‹ Madame de Sévigné en BretagneChapitre 23 sur 26 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Les événements publics dont madame de Sévigné est le témoin ou le narrateur sont, en première ligne, les diverses sessions des États provinciaux.

Ces solennelles assises, où se confondent les éléments divers énumérés aux chapitres précédents, sont le rendez-vous de la Bretagne, tous les deux ans : nous les voyons successivement à Vitré, à Rennes, à Dinan, à Saint-Brieuc.

Voici la teneur des convocations ; celle-ci fut adressée en 1675 à un noble Vitréen :

« Monsieur de la Rivière-Ravenel,

« Ayant jugé à propos de convoquer et faire assembler en la forme ordinaire les états de mon pays de Bretagne pour leur faire entendre plusieurs choses touchant le bien de cet état et

particulièrement celui dudit pays, j'en ai ordonné et assigné la tenue en ma ville de Dinan, au vingt-cinquième jour d'août prochain; et désirant que vous y assistiez pour donner votre avis sur ce qui y sera proposé, même consentir à ce qu'on estimera y devoir être résolu à l'avantage de mes affaires ou de la Province, je vous fais cette lettre pour vous en avertir et vous dire que vous ne manquiez pas de vous trouver à cet effet en ma ville de Dinan au jour susdit, afin de vous employer et concourir avec les autres de l'assemblée à tout ce qui s'offrira pour l'utilité de mon service et le soulagement de mes sujets dudit duché ; et la présente n'étant à autre fin je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur de la Rivière-Ravenel, en sa sainte garde.

« Louis.

« Ecrit à Versailles, ce 25 juillet. »

L'assemblée comprend les commissaires de la couronne et les représentants des trois états. Les commissaires, au nombre de vingt-cinq, ont à leur tête le gouverneur de la province, qui prend place sous le dais. A la droite du gouverneur sont placés le lieutenant général, le premier président du Parlement et le trésorier des états.

La noblesse envoie cent soixante-quatorze représentants ; le tiers-état, soixante-dix. Le

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clergé en fournit soixante, savoir : les neuf évoques de Rennes, Nantes, Saint-Malo, Dol, Saint-Brieuc , Saint-Paul-de-Léon, Quimper, Vannes, Tréguier ; un délégué de chacun des neuf chapitres diocésains ; et quarante-deux abbés ou commendataires d'abbaye.

L'ordre et la nature des sièges a son importance à une époque où l'étiquette et les préséances jouent un si grand rôle. « Madame la présidente de C. a pleuré comme un enfant aux états, parce que le premier président de la Chambre des comptes a voulu avoir un fauteuil aussi bien que son mari. »

La présidence de l'ordre de la noblesse avait été longtemps disputée entre les ducs de Rohan et de laTrémouille, les premiers comme barons de Léon, les seconds comme barons de Vitré ; mais le duc Pierre de Bretagne avait, en 1451, réglé le litige ; et cet honneur était dévolu tour à tour à chacune des deux maisons. La présidence de l'ordre de l'Église appartient, en 1671, à l'évêque de Rennes ; en 1675, à celui de Saint-Malo.

La première séance est matinale, probablement parcequ'elleest précédée d'une cérémonie religieuse. « Je n'ai pas voulu en voir l'ouverture; c'était trop matin. » Après lecture et vérification des pouvoirs, les commissaires font un exposé des ressources budgétaires et soumettent à l'assemblée un projet de répar-

tition qui comprend, en première ligne, un don considérable au roi, puis des allocations àdivers personnages, puis « des réparations de chemin et de ville ». Ces propositions sont d'ordinaire agréées : « Les états ne doivent pas être longs : il n'y a qu'à demander ce que veut le roi ; on ne dit pas un mot, voilà qui est fait. »

On trouve les Bretons si coulants sur ce chapitre, qu'on se demande en plaisantant s'ils ne voteraient pas tout aussi bien un don de 10,000 écuspour le gouverneur de Provence. « M. de Chaulnes soutenait qu'ils écouteraient la proposition ; d'autres, qu'ils feraient le présent ; enfin nous en demeurâmes à l'envie d'en faire courir le bruit sourdement, faire murmurer quelques bas Bretons, puis les radoucir à table et leur faire promettre de proposer. » Il est vrai que quelquefois « il y a de grandes fronderies ; mais cela s'apaise en vingt-quatre heures. » Après le vote du budget, l'assemblée prend connaissance de diverses communications qu'il plaît àla couronne de lui adresser, puis rédige un cahier (on dirait aujourd'hui une adresse), qui est ensuite porté au roi, par députés. Les séances ont lieu « deux fois par jour ». Et, après trois semaines, la séance de clôture, où le gouverneur prend la parole, est une cérémonie imposante : « Les états finirent à minuit : c'est une très belle, très grande et très magnifique assemblée. M. de Chaulnes a

