LES HAUTS DIGNITAIRES DE L V PROVINCE
La châtelaine, qui vient de nous édifier sur son voisinage, se s'immobilise pas dans ce petit cercle local. Ses relations et ses amitiés s'étendent à toute la Bretagne. Poursuivre l'ordre des préséances, si cher aux hommes et aux temps de madame de Sévigné, saluons d'abord les autorités de la province, les personnages qui représentent le pouvoir central et qui exercent au nom du roi les fonctions supérieures.
Le gouverneur a le pas sur tous.
Le duc et la duchesse de Chaulnes furent, en Bretagne, les plus fidèles amis de madame de Sévigné. « Le duc, dit Saint-Simon, vivait en roi en Bretagne; il y répandait en libéralités et en magnificences tout ce qu'il tirait de cette amirauté. Il était adoré en Bretagne ; il était considéré, aimé, respecté comme le père de la
province, en général, et de chaque particulier, BD détail; il ainiail de même les Bretons et y avait attaché son cœur. » Il ajoute : « La duchesse était pour la figure extérieure un soldat aux gardes, et même un peu suisse, habillé en femme; elle en avait le ton et la voix et des mots dubas peuple; beaucoupde dignité, beaucoup d'amis, une politesse choisie, un sens et un désir d'obliger qui tenaient lieu d'esprit, sans jamais rien de déplacé; une grande vertu, une libéralité naturelle et noble, avec beaucoup de magnificence, et tout le maintien, les façons, l'état et la réalité d'une fort grande dame, en quelque lieu qu'elle se trouvât ; comme M. de Chaulnes l'avait, de môme, d'un fort grand seigneur. Elle était, comme lui, adorée en Bretagne. » Le duc avait été deux fois, en 1G67 et en 1670, ambassadeur de Louis XIV à Rome, et avait, en cette qualité, procuré successivement l'exaltation de deux papes, à la grande satisfaction de la cour de France. En 1669, il fut fait lieutenant général en Bretagne, la charge de gouverneur ayant été supprimée, par respect pour la mémoire de la reine Anne d'Autriche, qui avait voulu porter elle-même ce beau titre. L'année suivante, cependant, la charge fut rétablie, et le duc de Chaulnes y fut promu. Les lettres patentes qui rélevèrent à cette dignité furent lues aux états de 167 1.
La charge donne droit à de considérables
émoluments, qui grossissent encore des parts avantageuses dans les prises maritimes, parts auxquelles a droit le gouverneur amiral de Bretagne et que madame de Sévigné appelle « les lingots de Saint-Mâlo ». Des honneurs presque souverains se joignent à ces profits. «Quatre carrosses à six chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs pages à cheval. » — « Les gouverneurs sont commodes ; ils envoient des gardes, ils ont leurs lettres plus tôt que les autres. » — « M. de Chaulnes fit la plaisanterie de m'envoyer quérir par ses gardes, m'écrivant que j'étais nécessaire pour le service du roi. » Les marches sont triomphales. «Nous trouvons partout les communautés, les compliments et le tintamarre qui accompagnent vos grandeurs ; et, de plus, des troupes, des officiers et des revues de régiments qui font un air de guerre admirable. « Les réceptions sont magnifiques: « M. de Chaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de tout ce qui peut en faire à Vitré. » — « Trente femmes vinrent au-devant de madame la duchesse de Chaulnes, » à Rennes ; « il fallut les baiser au milieu de la poussière et du soleil et trente ou quarante messieurs nous fatiguèrent beaucoup plus que le voyage n'avait fait. » Partout grand apparat : « Du bruit, des trompettes, des violons, un air de royauté. » Le parlement lui-même rend hommage à ces poten-
tats : « Mandez-moi si, en Provence, le parlement ne fait pas, à l'égard du lieutenant général, comme au gouverneur; et si deux présidents et six conseillers ne vont pas en députation au-devant de M. de Grignan, à une lieue d'Aix, quand il y arrive. Ici, le premier président va chez le gouverneur dès que celui-ci est arrivé, avec un autre président et six conseillers, et puis le gouverneur rend la visite. »
Nous verrons, à Rennes et à Vitré, la magnificence des festins donnés par M. de Chaulnes, magnificence qui était probablement autant dans ses goûts que dans les nécessités de sa haute condition, car il la porte à Paris dans son bel hôtel de la Place Royale : « Il n'y a rien de pareil aux bons et somptueux dîners de l'hôtel de Chaulnes, à la beauté du grand appartement qui augmente tous les jours et au bon air des feux qui sont dans toutes les cheminées ; il n'y a plus, en vérité, que cette maison qui représente la maison d'un seigneur. » — «Je revins pour assister au triomphe du mercredi à l'hôtel de Chaulnes. Le duc et la duchesse font gras les autres jours; mais le mercredi, vendredi et samedi, c'est une bonne chair qu'on ne peut assez vanter. » Et à Rome, le duc se fait recevoir « au bruit du canon, comme ambassadeur, ce dont l'ambassadeur d'Espagne a été enragé.» — « M. de Chaulnes fait faire un carrosse d'audience, et il tient une table comme aux états. »
— <( Dans le cortège de la première audience, M l'ambassadeur était suivi, par les rues, de cent cinquante carrosses et d'une infinité de monde : ce fut une très belle chose. »
