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CHAPITRE XIII

La ville de Vitré, qu'une lieue seulement sépare des Rochers, est appréciée par la marquise en bienveillante voisine : « Rennes, sans le Parlement, ne vaut pas Vitré. »

A cette époque, le premier personnage municipal de la ville, le sénéchal premier juge et magistrat civil et criminel de la baronnie, qui, d'après les actes authentiques, « a le pas et la préséance sur le gouverneur même de Vitré en toutes assemblées et cérémonies publiques et particulières, sans que le dit gouverneur puisse marcher à côté de lui, » est Maurice Le Ribault, sieur des Perrières. Il eut pour successeur son gendre, Joseph du Bourg, et ensuite Thomas de la Plesse, qui l'un et l'autre ont laissé une postérité dans le pays de Vitré.

L'alloué, contemporain du sénéchal Le

Ribault et de madame deSévigné, est Charilde Pontdavy.

Le procureur fiscal de la baronnie est Jean Frain.

Le procureur syndic est Guillaume Hévin.

Celui-ci eut pour dernier successeur au moment de la Révolution le maire Hardy de la Largère, que ses concitoyens députèrent aux états généraux de 1789, et qui en 1791 eut, avec trois autres députés bretons, le courage de signer cette belle protestation :

« Nous persistons dans toutes nos déclarations au sujet des invasions commises depuis deux ans contre la religion, l'autorité royale, les principes constitutionnels de la monarchie, et les propriétés. »

Madame de Sévigné possède à Vitré un vieil hôtel qui se nomme : la Tour de Sévigné.

Cette habitation était sans doute un de ces pittoresques logis auxgothiques sculptures, aux pignons tourmentés et aux riches plomberies, dont l'antique cité vitréenne conserve encore quelques rares et intéressants spécimens tels que l'hôtel Lémoyne de la Borderie, place du Vieux-Marchix ; l'hôtel de Langle, dans la Mesriais ; l'ancien hôtel du Bourg, rue Poterie ; surtout l'ancien hôtel Hardy, remarquable monument aujourd'hui affecté auxservices de bienfaisance. La ville, flanqué de son beau château fort, était alors entourée des hautes murailles,

construites au treizième siècle par le baron André III, qui mourut sous la bannière de saint Louis, à la bataille de la Massoure. Cette noble ceinture dominait, au nord, le val de la Vilaine, au midi, des fossés profonds ; elle était percée primitivement de deux seules entrées : la porte d'en haut et la porte d'en bas. Une troisième, dite porte Gatecel, fut établie en 1589.

C'est dans son voisinage que l'aveu de 1688 désigne « une grande maison, noble, nommée, de tout temps immémorial, la Tour de Sévigné, composée de plusieurs corps de logis, avec cour et jardin, et une grosse tour par derrière, enclavée dans les murailles de ladite ville, laquelle tour, ainsi unie et incorporée dans ladite ceinture et muraille d'icelle ville, est et appartient en propriété audit seigneur marquis de Sévigné, ainsi que le tout des autres dépendances de ladite maison, cour et jardin : contenant le tout ensemble quarante cordes de terre ou environ ; joignant, abritant, vers midi, le long desdites murailles et ceinture de ladite ville, dans lesquelles il y a plusieurs ouvertures et fenêtres vers le fossé ; et d'un bout à la porte Gatecel ; joignant aussi, ladite maison, vers orient, à la maison de noble homme René le Faucheux, sieur de la Guichardière ; par autre côté, le long du pavé de la rue conduisant du Porche-au-blé au vieil Marchix de ladite ville. » La rue ainsi désignée porte

aujourd'hui le nom du la femme illustre qui l'a habitée. H y a environ cent ans, le vieil hôtel a disparu en même temps que la partie du mur

de ville à laquelle il était adossé. La construction qui l'a remplacé et qui conserve son nom déploie sa façade en bordure du fossé de ville, lequel a été comblé et transformé en large voie.

