‹ Madame de Sévigné en BretagneChapitre 16 sur 26 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les relations et les amitiés occupent dans la ■vie bretonne de madame de Sévigné une place considérable. « On m'aime en ce pays. » — « Si vous saviez la quantité de Bretons que l'on voit tous les jours ici, cela n'est pas imaginable. » — « On a trouvé le chemin des Rochers ; il y avait dimanche cinq carrosses à six chevaux. » Aussi ne devons-nous pas prendre au pied de la lettre ce qu'elle dit d'elle-même, en comparant sa situation à celle de la brillante gouvernante de Provence. Je suis seule, comme une violette aisée à cacher ; je ne tiens aucune place, ni aucun rang sur la terre que dans votre cœur, que j'estime plus que tout le reste. »

Compter les amis de madame de Sévigné, c'est, selon son expression même, « faire une anatomie de toute la Bretagne ».

Aussi, pour ènumérer tous les personnages, Bretons par la naissance ou par l'habitation, qui se sont honorés de recevoir et de visiter le châtelaine des Rochers, faudra-t-il sous sa conduite parcourir toute la province.

Entendons-la d'abord entretenir sa fille de ses proches voisins, des châtelains qui vivent autour d'elle.

Nous les voyons s'empresser auprès de la famille deSévigné. Le Mercure gulant, faisant part à ses lecteurs du mariage du jeune marquis, ajoute que non seulement les nouveaux époux furent salués « par mille de leurs vassaux armés et équipés, mais que nombre de gentilshommes très bien montés se rendirent à leur rencontre pour leur faire honneur, avec quantité de dames en carrosse. »

L'état des routes est peu favorable à ces relations de voisinage. Voici, par exemple, le chemin de laGuerche.

« Madame de Chaulnes arriva dimanche, mais savez-vous comment? A beau pied, sans lances, entre onze heures et minuit ; on pensait à Vitré que ce fut des bohèmes... Elle venait de Nantes, par la Guerche ; son carrosse et son chariot étaient demeurés entre deux rochers à demi-lieue de Vitré, parce que le contenu était plus grand que le contenant. Ainsi il fallut travailler dans le roc, et cet ouvrage ne fut fait qu'à la pointe du jour, que tout arrivai Vitré. »

Le chemin des Rochers n'est pas meilleur. « Tout le monde me disait que j'avais trop de temps ; que les chemins étaient comme dans cette chambre, car c'est toujours la comparaison. Ils étaient si bien comme dans cette chambre, que nous n'arrivâmes ici qu'après minuit, toujours dans l'eau; et de Vitré ici, où j'ai été mille fois, nous ne les reconnaissions pas; tous les pavés sont devenus impraticables, les bourbiers sont enfoncés, les hauts et bas, plus hauts et plus bas qu'ils n'étaient ; enfin, voyant que nous ne voyions plus rien et qu'il fallait tâter le chemin, nous envoyons demander du secours àPilois. Il vint avec une douzaine de gars... les uns nous tenaient, les autres nous éclairaient avec plusieurs bouchons de paille... Enfin, avec cette illumination, nous arrivâmes ici, nos chevaux rebutés, nos gens tout trempés, mon carrosse rompu, et nous assez fatigués.

Et à une autre époque : « Les eaux ont été si grandes que ma belle-fille, lasse d'être arrêtée à Rennes, se hasarda de revenir ici et fut assez hardie pour passer une fort grande eau sur un cheval qui nagea plusieurs pas. » — « Les chemins de Vitré ici sont devenus si impraticables, qu'on les fait raccommoder par ordre du roi et de M. de Chaulnes ; tous les paysans de la baronnie y seront lundi. » — « Il y a tous les jours cent et deux cents hommes et le sénéchal à leur tète pour nous faire un chemin comme dans

cette chambre. » On remarquera dans l'exécution de ces améliorations si nécessaires, le germe de l'enquête exigée en cas analogue par nos lois actuelles; l'avis des notables intéressés est sollicité, le sénéchal opère, « soutenu des avis de nos cochers. »

Malgré ces difficultés de communication, on voisine assez assidûment. « Notre carnaval consiste à rassembler cinq ou six hommes et femmes de ce voisinage ; on jouera, on mangera. » — « Je donnai lundi une aussi belle collation que si j'eusse payé ma fête ; j'avais eu un peu recours à mes voisins, et j'eus quatorze perdreaux ; c'est encore une rareté en ce pays, j'avais mes voisins qui avaient chassé. » Ces visites se font à cheval, ou quelquefois en « calèches à six chevaux : il n'y a rien de plus joli, il semble qu'il vole. » Il arrivait même qu'on volait trop : « Ma belle-fille a versé, et deux de ses belles juments qu'on avait dételées se sont échappées. » « Elles coururent longtemps comme fait la jeunesse quand elle a la bride sur le cou. Enfui, l'une se trouva à Vitré dans une métairie ; ceux de Vitré furent étonnés de voir, la nuit, cette petite créature tout échauffée, toute harnachée, et voulaient lui demander des nouvelles de mon fils. »

Au sujet des visiteurs, il est curieux de remarquer qu'au dix-septième siècle l'hospitalité de nos pères, si large, principalement à lacam-

pagne, ne s'étendait plus aux gens et aux équipages. On voit encore dans le voisinage des Rochers, au château du Châtelet, une petite construction, élevée sur le bord de la route, vers l'entrée du domaine, appelée le Tourne- Bride, et où les amis du château logeaient à leurs frais leurs chevaux et leurs valets.

La demeure la plus fréquentée par les hôtes des Rochers est le Château-Madame, habité par la princesse de Tarente, une quasi souveraine, une princesse de sang royal. La demeure assez vaste et sans grand caractère qu'elle avait élevée près de Vitré était entourée d'un beau parc, qui a légué une partie de ses ombrages au joli jardin public d'aujourd'hui.

