CHAPITRE XV
L'élément prépondérant à Rennes est le Parlement. Cette compagnie souveraine occupe dans la ville et dans la province la place la plus importante. La capitale bretonne est essentiellement une ville de haute judicature.
Le « palais du Parlement est le plus beau de France. »
Les magistrats tiennent le haut du pavé; c'est en leur honneur « que les prédicateurs s'y évertuent », et les jeunes Bretonnes ne rêvent point de plus belle union que dans une famille de magistrature. « Elle a refusé des présidents à mortier ; c'est tout dire ! »
Le parlement est-il exilé de Rennes, on entend « les pleurs etles cris de Rennes, en voyant sortir son cher Parlement ». Revient-il, « toute la ville est dans les cris et les feux de joie ».
Bien plus, dans une circonstance où la cour avait exilé à Vannes ce fier Parlement, « afin de le faire consentir, pour se racheter, qu'on bâtit une citadelle à Rennes, et où cette noble compagnie voulut obéir fièrement et partit plus vite qu'on ne voulait, » nous voyons la ville de Rennes offrir 500,000 francs pour rentrer en possession du Parlement, qui fut réintégré après avoir, de son côté, versé 500,000 francs.
Af. d'Argouges, père de l'évêque de Vannes, fut longtemps premier président du Parlement de Bretagne ; la châtelaine le reçut aux Rochers.
Son successeur fut le comte de Pontchartrain. » Il mit, dit Saint-Simon, le Parlement et la justice sur un pied tout différent qu'il n'avait été, fit toutes les fonctions d'intendant dans une province qui n'en souffrait point encore, mit tout en bon ordre et se fit aimer partout. 11 y eut de grands démêlés d'affaires avec le duc de Chaulnes, qui était adoré en Bretagne, et qui n'était pas accoutumé qu'autre que lui et les états, dont il était le maître, se mêlassent de rien dans ce pays. »
Cet homme éminent quitta la Bretagne, en 1687, comme contrôleur des finances et chancelier de France. Sa bienveillance pour la famille de Sévigné ne se démentit pas à Paris, malgré la liaison intime de la marquise avec la duchesse de Chaulnes qu'il n'aimait point.
« Je ne suis point du tout mal avec M. et madame de Pontchartrain; je lésai vus depuis que vous êtes partie ; je leur ai écrit à tous deux ; le mari m'a déjà répondu et à mon fils très agréablement. Je n'ai rien du tout de marqué à leur égard, car ce n'est pas un crime d'être amie de nos gouverneurs. »
Ce fut même au crédit de Pontchartrain, devenu ministre, que M. de Sévigné dut plus tard d'obtenir le poste de lieutenant de roi à Nantes, poste qui lui était disputé par un autre gentilhomme breton, M. de Guémadeuc.
Le ministre fit même ajouter aux émoluments de cette charge 2,000 francs par an pour le logement.
M. de Pontchartrain fut remplacé, à Piennes, par M. de la, Falluère, dont « tout le monde est content au dernier point ». — « M. de Chaulnes me dit, l'autre jour : — Madame, vous devriez venir avec nous, à Vannes, voir le premier président. Il vous fait des civilités depuis que vous êtes dans la province, c'est une espèce de devoir à une femme de qualité. » La marquise se décida à faire cette lointaine visite : « M. de la Falluère me fît des honnêtetés au delà de tout ce que je puis dire. Il me regardait et ne me parlait qu'avec des exclamations : — « Quoi ! c'est là madame de Sévigné ! Quoi ! c'est ellemême! »
Nous voyons aussi le premier président aux
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Rochers : a Nous eûmes Lundi M. de la Falluére et sa femme, e1 sa fille et son fils : ils soupérent et couchèrent ici; ils furent contents de nos allées. »
Le procureur général au parlement de Bretagne, M. de la Bédoyère, épouse une des demoiselles de Murinais, charmantes amies de madame de Sévigné.
L'avocat général de Montigny est frère de l'évêque de Léon. La marquise l'assista dans la dernière maladie de ce prélat : « Il me parut inconsolable; je lui offris de venir pleurer en liberté dans mes bois; il me dit qu'il était trop affligé pour chercher cette consolation. »
M. de Méneuf, président au parlement de Bretagne, est débiteur de madame de Sévigné, à laquelle il avait acheté une terre (probablement une partie de la seigneurie de Sévigné). « Nous travaillons à finir une sotte affaire avec un président, pour recevoir le reste du payement d'une terre : ce qui nous arrête présentement. .»