La vieille demeure est confiée par madame de Sévigné aux soins du concierge Rahuel, qui passa ensuite aux Rochers. En 1671, « des réparations que je demande qu'on fasse à ma tour de Sévigné » sont exécutées aux frais des états de Bretagne, l'habitation étant engagée dans des fortifications que la province doit entretenir. Elle devait avoir quelque importance, puisque la marquise y réunit parfois nombreuse société : « Hier, je reçus toute la Bretagne à ma Tour de Sévigné. » On s'y échauffe même un soir à table: « Dix ou douze hommes... soupérent avec mon fils à la Tour de Sévigné... Il y eut dans ce repas une jolie querelle sur un rien : un démenti se fit entendre ; on se jeta entre deux, on parla beaucoup ; on raisonna peu : le marquis eut l'honneur d'accommoder cette affaire. » La châtelaine elle-même y a un lit et y trouve des amis « à son petit lever ».

Vitré est pour le château des Rochers la ville de ressources où se trouvent les fournisseurs : « Mon fils a un très bon tailleur ici. » Il suffit

de choisir à Paris « l'étoffe, et savoir comme on porte les manches, et choisir une garniture... et les rubans... et envoyer le tout. » On y achète aussi de bon linge, des serviettes pour l'office. « Je vous porte des serviettes pour votre commun, qui est un ménage admirable : cela épargne les belles et fait qu'elles ne sentent jamais la graisse. On les fait ici. » Vitré, ainsi que le dit la marquise, était alors pour les toiles un lieu de production assez important. Béatrix de Laval, femme de Guy IX, baron de Vitré, avait fait venir des tisserands de Bruges pour enseigner à ses sujets cette lucrative industrie. Autour de la ville, tous cultivaient le chanvre, et chaque ferme possédait un métier à tisser. Les toiles s'exportaient jusqu'en Espagne, en Angleterre et en Hollande. Les bourgeois ne craignaient pas d'entreprendre de lointaines navigations commerciales : leur confrérie très prospère de l'Annonciation se composait exclusivement de notables Vitréens s'adonnant à l'exportation maritime.

Les Vitréennes joignaient dès lors à ce commerce la fabrication de chaussettes de fil à l'aiguille, préludant ainsi à l'industrie des tricots qui est aujourd'hui leur ressource et leur honneur.

C'est souvent pour ses dévotions que madame de Sévigné vient passer quelques heures à Vitré. Il y a d'abord la station jubi-

laire : « comme il est dit dans la bulle ». — « Nous fûmes hier, jour de Saint-Jean, à Vitré, gagner ou tâcher de gagner le jubilé; il y avait une grande procession où je ne fus pas: le temps m'eût manqué. » Elle écrit aussi de Vitré, le 16 août : « Nous fîmes hier de grandes dévotions. » Et le 25 décembre : « Ce fut un grand plaisir pour moi d'aller à la messe; il y avait longtemps que je n'avais senti tant de joie d'être catholique... j'allai aux vêpres ; enfin je sentis la sainte opiniâtreté du martyre. » Ces dévotions se faisaient dans quelqu'une des églises qui ne manquaient pas à Vitré.

On y trouvait, en effet, à cette époque, un monastère bénédictin, dont les cloîtres sont aujourd'hui affectés aux services de la souspréfecture, du tribunal et de la mairie. La riche bibliothèque, devenue le patrimoine de la cité, a été, de nos jours, conservée et accrue par les soins intelligents d'un illustre bibliophile breton, M. de la Borderie ; elle vient de trouver une digne hospitalité dans les salles restaurées du vieux château.

Ces religieux, qui relevaient de l'abbé de Saint-Mélaine, avaient été appelés à Vitré, au milieu du douzième siècle, par André Ier, quatrième baron de Vitré. M. de Sévigné a droit à une sépulture dans leur sanctuaire et à des prières nominales pour les défunts de sa fa-