Le duc de la Trémouille, prince de Tarente et baron de Vitré, portant en cette qualité le titre de premier baron de Bretagne, avait abjuré le protestantisme en 1670. Il mourut deux ans après, laissant des filles, un fils qui vécut peu dans ses terres, et une veuve peu fortunée. « Elle n'a au monde que cette seule terre. » Cette princesse avait eu une vie assez accidentée. « Fidèle est un nom que les amants de la princesse n'ont jamais mérité déporter. » — « Le roi de Suède fut l'un d'eux. » Elle n'est « rien moins qu'Artémise » ; elle se croit jeune encore, « au grand mépris de son miroir, qui lui dit, tous les jours, qu'avec un tel visage il faut perdre même le souvenir. » Elle fixa dès

LES \u1sins Di. LA CHATELAINE 1 \ 7

lors sa résidence au Château-Madame, tout voisin de Vitré, et tint une grande place dans la vie bretonne de madame de Sévigné.

Cette « madame de Tarente », fille d'un souverain allemand, est alliée à toutes les couronnes : « Il faudrait que toute l'Europe se portât bien pour qu'elle ne fût pas sujette à perdre de ses parents. » En France, elle est tante du premier prince du sang, sa nièce ayant épousé Monsieur, frère de Louis XIV. Elle se flatta même que la main de sa fille serait demandée par son cousin le prince héritier de Danemark. « Cette vision ne dura pas longtemps. » Elle dut, conformément aux intentions du roi de Danemark, se contenter, pour gendre, du comte d'Oldenbourg, prince de la famille danoise, « qui est très riche et le plus honnête homme du monde ». Mais on ne renonce pas sans chagrin à l'espoir d'une couronne. « Elle me conta les torts de sa fille, de n'avoir point rempli son écusson d'une souveraineté. Je me moquai fort d'elle. Je la renvoyai en Allemagne, pour tenir ce discours; et, dans le bois des Rochers, je lui fis avouer que sa fille avait très bien fait. Elle est si étonnée de trouver quelqu'un qui ose lui contester quelque chose, que cette nouveauté la réjouit. Le roi et la reine de Danemark vont voir ce comte d'Oldenbourg dans sa comté; il défraie toute cette cour, et sa magnificence surpasse toute principauté. Je vois les

lettres de cette comtesse, que je trouve toutes pleines de passion pour ce mari, de raison, de générosité, de dévotion et de justice. Eh, madame, que pouvez-vous lui souhaiter de plus puisque avec cela elle est riche et contente ? » Une personne d'aussi haute condition que madame de Tarente a « des gentilshommes » et porte un titre princier : « L'altesse de madame de Tarente est sans difficulté, depuis son veuvage on ne lui conteste plus... elle sort tout droit de la souveraineté. » — « Sa naissance doit, ce me semble, donner une dose de respect à ceux qui savent vivre. » Aussi la gouvernante de Bretagne vient de Rennes lui rendre ses hommages : « Madame de Chaulnes vient, à Vitré, voir la princesse. » Et, quand elle se rend elle-même dans la capitale de la province, elle est reçue avec des honneurs presque royaux. « J'ai à vous parler de la réception qu'on fit hier en cette ville à madame la princesse de Tarente. M. le duc de Chaulnes envoya d'abord quarante gardes, avec le capitaine à la tête, faire un compliment : c'était à une grande lieue. Un peu après, madame de Marbeuf, deux présidents, des amis de la princesse; et puis, enfin, M. de Chaulnes, M. de Rennes, MM. de Coëtlogon, de Tonquedec, de Beaucé, de Kercado, de Crapado, de Kerquimini, sérieusement un drapello detto. On arrête, on baise, on sue, on ne sait ce qu'on dit; on avance, on entend des

LKS VOISINS Dh LA CHATELAINE L49

trompettes, des tambours, un peuple qui mourait d'envie de crier quelque chose. Je conseillai d'aller descendre un moment chez madame de Chaulues. Nous la trouvâmes accompagnée pour le moins de quarante femmes ou filles de qualité, pas une qui n'eût un bon nom: la plupart étaient les femelles de ceux qui étaient venus au-devant de nous. J'oubliais de vous dire qu'il y avait six carrosses à six chevaux et plus de dix à quatre... Nous baisâmes tout, et les hommes et les femmes ; ce fut un manège étrange, la princesse me montrait le chemin et je la suivais avec une cadence admirable. Sur la fin, on ne se séparait plus de la joue qu'on avait approchée ; c'était une union parfaite, la sueur nous surmontait, en sorte que nousétions entièrement méconnaissables. »

Les allures d'un si haut personnage et même son langage sont empreints d'une solennité un peu tudesque : « Son écriture de cérémonie est une broderie qui ne se fait pas en courant ; nous aurions bien des affaires, ma fille, si nous nous mettions à faire des lacs d'amour à tous nos D et à tous nos L. » — « Elle me fera sortir de ma simplicité pour me faire entrer dans son amplification : je n'ai jamais vu un si plaisant style. »

Cette princesse, dont l'amitié relève grandement madame de Sévigné : « Sa faveur me fait honorer de mes paysans » ; et que le pays

150 MADAME Dp; SÉVIGNE EN BRETAGNE

s'étonne de voir, malgré son rang exceptionnel, rendre avec empressement visite à la dame des Rochers, n'était pas en faveur à la cour. Sans doute, Madame, son auguste nièce, lui « écrit en allemand de grandes lettres ; elle lui parle avec beaucoup de familiarité et de tendresse. » Elle la mande même à Versailles en 1676, » avec tendresse, comme sa bonne tante ; » mais laprincesse de Tarente avait à la cour une ennemie toute-puissante, madame de Monaco, favorite de Madame : « La princesse vint hier ici ; elle est affligée de la ruine que les gens de guerre lui causent et du peu de soin que Monsieur et Madame ont eu de la faire soulager. Elle croit que madame de Monaco contribue à cet oubli, afin de lui soustraire les aliments et de l'empêcher de venir à Paris, où la proximité de laprincesse lui ôte toujours un peu le plaisir d'être cousue avec Madame. Leur haine est réciproque. »

Un autre motif, d'ailleurs, relègue en Bretagne madame de Tarente et la rend même presque compromettante : « Elle m'aime beaucoup ; on en médirait à Paris. » Ce motif, c'est qu'elle est huguenote. Comme à l'électrice de Bavière, sa parente, on lui laisse, dans une province éloignée, la faculté « de vivre et mourir dans sa religion, c'est-à-dire de se damner. » Elle est le centre du petit troupeau protestant de Vitré et ne manque pas « le prêche ». Elle

esl mèmepieuse en sa religion : « La princesse est en dévotion. » — « La princesse fait plus de jeûnes et de retraites que nous n'en faisons pour notre réalité. »