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parlé à tuttiqû&nti avec beaucoup de dignité, et en termes fort convenables à ce qu'il avait a dire. Après dîner, chacun s'en va de son coté. »

Aces grandes assises que raconte madame de Sévigné, « la curiosité attire bien du monde pour voir des visages nouveaux». Elles donnent lieu à des fêtes multipliées, que madame de Sévigné appelle « la frénésie des éclats ». — « Quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie, voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pièces de vin qu'on y boit ; mais, si je ne comptais pas ce petit article, les autres ne l'oublient point, et c'est le premier. » — « Je n'ai jamais vu une si grande chère : nulle table à la cour ne peut être comparée à la moindre des douze ou quinze. » — « Chaque gentilhomme but quarante santés : celle du roi avait été la première, et tous les verres cassés après l'avoir bue. » Malgré ces expansions, « je ne crois pas qu'il y ait une province assemblée, qui ait aussi grand air que celle-ci. »

La session de 1671 se tint à Vitré, dans la vaste salle aujourd'hui transformée en théâtre, après avoir été, a dit un homme d'esprit, élevée à la dignité de halle au beurre. Les commissaires de la couronne demandent « 3 millions, nécessaires au roi, pour construction d'un grand

nombre de vaisseaux, pour la fourniture de nos arsenaux, pour l'achèvement des superbes bâtiments du Louvre. » — « Nous avons offert, sans chicaner, 2,500,000 livres, et voilà qui est fait. » Sur cette somme, le roi remet gracieusement « 100,000 écus », voulant récompenser, « par cet effet de sa libéralité, la bonne grâce qu'on a eue à lui obéir. Ce n'est donc plus que 2,200,000 francs au lieu de 500. Le roi a écrit, de sa propre main, des bontés infinies pour sa bonne province de Bretagne : le gouverneur a lu la lettre aux états, et la copie en a été enregistrée : il s'est élevé jusqu'au ciel un cri de: Vive le roi ! » Les autres dotations s'élèvent à 100,000 écus et se décomposent ainsi :

Au duc de Chaulnes, gouverneur, 100,000 livres;

Pour ses officiers et gardes, 20,000 livres ;

Au marquis de Lavardin, lieutenant général, 25,000 livres;

Pour ses officiers et gardes, 16,000 livres;

Au marquis de Molac, lieutenant général, 10,000 livres;

Au duc de Rohan, président de la noblesse, 22,000 livres;

A l'évêque de Rennes, président du clergé, 22,000 livres;

Au premier président du parlement, 20,000 livres ;

A M.deColbert, 9,000 livres;

A M. de Louvois, 8,000 livres.

C'est en qualité d'intendant de Bretagne que Colbert figure sur cette liste. En effet, la rude province n'avait pas jusqu'alors enduré de fonctionnaire portant ce titre que le ministre se réservait personnellement, et qui n'était pas, on le voit, sans lui valoir quelque profit. Tant de libéralités font gémir la marquise. « Un bas Breton me dit qu'il pensait que les états allaient mourir, de les voir ainsi faire leur testament et donner leur bien à tout le monde. »

Lors de la session de 1673, madame de Sévigné était à Paris ; mais « on me mande des nouvelles de nos états de Bretagne ». On y racheta certains impôts, moyennant «2,600,000 livres. » Le don gratuit s'éleva à pareille somme : « C'est justement 5,200,000 livres. » — « Et nous avons percé la nue du cri de : Vive le roi! Nous avons fait des feux de joie et chanté des TeDeum,de ce que Sa Majesté a bien voulu prendre cette somme ! »

La session de 1675 se tient à Dinan, dans la salle des Jacobins. Nous y voyons, comme commissaire envoyé par le roi, M. de Boucherat, qui fut plus tard chancelier de France. « C'est un homme aimable et d'un très bon sens. » Il s'est arrêté aux Rochers, en venant de Paris, et a présenté son gendre, M. de Harlay-Bonneuil, comme lui, commissaire royal : « Ils me dirent leur harangue; elle est fort belle. » Leurs

demandes aux états sont pourtant excessives. « M. de Harlay demanda 3 millions, chose qui ne s'est jamais donnée que quand le roi vint à Nantes ;pour moi, j'aurais cru que c'eût été pour rire. Ils promirent d'abord, comme des insensés, de les donner. » Quant aux députés envoyés à Versailles, « on leur a déjà préparé, aux états, 2,000 pistoles à chacun : nos folies de libéralité sont parvenues au comble de toutes les Petites-Maisons du monde. » — « Nous donnons 3 millions, comme si nous ne donnions rien du tout ; nous nous mettons au-dessus de la petite circonstance de ne les pouvoir payer ; nous la traitons de bagatelle. » On songe, il est vrai, à restreindre les autres dotations : « On tâche de réformer les libéralités et les pensions et l'on reprend de vieux règlements qui couperaient tout par la moitié ; mais je parie qu'il n'en sera rien, et que comme cela tombe sur nos amisles gouverneurs, lieutenants généraux, commissaires du roi, premiers présidents et autres, on n'aura ni la hardiesse ni la générosité de rien retrancher. » En effet, ces velléités d'économies n'aboutissent pas : « Nous avons fait les mêmes libéralités qu'à l'ordinaire. »