Le débiteur, se fondant sur l'absence de titres qu'on devait lui livrer et qui établissaient le droit de haute justice sur cette terre, demanda , par-devant la chambre des enquêtes au parlement de Rennes, que le contrat fût résilié ou qu'on lui fit remise de 6,000 livres sur le prix convenu. Mais les titres égarés furent enfin retrouvés entre les mains du régisseur Vaillant,
qui gardait ce « papier sans que la vertu lui en fût connue ». La marquise les présente aussitôt, ce qui détruit les prétentions de l'acheteur : « Méneuf fut au désespoir que nous lui ayons donné une haute justice, parce qu'il n'a plus de prétexte pour ne pas achever de me payer. Il avait compté sur une remise de 5 ou 6, 000 francs, qui s'évanouit par ce papier; j'attends la fin de cette petite affaire. C'est un plaisir de voir les convulsions de la mauvaise foi qui ne sait plus où se pendre et qui est abandonnée de tous les prétextes. »
L'affaire s'arrange ensuite : « Mon président se dispose à me donner de l'argent. » M. de Méneuf vient même aux Rochers avec son beaufils, dont le ramage et le plumage sont très disparates : « Un président m'est venu voir, avec qui j'ai une affaire que je vais essayer de finir pour avancer mon retour autant que je le puis. Le président avait avec lui un fils de sa femme qui a vingt ans et que je trouvai, sans exception, la plus agréable et la plus jolie figure que j'aie jamais vue. J'allais dire que je l'avais vu à cinq ou six ans, et que j'admirais, comme M. de Montbazon, qu'on pût croître en si peu de temps : sur cela il sort une voix terrible de ce joli visage, qui nous plante au nez, d'un air ridicule, que mauvaise herbe croît toujours ! Voilà qui fut fait : je lui trouvai des cornes. S'il m'eût donné un coup de massue sur la tête, il
De m'aurai! pas plus affligée : je jurai do ne plus me fier aux physionomies. »
« Le comte de Dréhanl de M&uron », également président au parlement de Bretagne, avait marié son fils à mademoiselle delà Coste, et sa fille à M. de Sévigné. La châtelaine avait même été en rapport avec lui avant ce dernier mariage, car M. de Bréhant de Mauron avait une sœur dans le voisinage des Rochers, madame Hay des Nétumicres deTizé.Le bon Président parut quelquefois regretter que, dans les questions d'intérêt, son gendre fût sacrifié à madame de Grignan par la trop partiale marquise. Toutefois nous le trouvons en amitié avec madame de Sévigné : « J'ai reçu votre dernière lettre, mon cher président : elle est aimable comme tout ce que vous m'écrivez... Adieu, mon bon président, mon fils vous fera part de ma lettre ; j'embrasse votre tourterelle. »
M. de Méjusseaume, doyen des conseillers au parlement de Bretagne, est un ami de madamede Sévigné, qui parle de sesbons rapports avec lui, avec sa femme, avec ses enfants et apprécie d'autant plus leur affection, que cette famille parlementaire était proche alliée de la famille de Coëtlogon, peu aimée aux Rochers.
Le comte de Montmoron, parent des Sévigné, est conseiller doyen au parlement de Rennes. La marquise parle affectueusement de ce cousin breton.
Il entretient avec sa cousine un commerce intelligent et littéraire. «M. de Montmoron a été ici deux ou trois jours pour des affaires : il a bien de l'esprit ; il m'a dit de ses vers ; il sait et goûte toutes les bonnes choses. Nous relûmes la mort de Clorinde. »
Ce conseiller se pique même de philosophie. « M. de Montmoron arriva, vous savez qu'il a bien de l'esprit ; le P. Damaie, qui n'est qu'à 20 lieues d'ici ; mon fils qui, comme vous savez encore, dispute en perfection ; les lettres de Corbinelli ; les voilà quatre. Et moi, je suis le but de tous leurs discours ; ils me divertissent au dernier point. M. de Montmoron sait votre philosophie et la conteste sur tout, mon fils soutenait Descartes ; le Damaie le soutenait aussi, et les lettres s'y joignaient. Mais ce n'est pas trop de trois contre Montmoron. Il disait que nous ne pouvions avoir d'idées que de ce qui avait passé par nos sens. Mon fils disait que nous pensions indépendamment de nos sens ; par exemple, nous pensons que nous pensons. Voilà, grossièrement, le sujet de l'histoire. Cela se passa fort bien et fort agréablement ; ils me réjouissaient beaucoup. »
Madame deSévignéfaitde son oncle un éloge plus enviable encore : « M. de Montmoron mourut, il y a quatre jours, chez lui, d'une violente apoplexie, en six heures. C'est une belle âme devant Dieu ! »
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Le conseiller Du Gueêclin, descendant de
