CHAPITRE XVI
Madame de Sévigné est appelée quelquefois à Nantes par le soin des terres qu'elle possède dans le voisinage. « On m'y a régalée en reine. » — « J'arrivai ici à neuf heures du soir, au pied de ce grand château que vous connaissez, au même endroit par où se sauva notre cardinal de Retz : on entendit une petite barque ; on demande : Qui va là ? J'avais ma réponse toute prête; et, en même temps, je vois sortir par la petite porte M. de Lavardin, avec cinq ou six flambeaux de poing devant lui, accompagné de plusieurs nobles, qui vient me donner la main et me reçoit parfaitement bien. Je suis assurée que, du milieu de la rivière, cette scène était admirable ; elle donna une grande idée de moi à mes bateliers : je soupai fort bien. » Le ciel de Nantes ne lui est pas favorable : « Autre-
fuis, dans ma jeunesse, L'airde Nantes, un peu
mêlé de celui de la mer, me perdait tout mon teint; » mais elle admire « cette ville si bien située ». Elle aime les près de Mauves que baigne la Loire, près du cours Saint-Pierre : « J'ai pris congé de la belle prairie ; » elle considère surtout, avec un souvenir ému, ces murs qui servirent de prison à l'aventureux prélat qu'elle aime si tendrement: « Je ne puis jamais passer au pied d'une certaine tour, que je ne me souvienne de ce pauvre cardinal et de sa funeste mort. »
D'ailleurs, « la vie est ici à bon marché ». Et l'on vit largement : « Ils m'ont donné un si magnifique repas en maigre, à cause des Rogations, que le moindre poisson paraissait la signora balena. »
Madame de Sévigné n'est pas d'ailleurs sans trouver à Nantes quelques relations : « Les madames m'y font mille honnêtetés, » Elle est très choyée au couvent de la Visitation. « Ma consolation, c'est d'être à mes filles de Sainte- Marie. » — « J'irai demain écrire dans cette maison ; j'y dînerai dimanche : encore une fois, c'est ma consolation. » — « J'ai eu le plaisir de passer une partie de mes après-dinées avec mes pauvres filles de Sainte-Marie. »
Les Visitandines fêtaient spécialement cette sympathique visiteuse, qu'elles considéraient comme « les reliques vivantes » de sa sainte
grand'mère.Deplus, mademoiselle de Sévigné avait été pensionnaire chez les filles spirituelles de sainte Chantai. « Nos sœurs de Saint-Marie sont aimables : elles ont conservé une idée de vous dont elles me font leur cour... Elles élèvent fort bien les petites filles ; elles ne leur apprennent point à mentir et à dissimuler leurs sentiments ; point de coquecigrues, ni d'idolâtrie ; enfin je les aime. »
Le lieutenant du roi, gouverneur des villes et château de Nantes, est le marquis de Molac de Rosmadec. — « Il est accablé par M. de Lavardin, comme M. de Lavardin est accablé par M. de Chaulnes. »
Nous le voyons aux Rochers et à Nantes, où il reçoit madame de Sévigné avec la plus haute distinction.
Madame de Grignan juge avec peu d'indulgence le physique de ce personnage ; il ne faut pas ajouter une foi entière à ses appréciations ; d'abord, parce que la belle gouvernante de Provence est, en général, assez mal disposée pour la Bretagne; et, en second lieu, parce que, dans la circonstance dont elle va parler, le marquis de Molac se trouvait en compétition avec M. de Grignan. Il s'agit d'une promotion de cordons bleus, qui était annoncée ou prévue, et qui attirait à Versailles de nombreux candidats : M. de Molac, écrit-elle à sa mère, « arrive pour demander cette faveur : il joint à une grimace
naturelle une convulsion si affreuse que l'on ne piMil pas le regarder sans frayeur ou sans rire ; je ne sais comment ces gens-là croient que leur présence peut-être utile. Pour moi, je craindrais que leur présence ne changeât les bonnes intentions qu'on pourrait avoir en leur absence. »
Le fils du marquis de Molac, Sébastien, épouse mademoiselle de Roussille. La mariée, à laquelle « le roi donne la valeur de plus de 400,000 francs », est la sœur de cette célèbre Fontanges, dont la conversion fut saluée ainsi par Bussy-Rabutin dans une lettre à la marquise : « Si ce temps dure, un chemin aux belles filles pour se sauver, ce sera de passer par les mains du roi. Je crois que, comme il dit aux malades qu'il touche : Le roi te touche, Dieu te guérisse! il dit aux demoiselles qu'il aime : Le roi te baise, Dieu te sauve! »
Le suppléant du marquis de Molac est M. de Morvaux, qui eut, en 1695, des démêlés de préséance avec M. de Sévigné, alors lieutenant du roi pour la ville et comté de Nantes.