Dans son exile vitréen, madame de Tarente met grandement à profit le voisinage temporaire de madame de Sévigné, qui la visite « tous les huit ou dix jours. » — « Cette bonne princesse fait ses galeries de Vitré, ici... nous lui rendons plus chaud que braise. » — « Je fis mon lundi gras avec la princesse : un petit dîner aussi bon, aussi délicat, aussi propre qu'il est possible. » — « La princesse éclaire ces bois, comme la nymphe Galatée. » « La bonne princesse me vient voir sans m'en avertir, pour supprimer la sottise des fricassées. Elle me surprit vendredi : nous nous promenâmes fort ; et, au bout du mail, il se trouva une petite collation légère et propre, qui réussit fort bien. » — « J'ai vu ma voisine : je ne lui donnerai point d'autre titre ; elle me fît beaucoup d'amitirs. » — « Elle était hier dans ces bois par un temps enchanté : il n'est question ni de chambre ni de collation ; elle entre par la barrière et s'en retourne de même. » — « La princesse vient jouir de mon soleil. »

I tes rapports si intimes créent entre la princesse et la marquise une amitié sincère et profonde : « La bonne princesse et son bon cœur m'aiment toujours. » — « La princesse a fait

des merveilles pendant ma maladie. » — « Voilà une lettre que la bonne princesse vient de m'envoyer pour vous. Savez-vous bien que je suis touchée de l'extrême politesse et de la tendre amitié qu'il y a dans ce procédé ? » — « J'ai vu la princesse qui vous aime, qui m'aime. » Cette affection résiste même à de graves griefs contre M.deSévigné, obligé, en 1684, d'adopter envers la princesse l'attitude ennemie de la famille à laquelle l'attachait son mariage. « Dès qu'elle a su que mon fils, qui est encore mal avec elle, était parti pour Rennes, elle est courue ici, d'une bonne amitié. »

Madame de Tarente est, parait-il, sujette à de graves migraines : « Elle a une étoile merveilleuse pour les entêtements ; c'est un grand mal quand, à son âge, cela sort de la famille ; c'est un mal terrible que cette disposition à se prendre par les yeux. »

Aussi, en ne songeant qu'à sa santé, a-t-elle pris le goût, assez bizarre chez une princesse, de l'art médical. « Elle est une espèce de médecin ; elle a fait son cours en Allemagne, où elle m'assure qu'elle a fait des cures à peu près comme celles du Médecin malgré lui. » — « La princesse est le meilleur médecin du monde ; tout de bon, les capucins admiraient sa boutique; elle guérit une infinité de gens, elle a des compositions rares et précieuses dont elle nous a donné trois prises qui ont fait un

LLS VOISINS DE LA CHATELAINE L53

effet prodigieux. » — « Madame de Tarente m'a donné d'une essence qui l'a guérie de vapeurs bien pires que les miennes. On met, quinze jours durant, deux gouttes dans le premier breuvage que Ton boit à table, et cela guérit entièrement. Elle en conte des expériences qui ont assez l'air de celles de la comédie du Médecin forcé; mais je les crois toutes, et j'en prendrais présentement, sans que je ferais scrupule de me servir d'un remède si admirable quand je n'en ai nul besoin. » — « Ce n'est pas que je ne sois présentement dans une parfaite santé ; mais on est bien aise d'avoir ce remède dans sa cassette. » Pour certains maux, il faut un appareil spécial. « Elle a été un peu malade ; elle se fait suer dans une vraie machine pour tous ses maux... si j'avais un torticolis, et que je prisse, comme je fais toujours, le remède de ma voisine, vous entendriez dire que je suis sous l'archet. » Enfin, voici un médicament à forte dose. « Elle prend tous les jours douze tasses de thé : elle le fait infuser comme nous, et remet encore dans la tasse plus de la moitié d'eau bouillante ; elle pensa me faire vomir : cela, dit-elle, la guérit de tous ses maux. Elle m'assura que le landgrave en prenait quarante tasses tous les matins. — Mais, madame, ce n'est peut-être que trente? — Non, c'est quarante ; il était mourant, cela le ressuscite à vue d'œil. »

Les infusions à forte dose et les petites bouteilles ne prolongèrent que jusqu'à soixantesept ans la vie de la bonne princesse, qui mourut à Francfort, en 1692.

Son fils, Belgique-Hollande de la Trémouille, filleul du roi de Suède, et des états généraux des Pays-Bas, était, en France, le «premier duc, suivant le rang de son duché. » En 1688, il fut promu, avec soixante-treize autres, chevalier du Saint-Esprit, quoiqu'il ne remplit pas les conditions réglementaires. « Le roi demanda à M. de la Trémouille quel âge il avait ; il dit qu'il avait trente-trois ans. Le roi lui a fait grâce de deux ans. On assure que cette grâce, qui offense un peu la principauté, n'a pas été sentie comme elle le devait. »

Tant de hauteur ne l'empêche pas d'être aimé en Bretagne. « La noblesse aime que M. de la Trémouille préside les états. » Il est, d'ailleurs, fort courtois vis-à-vis de madame de Sévigné, lorsque, par extraordinaire, il traverse Vitré : « Il m'a fait faire bien des compliments ; et qu'il serait venu me voir sans que son équipage était fatigué. »

Malgré sa laideur, ce prince « a une terrible mine, avec sa belle taille et ce cordon bleu. » Mais, en dédaignant une jolie Rennaise, il s'attire une cruelle épigramme. Il montrait son visage à une « personne dont il faisait l'amoureux » et tournait le dos à une autre : « Celle-

ci, au lieu d'être embarrassée, dit vivement : C'est à moi qu'il veut plaire assurément. »

Saint-Simon a écrit de ce personnage, qui était premier gentilhomme de la chambre : « Sans esprit que l'usage du monde ; niais il avait tant d'honneur, de droiture, de politesse et de dignité, que cela lui tint lieu d'esprit, lui fit garder une conduite toujours honnête et digne, et lui acquit partout de la considération.»