Ces fastueux personnages témoignent a la marquise un attachement qu'elle apprécie hautement. « J'aime ces bons gouverneurs. » — « Je leur dois mille amitiés et mille complaisances; je me sers de leur carrosse et d'eux quand cela m'est commode. » — « Rien ne peut égaler les soins et l'amitié de madame de Chaulnes, » - « ni les marques d'estime et de distinction que j'en reçois, j'en suis quelquefois embarrassée. » - « Cette bonne duchesse a quitté son cercle infini pour me venir voir, si fort comme une amie, que vous l'en aimeriez. » — C'est en vérité une très aimable amie, et qui s'acquitte divinement de tous les personnages que la Providence lui fait faire II y a six semaines que je suis avec elle; il y a six semaines qu'elle ne songe qu'à me conserver a me ménager et à me donner des marques de son amitié, sans aucune contrainte. Elle avait les grosses larmes aux yeux en me disant adieu, avec un gosier serré ; c'est une bonne et solide et vigilante amie. » - « C'est la femme du monde la plus sensible, avec cet air que vous connaissez. » Madame de Sévigné craint même que la faveur de madame de Chaulnes n attire la jalousie des autres dames. Mais la gouver-
nante sait son rôle ris-à-vis de tous : « Il me semble que je vous vois quand je regarde madame de Chaulnes faisant des merveilles à tous, les proportions gardées, car tout est mesuré et pourtant dans la familiarité. » L'échec de M. de Sévigné qui a inutilement brigué la deputation, échec que la marquise avait d'abord imputé à la tiédeur du duc de Chaulnes, ne porte point atteinte à ses sentiments d'estime et de tendresse. « Ce sont des gens adorables et qui font un usage admirable de leur bien; ce qu'ils reçoivent d'une main, ils le jettent de l'autre; les pauvres se sentent de leur magnificence; enfin, ce sont des gens qu'on ne saurait trop aimer, et honorer, et admirer. » Enfin, à une époque où ils supposaient qu'une avance de fonds serait utile à la marquise, le duc et la duchesse de Chaulnes lui firent délicatement, et par le discret intermédiaire de madame de la Fayette, offrir une somme assez considérable, sans que l'obligée pût d'abord se douter de quelle bourse sortirait cette somme.
Nous voyons ces chers amis plusieurs fois aux Rochers. D'abord, il est vrai, la maîtresse de maison, économe et sage, s'effraye un peu a avoir à héberger cette cour élégante : « C'est une belle chose que d'aller dépenser 4 ou 500 pistoles en fricassées ou en dîners, pour l'honneur d'être la maison de plaisance de M. et madame de Chaulnes, de madame de
Roharij de M. de Lavardin, et de toute la Bretagne qui, sans me connaître, pour le plaisir de contrefaire les autres, ne manquerait pas de venir ici. » Mais ces appréhensions ne durent point. Elle reçoit avec aisance cette Bretagne et son gouverneur, tout en préférant, de beaucoup, sans doute, les visites plus intimes de madame de Chaulnes. « Hier, comme j'étais toute seule dans ma chambre, avec un livre précieusement à la main, je vois ouvrir ma porte par une grande femme de très' bonne mine ; cette femme s'étouffait de rire et cachait derrière elle un homme qui riait encore plus fort qu'elle ; cet homme était suivi d'une femme fort bien faite qui riait aussi; moi, je me mis à rire sans les reconnaître et sans savoir ce qui les faisait rire. Quoique j'attendisse aujourd'hui madame de Chaulnes, qui doit passer deux jours ici, j'avais beau la regarder, je ne pouvais comprendre que ce fût elle. C'était elle pourtant. Ils jouèrent d'abord au volant : madame de Chaulnes y joue comme vous ; et puis une légère collation, et puis nos belles promenades. » — « Jeudi, madame de Chaulnes entra, en me disant qu'elle ne pouvait être plus longtemps sans me voir, que toute la Bretagne lui pesait sur les épaules, et qu'enfin elle se mourait. Là-dessus, elle se jette sur mon lit, on se met autour d'elle ; et, en un moment, la voilà endormie, de pure fatigue ; nous causons
I ES MALTS DIGNITAIRES 185
toujours, elle se réveille enfin, trouvant plaisante et adorant l'aimable liberté des Rochers. Nous allâmes nous promener, nous nous assîmes dans le fond de ces bois. Pendant que les autres jouaient au mail, je lui faisais conter Rome, et par quelle aventure elle avait épousé M. de Chaulnes. Pendant que nous en étions là, voilà une pluie traîtresse, comme une fois à Livry, qui, sans se faire crainte, se met d'abord à nous noyer, mais noyées à faire couler l'eau de partout sur nos habits. Les feuilles furent percées dans un moment. Nous voilà toutes a courir; on crie, on tombe, on glisse; enfin on arrive, on fait grand feu ; on change de chemise, de jupe; je fournis à tout; on se fait essuyer ses souliers; on pâme de rire. Voilà comme fut traitée la gouvernante de Bretagne dans son propre gouvernement. Après cela, on fit une légère collation ; et puis cette pauvre femme s'en retourna, plus fâchée sans doute du rôle ennuyeux qu'elle allait reprendre que de l'affront qu'elle avait reçu ici. »
Cette intimité si précieuse à la châtelaine des Rochers cessa bruquement en 1689, par le départ du duc de Chaulnes. « Le roi lui mande qu'il a résolu de l'envoyer à Rome, parce qu'il n'a jugé que lui seul capable de faire la plus grande chose qui soit dans l'Europe, en donnant à l'Église un chef qui puisse également gouverner l'Église et contenter tout le monde,
et la France en particulier; qu'il a appris que le Pape ne peut pas vivre longtemps ; que la satisfaction qu'il a eue des deux autres exaltations que M. de Chaulnes a faites lui fait croire qu'il n'en aura pas moins de celle-ci, qui est la plus importante; qu'ainsi M. de Chaulnes parte incessamment. » Le duc avait, en effet, représenté Louis XIV aux deux conclaves qui donnèrent pour chefs à l'Église les cardinaux Rospigliosi et Altieri, sous les noms de Clément IX et Clément X. Cette fois, il était d'autant plus important de procurer l'élection d'un Pape favorable à la cour de France que, depuis sa querelle avec Louis XIV, le Pape innocent XI avait refusé à tous les nouveaux évoques, c'est-àdire à un tiers des prélats français, les bulles sans lesquelles ils ne pouvaient exercer leurs fonctions spirituelles. Le duc « laissa toute la Bretagne fort affligée ».