Il y a aussi à Nantes « une espèce d'intendant, qui ne l'est point pourtant ». Il s'agit de M. de Nointel, qui est de la « vraie maison des Béchameil ». Il est député pour l'inventaire et la vérification des titres delà chambre des comptes de Nantes. Sa femme «est fille de madame de Bretonvilliers : elle a dix-sept ans, Elle fait la belle
et croit que c'est mon devoir de l'aller voir; je n'ai pas bien compris pourquoi, et, en attendant qu'elle me montre par où, je m'en vais aux Rochers. » Cette difficulté de préséance se tranche bientôt : «M. de Nointel me vint voir samedi en arrivant... cette civilité m'obligera d'aller le lendemain chez sa femme; elle me rendit ma visite dès le soir, et aujourd'hui ils m'ont donné un magnifique repas. »
Le premier président de la cour des comptes de Bretagne, qui siégeait à Nantes, est aussi un ami de la marquise : « Il faut que je vous conte ce que c'est que ce premier président, vous croyez que c'est une barbe sale et un vieux fleuve, comme votre Ragusse : point du tout ; c'est un jeune homme de vingt-sept ans, neveu de M. d'Harrouïs, un petit de la Brunnelaye, fort joli, qui a été élevé avec le petit de Seilleraye, que j'ai vu mille fois, sans jamais imaginer que ce pût être un magistrat. Cependant il l'est devenu par son crédit, et moyennant 40,000 francs il a acheté toute l'expérience nécessaire pour être à la tête d'une compagnie souveraine, qui est la chambre des comptes de Nantes. Il a, de plus, épousé une fille que je connais fort, que j'ai vue tous les jours pendant cinq semaines aux états de Vitré, de sorte que ce premier président et cette première présidente sont pour moi un jeune petit garçon que je ne puis respecter, et une jeune petite demoi-
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selle que je ne puis honorer. Ils sont revenus pour moi de la campagne où ils étaient. Ils ne me quittent point. »
Leur petite cousine amuse fort madame de Sévigné : « J'ai trouvé tout d'un coup qu'elle a bien de l'esprit, et une envie immodérée d'apprendre ce qui peut servir ;'i rire une personne honnête, éclairée... Sa mère est une dévote ridicule. Cette fille a fait de son confesseur tout l'usage qu'on peut en faire : c'est un Jésuite qui a beaucoup d'esprit. Elle l'a prié d'avoir pitié d'elle, de sorte qu'il lui apprend un peu de tout et son esprit est tellement débrouillé qu'elle n'est ignorante de rien. Tout cela est caché sous un beau visage, fort régulier, sousune modestie extrême, sous une timidité naturelle, sous une jeunesse de dix-sept ans. Il y aurait bien des gens qui s'offriraient à lui donner de l'esprit à la façon que dit La Fontaine ; mais elle paraît n'en point vouloir de celui-là. » — « Elle a dix-neuf ans, mon Agnès, et n'est pas si simple que je pensais : elle a plus que le désir d'apprendre; elle sait assez de choses. Elle a lu tout ce qu'elle a pu attraper de romans, avec tout le goût que donnent la difficulté et le plaisir de tromper. Vraiment, si je voulais rendre une fille galante, je ne lui souhaiterais qu'une mère et un confesseur comme elle en a ! »
Dans le voisinage de Nantes, madame de Sévigné visite la Seilleraye, qui appartient à
M. d'Harrouïs : « Celui-ci manda, de Paris, il y a quatre ans, à un architecte de Nantes, qu'il lui priait de lui bâtir une maison, dont il lui envoya le dessin, qui est très beau et très grand. C'est un grand corps de logis de 30 toises de face, deux ailes, deux pavillons. Mais, comme il n'y a pas été trois fois pendant tout cet ouvrage, tout cela est mal exécuté ; notre abbé est au désespoir, M, d'Harrouïs ne fait qu'en rire. Il nous y mena hier au soir. »