Un illustre la Trémouille, de sa descendance, le prince de Talmont, général vendéen, fut, en 1794, jugé par un tribunal révolutionnaire et condamné à mort, dans ce même château de Vitré, où des pompes royales accueillirent ses aïeux. « M. de la Trémouille est reçu à Vitré, comme le plus étranger des princes d'Allemagne. »

Un second château, tout voisin et ami, est celui desNétumières. Cette gracieuse demeure, qui cache dans un frais vallon, à quelques kilomètres de Vitré, ses pittoresques façades ornementées dans le goût de la Renaissance, est, au dix-septième siècle, habitée par le comte et la comtesse Hay des Nétumières de Tizé, aïeux des propriétaires d'aujourd'hui. La chambre de révision des titres, établie, en 1668, au parlement de Rennes, déclara nobles d'ancienne extraction les trois lignées sœurs qui vivaient dans le pays de Vitré : Hay des Nétumières, Hay du Chàtelet, Hay de Coëtlan! ~"

Intime amie de madame de Tarente, madame de Sévigné ne put conserver des relations journalières avec madame de Tizé, sa voisine, que des démêlés assez vifs séparaient de la princesse. Mais, si elle respecte les ressentiments de son amie, la marquise ne lui donne point raison contre la châtelaine des Nétumières : « Les préventions sont à l'excès dans les têtes allemandes. » Aussi cette circonstance n'empêcha point madame de Tizé de négocier le mariage de sa nièce, mademoiselle de Bréhan de Mauron, fille d'un conseiller, plus tard président, au parlement de Rennes, avec le marquis Charles de Sévigné. Elle se montra fort généreuse dans le contrat que son mari signa en qualité de témoin. Après la célébration du mariage, les hôtes des Nétumières, toujours brouillés avec la princesse de Tarente, obligèrent leur nouveau neveu à prendre parti dans leur querelle. Tout en regrettant et en blâmant vivement une telle mise en demeure, madame de Sévigné et son fils jugèrent qu'il fallait céder à ce désir. « Mon fils a fait dire ses extrêmes douleurs à la princesse... mais enfin il a préféré la douceur et le plaisir d'être bien avec sa nouvelle famille, et par reconnaissance et par intérêt. »

En faisant à madame des Nétumières de Tizé le sacrifice d'une vieille amitié, M. de Sévigné s'assura sans retour l'affection de cette tante

exigeante. Elle. L'aida par un prêt considérable à compléter la somme dont il eut besoin pour acheter, en 1687, la charge de lieutenant de roi, à Nantes. Aussi, lorsqu'après la mort de son cousin de Sévigné, le comte Paul, fils et héritier de madame de Tizé, acheta le château des Rochers à madame de Simiane, il n'eut à le payer que pour partie, étant, du chef de sa mère, créancier de la succession.

Le château du Châtelet, également voisin de Vitré, est amicalement fréquenté par la famille de Sévigné. Les habitants de cette noble demeure se distinguaient par la supériorité de l'intelligence et le goût des travaux littéraires. Paniel-Hay du Châtelet, commendataire de l'abbaye de Chambon, membre de l'Académie française, théologien illustre et aussi remarquable mathématicien, laissa des manuscrits nombreux dont l'existence n'était pas ignorée du monde savant, et que son extrême modestie l'avait empêché d'imprimer. Il eut Bossuet pour successeur immédiat à l'Académie. Son frère, Paul Hay du Châtelet, vécut à Paris dans la familiarité du cardinal de Richelieu, qui lui ouvrit les portes de l'Académie, ainsi que son frère l'abbé. Le fils de Paul Hay, lié avec M. de Sévigné, le père, alors fiancé de Marie de Rabutin-Chantal, se prit de querelle un jour, à Paris, avec ce compatriote, fort batailleur, comme nous le savons déjà. Un duel eut même lieu entre les deux

amis, d'autant plus mémorable que cette rencontre au Pré-aux-Clercs précéda de peu de jours le mariage du marquis de Sévigné, et que celui-ci fut assez grièvement blessé pour que la cérémonie dût être quelque temps ajournée. Les deux Bretons, adversaires d'un jour, ne tardèrent pas à se réconcilier ; plus tard même, Hay du Châtelet et Charles de Sévigné partirent ensemble pour la croisade dirigée contre Candie, puis rentrés en Bretagne, demeurèrent voisins très unis.

Le jeune marquis de Sévigné se souciait peu, sans doute, du reproche que la postérité peut adresser à son ami. Paul du Châtelet avait hérité des papiers de son oncle l'abbé de Chambon, qu'il crut pouvoir détruire, vouant ainsi à l'oubli la mémoire d'un savant laborieux. Ce n'est pas que lui-même fût illettré ou ignorant ; il a, au contraire, abordé les matières les plus sérieuses et a laissé un Traité pour l'éducation de Monseigneur le Dauphin, ainsi qu'une Vie de du Duguesclin.

L'intimité entre le Châtelet et les Rochers ne se démentit pas. Il est même raconté, parle Mercure galant d'avril 1684, que, lors du mariage de M. de Sévigné avec mademoiselle deBréhan de Mauron, ce fut le marquis du Châtelet qui se mit à la tête des gentilshommes de la contrée pour souhaiter la bienvenue à la nouvelle dame des Rochers.

LES VOIM.NS DE LA CHATELAINE 159

Plus tard môme, la famille du Chàtelet se trouvant engagée dans une Lutte contre une puissante maison, M. de Se vigne prend parti pour ses voisins; et sa mère recommande, tout au moins, la neutralité à madame de Grignan, qui était moins bien disposée : « Gardez-vous bien de pencher ni pour Saint-Remi ni pour Chàtelet. Soyez dansl'exacte neutralité. La princesse prend intérêt à Saint-Remi; mon fils, à Chàtelet. »

La fille de madame du Chàtelet, Madeleine, épousa le marquis de Simiane, qui ne la rendit pas très heureuse. Madame de Sèvigné, par l'intermédiaire de madame de Grignan, envoie quelquefois des nouvelles à cette Bretonne expatriée, dont le fils épousa plus tard Pauline de Grignan. Cette union cimenta sans doute, entre l'aimable marquise et ses voisins du Chàtelet, un lien dont nous voulons retrouver la trace dans la grâce attrayante et hospitalière qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours chez les habitants de cette belle demeure.