Les prévisions, d'ailleurs, ne tardèrent pas à se réaliser. « Ce bon pape est mort le 12, on en a donné avis au roi ; la question, c'est qu'on attende l'ambassadeur et les cardinaux. » Le duc de Chaulnes se tire brillamment des épineuses négociations relatives à l'exaltation du nouveau pape. Il contribue puissamment au choix du cardinal Ottoboni (Alexandre VIII). La nouvelle en arriva à Rennes, comme s'ouvraient les états de 1869. « Il fut dit des merveilles de M. le duc de Chaulnes et de cette
exaltation arrivée le même jour, tant à propos. » — «M. de Chaulnes est trop heureux; on ne peut lui disputer d'être l'homme du monde qui fait le mieux un Pape. Celui-ci est si bon que nous n'osions l'espérer. Il est Vénitien. C'est celui qui répondit, le 4 octobre, au compliment de monsieur l'ambasseur ; et, le 6, pour l'en remercier, M. de Chaulnes le fait Pape ; car cette exaltation a été faite brusquement, à la française, et contre l'avis des Espagnols et des Allemands. C'est le meilleur esprit du sacré collège : il n'a de défaut que quatrevingt ans. » — « Madame de Chaulnes a reçu un bref de son ami le Pape, le plus obligeant du monde. Les papes n'ont guère été accoutumés de dire qu'ils doivent leur exaltation à quelqu'un. Vous verrez que celui-ci ne marchande pas à dire qu'il la doit à M. l'ambassadeur, selon les intentions du roi. »
M. de Chaulnes, qui, comme vient de le dire la marquise, paraît vraiment avoir la spécialité de faire des papes, représenta encore la France en 1691, au conclave suivant, qui, après cinq mois de scrutins, donna pour chef à l'Église le cardinal napolitain Pignatelli, sous le nom d'Innocent XII. Il ne quitta Rome qu'après le couronnement de ce dernier pontife, cérémonie pendant laquelle l'ambassadeur de France avait le privilège de porter la queue du vêtement papal.
Au retour, le duc de Chaulnes ne rentra pas en possession de son gouvernement de Bretagne. Il fut, à son grand déplaisir, envoyé en Guyenne : ce qui parut à tous, sinon une défaveur, au moins un désagrément.
Madame de Sévigné admirait les dévouements ou plutôt les dévotions de ces zélés serviteurs que la Providence mit aux ordres de Louis XIV ; dévouements si fidèles et si soumis, dans les camps comme dans les ambassades, ;à la cour comme dans les provinces, dans le crédit comme dans la disgrâce ; dévouements et capacités dont le prodigieux ensemble a constitué le grand siècle, et qui auraient dû attacher à la mémoire de cet heureux prince le nom de Louis le bien servi. « Hélas! ces pauvres gouverneurs ! que ne font-ils point pour plaire à leur maître ! Avec quelle joie, avec quel zèle ne courent-ils point à l'hôpital pour son service ? Comptent-ils pour quelque chose leur santé, leurs plaisirs, leurs affaires, leur vie, quand il est question de lui obéir et de lui plaire ? Ils sont si passionnés pour sa personne, qu'ils ne souhaitent que de quitter ces grands rôles de comédie, pour le venir regarder à Versailles, quand même ils devraient n'en être pas regardés. »
Le comte de Toulouse, fils de Louis XIV et de madame de Montespan, fut, en 1695, nommé gouverneur de Bretagne, à la place de M. de
I BS HAUTS DIGNITAIRES 189
Chaulnes, envoyé en Guyenne, après son retour de Rome. Mais le long intérim qui sépara les deux gouvernements fut rempli par le maréchal Jean d'Estrées.