l'illustre guerrier, est mentionné par La marquise comme ayant marié très précipitamment son fils. Ce jeune homme se nommait Bertrand, comme le grand aïeul; il était seigneurde la Roberieet capitaine de dragons au régiment de Bretagne. Il épousa Renée de Cranhac, et la chose se fit, comme on va le voir, très expéditivement. « Quand M. de Chaulnes eut réglé les articles, il dit : Faisons le contrat. On y consentit. Et puis il dit : Mais qui nous empêche de les marier demain ? Chacun dit : Mais des habits? mais une toilette? mais du linge? Il se moque de ces sottises. M. de Rennes donna la dispense de deux bancs. Le lendemain, il était dimanche, on en jeta un le matin, ils furent mariés à midi ; l'après-midi, la petite fille dansa comme un ange ; le lendemain, c'était madame Du Guesclin, ayant épargné '20,000 francs de frais de noces. Toutes les deux familles ont été ravies de cette épargne. »
Une autre famille de Parlement, la famille Descartes, occupe beaucoup madame de Sévigné parce qu'elle tient de fort près au grand philosophe. Elle comprend, en première ligne, le frère aîné de l'écrivain qui succède à son père dans la charge de conseiller de grand'chambre au Parlement deBretagne.il est, dit un rapport adressé à Colbert, « assez accommodé, fort bon juge, et, quoiqu'il ne soit pas extraordinaire-
ment savant, il a pourtant de grandes lumières et est des plus forts de sa compagnie. » Deux autres Descartes siègent au même Parlement, l'un comme conseiller à la Tournelle, « qui a de l'honneur et de la probité, d'un caractère sévère et ennemi des passe-droits ; » l'autre, comme conseiller aux enquêtes ; « il aime ses fonctions et y est fortement appliqué. »
Les enfants de ces magistrats composent une nombreuse famille. «Il vint deux petites-nièces de votre père Descartes. Tl y avait une autre vraie nièce. Je vis aussi deux neveux ; mais le plus plaisant, c'est un Jésuite, bridé entre les menaces de la Société et son inclination naturelle pour la mémoire de son oncle, de sorte que le pauvre Père mange toujours des pois chauds, comme disait M. de la Rochefoucauld ; il n'osait prononcer une seule parole distincte. »
«Tous sont « honnêtes et fort aimables ». — « Les petites-nièces sont très jolies femmes. » — « Je suis siprévenue en leur faveur, qu'il me semblait qu'elles dansaient le passe-pied tout autrement que les autres; elles ont bien de l'esprit dans les yeux. L'une ressemble à madame de Saint-Géran comme deux gouttes d'eau ; l'autre est une fort belle brune. »
Mais la propre nièce de Descartes, qui se nomme Catherine, est la préférée aux Rochers : « Elle a de l'esprit comme lui ! Celle-là sait quasi aussi bien que vous sa philosophie. » —
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« Je ris quelquefois de l'amitié que j'ai pour mademoiselle Descartes ; je me tourne naturellement de son côté; j'ai toujours des affaires à elle ; il me semble qu'elle vous est de quelque chose, du côté paternel de M. Descartes ;et dès là je tiens un petit morceau de ma chère iillc. » — « J'aime passionnément mademoiselle Descartes ; elle vous adore. »
Cette personne, « à qui madame de Chaulnes donne une pension », — « fait très bien les vers ». — « Voilà une manière d'impromptu qu'elle fit l'autre jour ; mandez-moi ce que vous en pensez ; pour moi, il me plaît fort, il est naturel et point commun. » Mais, ce qui est plus remarquable, « elle est savante, comme son oncle et comme vous ». Elle cultive et apprécie les théories de son oncle: « M. de Soissons attaque vivement M. Descartes ; mademoiselle Descartes en est fort indignée, après les compliments infinis qu'elle a reçus de lui, à Paris sur les éloges dus à son oncle et à l'immortalité de son nom! » Elle entre même en correspondance philosophique avec madame de Grignan.
Une autre petite Bretonne de cette famille parlementaire s'occupe moins des systèmes et un peu de certain lieutenant général. C'est « une petite madame de la M. C, petite fille de votre père Descartes. Elle a bien de l'esprit, et m'a toute la mine de croire que le feu est chaud, et qu'elle peut brûler et être brûlée. »
La haute cour de justice, dont madame de Sévigné vient d'énumérer les principaux membres, vit, à cette époque, à sa barre un personnage assez bizarre dont nous entretient la marquise :
« Le marquis de Pomenars » est, aux Rochers, le boute-en-train de madame de Sévigné, qu'amusent ses saillies et ses aventures.
