‹ Madame de Sévigné en BretagneChapitre 24 sur 26 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

En dehors de ces grandes manifestations périodiques de la vie provinciale, madame de Sévigné nous renseigne sur des événements locaux de grande importance.

L'impôt du timbre, le droit de marque sur la vaisselle d'étain, et surtout le monopole du tabac, créés par Mazarin, avaient toujours été odieux aux Bretons. En 1673, on révoqua ces « édits, qui nous étranglaient dans notre province : le jour que M. de Chaumes l'annonça, ce fut un cri de : Vive le roi ! qui fit pleurer tous les états, chacun s'embrassait ; on était hors de soi ; on ordonna un Te Deum, des feux de joie et des remerciements publics à M. de Chaulnes. Mais savez-vous ce que nous donnons au roi pour témoigner notre reconnaissance? 2,600,000 livres.»

Ces impôts si chèrement rachetés furent rétablis dès le commencement de l'année suivante; aussi le mécontentement général i'ut-il des plus vifs, et des troubles populaires éclatèrent-ils sur plusieurs points de la Bretagne. lu des révoltés déclara plus tard, en mourant, que « c'étaient les fermiers du papier timbré qui », dans le but peut-être d'apurer sommairement leur comptabilité, « lui avaient donné 25 écus pour commencer la sédition ». A Rennes, « M. de Chaulnes voulut, par sa présence, dissiper le peuple; il fut repoussé chez lui à coups de pierres ; il faut avouer que cela est bien insolent. » Le cri des mutins était : « Vive le roi sans gabelle !» — « J'irai voir ces coquins qui jettent des pierres dans le jardin du patron. On dit qu'il y a cinq ou six cents bonnets bleus en basse Bretagne qui auraient bon besoin d'être pendus pour leur apprendre à parler : la haute Bretagne est sage, et c'est mon pays. » Mais la mutinerie se rapproche, et la châtelaine commence à s'inquiéter. « La fureur augmente tous les jours. Ces démons sont venus piller et brûler jusqu'auprès de Fougères ; c'est un peu trop près des Rochers! » — « On croit que la récolte pourra séparer toute cette belle assemblée; car, enfin, il faut bien qu'ils ramassent leurs blés ; ils sont six ou sept mille dont le plus habile n'entend pas un mot de français. » — « Nos voyages sont suspendus... La

Bretagne est plus enflammée que jamais. » — « Toute la Bretagne est soulevée ; on y pille, on y brûle tous les châteaux, on y viole toutes les femmes. »

Les troupes royales sont aussitôt appelées contre les insurgés. Six mille hommes, commandés par le bailli de Forbin, accourent en Bretagne « par la route de Nantes » ; et, peu après, la Gazette enregistre cette nouvelle : « Les séditions ont été entièrement dissipées... Les conditions de la grâce ont été de remettre leurs chefs à la justice, de rétablir dans les bureaux du roi les commis dont l'exercice avait été troublé à l'occasion de ces mouvements, et ensuite de dépendre les cloches qui avaient servi à sonner le toscin : ce qui a été exécuté. »

Aussitôt que la révolte fut maîtrisée, les châtiments intervinrent prompts et sévères : «M. de Chaumes est à Rennes... il n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et la plus familière était : gros cochon, sans compter les pierres dans sa maison et dans son jardin, et des menaces dont il paraissait que Dieu seul empêchait l'exécution. C'est cela qu'on va punir. »

La ville de Rennes fut frappée la première. « Cette province est dans une grande désolation ; M. de Chaulnes a ôté le parlement de Rennes pour punir la ville. Ces messieurs sont allés à Vannes, qui est une petite ville où ils

seront fort pressés. » — « On ;i fait une taxe de 100,000 écus sur le bourgeois; et, si l'on ne trouve point cette somme dans les vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les

soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les recueillir sous peine de la vie, de sorte qu'on voyait tous ces misérables, femmes, accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture ni de quoi se coucher. Avant-hier on roua un violon qui avait commencé la danse et la pillcrie du papier timbré; il a été écartelé après sa mort, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville. On a pris soixante bourgeois. On commence demain à pendre. » — « Rennes est une ville comme déserte, les punitions et les taxes ont été cruelles; il y aurait des histoires tragiques à vous conter d'ici à demain. »

La campagne n'est pas plus ménagée : « Nos pauvres bas Bretons s'attroupent quarante, cinquante par les champs, et, dès qu'ils voient les soldats, ils se jettent à genoux et disent mea culpal C'est le seul mot de fra.nca.is qu'ils sachent; comme nos Français qui disaient qu'en Allemagne le seul mot de latin qu'on disait à la messe, c'était : Kyrie eleison. On ne laisse pas de prendre ces pauvres bas Bretons ; ils demandent à boire, et du tabac, et qu'on les dépêche. » — « Nous ne sommes plus si roués :

un en huit jours seulement pour entretenir la justice. Il est vrai que la penderie me parait maintenant un rafraîchissement. J'ai une toute autre idée de la justice depuis que je suis en ce pays. Vos galériens me paraissent une société d'honnêtes gens qui se sont retirés du monde pour mener une vie douce. Nous vous en avons envoyé par centaines ; ceux qui sont demeurés sont plus malheureux que ceux-là. »