Celui-ci avait commandé sur mer en qualité de vice-amiral et racontait de plaisantes anecdotes sur ses navigations. « Le comte d'Estrées a conté qu'en son voyage de Guinée il se trouva parmi des chrétiens; qu'étant entré dans une église, il y trouva vingt chanoines nègres, tout nus avec des bonnets carrés et une aumusse au bras gauche, qui chantaient les louanges de Dieu. Il vous prie de faire réflexion sur cette rencontre et de ne pas croire qu'ils eussent le moindre surplis; car ils étaient comme quand on sort du ventre de sa mère, et noirs comme des diables. »
En 1675, il songea à quitter le service, trouvant sa récompense trop tardive. « On dit que le comte d'Estrées cherche à vendre sa charge; il est du nombre des désespérés de n'avoir point le bâton. » Il demeura cependant et fut fait maréchal en 1681. « Je vous écris, avec bien de la joie de la promotion de mon ami le comte d'Estrées. C'est un maréchal, celui-là, qui n'a eu de recommandations que son mérite. Il a de la naissance, de l'esprit, de la valeur et de longs services. »
En 1689, « comme il était impossible qu'en même temps M. de Chaulnes commandât à
Brest et dans le reste de Bretagne », le maréchal reçut le commandement de la flotte. « Il était fort naturellement à ses vaisseaux et au commandement des deux évèchés où il avait mis les deux régiments qu'il commandait. Cela n'avait point l'air de prendre sur le gouverneur. » — « Le maréchal ne se mêle que de la mer et des côtes. » — M. le maréchal d'Estrées était donc embarqué dans son vaisseau, tous ses ordres donnés, plus rien sur terre. » Soudain il a reçu un ordre du roi de revenir à Brest « et d'y demeurer... M. de Seignelai est embarqué : il est chargé de l'exécution de toute cette grande affaire. » — « Quand on revient au maréchal d'Estrées qu'on a laissé à Brest, et qu'on le fait sortir de son bord où il était établi, pour lui faire voir la flotte, sous la conduite de M. de Seignelai, j'avoue que la plus fine politique ne pourra jamais donner d'autre nom à l'état violent de ce maréchal que le plus grand dégoût qu'un homme de cette dignité puisse avoir. » — « Il a paru ici que l'humeur difficile du maréchal, dont on instruit le roi, et qui fait que tous ceux qui lui sont subordonnés sont brouillés avec lui, avait été la véritable cause de l'ordre qu'il reçut de la propre main du roi de se tenir à Brest. » — « Vous savez que nous n'avons plus que trois régiments bretons pour servir de contenance au maréchal d'Estrées, à Brest. » On lui
ordonna ironiquement « de demeurer à Brest, à cause de l'importance de la place et du besoin de sa présence. » — « Quand notre flotte sera partie, Brest, dont il lui reste le soin, « ressemblera assez à ce petit papier de Trévelin où il y avait eu cent pistoles. »
On s'étonna de la résignation avec laquelle ce déboire fut accepté par le maréchal, et surtout par la maréchale, femme très violente :
« Ce lion muet, et les pattes croisées, parut un prodige si nouveau, qu'on ne pouvait s'en taire. » — « Le prodige de toute cette affaire, c'est le silence et la sagesse de la maréchale d'Estrées : le roi même en est si surpris qu'il lui en a fait compliment et l'a louée de manière à l'obliger de continuer. »
Ce fut sans doute comme compensation à cette grande amertume, qu'au départ de M. de Chaulnespour son ambassade, et d'après la décision du roi, « le commandement de la Bre* tagne demeura au maréchal d'Estrées. »
Celui-ci déploya dans ses fonctions intérimaires un très grand luxe. « Il fait une chère épouvantable, ce maréchal ; il surpasse M. de Chaulnes. Ce sont deux tables de dix-huit personnes matin et soir ; de la belle vaisselle, toute neuve, toute godronnée au fruit. » — « La dépense du maréchal a été tout auprès d'être ridicule, à force d'être excessive ; il y avait tous les jours soixante personnes à dîner et à souper
chez lui, et un air de magnificence en toutes choses, dont M. de Chaulnes n'approchait pas : il en aurait été bien fâché. »
Ce gouverneur est apprécié à Rennes, malgré ce qui a été dit de son humeur. « Le maréchal a des manières agréables et polies : les Bretons en sont fort contents ; on aime le changement. »
Il témoigne une très spéciale bienveillance à M. de Sévigné : « Il est avec lui comme avec un homme dont il est connu : il joue tous les soirs au trictrac avec lui. » — « Mon fils est favori du maréchal. » — « Mon fils est agréable au maréchal, qu'il a vu cent fois chez la marquise d'Uxelles, » à Paris. — « M. le maréchal d'Estrées ne veut pas que mon fils le quitte d'un moment : il ne connaît que lui, il ne parle qu'à lui, il fait ses visites avec lui ; enfin il connait si peu la Bretagne, que, s'il n'y avait pas trouvé un commensal de la marquise d'Uxelles, il aurait été dans le dernier embarras. »
Le plus considérable personnage de la province après le gouverneur est le marquis de Lavardin, lieutenant général aux huit évêchés de Bretagne et chargé, sous l'autorité du gouverneur, de l'administration générale. Il était fils de « La Gazette », fidèle amie de madame de Sévigné, chez laquelle on va dîner « en bavardinage », et dont le château, situé à la Malicorne, sur la route de Bretagne, offre à la voyageuse une hospitalière étape. « Jamais je n'ai
vu une meilleure chère ni une plus agréable maison. » Le marquis de Lavardin commanda d'abord le régiment de Navarre : « Il a été à la tète d'un vieux régiment. » Puis il acheta pour « iOO 000 francs » la charge de lieutenant général en Bretagne.