mille. Ces deux privilèges sont la conséquence des fondations pieuses de sa famille que sa mère complète elle-même, par acte du 2 septembre 1671, en constituant au profit des Bénédictins une rente de 100 fr. Nous trouvons, d'ailleurs, trois de ces religieux en rapport avec la marquise et avec son fils, qui leur témoigne une haute et affectueuse déférence :1e R. P. Prieur, le P. dom Ignace et le P. de Rosnivinen. Les Bénédictins chantaient l'office dans une chapelle absidiale qui, aujourd'hui réunie à l'église de Notre-Dame, se nomme encore le Chœur aux Moines, mais qui alors était isolée par une cloison séparative. Quant à l'église ellemême, de belle proportion, célèbre déjà par sa collection d'émaux limousins et par sa chaire extérieure, elle n'était pas occupée par les moines. Le service paroissial y était assuré par deséclésiastiques séculiers, aussi bien que dans l'église de Saint-Martin, située au faubourg sur le chemin de Laval. Il paraît même que des démêlés relatifs aux droits honorifiques et aux préséances divisaient parfois les séculiers et les réguliers ; car peu après madame de Sévigné, l'évèque de Rennes s'étant fait représenter à l'installation d'un recteur de Vitré par un notaire apostolique nommé Tûemoine, les séculiers s'amusèrent à trouver dans ce nom un mauvais présage pour leurs concurrents les Bénédictins.

D'ailleurs, par une singularité dont Vitré offre peut-être l'unique exemple, les deux recteurs ou curés, auxquels était confié le soin des deux paroisses, devaient passer chaque semaine de l'une à l'autre, les administrant successivement toutes deux et portant pour cette raison le titre de recteurs alternatifs. L'un d'eux se nommait, à l'époque de madame de Sévigné, René Guillauden. La marquise, comme le recteur, appartenait aux deux paroisses, son hôtel de Vitré étant situé en Notre-Dame, et son château des Rochers en Saint-Martin.

Le prieuré de Sainte-Croix, aujourd'hui transformé en une troisième paroisse, occupait l'emplacement du château de Rivalon, premier baron de Vitré. Au douzième siècle, en transférant sa forteresse sur la crête voisine, le petit-ûls de Rivalon avait abandonné la première demeure seigneuriale à une colonie de moines de Marmoutiers, qui commencèrent aussitôt l'édification d'un monastère, suivant le plan que traça sur le sol la crosse pastorale (!(.• Maines, évéquede Rennes.

Les Augustins habitaient le quartier encore appelé le bourg aux Moines. Leur monastère avait été fondé, à la fin du quatorzième siècle par Guy XII, baron de Laval-Vitré, qui avait épousé la veuve de du Guesclin. Dévastée par les protestants en 1592, cette maison religieuse était relevée dès le commencement du dix-

septième siècle. Ces moines sont en constants rapports avec la châtelaine des Rochers.

En voici un qu'on reçoit fort bien : « Il vient ici l'autre jour un Augustin : il a été par toute la Provence ; il me nomma cinq ou six fois M. de Grignan ; je le trouvai fort habile homme. » Un second est beaucoup moins apprécié : « Il vint ici un Augustin indigne, très indigne, à qui je ne répondis sur ses magnifiques ignorances (car il avait un ton de prédicateur) qu'avec un cotai riso amaro ; et, comme il continuait, je me sentis extrêmement tentée de lui jeter un livre à la tête. »

Le monastère des Dominicains occupait le vaste terrain qu'a entamé la ligne ferrée à sa sortie de Vitré et qu'on appelle encore, d'après leur nom populaire, le clos des jacobins.

Il avait été fondé, au commencement du dixseptième siècle, par de riches Vitréens, messires Guesdon de Martinot et Le Bigoi de Maulevrier, puis aussitôt enrichi par de généreux donateurs, spécialement par la famille Hay des Nétumières. Il reçut les derniers soupirs du célèbre P. Quintin, mort en odeur de sainteté.

Le couvent des Récollets, dans le faubourg de Nantes, avait été fondé sous Louis XIII, en vertu de lettres patentes du roi Henri, son père, datées de Fontainebleau (juin 1606). Ces reli-

gieux viennent saluer madame de Sévigné, dès qu'elle arrive aux Rochers.

Enfin l'église collégiale de la Madeleine avait été construite au commencement du treizième siècle sur l'emplacement actuel des écoles laïques, dans l'avant-cour du château, par le baron André II ; elle était desservie par douze chanoines.