La seigneurerie de « Fouesnel » était située à quatre lieues des Rochers, dans la paroisse de Louvigné, entre les bourgs de Bais et de Pire. Le château a disparu. Lors de la Révolution française, la terre appartenait aux marquis de Pire; elle fut alors vendue. A l'époque de madame de Sévigné, nous la trouvons entre les mains du sieur de Pois de Fouesnel, conseiller

de grand'chambre au parlement de Rennes, dont le fils était grand prévôt de la sénéchaussée de Bretagne. La marquise appréciait peu ces voisins, contre lesquels, d'ailleurs, elle ne formule aucun grief, mais qui l'ennuyaient. Les deux « jeunes femmes » de la famille trouveraient encore grâce à ses yeux ; mais « la mère, les fils, » et leur amie, « une guimbarde de Rennes », lui sont insupportables.

Elle rend cependant à ces importuns les visites indispensables, mais ce n'est pas pour son plaisir : « C'est un triste voyage, tout uni. »Et, ironiquement : « C'est une aimable demeure que Fouesnel. »

Elle appréhende surtout la venue de ces visiteurs aux Rochers. Elle en est d'autant plus alarmée qu'à cette époque les visites entre voisins de campagne se prolongeaient souvent plusieurs jours. Quelquefois elle ne les reçoit pas : « Vous souvient-il d'un jour que nous évitâmes les Fouesnel? » Un autre jour, on les admet, mais on ne les retient pas. « Je laissai retourner chez soi un carrosse plein de Fouesnellerie, par une pluie horrible, faute de les prier de bonne grâce de demeurer; jamais ma bouche ne put prononcer les paroles qui étaient nécessaires. » Enfin, s'ils restent, on consulte impatiemment les cartes sur le jour de leur départ : « Ne vous souvient-il pas la couvée de Fouesnel, et comme nous tirions agréable-

ment le jour et le moment de leur bienheureuse sortie? Nous nous mettions à couleur dès la veille, et nous trouvions que nous avions le plus beau jour du monde le lendemain. » Enfin, quelle joie, au moment des adieux! « Vous souvient-il, ma fille, quand nous avions ici tous Fouesnel et que nous attendions avec tant d'impatience l'heureux et précieux moment de leur départ? Quel adieu gai nous leur faisions intérieurement. Quelle crainte qu'ils ne cédassent aux fausses prières que nous leur faisions de demeurer, quelle douceur et quelle joie quand nous en étions délivrées! Et comme nous trouvions qu'une mauvaise compagnie était bien meilleure qu'une bonne, qui vous laisse affligée quand elle part, au lieu que l'autre vous rafraîchit le sang et vous fait respirer d'aise. » — « Vous savez comme je suis sur le chagrin de voir partir une compagnie agréable ; vous savez aussi mes transports de joie quand je vois partir une chienne de carrossée qui m'a contrainte et ennuyée; c'est ce qui nous faisait décider nettement qu'une méchante compagnie est plus souhaitable qu'une bonne. »

Le manoir de Launay est toutvoisin des Rochers : « La maison est au bout de ce parc. » Cette terre, située dans la paroisse d'Argentré, avait été, en 1390, apportée dans la famille de Marcille par un mariage avec Orphraie d'Argentré. Paul de Marcille, chef de la famille en

1668, seigneur du Cornic et de Launay, fut déclaré, par arrêt de la chambre de contrôle au contrôle au parlement de Rennes, noble d'ancienne extraction. En 1675, il se rendit à Rennes avec sa femme. Madame de Sévigné entretenait avec cette famille de bons rapports; elle obtint qu'on lui confiât quelque temps la fille de la maison qu'elle appelle Jeannette : « Elle est fort jolie; je l'ai retenue. » Cette petite voisine est pour la marquise une distraction et une compagnie qu'elle apprécie ; on s'amuse de mademoiselle de Marcille : « Elle joue au trictrac, au reversis ; elle est assez belle et toute naïve, elle m'incommode à peu près comme Fidèle. » — « Je voudrais que vous l'eussiez vue les matins manger une beurrée longue comme d'ici à Pâques, et l'après-midi, croquer deux pommes vertes avec du pain bis. » — « Pour vous montrer la vieillesse et la capacité de la petite personne qui avec nous, c'est qu'elle nous vient d'assurer quelelendemainde la veille de Pâques était un mardi. Etpuis elle s'est reprise et a dit : — C'est un lundi. Mais comme elle a vu que cela ne réussissait pas, elle s'est écriée : — Ah ! mon Dieu, que je suis sotte ! c'est un vendredi! Voilà où nous en sommes. Si vous aviez la bonté de nous mander quel jour que vous croyez que c'est, vous nous tireriez d'une grande peine. »

Cette gentille voisine servit de secrétaire à la

marquis.- pendant sa longue maladie de 1676 : «C'est la plus aimable enfant du monde: je ne sais ce que j'aurais fait sans elle. Elle me Ut très bien ce que je veux; elle écrit comme vous voyez ; elle m'aime, elle est complaisante. » A quoi, Jeannette, interrompant la dictée, ajoute modestement d'elle-même : « Je serais trop heureuse, madame, si cela était. Madame votre mère a voulu que j'aie écrit tout le bien de moi que vous voyez ; j'en suis assez honteuse. »

Lorsque madame de Sévigné quitte les Rochers, mademoiselle de Marcille, « la petite favorite de madame de Sévigné », ne retourne à Launay que le cœur bien gros. On la prépare à cette séparation ; puis, à l'heure dernière, il faut compter avec « les grands éclats de sa douleur . la petite fille a été enlevée dès le grand matin. Ce sont des cris d'enfant qui sont si naturels qu'ils en font pitié ; peut-être que dans ce moment elle danse; mais depuis deux jours elle fondait... Il n'appartient qu'à vous, ma très chère, d'avoir de la tendresse et du courage. »

La famille de Marcille n'est pas la seule race noble qui se rattache à la paroisse d'Argentré. La famille seigneuriale de ce lieu et de ce nom ne disparut pas avec le manoir qui dut être son berceau et qui ne subsiste plus. Nous la trouvons, au seizième siècle, transportée, par un mariage sans doute, dans une paroisse voisine,

au domaine de la Guichardière. Elle fournit, vers cette époque, plusieurs sénéchaux à la ville de Rennes, et donna naissance à Bertrand d'Argentré, l'illustre historien. Sa descendance se perpétua dans la contrée jusqu'à la Révolution.