Sa liaison avec la marquise de Moucy, sœur du premier président de Harlay, que Saint- Simon appelle « une dévote de profession avec tous les apanages de ce métier », n'était ignorée de personne à Paris ; aussi n'apprit-on pas sans surprise, en 1680, son prochain mariage avec la sœur du duc de Noailles. On célébra « le personnage héroïque » de madame de Moucy, courageuse auteur de l'union qui lui enlevait son amant : « C'est madame de Moucy qui inspire à madame de Lavardin tout ce qu'il y a de plus avantageux pour son fils. C'est une âme tout extraordinaire que cette Moucy. » — « Ce second tome est digne d'admiration pour ceux qui ont lu le premier. » — « Madame de Moucy m'étale avec plaisir toute sa belle âme, et j'admire par quels tours et par quels arrangements il faut qu'elle serve au bonheur de M. de Lavardin. L'envie d'être singulière et d'étonner par des procédés non communs est, ce me semble, la source de bien des vertus. » Cette maîtresse convertie employa même toute son influence sur la mère de M. de Lavardin, pour assurer la dignité de ce mariage. On rit « des convulsions
de madame de Lavardin, quand, par la puissance de l'exorcisme, madame de Moucy fait sortir de chez elle le démon de l'avarice. Madame de Lavardin en demeure tout abattue, comme ces folles de Loudun : c'est une assez plaisante scène. » — « Madame de Moucy prend plaisir à combler M. de Lavardin de ses générosités, par l'usage qu'elle a fait du souverain pouvoir qu'elle a sur la mère. Elle a fait donner 100 louis pour des perles ; elle a fait donner tous les chenets, les plaques, chandeliers, tables et guéridons d'argent qu'on peut souhaiter ; les belles tapisseries, les beaux vieux meubles, tout le beau linge et robes de chambre du marié, qu'elle a choisis. Son cœur se venge par les bienfaits. Sans elle, c'était une noce de village. Elle a fait donner des terres considérables, et, pour comble de biens, elle fera qu'ils ne logeront point avec madame de Lavardin. » — « Son étoile est d'être utile à M. de Lavardin; et son étoile à lui, c'est que tout se tourne à bien pour le faire riche. »
Le marquis de Lavardin fut plus tard ambassadeur à Rome, où, disent les Mémoires de madame de la Fayette, personne ne voulait aller, « dans l'assurance où l'on était à peu près de ne pas réussir » . Les négociations à cette époque étaient, en effet, des plus difficiles. « Le Pape a remis sur pied une ancienne bulle par où il ôte toutes les immunités et toutes les franchises
aux princes souverains, en vertu de quoi il fait faire le procès aux criminels qui se sont trouvés dans le palais de la reine de Suède. Vous voyez bien qu'il faut que cette fusée soit démêlée. » Louis XIV n'accepta pas ces transgressions d'un usage qui attribuait aux puissances catholiques le police exclusive de certains quartiers de Rome ; Lavardin reçut ordre de faire respecter à main armée tous les anciens privilèges des ambassadeurs.
L'excommunication pontificale fut aussitôt lancée. Il n'en tint aucun compte et fit solennellement ses pâques dans l'église Saint-Louis des Français. Le Pape mit l'église en interdit. L'ambassadeur fut rappelé, mais non désavoué.
En Bretagne, le lieutenant général est un fort grand personnage qui se refuse d'abord à qualifier de monseigneurles maréchaux de France, et qui consent seulement plus tard à les appeler : « Mon très honoré seigneur. » Il supporte même assez impatiemment l'autorité du duc de Chaulnes, et se montre empressé de le suppléer quand il s'absente. C'est comme un astre tout heureux de succéder au soleil. « Ce que vous me dites du soleil et de la lune, de M. de Chaulnes et de M. de Lavardin est très bien dit. » — « M. de Lavardin est demeuré à Vitré, pour faire son entrée à Rennes ; il est présentement le gouverneur, depuis le départ de M. de
Chaulnes, et il n'est plus suffoqué par sa présence, de sorte que les trompettes, les gardes, tout est établi. Il est venu me voir en cet équipage, avec vingt gentilshommes de cortège ; le tout ensemble faisant un véritable escadron. » — « Il me conta les magnificences de la réception qu'on lui a faite » à Rennes; « il prêta le serment au Parlement, et fit une très agréable harangue. »
Le maréchal d'Estrées vint, comme nous l'avons vu, remplacer à Rennes le duc de Chaulnes. Lavardin, « qui ne voudrait pas être sous les ordres de M. le maréchal » et « qui ne connaissait point d'autre place présentement que celle de commander à la place de M. de Chaulnes », tient, au moins, à ce que l'honneur de tenir les états lui soit réservé. « On assure que M. de Lavardin vient tenir nos états ; j'en suis ravie pour l'amour de sa mère, qui était plus touchée qu'il ne paraissait de ne lui voir aucune contenance : en voilà une, Dieu merci, toute naturelle, et dont la Bretagne sera fort aise. » — « Que dites-vous de ce commandement de Bretagne qui doit contenter le maréchal d'Estrées, et dont on ôte la petite circonstance de tenir les états qui sont réservés pour M. de Lavardin ? Il fallait bien lui donner cette contenance, parce qu'il est juste que tout le monde vive. » Ce singulier privilège ne put cependant être maintenu au lieutenant général.
