproquer. » Ces gens peu renseignés ont même l'audace d'écorcher le nom de madame de Grignan : « Un Breton ayant voulu vous nommer et sachant mal votre nom, s'esl levé et a dit tout haut : C'est donc à la santé de madame de Carignan. Ces Bretons ont continué croyant bien dire, et vous ne serez, d'ici à plus de huit jours, que madame de Carignan. Quelques-uns disent la comtesse de Carignan. Voilà en quel état j'ai laissé les choses. » Leur tournure peu élégante donne même lieu à des confusions regrettables. « Je vis, avant de dîner, chez M. de Chaulnes, un homme, au bout de la chambre, que je crus être le maître d'hôtel; j'allai à lui et lui dis : Mon pauvre monsieur, faites-nous dîner; il est une heure, je meurs de faim !... Mon enfant, c'était un gentilhomme de basse Bretagne. Ce que je devins n'est pas chose qu'on puisse redire. »
Mais, malgré cette rusticité, « il y a des gens qui ont de l'esprit, dans cette immensité de Bretons : il y en a qui sont dignes de me parler de vous. » Or on peut s'attacher aux gens sans qu'ils soient stylés dans le bel air : « C'est un fort beau gouvernement que celui de Bretagne !» — « Je ne comprends pas bien votre Provence; ah! que je comprends bien mieux mes Bretons ! »