C'est aussi dans les environs de Nantes que la marquise possède le domaine de Buron, en la paroisse de Vigneu. M. de Se vigne écrit que cette terre, bien bâtie pour un vieux château, vaut, par main de fermier 3,800 francs de rente; elle a rapporté jusqu'à 4,400 et vaut 100,000 livres. Il contribua lui-même grandement à la réduction qu'il signale dans les revenus ; sa mère écrit de Nantes : « Je fus hier au Buron, j'en revins le soir ; je pensais pleurer en voyant la dégradation de cette terre, il y avait les plus vieux bois du monde : mon fils, dans son dernier voyage, y a fait donner les derniers coups de cognée. Il a encore voulu vendre un petit bouquet qui faisait une assez grande beauté; tout cela est pitoyable... Ma fille, il faut que vous essuyiez tout ceci. Toutes ces dryades affligées que je vis hier ; tous ces vieux sylvains qui ne savent plus où se retirer ; tous ces anciens corbeaux, établis depuis deux cents
ans dans l'horreur de ces bois ; ces chouettes qui, dans cette obscurité, annonçaient, par
leurs funestes cris, le malheur de tous les hommes, tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le cœur. Et que sait-on même si plusieurs de ces vieux chênes n'ontpoint parlé, comme celui où était Clorinde? Ce lieu était un luogo d'incanto, s'il en fut jamais; j'en revins donc toute triste. Le souper que me donna le premier président et sa femme ne fut capable de me réjouir. »
D'obligeants Nantais, M. deTrévaly et l'abbé de Bruc, donnent quelque surveillance aux intérêts de madame de Sévigné, dans cette contrée. Mais, malgré leurs soins, un premier fermier, M. de la Bigotaye, mourut débiteur de la marquise. On dut saisir l'héritage de son fils et héritier qui possédait quelque bien.
La ferme est prise ensuite par M. delà Jarrie, qui cultive fort mal et ne paye point. « Je n'ai pas encore touché ces 6,000 francs de Nantes : dès qu'il y a quelque chose à finir, cela ne va pas si vite. » — « Je suis dans l'embarras d'achever un grand compte de dix-neuf années, que mon fils n'avait fait qu'ébaucher. On me veut faire passer des lettres que j'ai écrites, pour des quittances; c'est une pitié de voir les subtilités où 10,000 francs de rente jettent un mauvais payeur. . . Tout ce qui me fâche, c'est de faire du mal; mais quand je joue à noyer, et que je me
demande lequel je noie, de M. de la Jarrie ou de moi, je dis sans balancer que c'est M., de la Jarrie ; et cela me donne du courage. » — « Je veux faire payer ceux qui me doivent, afin de payer ceux à qui je dois : cette pensée me console de tous mes ennuis. » — « Mes affaires de Nantes vont pitoyablement ; tout s'est tourné en chicanes, en saisies, dont on se défend vingt ans durant. » Je ne toucherai jamais rien des 1,000 pistoles qu'il me doit. » En effet, M. Pasgérant, gendre et caution de la Jarrie, parait aussi insolvable que lui.
On se sépare enfin de la Jarrie. Il est remplacé par M. d'Hérigoyen, qui s'installe à l'essai, avec bail d'une année seulement : « J'ai un grand compte à faire avec le nouveau fermier. » Celui-ci est « un gros monsieur qui a part dans les fermes. » Il vient aux Rochers : « Nous avons été deux jours à compter avec notre monsieur le fermier; il est fort honnête homme; mais, comme celui qui l'a précédé a ruiné notre terre, ce ne sont que réparations et abîmes ; il y a deux ans que le revenu est employé à remettre tout en état. Ce sont d'étranges mécomptes ; mais soyez-en consolée, ma fille, comme moi ; cela ira mieux à l'avenir. »
Ce nouveau venu inspire, en effet, grande confiance : la marquise le défend énergiquement contre les prétentions de M. de la Jarrie, qui voulait établir un banc dans l'église de
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Vigneu, en regard du banc seigneurial occupé par le remuer du Buron.
Enfin, lorsque M. d'IJérigoycn se décourage et, après son court essai d'un an, veut abandonner cette terre, M. de Sévi*gné cherche à le retenir.