LES HAUTS DIGNITAIHKS 197
« Le maréchal écrivit à Sa Majesté pour se plaindre qu'elle lui ôtait la principale fonction du commandement, laquelle était même exprimée dans sa commission... Le roi, voyant que ce n'était point le maréchal qui avait tort, dit qu'il fallait donc lui demander qu'il les tiendrait, et dire à M. de Lavardin qu'il ne les tiendrait pas. Ce dernier, comme un bon courtisan, s'est résigné avec respect à toutes les volontés du maître. » — « Pour M. de Lavardin, il est vrai que c'était une jolie contenance que de tenir les états; mais c'était ûter la plus belle rose du chapeau du maréchal. Sa Majesté saura bien consoler M. de Lavardin quand elle voudra. »
Nous voyons souvent aux Rochers cet important lieutenant général : « C'est un ami. » — « M. de Lavardin est mon résident aux états : il m'instruit de tout. »
Il paraît que ses façons étaient assez cavalières : « On l'adore ici ; c'est un gros mérite qui ressemble au vin de Graves. » Madame de Grignan n'appréciant pas cette allure, sa mère lui répond : « Je ne suis point entêtée, ma chère fille, de M. de Lavardin, je le vois tel qu'il est. Ses plaisanteries et ses manières ne me charment point du tout ; je les vois commej'ai toujours fait ; mais je suis assez juste pour rendre au vrai mérite ce qui lui appartient, quoique je le trouve pêle-mêle avec quelques désagré-
ments : c'est à ses bonnes qualités que je me suis solidement attachée. Enfin je souhaiterai toujours à ceux que j'aimerai plus de charmes, mais je me contenterai qu'ils aient autant de vertus. C'est le moins lâche et le moins bas courtisan que j'aie jamais vu. » — « Il a, en vérité, de très bonnes et grandes qualités; il a une hauteur et une audace qui, jusqu'ici, lui ont fort bien réussi; et puis, tout d'un coup, une douceur et une déférence qui le rehaussent encore. »
Un illustre Piémontais, le comte de Rével, frère du maréchal de Broglie et colonel de cuirassiers devint aussi, en 1689, lieutenant-général en Bretagne. Madame de Sévigné témoigne une grande sympathie pour ce chevaleresque caractère. Rével, en effet, s'était couvert de gloire dans la campagne du Rhin. Il doublait le prix de ses faits d'armes par sa sincère modestie. La marquise écrit, après de longues conversations avec lui : « La guerre a eu son temps : le passage du Rhin, la bataille de Sénef, des campagnes avec M. de Turenne, sans compter toute la Savoie. Vous croyez bien que voilà de grandes provisions. Mais je m'en vais le louer ; c'est que dans tous ses discours, nous l'avons trouvé vrai, exempt de toute vanité ; en sorte que nous en sommes encore à demander s'il a une bonne réputation sur le courage, car il ne nous Ta point dit. » — « Vous louez Rével par où je l'ai loué,
LKS HAUTS DIGNITAIRES 199
en disant que je l'avais trouvé vrai et loin de toute vanité, et à tel point qu'après m'avoir conté et ce passage du Rhin, et Sénef, etd'autres choses de ses campagnes je ne savais s'il était digne de louanges ou de blâme. Il nous disait qu'il était tombé d'abord dans le Rhin, qu'on L'avait retiré par les cheveux, que son cheval était tombé dans un trou ; enfin il me contait tout cela si je ne sais comment, que je le croyais noyé; cependant il me semble qu'il remonta bien vite, tout mouillé, sur un autre cheval, et s'en alla, assez joliment, charger les ennemis et dégager M. le Prince qui venait d'être blessé. » Il fut lui-même, en effet, blessé dans cet incroyable passage « que je ne comprends pas ; se jeter dedans, à cheval, comme des chiens a] nés un cerf, et n'être ni noyé ni assommé en abordant, tout cela passe tellement mon imagination, que la tête m'en tourne. »
L'admiration de madame de Sévigné pour ce héros est telle, que son gendre lui demande plaisamment si elle ne veut pas l'épouser? « M. de Grignan a une attention perpétuelle sur mes actions; il craint que je ne lui donne un beau-père. Cette captivité me fera faire une escapade, mais ce ne sera pas M. le comte de Rével. Je ne veux point l'épouser, soyez en repos ; il est trop galant. »
Le lieutenant général, en effet, pousse fort loin le culte des dames : « Il a été fort aimé de
plusieurs sortes de femmes, et nous nous sommes contentées d'en être les confidentes ; son éloquence ne nous a point séduites, elle nous a diverties. Nous admirions quelquefois comme, en ânonnant, il ne laissait pas de sortir heureusement de toutes ses périodes. Les fureurs de la R..., pareilles à celles de Médée, sont admirables. Les manœuvres de la Champmeslé pour conserver tous ses amants sans préjudice d'Athalie, de Bérénice et de Phèdre font passer cinq lieues de pays fort agréablement. » Cette dame de R... était, paraît-il, des plus bizarres. Jouant un jour à la bassette, elle dit, raconte M. de Sévigné : « Si je perds, je dirai de moi la plus grande infamie. Elle perdit, et pour tenir sa parole elle apprit à la compagnie qu'elle avait pris ce matin même, par avarice, un lavement qu'on lui avait apporté la veille, ne voulant point avoir à faire une dépense inutile. » Le comte de Rével avait été en amour le rival de son frère : « Je crois notre Rével le César et Broglie le Laridon négligé : ils n'ont pas toujours été bien ensemble. M. le Chevalier ne les a-t-il pas vus tous deux dans les chaînes de mademoiselle du Bouchet ! Broglie est un si furieux amant, qu'il fut l'une des raisons qui la jetèrent aux Carmélites. »