Dans la même paroisse d'Argentré, à une demi-lieue du faubourg, le château du Plessis s'élève, tout voisin des Rochers, entouré d'arbres magnifiques, au milieu des eaux vives et des vastes prairies. Nous trouvons, au dixseptième siècle, en possession de cette terre, une famille des plus anciennes. On la voit mentionnée dès 1227 au livre des donations charitables en faveur de la Maison-Dieu de Vitré ; et, en 1574, par un hardi coup de main, le valeureux Gilles du Plessis, à la tète des paysans de son canton, catholiques aussi fermes alors qu'aujourd'hui, enlève aux huguenots la ville de Vitré qu'ils venaient de surprendre. Aussi, par arrêt de 1668, la Chambre siégeant à Renne pour la révision des titres déclare-t-elle cette famille noble d'extraction.

M. du Plessis est un agréable voisin, homme d'esprit et de ressources. « Il est fort de nos amis, j'ai reçu de lui mille consolations cet hiver passé. » « Il a bien de l'esprit et entend fort finement tout ce qui est bon. » Il passe les jours aux Rochers à faire « l'hombre avec mon fils et la princesse ». Madame de Grignan l'a aperçu voyageant dans le Midi, en très mo-

(leste équipage. « Mais il est mi si joli homme qu'il a ri, comme nous, de sa serge de Nîmes. Vous dites tout cela fort plaisamment; il ne prétendait pas que ce fùtvous qui sussiez l'austérité de son vêtement; il en meurt de honte et vous demande mille pardons. » Sa femme est également appréciée, « fort jolie sans être ridicule en rien : cette petite basse Brette est fort aimable. » Un lîls de M. du Plessis fut évoque de Limoges et lecteur des enfants de France sous Louis XV. M. du Plessis a, d'ailleurs, laissé en Bretagne une descendance dans laquelle la bonne grâce s'est perpétuée avec la simplicité de haut goût qui caractérise les vieilles races.

L'un de ses petits-fils, digne du sang que lui a transmis sa mère, le comte Le Gonidec de Traissan, orgueil de la Bretagne contemporaine, s'est couvert, en bataillant pour le Saint-Siège et pour la France, d'un honneur impérissable !

Malheureusement pour madame de Sévigné, M. du Plessis n'habitait pas toujours la haute Bretagne, où séjournaient plus ordinairement son frère et sa sœur, qui étaient loin de lui donner satisfaction.

En effet, son frère, l'abbé du Plessis, pour obtenir un bénéfice ecclésiastique, use sans succès, il est vrai, d'un procédé inusité qui indispose contre lui toute la contrée, et principalement le prince de Tarente, son Suzerain.

Ce bénéfice, situé à Laval et d'un revenu de 4,000 francs, étant devenu vacant, le prince, alors nouveau converti, le donna à M. de Villebrune, ce médecin ex-capucin qui avait contribué à sa conversion et dont nous avons vu la célébrité en Bretagne. Mais « l'abbé du Plessis le prévint à Rome et obtint le bénéfice. Cependant il n'en a point profité, car M. de la Trémouille a prétendu que, le bénéfice dépendant de lui, il fallait avoir son consentement ; de sorte qu'il n'est rien arrivé, sinon que Villebrune n'a plus rien et que l'abbé du Plessis n'a pas eu un bon procédé ». Une telle conduite attire à l'abbé le blâme et le désaveu de tous les siens. « Ce fut contre le sentiment de toute sa famille qu'il fit cette démarche. »

Quant à la sœur de M. du .Plessis, fille déjà fort mûre, elle avait hérité des travers d'un père assez ridicule : « Feu son père nous a fait pâmer de rire six semaines de suite ; mon fils commence à comprendre que ce voisinage est la plus grande beauté des Rochers. » Cette sœur ne donne pas toujours à la famille du Plessis grande satisfaction : « Si vous saviez comme elle volait la cassette pendant que sa mère expirait! » — « Elle est assez brouillée dans sa famille pour les partages; cela fait un nouvel ornement à son esprit. Elle confondait tantôt tous les mots, et, en parlant des mauvais traitements, elle disait : — Ils m'ont traitée

comme une barbarie, comme une cruauté. » Mans ces divisions de famille, madame de Sévigné accueille, on le voit, les griefa de M. du Plessis contre sa sœur; aussi, tout en entretenant avec mademoiselle du Plessis Les relations que lui imposait un immédiat voisina ge, se montre-t-elle peu indulgente pour cette pauvre fille.

Nous apprenons d'abord que son physique est désagréable. Elle louchait. « J'appelle la Plessis mademoiselle de Kerlouche. » On la nomme aussi : « La Biglesse. » — « Je trouvai mademoiselle du Plessis plus affreuse que jamais. » — « Elle vous salue, écrit M. de Sévi une, avec sa roupie ordinaire. » — « Mademoiselle du Plessis est toujours charmante el divine : l'illustre fille dont j'ai à vous entretenir a quelque chose de si étrangement beau et de si furieusement agréable, qu'elle peut aller de pair avec l'aimable Tisiphone. Une lèpre qui lui couvre la bouche est jointe à cette prunelle qui fait souhaiter un parasol au milieu des brouillards ; elle a une manière de peste sur le bras. » La personne ainsi dépeinte a la fureur d'embrasser à tout moment, à « tous les quarts d'heure. » — « Elle me plante ce baiser que vous connaissez. » Elle parle mal. et prononce « Beuve et moutonne ».

A ce physique peu attrayant se joignent beaucoup de défauts.

