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CHAPITRE XIV

Madame de Sévigné visite assez fréquemment la capitale provinciale, oùl'appellent les hautes amitiés dont elle nous a déjà entretenus, telles que celle du gouverneur de Bretagne et des divers personnages officiels, préposés, sous ses ordres, à l'administration générale. Toute la haute société lui fait, d'ailleurs, grand accueil. « J'avais à repousser, à répliquer, à me défendre, moi seule contre cent autres; je vous dis que je ne m'étais jamais trouvée à telle fête. »

Aussi sa vie, à Rennes, est-elle fort agitée : « Dîner, souper chez M. et madame de Chaulnes; avoir fait mille visites de devoirs, aller, venir, complimenter, s'épuiser, devenir tout aliénée comme une dame d'honneur. L'on m'honore trop. Je suis extrêmement affamée de

jeûne et de silence. Je n'ai pas beaucoup d'esprit, mais il me semble que je dépenseicice que j'en ai en pièces de quatre sous, que je jette et que je dissipe a tort et à travers; et cela ne laisse pas de me ruiner. »

Le fils du duc de Lavieuville, surintendant des finances sous Louis XIII et sous la régence, fut évoque de Rennes jusqu'en 1G7G.

Madame de Sévigné apprécie les qualités de son successeur Lavardin. Elle le reçoit souvent aux Rochers ; elle le retient même longtemps par ses causeries. « M. de Rennes a passé ici comme un éclair; il y soupa; nous causâmes fort tout le soir sur le sujet de madame de Lavardin. Je ne sais point retenir les gens ; il disparut à trois heures du matin. »

En 1680, député par les états pour présenter au roi le cahier de cette assemblée, l'évêque de Rennes descend à Paris chez la marquise, qui lui donne la chambre de sa fille. « M. de Rennes vous garde votre appartement, et nous donnera pourtant tout le temps d'y faire travailler. Vous ne m'avez aucune obligation de cette société; ce n'en est point une. C'est un homme admirable; il pèse rien, non plus que ses gens ; sa conversation est légère. On le voit peu; il trotte assez et ne hait pas d'être dans sa chambre; on le souhaite. Il ne ressemble pas à feu M. du Mans. Enfin, il est tel que, si l'on souhaitait quelqu'un qui ne fût pas vous, ce serait un autre

comme celui-là. Il m'a priée déjà plusieurs fois de vous faire bien des compliments et de vous dire que, quelque joie qu'il ait d'être ici, il m'aime trop pour n'avoir pas beaucoup d'envie de vous quitter la place. » Ce prélat signa au contrat de mariage du jeune marquis de Sévi gné.

Le marquis de Coëtlogon, gouverneur de Rennes à cette époque, est l'aïeul d'un fonctionnaire du même nom qui a administré, au commencement de ce siècle, le pays de Vitré, et, plus tard, tout le département d'Ille-et-Vilaine. Les rapports du marquis avec madame de Sévigné sont assez tendus, parce que son neveu fut le concurrent heureux du marquis de Sévigné pour ladéputation de 1 689. Aussi quand, après les troubles de Bretagne, l'opinion attribue aux soins de ce haut magistrat la pacification de Rennes, le retour du parlement, le présent de cette ville au roi, madame de Sévigné s'écrie : « Il n'y fait rien du tout, car les volontés vont toutes seules ; mais, comme il est gouverneur de Rennes, il a un air de s'empresser. » Elle s'indigne « de la part que M. de Coëtlogon paraît avoir à tout cela, comme gouverneur de cette ville où l'on tient les états. »

Le marquis de Coëtlogon appartenait à une vieille famille bretonne ; son père avait été, comme lui, gouverneur de Rennes. Son train

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était des plus importants : « Tout parle pour lui ; il fait une dépense enragée, » et sa table est citée.

La marquise Péronnelle de Coëtlogon parle en bons termes de madame de Se vigne, qui ne veut pas d'ailleurs la regarder comme une ennemie : « Je dis, à Pominereuil, avec plaisir que j'aurais vu madame de Coëtlogon si son mari m'avait visitée ; il m'approuve. »

Il arrive à cette dame une invraisemblable aventure : « Elle prit tant de chocolat, étant grosse, l'année passée, qu'elle accoucha d'un petit garçon noir comme un diable, qui mourut. »

La marquise descend à Rennes, chez une amie, à l'hôtel Marbeuf.