En Bretagne, le lieutenant général apporte son tempérament italien, et continue ses galants exploits : « Vous voulez donc savoir, ma
LKS HAUTS DIGNITAIRES 201
chère belle, qui sont ses Chimènes : vous en m mimez deux très bretonnes; en voici trois autres. Une jeune sénéchale, mademoiselle de K..., fort jolie, qui était à Rennes, et sur le tout, une petite madame de la M. C. Cependant tout cela est si honnête, que leur amant commun paraît s'ennuyer mortellement à Rennes. Il mandait l'autre jour à M. de Louvois que s'il avait besoin, pour quelque guerre d'hiver, de l'officier du monde le plus reposé, il le faisait souvenir de lui. »
Venu pour quelques jours aux Rochers, il s'y occupe des belles : «M. de Rével est ici avec deux jolies dames de Rennes de l'une desquelles on le dit amoureux : cette femme entend raillerie; il ne paraît pas qu'elle veuille jouer bon jeu, bon argent, avec un héros qui passe. Cela nous réjouit : ils seront ici dans trois ou quatre jours; je ne suis point du tout de contrebande, et, si je voulais, je croirais être nécessaire à la conversation... Voici un grand événement : le comte de Rével est parti ce matin à la pointe du jour; il n'en a été qu'un ici. Les dames sont étonnées et s'ennuient. Il a dit à mon fils des raisons sérieuses : c'est qu'il ne veut pas fâcher une autre jolie personne ; cela nous fait rire. » — « Nos dames ont été ici trois jours après le départ infidèle et perfide de M. de Rével : sérieusement cela ne fit point plaisir, quoiqu'on dise qu'on ne s'en soucie point. »
Ce don Juan quitte la Bretagne sans s'apitoyer sur ses victimes. « Rével est parti, pour reprendre, comme il l'espère, son premier métier. Il passa ici lundi, il ne fit qu'y dîner, il alla coucher à Rennes; nous lui demandâmes quel genre de mort auraient choisi toutes ses maîtresses : il nous répondit fort bien qu'elles le choisissaient avec M. de la Trémouille et le comte d'Estrées entre les mains desquels il les avait laissées.
Le chevalier de Pommereuil, conseiller d'Etat, est, dit Saint-Simon, « le premier intendant qu'on ait hasardé d'envoyer en Bretagne, et qui trouva moyen d'apprivoiser la province. » Madame de Sévignéfaitdelui le plus grand cas, non pas seulement parce qu'il « a présentement les plus belles dents du monde », mais parce que « c'est le plus honnête homme et le plus bel esprit delà robe, il est fort de mes amis. » Cette affection était réciproque : « J'ai passé un jour à Vitré avec M. de Pommereuil, qui me dit, quasi devant la princesse, qu'il avait séjourné pour l'amour de moi. » — « Arrivant de Paris le lendemain que je fus arrivé à Rennes, il arrêta chez moi avant que d'entrer chez lui, et m'embrassa par amitié et par considération. » — « Nous soupâmes, hier, chez M. de Pommereuil avec quelques femmes, et Rével et d'autres. Nous y dînons encore aujourd'hui; ainsi l'a ordonné M. le commissaire du roi. Ma-
dame de Cliaulnes appelle cela un arrêt du conseil d'en haut. »
Cet intendant remplit, à l'époque de l'occupation militaire infligée après les troubles de 1675, un rôle qui lui mérite une place dans le cœur de la postérité bretonne. « Il est reçu comme un dieu, et c'est avec raison ; il apporte l'ordre etlajusticepour régler dix mille hommes qui, sans lui, nous égorgeraient tous. » — « M. de Pommereuil est regardé comme un dieu ; non pas que tous les logements ne soient réglés dès Paris, mais il punit et empêche le désordre : c'est beaucoup. »
La belle-fille de l'intendant est mademoiselle Bernard : « Le fils de M. de Pommereuil est arrivé d'Alençon, dont il est intendant; il a sa belle femme avec lui, elle brûlerait Rennes, si elle y était plus de quatre jours. » — « Elle est tellement bègue, qu'elle ne prononce rien ; mais il faut dire, comme Molière : Qui est le sot mari qui serait fâché que sa femme fût muette? » Hâtons-nous d'ajouter que, de ces deux héritages, les dames de la famille bretonne qui a perpétué le nom de Pommereuil ne conservent que le premier.
Deux autres intendants avaient, sans succès, précédé M. de Pommereuil en Bretagne : M. de Marillac, « qui est fort honnête homme » ; puis M. de Chamillard, père du contrôleur général des finances : « On l'a ôté comme odieux à la
province. » Observons que madame de Sévigné est peut-être partiale dans ce dernier jugement, car Chamillard avait été, à Paris, accusateur et juge de Fouquet, si courageusement défendu par elle, en 1664.