Des communautés de femmes complétaient, à Vitré, cet ensemble monastique.

La Maison-Dieu, fondée en 1205 par le baron André II, avait été déplacée par son fils lors de la construction de la ceinture urbaine ; il l'avait transférée hors de la ville, au pont du Rachapt, sur la Vilaine, où nous le trouvons encore aujourd'hui. Cet hôpital, qui eut pour administrateurs les Frain, les de Gennes, les de Châteauvieux, était, à l'époque de madame de Sévigné, desservi par des Hospitalières Augustines qui venaient d'arriver à Vitré et qui y soignent encore les malades avec le surplis blanc des chanoines. La marquise se trouvait dans cette communauté en pays ami ; madame de Sévigné présenta même au baptême la nièce de la supérieure, Renée Le Clavier.

Les Ursulines s'établirent aussi dans la ville, à la fin du dix-septième siècle, pour l'éducation des enfants pauvres. Elles ont depuis lors si charitablement continué leur tâche, que cette ville de dix mille habitants, où les pauvres

abondent, n'a point eu, depuis deux cents ans, à se préoccuper de l'instruction primaire pour les filles. Sans qu'aucun édifice scolaire, aucun traitement d'institutrices, aucune subvention directe ou indirecte, aient jamais figuré au budget municipal, la gratuité n'a pas cessé d'être assurée aux trois ou quatre cents petites écolières de la classe indigente. Madame de Sévigné assista au début de cet utile établissement, qui prit d'abord et conserva pendant quarante ans, comme prieure, la pieuse et capable Hélène de Gennes. Lavardin, évêque de Rennes, que nous trouverons lié avec sa spirituelle diocésaine des Rochers, encouragea l'œuvre naissante des Ursulines et disait hautement, de leur intelligente prieure, « qu'à dix lieues à la ronde il ne connaissait pas de tête mieux organisée ». Ces religieuses n'occupaient pas alors leur monastère actuel, mais bien les bâtiments affectés depuis au collège diocésain.

Non contente de ces deux communautés de femmes et de celle des Bénédictines, la marquise en souhaite une quatrième : « Plût à Dieu que j'eusse à Vitré mes pauvres filles de Sainte- Marie, » les Visitandines !

Quant aux protestants, leur culte s'exerçait alors, sinon publiquement, au moins ouvertement.

Le roi Louis XIV n'avait pas encore obéi

aux serments solennels de son sacre : «Au nom de Jésus-Christ, je promets d'écarter tous les hérétiques, de l'étendue de ma domination : je confirme ces promesses par serment; j'en prends Dieu à témoin et ces saints Evangiles. » Il n'avait pas encore mérité, en révoquant L'Edit de Nantes, les enthousiasmes deBossuel et cette appréciation de madame de Sévigné : « Rien n'est si beau Jamais, aucun roi n'a fait ni m' fera rien de plus mémorable ! »

< >r l'Edit de Henri IV autorisait le culte réformé dans deux localités par bailliage ou sénéchaussée du royaume ; et Vitré était un de ces centres officiels. Le protestantisme s'était établi dans cette ville par influence de la famille de la Trémouille. C'est môme à Vitré que fut convoqué en 1577 le synode de toutes les Églises réformées de Bretagne ; plus tard, en 1592, une seule église protestante resta debout dans la [province, celle de Vitré, qui figura au synode [général français, convoqué à Saumur. Cependant le troupeau de Vitré n'était pas nombreux; il ne pouvait guère plus d'ailleurs se recruter que dans les familles de riche bourgeoisie; car des règlements et déclarations, •endus pendant les années qui précédèrent la ameuse révocation, avaient préludé aux rigueurs de cette mesure et interdisaient aux trotestants l'exercice d'un grand nombre de petites professions, telles que celles d'apothi-

caires, d'épiciers, d'huissiers, de commis, de clercs, etc. Leur pasteur que l'on rencontre à table chez la princesse de Tarente : « Je dînai avec le Ministre ; mon fils disputa comme un démon, » se nommait M. Besly. Le simple prêche qui succédait à un temple de ville, précédemment démoli par arrêt de 1671, était situé en dehors des murailles dans des terrains que traverse aujourd'hui la rue des Fouteaux, c'est-à-dire des hêtres. Madame de Sévigné, qui entend ces huguenots en passant devant leur porte, remarque qu'ils « chantaient des oreilles ». Cette expression, empruntée à Rabelais et qtti signifie : à demi-voix, établit que les protestants de Vitré, malgré la présence d'une princesse de leur religion, étaient tenus de se conformer à l'ordonnance de 1659 leur interdisant le chant des psaumes sur un ton élevé qui pût être entendu du dehors.