On a dit de ce gentilhomme breton qu'il avait eu procès pour fausse monnaie, et que, s'étant justifié, il avait payé en fausses espèces les épices de son arrêt. Comme M. de Montmerqué, nous avons peine à croire qu'il faille prendre au sérieux ces grosses accusations, dont la marquise ne parle qu'en les exagérant à plaisir, sur un ton enjoué, et qui n'eussent pas permis au coupable d'entretenir, avec la noblesse du pays, avec le gouverneur même, d'aussi affectueux rapports.
C'est la gaieté qui le caractérise : « La gaieté de Pomenars était si extrême qu'il aurait réjoui la tristesse même. » — « Je n'ai jamais vu un homme si fou que Pomenars ; sa gaieté augmente en même temps que ses affaires criminelles ; s'il lui en vient encore une, il mourra de joie. »
La principale de ces affaires criminelles est l'enlèvement de mademoiselle de Bouille, fille du comte de Créance. « Pomenars ne fait que de sortir de ma chambre ; nous avons parlé assez sérieusement de ses affaires, qui ne sont
jamais de moins que de sa tête. Le comte de Créance veut, à toute force, qu'il ail 1<; cou coupé : Pomenarsneveut pas, voilà le innées. .> — « Pomenars est divin : il n'y a point d'homme à qui je souhaite plus volontiers deux tète- ; jamais la sienne n'ira jusqu'au bout. » — « Pomenars vous demande que sa hardiesse est encore augmentée; qu'il ne peut jamais être pendu, puisqu'il ne l'a point été. » — « Pomenars est toujours accablé de procès criminels qu'il ne va jamais moins que de sa vie. Il sollicitait, l'autre jour, à Rennes, avec une grande barbe; quelqu'un lui demanda pourquoi il ne se faisait point raser : Moi, dit-il, je serais bien fou de prendre de la peine après ma tète, sans savoir à qui elle doit être. Le roi me la dispute ; quand on saura à qui elle doit demeurer, si c'est à moi, j'en aurai soin. » — « Pomenars peut se faire raser au moins d'un côté : il est hors de l'affaire de son enlèvement ; il n'a plus que le courant de sa fausse monnaie, dont il ne se met guère en peine. »
Ce condamné paye étrangement d'audace :
« Il est si hardi et si effronté que, tous les jours du monde, il fait quitter la place au premier président, dont il est l'ennemi, aussi bien qu'au procureur général. » — « L'autre jour, il trouva une grande assemblée de peuple, il demanda ce que c'était : C'est, lui dit-on, que l'on pend, en effigie, un gentilhomme qui avait enlevé la
fille de M. le comte de Créance. Cet homme-là, sire, c'était lui-même! Il s'approcha, il trouva que le peintre l'avait mal habillé ; il s'en plaignit, il alla souper et coucher chez le juge qui l'avait condamné. Le lendemain, il vint ici, se pâmant de rire ; il en partit cependant de grand matin dès le jour d'après. » Il se produit même intrépidement à Paris, où nous le trouvons à une matinée littéraire, donnée par Corneille, chez M. le duc de la Rochefoucauld : « Pomenars était au-dessus, avec les laquais, son nez dans son manteau, parce que le comte de Créance le veut faire pendre, quelque résistance qu'il y fasse. »
Le marquis de Pomenars ne fut nullement exécuté. Après plusieurs années, nous voyons ce gai compagnon supporter de bonne grâce une terrible opération. « Ce pauvre Pomenars fut taillé avant-hier, et souffrit cette opération avec un courage héroïque. Madame de Chaulnes m'a donné l'exemple de l'aller voir. » — « La pierre est grosse comme un petit œuf : il caquette comme une accouchée ; il a plus de joie qu'il a eu de douleur. Pour accomplir la prophétie de M. de Maillé, qui disait un jour à Pomenars qu'il ne mourrait jamais sans confession, il a été, avant l'opération, à confesse au grand Bourdaloue. Ah! c'était une belle confession que celle-là ! Il y fut quatre heures. Je lui ai demandé s'il avait tout dit : il m'a juré que oui, et
qu'il ne pesait pas un grain ; car il a tout dit, et et vous savez qu'il n'est question que de cela, il n'a point langui du tout après l'absolution ; la chose s'est fort bien passée. Il y avait huit ou dix ans qu'il ne s'était confessé, et c'était le mieux. Il me parla de vous, et ne pouvait se taire, tant il est gaillard! »