Guillaume d'Harrouïs est le trésorier des états de Bretagne. Veuf de Madeleine de Coulanges et, par cette alliance, cousin germain de madame de Sévigné, il conserva toujours pour elle une très vive amitié. C'est chez lui qu'elle descend à Nantes, où elle lui envoie les produits de Bourbilly : « Notre vin de M. d'Harrou'ïs, qui devait arriver la semaine sainte, est-il coulé à fond? Ce serait grand dommage. » — «Votre vin est arrivé et dans la cave de M. d'Harrouïs ; on en conçoit de grandes espérances. »
L'éloge de cet ami part du cœur : « Il est adoré partout, et c'est avec raison. » — « Son cœur est un chef-d'œuvre de perfection. » — « Je l'aime comme vous savez, et je me divertis à l'observer : je voudrais que vous vissiez cet esprit supérieur à toutes les choses qui font l'occupation des autres, cette humeur douce et bienfaisante, cette âme aussi grande que celle de M. de Turenne ; elle me paraît un vrai modèle pour faire celle des rois, et j'admire combien nous estimons les vertus morales : je suis assurée que, si M. d'Harrouïs mourait, on ne serait non plus en peine de son salut qu'on l'a été de celui de M. de Turenne. »
M. d'Harrouïs était bien éloigné de posséder Tordre et l'économie nécessaires dans une charge de finance. « Sa maison va être le Louvre des états ; c'est un jeu, une chère, une liberté jour et nuit qui attirent tout le monde. » — « Il avait la passion outrée de faire plaisir à tout le monde ; c'était sa folie, il trouvait de l'impossibilité à refuser. Je ne l'excuse pas; mais cela fait voir au moins que les meilleures choses du monde sont mauvaises, quand elles ne sont point réglées par le jugement. » — « Passionné de faire plaisir à tout le monde, sans mesure, sans raison, cette passion offusquant tous les autres et même la justice. »
Les affaires d'un si prodigue trésorier, le Fouquet de la Bretagne, qui donnait, prêtait sans compter, et dont madame de Sévigné fut elle-même la débitrice pour une assez forte somme, ne tardent pas à s'embarrasser. Déjà, aux états de 1671, « d'Harrouïs s'embarquait à payer 100,000 francs, plus qu'il n'avait de fonds, et trouvait que cela ne valait pas la peine de le dire ; un de ses amis s'en aperçut : il est vrai que ce ne fut qu'un cri de toute la Bretagne jusqu'à ce qu'on lui eût fait justice. » Aux états de 1673, « M. le marquis de Coëtquen, le fils, a voulu attaquer M. d'Harrouïs, disant qu'il savait des gens qui feraient bien mieux que lui sa charge. » Ces premières difficultés s'accentuent aux états de 1675. « Je plains M. d'Har-
rouis, dont la perte est comme assurée, dans un temps où l'on demande de l'argent qu'on empêche de recevoir ; son intérêt me tient fort au cœur. » — « Je crois que nous ne laisserons pas de trouver, ou du moins de promettre toujours les 3 millions, sans que notre ami soit abîmé ; car il s'est coulé une affection pour lui dans les états qui fait qu'on ne songe qu'à l'empêcher de périr. » — « Il manque 900,000 francs de fonds ; cela me trouble à cause de M. d'Harrouïs. » — « On a sauvé M. d'Harrouïs des abîmes que l'on craignait pour lui. » Cependant la situation empire, au point, que, en 1687, les états ayant établi un règlement qui soumettait le trésorier général à un contrôle, d'Harrouïs ne put rendre ses comptes l'année suivante. Il fut déféré au conseil des finances.
Dangeau mentionne, le 11 septembre 1688, la nomination par le roi « de commissaires pour régler toutes les affaires de M. d'Harrouïs. M. Bernard de Rézé en est président, M. de Harlay en est aussi. On a eu beaucoup de peine à trouver assez de gens qui puissent être de cette commission, parce que la plupart des gens de robe sont intéressés dans cette affaire. » Le trésorier fut déclaré responsable d'un déficit considérable, « unique exemple, dit Saint- Simon, d'un comptable de deniers publics avec qui ses maîtres et tout le public perdent sans que sa probité en ait reçu le plus léger soupçon.
Les perdants même le plaignirent ; tout le monde s'affligea de son malheur; ce qui lit que le roi se contenta d'une prison perpétuelle. » La trésorerie des états fut donnée à « M. de Lézonnet », sénéchal de Rennes.
Madame de Sévigné demeura fidèle à d'ilarrouïs, comme à tous ses amis malheureux. Elle mourut avant lui, car il passa douze ans à la Bastille. Madame de Coulanges, qui avait obtenu la permission de le visiter et qui l'assista dans ses infirmités, a écrit : « M. d'Harrouïs tomba dimanche dernier en apoplexie; je volai à son secours : et nous avons si bien fait, par nos remèdes et nos soins, que je le crois hors d'affaire. Mais le pauvre homme demeurera paralytique. Tout ce qu'il nous a dit dans son agonie ne se peut ni croire ni imaginer : je n'ai jamais vu envisager la mort avec tant de courage, ni revenir à la vie avec tant de docilité. Ce pauvre mourant parlait toujours de madame de Sévigné ; il disait : — Si elle était au monde, elle serait de celles qui ne m'abandonneraient pas : nous fondions toutes en larmes. »