Le château de Vitré, dont les donjons déchiquetés et le monumental portail sont encore aujourd'hui l'admiration des artistes, était dès lors inhabité.

La vieille demeure des la Trémouille, si fièrement juchée sur son rocher de schiste noir, ne prend vie et splendeur qu'à l'époque des états provinciaux, ou quand le duc Belgique-Hollande de la Trémouille, récemment promu dans les cordons bleus, vient s'y reposer des fatigues de la guerre et de la cour : « Il fut

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reçu à grand bruit à cause de sa chevalerie;

c'est une des occasions où Ton redouble les honneurs, et même les redevances, selon le droit de certaines terres. » Dans tous ces galas exceptionnels, on trouve les agencements intérieurs assez mal commodes : « Pour les pyramides de fruits, il faut faire hausser les portes ; nos pères flfc prévoyaient pas ces sortes de machine^, puisque même ilsjne comprenaient pas qu'il fallait qu'une porte.'fùt plus haute qu'eux. Une pyramide veut entrer, une de ces pyramides qui font qu'on est obligé de s'écrire d'un bout de la table à l'autre... Cette pyramide donc, avec vingt ou trente porcelaines, fut si parfaitement renversée à la porte, que le bruit qu'elle causa fit taire les violons, les hautbois et les trompettes. » L'intendant du château était, en ce temps-là, Olivier du Bourdieu, dont les descendants se trouvent encore à Vitré.

La ville, à ces mêmes époques exceptionnelles, est très animée; les plaisirs y abondent : « On mange à deux tables dans le même lieu, la bonne chère est excessive, on remporte les plats de rôtistout entiers. » — « J'y vins lundi au soir, madame de Chaulnes me donna à souper, avec la comédie du Tartufe, point trop mal jouée. » — « Hier, je fus encore à la comédie : c'était Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes ; c'est assez pour une

troupe de campagne. Le soir on soupa, et puis le bal. » — « Je meurs de faim, au milieu de toutes ces viandes, et je proposais l'autre jour àPoménars d'envoyer accommoderun gigot de mouton à la Tour de Sévigné, pour minuit, en revenant de chez madame de Chaulnes. » — « Il y avait dimanche un bal qui fut joli, il y avait des danseurs et des danseuses qui nous ravissaient. » — « Lundi, M. d'Harrouïs donna un dîner à M. et madame de Chaulnes, à tous les magistrats et commissaires : j'y étais, l'abbé y vint : ce fut le plus beau repas que j'aie vu depuis que je suis au monde. » — « Des comédiens de campagne ont joué parfaitement bien le Médecin malgré lui, à Vitré; on en pensa pâmer de rire. »

En dehors même de ces périodes, « où il semblait que tous les pavés de Vitré fussent métamorphosés en gentilshommes », les réunions sont assez fréquentes dans la ville. « Mon fils a réussi dans un bal de Vitré. » — « H y eut encore dimanche un bal de Vitré. » Non seulement on danse, mais on mange solidement. « De grandes collations de viandes qui mettent au désespoir à cause des conséquences. » — « L'Étoile de la mangerie s'est mise dans ce pays malgré moi, je m'en suis plainte à vous, car nous mangeons si sérieusement et si fort, comme du temps de nos pères, que l'on ne sent pas l'ennui de la dépense ». Voici, par