L'assise de 1679 a lieu à Vitré : Le roi nous a remis 800,000 francs ; nous en sommes quittes pour "2,200,000 livres : ce n'est rien du tout. » 2,500 pistoles sont allouées au prince de Rohan.

La session de 1685 se tient à Dinan. M. de

Sévigné quitte sa mère pour s'y rendre, accompagné de son cousin de Coulanges, qui se trouvait à cette époque aux Rochers. Le jeune marquis inaugure pour la circonstance « une perruque » venue de Paris et un « habit neuf », — « fort content d'être aussi bien que M. de Coulantes ». Le commissaire envoyé par la cour esl Gaspard de Fieubet, chancelier de la reine. Il arrive de Paris par Dol ; la marquise l'y rencontre. « Nous eûmes toute la joie qu'on a de se rencontrer dans les pays étrangers. » « Madame de Chaulnes me paraît transportée d'avoir M. de Fieubet pour commissaire; j'en suis ravie aussi, et j'avoue que je n'eusse jamais cru qu'on eût mis la main en si bon lieu. » Ce personnage si estimé est un homme sans naissance, qui s'éleva par son mérite et sa vertu. Parvenu aux honneurs, et peu après sa mission en Bretagne, il se retira aux Camaldules de Grosbois, près de Paris, dans la forêt de Sénart.

La session de 1687 se tient à Saint-Brieuc.

Celle de 1689 se tient à Rennes, avec beaucoup d'éclat : « Nos états furent ouverts samedi 22 ; ce fut une foule, une presse, une confusion. Le lendemain, M. de Pommereuil demanda 3 millions pour le roi ; ils furent accordés sur-le-champ, quoique, en vérité, on ne sache pas trop bien où les prendre. » On donne « 10,000 écus » au gouverneur.

Cette session fut pour madame de Sévigné

l'occasion d'une vive contrariété. Elle avait sollicité, pour son fils, l'honneur très recherché de faire partie de la députation de Bretagne envoyée auprès du roi. Le gouverneur et madame de Chaulnes s'étaient même positivement engagés, « nous ayant dit cent fois : C'est notre affaire plus que la vôtre. » Mais la cour se réserva la nomination sans consulter le gouverneur : « Le roi n'a témoigné nulle répugnance pour M. de Se vigne ; mais il était engagé il y a longtemps, et il l'a dit à tous ceux qui pensaient à la députation. » — « On me mande que c'est M. de Coëtlogon qui aura la députation. » M. de Sévigné s'en prend à ses amis de Chaulnes, qui ne l'auraient pas appuyé assez chaleureusement : « Je crois qu'ils n'ont pas voulu se commettre contre M. de Coëtlogon comme il est gouverneur de Rennes. » Elle s'en prend au roi lui-même, à ce roi dont les gloires l'avaient pourtant si fort éblouie et dont la grande âme lui paraît presque surhumaine : elle ose s'étonner de ce qu'il ait confisqué ce droit de nomination ; elle invoque fièrement les vieilles franchises bretonnes. « Peut-on trouver que c'est une belle chose que d'avoir ôté au gouverneur de Bretagne le beau droit de nommer les députés sans aucune dépendance. Depuis notre mariage de la duchesse Anne avec Charles VIII, cette belle et grande province

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avait bien d'autres prérogatives, o — o On ne

songeait point avenir demander an roi le nom de celui que toute la Bretagne destine, en pleins états, pour venir rendre ses hommages à Sa Majesté. Est-ce une chose bien naturelle qu'un gouverneur dans sa province ne choisisse pas les députés ? Les autres gouverneurs de Languedoc et d'ailleurs en usent-ils ainsi ? Pourquoi faire cette distinction à l'égard de la Bretagne, toujours toute libre, toute conservée dans ses prérogatives, aussi considérable par sa grandeur que par sa situation? Enfin, notre grande héritière Anne ne méritait-elle pas que son contrat de mariage fût fidèlement exécuté? si j'étais à la place de Sa Majesté, j'aimerais mieux que l'on fit comme on a toujours fait, et que le gouverneur choisît en Bretagne un Breton pour venir faire les compliments de sa province. » M. de Sévigné prit son parti en brave. « Nous soutenons si bien cette disgrâce, que cela fait voir que nous étions dignes de ce que nous espérions. »

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