Il persista dans sa résolution. Son successeur est aussi un gros personnage : « Il est marié, le bon Branjon ; il m'écrit sur ce sujet un»- fort jolie lettre. Mandez-lui si ce mariage est aussi bon qu'il me le dit. C'est une parenté de tout le parlement et de M. d'Harrouïs. Expliquez-moi cela, mon enfant. »
A Saint-Malo, la marquise connaît le gouverneur, le sous-gouverneur et l'évêque.
Le marquis Malo « de Coëtquen », comte de Combourg et gouverneur de Saint-Malo, est un Breton de vieille souche. Son père avait exercé les mêmes fonctions; sa mère portait, à la cour, des robes « de cent mille écus ». Elle captiva le grand Turenne, « dont elle n'est pas digne », et lui donna pour successeur le chevalier de Lorraine.
Nous voyons le fils en rapport avec le marquis de Sévigné, qui le visite à Saint-Malo. Puis une de ses propriétés est située dans le pays de Vitré. J'ai eu ici deux fois M. de Coëtquen, à trois jours l'un de l'autre; il allait affermer une terre à 3 lieues d'ici; et, pour la hausser de 50 francs, il a dépensé 100 pistoles
dans son voyage ; il m'a fort demandé de vos nouvelles. »
Ce personnage avait, paraît-il, mauvais caractère. Nous l'avons vu prendre, aux États de 1679, le rôle d'accusateur vis-à-vis du trésorier d'Harrouïs. C'était un acte d'ingratitude, « car il a mille obligations à M. d'Harrouïs. » Aussi madame de Sévigné, qui a dit de l'ingratitude : « C'est ma bête d'aversion ; de bonne foi, je ne la puis souffrir, et je la poursuis en quelque lieu que je la trouve, » enregistre avec plaisir qu'à la suite de sa dénonciation, M. de Coëtquen « a reçu une lettre de madame de Rohan », sa belle-mère, « qui lui mande de venir à Paris, parce que M. de Chaulnes a ordre de lui défendre d'être aux États ; de sorte qu'il a disparu la veille de l'arrivée du gouverneur. »
Plus tard, le gouverneur de Saint-Malo adresse à la cour des rapports désobligeants contre le duc de Chaulnes lui-même : « Vous savez bien que M. de Coëtquen est arrivé à Paris en même temps que M. de Chaulnes; leur haine et les mémoires qu'a donnés Coëtquen feraient une fort belle scène , si le roi les voulait entendre tous deux. » — » On vous a mandé comme était M. de Coëtquen avec M. de Chaulnes; il était avec lui ouvertement aux épées et aux couteaux; il avait présenté au roi des mémoires contre la conduite de M. de
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Chaulnes, depuis qu'il est gouverneur de cette province. » Le gouverneur de Bretagne se vengea, au retour, en infligeant à son ennemi une mortification cruelle. « M. de Coëtquen revient de la cour pour se rendre à son gouvernement, par ordre du roi. Il arrive à Rennes, va voir M. de Pommereuil, et passe, depuis huit heures du matin qu'il est à Rennes, jusqu'à neuf heures du soir, sans aller chez M. de Chaulnes. Il n'avait pas même dessein d'y aller, comme il le dit à M. de Coëtlogon, et se faisait un honneur de braver M. de Chaulnes dans sa ville capitale. A neuf heures du soir, comme il était à son hôtellerie et n'avait plus qu'à se coucher, il entend arriver un carrosse et voit monter dans sa chambre un homme avec un bâton d'exempt : c'était le capitaine des gardes de M. de Chaulnes, qui le pria, de la part de son maître, de venir jusqu'à l'évêché ; c'est où demeure M. de Chaulnes. M. de Coëtquen descend et voit vingt-quatre gardes autour du carrosse, qui le mènent sans bruit et en fort bon ordre à l'évêché. Il entre dans l'antichambre de M. de Chaulnes et y demeure un demi quart d'heure avec des gens qui avaient ordre de l'y arrêter. M. de Chaulnes paraît enfin et lui dit : Monsieur, je vous ai envoyé quérir pour vous ordonner de vous faire payer les francs-fiefs dans votre gouvernement. Je sais, ajouta-t-il, ce que vous avez dit au roi ;
mais il le fallait prouver. Et tout de suite il lui tourna le dos et rentra dans son cabinet. Le Coëtquen demeura fort déconcerté et, tout enragé, regagna son hôtellerie. »