Une occupation militaire des plus lourdes fut ensuite imposée à la province : « Cette province a grand tort; mais elle est rudement punie, et au point de ne s'en remettre jamais. Il y a cinq mille hommes à Rennes, dont plus de la moitié y passeront l'hiver, ce sera assez pour y faire des petits. » — « On nous envoie encore six mille hommes pour passer l'hiver : si les provinces ne faisaient rien de mal à propos, on serait assez embarrassé de toutes ces troupes. » — Tous les villages contribuent pour nourrir les troupes, et l'on sauve son pain en sauvant ses denrées. Autrefois on les vendait et l'on avait de l'argent; mais ce n'est plus la mode : tout cela est changé. »

Au mois de novembre, une démarche est faite auprès du roi, au nom des états, alors réunis, pour essayer de conjurer la rigueur d'une si lourde occupation : « Je crois que les députés nous rapporteront quelque grâce. » Madame de Sévigné se trompait : « Nos députés, qui étaient

courus si extravagamment porter La nouvelle du don, ont eu la satisfaction que notre présent ;i été reçu sans chagrin, et, contre L'espérance de

toute La province, ils reviennent sans rapporter aucune grâce. »

L'un de ces députés, L'évèque «le Saint-Malo,

cherche sans succès à faire accepter cette ingénieuse explication : « lia paru aux états transporté et plein des bontés du roi... sans faire nulle attention à la ruine de la province qu'il a rapportée agréablement avec lui... Il dit que Sa Majesté est contente de la Bretagne et de son présent ; qu'Elle a oublié le passé, et que c'est parconfiance qu'onenvoie icihuit mille hommes comme on envoie un équipage chez soi, quand on n'en a que faire. »

Cependant l'occupation militaire est maintenue et aggravée : « Il passe beaucoup de gens de guerre ; il s'en écarte qui vont chez les paysans, les volent et les dépouillent. » — « Vous savez les misères de cette province, il y a dix ou douze mille hommes de guerre qui vivent comme s'ils étaient au delà du Rhin; nous sommes tous ruinés. » Ces troupes commettent de graves excès. La gouvernante de Bretagne elle-même prétend n'être pas en sûreté : « Elle devait venir dès hier; et l'excuse qu'elle donne, c'est qu'elle craignait d'être volée par les troupes qui sont par les chemins. »

« Pour nos soldats, on gagnerait beaucoup

sic'étaientles Cordeliers ; ils s'amusent à voler ; ils mirent l'autre jour un petit enfant à la broche . » — « Les troupes de Bretagne ne font que tuer et voler et ne ressemblent point du tout à vos moines. »

Au milieu de la dévastation générale, les Rochers sont épargnés : « M. de Pomponne a dit à M. de Forbin qu'il avait des terres en Bretagne, et lui a donné le nom de celles de mon fils. » — «M. de Pomponne a recommandé nos pauvres terres. » — « Nous sommes en sûreté : M. de Chaulnes prend plaisir àme marquer des égards : c'est la seule occasion où je pourrais répondre de lui; n'ayez donc aucune inquiétude. »

Aussi la marquise s'applique-t-elle cette stance de la Gerusalemme :

Dogni oltraggio et scorno La mia famiglia et la mia grege illesa Sempre qui fur, ne strepito di Marte Ancor turbo questa remota parte.

« Ma famille, mes troupeaux ont toujours été ici à l'abri des violences et des outrages : le bruit des batailles n'est point encore parvenu dans cette contrée lointaine. »

Cependant par précaution, quand il vient des troupes à Vitré, on m'oblige contre mon gré à quitter les allées une heure plus tôt. »

D'ailleurs tout le pays de Vitré est d'abord sauvegardé, grâce à sa suzeraine la princesse de

Tarente : « Elle nous a sauvés des contributions » — « Madame La princesse de Tarente espère que Monsieur et Madame », son neveu et sa nièce, « la feront soulager; c'est une grande justice... Nous nous sauverons, si la princesse auve. » Mais les immunités accordées par privilège aux terres de cette Princesse sont quelquefois méconnues : « Il faut excuser des gens qui ont perdu la tramontane. » — « Il est arrivé à Vitré huit cents cavaliers, dont la princesse est bien mal contente. Il est vrai qu'ils in' font que passer, mais ils vivent, ma foi, comme dans un pays de conquête, nonobstant notre bon mariage avec Charles VIII et Louis XII. » — « Tout est plein de gens de guerre : il y en aura à Vitré, malgré la princesse. Monsieur l'appelle sa bonne et chère tante; je ne trouve pas qu'elle en soit mieux traitée! »

Si madame de Sévigné n'est atteinte ni dans ses propriétés ni dans ses intérêts, elle ne s'émeut pas moins pour le pays qui lui est cher de ces longues rigueurs : « C'est une étrange douleur en Bretagne que d'éprouver cette sorte d'affliction, à quoi ils ne sont pas accoutumés. »

« Me voilà bien Bretonne, comme vous voyez ; mais vous comprenez bien que cela tient à l'air que l'on respire, et aussi à quelque chose de plus; car, de l'un à l'autre, toute la province est affligée. »

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