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exemple, une excellente table, « chez une fort jolie femme de Vitré, qui m'avait priée ». — « C'était à une petite maison de campagne, et ce fut le plus beau et le plus grand repas que j'ai vu depuis longtemps. Toutes les bonnes viandes et les beaux fruits de Rennes y étaient en abondance ; les tourterelles et les cailles grasses, les perdreaux, les pêches et les poires, comme à Rambouillet. Nous lûmes surprises, et nous comprîmes qu'il n'est question que d'avoir de l'argent, chose dont nous étions déjà toutes persuadées, le princesse et moi. »

Nous regrettons de ne pas connaître le nom de la fastueuse Vitréenne, dont les menus sont présentés comme si attrayants. La tradition d'hospitalité qu'elle a dû laisser à ses descendants ne nous aiderait pas d'ailleurs à retrouver sa trace. Car ces traditions se répètent dans toute la contrée, si larges et si générales, qu'elles ne sauraient caractériser spécialement une famille ou une maison. Il est fâcheux aussi de ne pas connaître cette « assez jolie femme de Vitré qui a couché ici trois nuits : elle aime à jouer, nous ne cessions de jouer; » « ni cette jolie femme de Vitré que j'aime assez, très raisonnable; » ni cette autre agréable Vitréenne qui, avec madame de Marbeuf, aide madame de Sévigné « à amuser son fils » malade ; ni enfin toutes ces personnes de la ville, que le voisinage mettait en rapport avec madame de Se-

vigne, lesquelles avaient, paraît-il, l'esprit et le bon esprit d'accepter sans amertume la situation plus relevée de la marquise, ainsi que les honneurs exceptionnels dont elle était l'objet : « Ce sont sans cesse des distinctions, peut-être peu sensibles pour nous, mais qui me font admirer la bonté des dames de ce pays-ci ; je ne m'en accommoderais pas, comme elles, avec toute ma civilité et toute ma douceur. » Beaucoup venaient aux Rochers le dimanche et s'en retournaient en ville à six heures. Il s'agit sans doute de ces familles de hauts bourgeois de la ville, tels que les Hardy, les Frain, les Séré, les Lemoine, les Le Clavier, les Bonnieu, que distinguaitune honorabilité héréditaire, qu'avait enrichis le commerce d'outre-mer, et que nous voyons, dès cette époque et depuis, se rattacher à la noblesse bretonne par des alliances dans la robe et l'épée avec les familles de Montalembert, Hay de Tizé, de Landal, de Farcy, de Pire, de Robien, de Kérembourg, de Montboucher, de Legge de Courte, delà Villegontier.

Les noms de ces familles, qui se sont perpétués dans le pays jusqu'ànos jours, nous eussent intéressé sous la plume de la châtelaine, plus que ceux de pauvres filles ridicules, dont madame de Sévigné torture plaisamment les noms et qui n'ont pas laissé trace à Vitré, telles que les demoiselles de KerbonneetdeKerqueoison, devenues, dans ses lettres, «de Kerbogne et de

vit m;

(Jroqueoison, » — « qui portent les jupes courtes au-dessus de La cheville du pied, » — « et dont les noms me réjouissent. »

Mademoiselle du Cernet sert de tête d'essai pour les nouvelles coiffures : on « la brétaude et testonne » à plaisir, quand on veut compar er la mode « des cheveux coupés et frisés, faisant une petite tête de chou rond, sans coiffe, en vrai fanfan, pour contrefaire la tète naissante, sans que rien accompagne les côtés, en un mot, le genre hurluberlu, » avec la mode moins folle « des cheveux coupés de chaque côté d'étage en étage, dont on fait de grosses boucles rondes et négligées, comme deux gros bouquets de chaque côté. » La demoiselle s'y prête sans mot dire : « Après souper, nous avons coupé les cheveux à la petite du Cernet, et lui avons mis le premier appareil que nous lèverons demain. » La Launaie est « bariolée comme la chandelle des rois ; et nous trouvâmes qu'elle ressemblait au second tome d'un méchant roman. » Ces pauvres filles sont le sujet de continuelles plaisanteries : « Il y a de grandes cabales à Vitré : Mademoiselle de Croqueoison se plaint de mademoiselle du Cernet, parce que l'autre jour, à un bal, il y eut des oranges douces dont on ne lui fit point de part. »

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