Elle est importune, elle est indiscrète : « Son goût pour moi me déshonore ; je jure sur ce fer de n'y contribuer d'aucune douceur, d'aucune amitié, d'aucune approbation ; je lui dis des rudesses abominables. » — « Dieu me fait la grâce de ne point écouter ce qu'elle dit ; je suis à son égard comme vous êtes pour beaucoup d'autres... Il faudrait voir l'usage qu'elle fait de ma tolérance, et comme elle l'explique, et les chaînes qu'elle en fait pour s'attacher à moi. » — « Voici l'usage que je fais ici de ma lunette; vous savez que, par l'autre bout, elle éloigne ; et je la tourne tout d'un coup à deux lieues de moi. Je fis l'autre jour cette expérience ; cela fut fort plaisant. »

Voici qui est plus grave : la pauvre fille manque de véracité : « Elle tomba dans le malheur de mentir sur je ne sais quoi ; en même temps, je la relevai et lui dis qu'elle était menteuse ; elle me répond en baissant les yeux : — Ah ! oui, madame, je suis la plus grande menteuse du monde, je vous remercie de m'en avertir! Nous éclatâmes tous de rire : c'était du ton de tartufe : Oui, mon frère, je suis un misérable, un vase d'iniquité. » — « La divine Plessis est justement et à point toute fausse; je lui fais trop d'honneur de daigner seulement en dire du mal. Elle joue toute sorte de choses ; elle joue la dévote, la capable, la peureuse, la petite poitrine, la meilleure fille du monde;

mais surtout elle me contrefait ; de sorte qu'elle me fait toujours le même plaisir que si je me voyais dans un miroir qui me fit ridicule, ou que je parlasse à un écho qui me répondit des sottises. » — « Vous savez qu'il y a un mois qu'elle joue la fièvre quarte pour faire justement tomber que sa fièvre la quitte le jour que ma mère va dîner au Plessis. La joie de savoir ma mère au Plessis la transporte au point qu'elle jure ses grands dieux qu'elle se porte bien, et qu'elle est au désespoir de ne s'être pas habillée. Mais, mademoiselle, lui disait-on, ne sentez-vous point quelque commencement de frisson? Allons, allons, reprenait l'enjouée Tisiphone, divertissons-nous, jouons au volant, ne parlons plus de ma fièvre. » Ainsi, « la joie de voir la bonne compagnie chez elle chassa la fièvre qu'elle n'avait pas eue. » — « Mademoiselle du Plessis nous honore souvent de sa présence; elle disait hier à table qu'en basse Bretagne on faisait une chère admirable, et qu'aux noces de sa belle-sœur on avait mangé, pour un jour, douze cents pièces de rôti; nous demeurâmes tous comme des gens de pierre. Je pris courage et lui dis : — Mademoiselle, pensez- y bien : n'est-ce point douze pièces de rôti que vous voulez dire? on se trompe quelquefois. — Non, madame, c'est douze cents pièces ou onze cents ; je ne veux pas vous assurer de peur de mentir ; mais enfin je sais bien

que c'est l'un ou l'autre; et le répéta vingt fois, et n'en voulut jamais rabattre un seul poulet. Nous trouvâmes qu'il fallait qu'ils fussent pour le moins trois cents piqueurs pour piquer menu , et que le lieu fût un grand pré, où l'on eût fait dresser des tentes; et que, s'ils n'eussent été que cinquante, il fallait qu'ils eussent commencé un mois auparavant. Ce propos de table était bon, vous en auriez été contente. N'avez-vous point quelque exagéreuse comme celle-là. »

De plus, la demoiselle est sotte. « La divine est à nos côtés depuis neuf heures du matin : elle nous a déjà conté les plus jolis détails du monde de son mal, et nous a dit qu'elle était montée à cheval, pour venir voir ma mère, dès qu'elle a été quitte d'un lavement qu'elle avait été obligée de prendre, à cause d'une brûlaison insupportable qu'elle avait à l'endroit par où était sorti un flux de ventre qui la tourmentait depuis hier midi. »

Enûn, elle est jalouse de mademoiselle Jeannette de Marcille, qu'elle trouve souvent dans la chambre de madame de Se vigne. « Quand elle vient et qu'elle trouve cette petite, c'est une très bonne chose que de voir sa rage et sa jalousie, et la presse qu'il y a à tenir ma canne et mon manchon. » — « Nous appréhendons qu'elle n'empoisonne la petite. Elle disait hier à Rahuel : — J'ai eu une consolation en me

mettant a table : c'est que madame a repoussé la petite pour me faire placer auprès d'elle. Kahuel lui répondit, avec son air breton: — Ah ! mademoiselle, je ne m'en étonne pas : c'est pour faire honneur à votre âge! Outre que la petite est à présent de la maison, madame la regarde comme si elle était la cadette de madame de Grignan ! Voilà ce qu'elle eut pour sa consolation. » Son empressement jaloux est même fort gênant : le fait suivant eut lieu, pendant que la marquise, malade d'un rhumatisme, ne pouvait se servir de ses mains : « Voici ce qui s'est passé aujourd'hui : ma mère s'assoupissait doucement dans son lit ; et la petite fille, le Iïienbon et moi, nous étions auprès du feu. La Plessis est entrée : on lui a fait signe d'aller doucement, elle a obéi ponctuellement. Comme elle était au milieu de la chambre, ma mère a toussé et a demandé vite son mouchoir pour cracher. La petite et moi, nous nous sommes levés pour y aller. Mais la Plessis nous a prévenus. Elle a couru au lit, et, au lieu de porter le mouchoir à la bouche de ma mère, elle lui a pincé le nez d'une force qui a fait crier les hauts cris à la pauvre malade. Ma mère n'a pu s'empêcher de renasquer un peu contre le zèle indiscret qui avait causé ce transport. » On comprend qu'une personne aussi malheureusement douée soit l'objet de mystifications comiques. Nous avons vu Rahuel s'amuser

d'elle. Les autres laquais se jouent également de sa sottise.

On agit de même au salon : « J'ai fait comprendre à la petite Plessis que le bel air de la cour, c'est la liberté ; si bien que, quand elle passe des jours ici, je prends une heure pour lire en italien avec la Mousse : elle est charmée de cette familiarité ; et dès là elle se croit à la cour elle-même. » — « Voilà mademoiselle du Plessis qui entre et me presse de lui montrer l'endroitde vos lettres où vous me parlez d'elle. Mon fils a eu l'insolence de lui dire, devant moi, que vous vous souveniez d'elle fort agréablement, et me dit ensuite : Montrez-lui l'endroit, madame, afin qu'elle n'en doute pas; me voilà rouge, comme vous quand vous pensez aux péchés des autres ; je suis contrainte de mentir mille fois et de dire que j'ai brûlé votre lettre. Voilà les malices de ce guidon. » — « Un jour, vous ayant dit une sottise, et son vilain visage se trouvant auprès du vôtre, vous n'avez pas marchandé et lui avez donné un soufflet pour la faire reculer ; moi, pour adoucir les affaires, j'ai dit : Mais voyez comme ces petites filles se jouent rudement! et j'ai dit à sa mère : Madame, ces jeunes créatures étaient si folles ce matin qu'elles se battaient. C'était la plus plaisante chose du monde ; et, avec ce tour, j'ai ravi madame du Plessis de voir nos petites filles se réjouir ainsi. Cette camaraderie

de vous et de mademoiselle du Plessis, dont je ne faisais qu'une môme chose pour faire avaler le soufflet, fait rire à mourir... Pomenars et la Murinette me montreront une lettre de Paris, faite à plaisir, où l'on mande cinq ou six soufflets donnés entre femmes, afin d'autoriser ceux qu'on veut lui donner... et même de les lui faire souhaiter, pour être à la mode. »