Le suppléant de M. de Coëtquen, à Saint- Malo, « M. de Sainte-Marie », est une conquête de madame de Sévigné : « Sainte-Marie, mon vieux ami, m'est venu voir. Il m'a dit qu'il vous avait écrit pour une sollicitation; je vous conjure qu'il soit content de vous. C'est un homme qui se mettrait en pièces pour moi. Tout le monde l'aime en ce pays; il est la consolation de tous les exilés, de tous les prisonniers de Saint-Malo ; en un mot, un petit Artagnan, qui est fidèle au roi et humain à ceux qu'il est obligé de garder. Il a mille bonnes qualités ; il dit que c'est moi qui les lui ai données. Vous vous souvenez comme je l'ai converti, en lui donnant ma foi et ma parole que notre religion était meilleure que celle de Calvin. »
Enfin, M. de Saint-Malo, c'est-à-dire l'évêque, Sébastien de Guémadeuc, se conduit fort légèrement en une année de deuil pour la Bretagne, aussi le blàme-t-on ouvertement, quoique autrefois on l'ait reçu en ami aux Rochers : « M. de Rohan n'osait dans la tristesse où est cette province donner le moindre plaisir. Mais M. de Saint-Malo, linotte mitrée, âgée de soixante ans, a commencé... vous croyez que c'est les prières des Quarante heures... c'est le bal à
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toutes Les daines, et un grand souper : ça a été un scandale public! »
Madame de Sévigné a ce bal .sur le cœur : « Madame de Chaulnes m'a fait conter les affaires (1rs États : je l'ai l'ait convenir que M. de Saint-Malo avait été ridicule avec son bal. » — Madame de Tarente riait fort de me voiréchauffée et pleine de toutes mes raisons pour l'iinprouver. » D'ailleurs la châtelaine n'est pas seule à blâmer d'aussi intempestives réjouissances : m On a frondé si rudement contre M. de Saint-Malo, que son neveu s'est trouvé obligé de se battre contre un gentilhomme de Basse- Bretagne. »
Madame de Sévigné connaîtDol. De cette ville aux Rochers, la route ne se fait pas toujours sans encombre. « Votre mère vous a conté son voyage de Dol, qui a été très heureux, hors qu'elle a versé deux fois dans un étang (vraisemblablement celui de Malnoë), et moi avec elle; mais, comme je sais parfaitement bien nager, je l'ai tirée d'affaire, sans nul accident, et même sans qu'elle ait été* mouillée... Ainsi de cette chute ne craignez ni jambe affligée ni rhume quelconque. »
L'évêque de cette ville est Mathieu Thoreau, peu résident, paraît-il, car madame de Sévigné défie la mort de l'attraper dans son diocèse. lia pour successeur François de Chamillard, frère du contrôleur général des finances.
La châtelaine visite dans cette région le mont Saint-Michel, « ce mont si orgueilleux que vous avez vu si fier et qui vous a vue si belle. » Cette merveille est, on le sait, un rocher grandiose et solitaire, qui émerge des flots et des sables, au milieu de la baie de Pontorson et qui sert de piédestal à une vaste basilique. Les constructions d'une magnifique abbaye, suspendues aux flancs abrupts de la montagne, forment autour de cette église aérienne une couronne de granit, ou plutôt de délicates et merveilleuses dentelles. Nul n'a contemplé ce magnifique ouvrage de Tart et de la nature sans partager l'émotion de l'illustre voyageuse : Nous avons été longtemps sur le rivage, et toujours avoir ce mont. » Un magistrat, qui visita le mont Saint-Michel, dix jours après la marquise, céda à la poétique inspiration que produisent souvent ces beaux lieux, et adressa à madame de Sévigné ces vers un peu emphatiques :
Vous l'avez vu, madame, et savez si je mens :
Vous avez triomphé de la roche superbe.
Vos beaux pieds l'ont foulée ainsi qu'on foule l'herbe,
Elle fléchit pour vous son invincible orgueil;
Et, sentant sur sa croupe une charge si belle,
Elle vous caressa par un muet accueil;
Puis, de votre départ, voyant l'heure cruelle,
Dans ses concavités, elle en pleura de deuil,
Elle ne le dit pas ; et je le dis pour elle.