La marquise de Marbeuf, veuve d'un président à mortier au parlement de Bretagne, est toute dévouée à la châtelaine des Rochers : « C'est une femme qui m'aime et qui, en vérité, a de bonnes qualités et un cœur noble et sincère. » — « J'ai encore ici la bonne Marbeuf, qui m'est d'une consolation incroyable. » — « Nous avons présentement madame de Marbeuf, qui est bonne à tout : elle est commode et complaisante. » — « C'est la meilleure amie du monde. Nous nous trouvons fort bien d'elle; elle, fort bien de nous. »

La marquise ne veut pas que le malin Coulanges inflige un surnom à cette amie : « Il est enragé après cette pauvre Cuverdan ; c'est une

furie, et c'est une injustice dont il rendra compte à Dieu ; car cette pauvre famille dit mille biens de lui ; et, tout bien compté et bien rabattu, il n'y a personne en Bretagne qui ait un si bon cœur et de si nobles sentiments. » — « C'est une très bonne et généreuse femme, qui sait aimer. »

Devenue veuve, madame de Marbeuf veut habiter quelque temps Paris. « Elle avait un peu commencé du temps de son mari ; et elle ne se contraint plus présentement : elle va louer une maison pour cent ans et baise très humblement les mains à la pauvre Bretagne. » Madame de Sévigné songe à la loger avec une amie. « La Marbeuf démêle ses affaires pour s'aller établir à Paris. J'avais pensé que mademoiselle de Méry ferait très bien de louer une maison avec elle ; c'est une femme très raisonnable, qui veut mettre 700 ou 800 francs à une maison; elles pourront, ensemble, en avoir une de 1 1 à 1 ,200 livres ; elle a un bon carrosse, elle ne serait nullement incommode ; et on n'aurait de société avec elle qu'autant qu'on le voudrait; elle serait ravie de me plaire et d'être dans un lieu où elle me pourrait voir ; car c'est une passion, qui pourtant ne la rend point incommode. »

Elle conserve toutefois à Rennes son principal établissement. « Elle a fait ajuster et meubler sa maison si proprement, et tout cela d'un

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si bon air, qu'elle mérite toutes sortes de louanges. »

C'est dans cet hôtel si bien restauré, actuellement appelé hôtel de Karadeuc, en haut du contour de la Motte, qu'elle offre à madame de Sévigné une hospitalité très empressée, « une belle chambre meublée d'un beau velours rouge cramoisi, ornée comme à Paris, un bon lit, où j'ai dormi admirablement. » — « Elle est si transportée de m'avoir, elle me marque tant d'empressements et tant d'amitié que j'en suis tout embarrassée. » — « Elle méfait passer ici de fort agréables jours : bonne compagnie ; de la musique. »

En acceptant une si chaleureuse hospitalité, madame de Sévigné risquait de blesser ses amis de Chaulnes, qui étaient en froid avec madame de Marbeuf.

« Mais il faut souffrir ce petit chagrin. J'irai toujours mon chemin ; je ne suis mal avec personne. » — « Ne croyez pas, ma fille, que je me sois brouillée avec M. et madame de Chaulnes, pour loger chez madame de Marbeuf. Je leur en parlai : ils le voulurent fort bien. »

Elle reconnaît tant d'affection en réconciliant les deux maisons :

« J'ai si bien fait que je l'ai remise comme elle doit être avec M. et madame de Chaulnes, c'est-à-dire allant les voir. Ils ont même oublié

le passé pour l'amour de moi, et l'ont priée de manger. »

Si simple aux Rochers, la châtelaine gardait pour Rennes ses toilettes élégantes : « Je vous prie de consulter madame de Chaulnes pour l'habit d'été qu'il me faut pour l'aller voir à Rennes... J'ai un habit de taffetas brun piqué, avec des campanes d'argent, un peu relevées aux manches et au bas de la jupe ; mais je crois que ce n'est plus la mode ; et il ne faut pas se jouer à être ridicule à Rennes, où tout est magnifique. » Quand les robes manquent, on met à profit de secourables circonstances : « Vous apprenez la mort de notre pauvre cousine, madame de Rarai... J'ai porté un petit deuil à Rennes. Je n'avais point de bel habit de couleur ; et ce petit deuil, qui m'a été commodité non pareille, a fait voir à toute la Bretagne mon bon naturel. »

Tous les jours, madame de Sévigné accompagne madame de Chaulnes au salut, sans priser spécialement « l'éloquence des prédicateurs » ; et elle suit madame de Marbeuf « au cours », qui est sans doute la promenade plantée de vieux arbres, appelée aujourd'hui le Mail.