Ne quittons pas mademoiselle du Plessis, sans ajouter que tous ces défauts dont on rit ne sont pas sans être accompagnés de certaines bonnes qualités : « Elle a vraiment les meilleurs sentiments du monde ; j'admire que cela puisse être gâté par l'impertinence de son esprit, et la ridiculité de ses manières. » — « A la réserve de tout ce que je vous disais, je ne pense pas qu'il y ait une meilleure créature. »

Les voisins qui suivent sont beaucoup plus éloignés, et, par conséquent, plus rares.

M. de Guébriac « vient de quatorze lieues me faire visite ». Il se nommait d'abord l'abbé de Francheville. Mais « une veuve, jeune, riche, d'un bon nom, l'a épousé depuis deux ans, touchée de son esprit et de son mérite. Et lui, après avoir été recherché de cette veuve comme il devait la rechercher, a, enfin, cédé, à l'âge de soixante ans, et a quitté son abbaye, pour n'avoir plus d'autre emploi que d'être un philo-

sophe chrétien et cartésien. Il est toujours à son château, et sa femme, jeune et bien faite, ne croit rien de bon que d'y être avec lui. » Ce philosophe paraît goûter beaucoup sa voisine des Rochers . « Guébriac, loup-garou, est si étonné d'avoirtrouvéune femme qui a quelques qualités, quelques principes et qui a eu dans sa jeunesse quelques agréments, qu'il semble qu'il ait passé une vie toujours agitée de passions dans un coupe-gorge oùiln'yavaitni foiniloi,et où l'amour régnait seul, dénué de toutes sortes de vertus : cela nous fait dire des choses plaisantes. » — « Il appelle mon fils Nate Dea, et il me trouve aussi une espèce de divinité, non de la plèbe degli Dei. Pour moi, je ne me croyais qu'une divinité de campagne. » Luimême plaît beaucoup à la marquise : « C'est le plus honnête homme de la province, — bien du bon esprit, du plus commode, du plus aisé, du plus savant, du plus tout ce qu'on veut, capable et digne de toutes sortes de conversations. » — « Son esprit me plaît, me divertit infiniment ; il y a longtemps que je ne m'étais trouvée en si bonne compagnie. » Son départ laisse un vide dont on se plaint : « Il a été ici huit jours. Quand notre honnête homme fut parti, ce fut la plus simple et la plus plate chose du monde. » Peut-être cet enthousiasme a-t-il en partie pour cause le goût du visiteur pour madame de Grignan. « Il vous admire. » Ses

Li:s VOISINS DE LA CHATELAINE 1 75

études (Je philosophie sont aussi une très bonne note auxRoehers : — « Ce grand cartésien est le maître de mademoiselle Descartes. » Il s'occupe d'ailleurs des recherches curieuses: « Il me prie de lui donner sa protection auprès de vous, pour vous supplier de le vouloir véritablement instruire de cette cour d'amour dont il a entendu parler et qu'il a prise pour une fable. U est homme de cabinet et curieux ; il veut savoir cette vérité, de la gouvernante de Provence : et si Ton se venait plaindre à cette cour, si l'on rendait des sentences, si c'étaient les femmes qui jugeaient. Vous avez de beaux esprits d'Arles et un M. leprieurde Saint-Jean, à Aix, qui vous dira la vérité de ce fait. » Ces renseignements arrivent bientôt de Provence : « Sa curiosité est pleinement satisfaite ; il avait reçu sur ce sujet mille autres rogatons qui ne valaient rien. »

Voici encore « madame de la Haméliniére, dont le mari est votre parent. » — « Cette femme, qui n'a point d'affaires, ne cherche qu'à faire des visites ; elle vient de vingt lieues loin, et tombe ici comme une bombe, à l'heure que j'y pense le moins. Cette femme est une espèce de beauté que vous avez vue une fois à Paris. Elle a un amant à bride abattue, elle est deux ou trois mois chez lui. Elle s'en va à Paris, à Bourbon, familièrement avec lui, et partout, avec son équipage. Elle est présen-

tement ici avec six beaux chevaux gris qui sont à M. le marquis ; c'est aussi le cocher et le carrosse de M. le marquis : elle en parle sans fin et sans cesse. Elle n'est pas souvent chez son mari, dont les terres sont en décret ; car votre cousin s'est ruiné, comme un sot, dans son château : n'étant pas assez habile pour être charmée de la liberté que je prends de faire tout ce qu'il me plaît, de la quitter, d'aller voir mes ouvriers, d'écrire, elle s'en trouvera offensée : ainsi je me ménage les délices d'un adieu charmant. »

Cette voisine peu appréciée amène cependant à la marquise une distraction de théologienne : « Pour interrompre la continuité ridicule de mes bâillements, je m'amusai à disputer contre une personne venue avec cette dame frivole. C'est « une petite huguenote, qui dit que les enfants morts sans baptême vont droit en paradis, sur la foi de leurs pères. Ah ! mademoiselle, vous vous moquez de moi ! Comment, vous voulez qu'un enfant d'Adam, qu'une partie de cette masse corrompue vive et connaisse Dieu ! Il ne faut donc point de rédempteur, si l'on peut aller sans lui dans le ciel? Voilà, mademoiselle, une grande hérésie ! J'étonnai un peu ma petite huguenote ; je lui abandonnai les abus et les superstitions, je ne la poussai point sur le saint Sacrement. Je lui demandai pourquoi elle ne voulait pas invoquer les saints

puisque parmi les huguenots ils se recommandaient aux prières les uns des autres? Enfin, je me réveillai beaucoup par cette dispute : sans cela, j'étais morte. »

Page 1