La chère est fort grande dans cette ville; c'est d'abord à l'occasion des états provinciaux. « Je n'ose vous parler des magnificences de Rennes, de peur de vous donner une indiges-

tion, car ce sont des festins. Le même jour, dîner chez M. de la Trémouille, souper chez le premier président; dîner chez M. «le I'ommereuil, souper chez M. de Rennes; dîner chez M. de Coëtlogon, souper chez M. de Saint- Malo; ainsi tous les jours : comment vous en portez-vous? Il y a vingt tables de cette force. »

Même en dehors de ces époques exceptionnelles qui rassemblent toute la Bretagne, on mange encore, à Rennes, très grandement : « Nous soupàmes tous hier chez M. de Rennes ; ce sont des festins : c'est ici le pays de la bonne chère et de la bonne viande bien piquée, comme le pays du beurre de la Prévalaye. » Ailleurs, « nous retrouvâmes le même arrangement, avec une grande quantité de lumières et deux grandes tables servies également de seize couverts chacune ; c'est tous les soirs la même chose. » — « Je suis assurée que je vous manderai le plus grand dîner, le plus grand souper, et toujours la même chose. »

On trouve là, d'ailleurs, d'autres plaisirs que la table : « Du Mesnil a fait venir l'opéra d'Athys à Rennes; il n'est pas un si grand volume, mais il est fort joli. » On y danse aussi beaucoup.

Parmi les nombreux devoirs qui occupent à Rennes les heures de la marquise, elle mentionne « mille visites de couvent. » La capitale de la Bretagne donnait, en effet, asile à beau-

coup de familles religieuses, parmi lesquelles se distinguait l'abbaye bénédictine de Saint- Georges. Madeleine de Marillac s'était retirée dans cette grande communauté de Rennes, après avoir perdu son mari le marquis de la Fayette, fils de la célèbre romancière du dixseptième siècle, qui fut l'intime amie de madame de Sévigné. Cette jeune femme, que nous voyons, à l'époque de son mariage, entourée d'honneurs et de richesses, » dans une salle parée de fleurs de lis et de bâtons de maréchal, avec beaucoup de miroirs, de chandeliers, de plaques et de cristaux, avec beaucoup de domestiques, de valets de chambre et de livrées, » se montra digne des grands exemples que lui avait laissés son oncle le chancelier Michel de Marillac, pieux et charmant auteur de la plus suave traduction, faite jusqu'à ce jour, de l'Imitation de Jésus-Christ. Elle se donna toute à Dieu. Sous le règne de cette abbesse, les bâtiments claustraux furent magnifiquement reconstruits. Leur monumentale ordonnance domine encore aujourd'hui le cours de la Vilaine, dans la traversée de Rennes. Leur usage sans doute a modifié ; mais l'Administration de la guerre, à laquelle nos révolutions les ont dévolus, a respecté la crosse et l'écusson dont Madeleine de la Fayette avait marqué son œuvre. De plus, les crampons de fer qui maintiennent ces masses de granit sont

apparents : ils figurent des caractères gigantesques qui forment sur la longue façade l'illustre nom de la restauratrice. Aussi obligeante que magnifique, l'abbesse de Saint-Georges prêta 10,000 francs à la vieille amie de sa mère ; nous trouvons cette dette dans un compte dressé par M. de Sévigné lui-même.

Dans le voisinage de Rennes est située Tune des propriétés de la marquise, le manoir de Sévigné. Ce vieux berceau de la famille a, dès cette époque, perdu toute son importance. La terre, nous apprend M. de Sévigné, ne se compose plus que de moulins avec quelques métairies et quelques fiefs. Il l'estime 18,000 livres. Tout minimes que soient ces intérêts, la sage propriétaire les recommande au gouverneur, lors des occupations militaires en Bretagne : « Je suis sûre des ménagements qu'il a pour Sévigné, qui est aux portes de Rennes. » Mais cette propriété est sujette à d'autres détériorations, car M. de Sévigné écrit : « Si M. de Grignan croit parler juste en m'appelant M. de Sévigné, il pourrait bien se tromper; car il a fait, depuis hier, un si terrible débordement des eaux que je crois qu'il a emporté ce qui reste de cette terre ; ainsi je ne suis plus que M. des Rochers. » Cette terre fut, ainsi que celle de Lestomeur, vendue par M. de Simiane, l'héritier du marquis de Sévigné; elle fut achetée par M. Légonet.

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