L V PROVINCE MENACÉE D INVASION
Cette sédition si sévèrement punie était depuis longtemps apaisée, lorsque des événements historiques d'une autre nature vinrent occuper en Bretagne l'opinion publique.
Charles II d'Angleterre, amant fastueux d'une jolie Bretonne, mademoiselle de Kéroual, avait été frappé de mort subite, « au milieu de sa vie et de son règne, toujours agité et toujours débauché. » — « Il n'était point vieux : c'était un roi ; cela fait penser que la mort n'épargne personne. Il me semble que voilà un théâtre où il va se faire de grandes scènes. » Cette prévision se réalisa : plus tard, en 1688, le duc d'York, devenu roi sous le nom de Jacques II, fut vaincu et détrôné par son gendre, le prince d'Orange, qui prit dès lors le nom de Guillaume III. Accueilli à la cour de France avec
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grandeur el générosité, le monarque fugitiftenta en Irlande une expédition qui s'organisa en Bretagne. « Il s'en va droit à Bresl : il doit y trouver des vaisseaux tout prêts el des frégates. »
Louis XI Y approvisionna fastueusement Jacques II : « Deux millions, des vaisseaux, des troupes, des officiers, des armes pour sa personne, qui sont celles du roi ; » — « des armes pour dix mille hommes. » — « Tour les petites choses et les commodités, elles sont en abondance : dos chaises de poste faites en perfection, des calèches, des attelages, des chevaux de main, des services d'or et d'argent, des toilettes, du linge, des lits de camp, des épées riches, des épées de service, des pistolets, et et enfin de tout ce qui se peut imaginer. » — « Enfin la générosité, la magnificence, la magnanimité n'ont jamais tant paru qu'en cette occasion. »
Ces riches accessoires n'arrivèrent pas à leur destination : « Le bateau d'un valet de chambre favori du roi d'Angleterre, qui portait à Nantes toutes les toilettes, services de vaisselles, robes de chambre, et mille commodités que le roi avait données à ce roi anglais, a péri au Pont-de-Cé, et cepauvrehommeaéténoyé. »
Mais au printemps de 1689 le prince parut en Bretagne : « M. de Chaulnes a fait en toute perfection les honneurs de son gouvernement au roi d'Angleterre ; il avait fait préparer deux
soupers sur la route, l'un à dix heures, l'autre à minuit. Le roi poussa juscut«fte~4ernier, à la Roche-Bernard, au delgfdïev ftahtesV M. de Chaulnes lui dit qu'il y avait une cham&re préparée pour lui et voulut l'y mener, tie roi lui dit : Je n'ai besoin- de rien que de manger. Il entra dans une salje oïrfëà fées avaient fait trouver un souper 'tout servi, tout chaud, les plus beaux poissons" de la mer et des rivières, tout était de la même force, c'est-à-dire beaucoup de commodités, beaucoup de noblesse, bien des dames. M. de Chaulnes lui donna la serviette et voulut le servir à table ; le roi ne le voulut jamais et le fît souper avec lui et plusieurs personnes de qualité. Il mangea, ce roi, comme s'il n'y avait pas de prince d'Orange dans le monde, il partit le lendemain. » Jacques II trouva à Brest ses vaisseaux et sa petite armée; il mit à la voile le 17 mars, et débarqua heureusement en Irlande le surlendemain.
La flotte du prince d'Orange parut aussitôt, menaçante et nombreuse, en vue des côtes de Bretagne : « Mylord Herbert a attaqué M. Gabaret, qui tenait la haute mer avec une partie de notre flotte. M. de Châteauregnault est venu au secours de M. Gabaret; ils se sont battus sept heures. Les Anglais ont quitté la partie et se sont retirés fort délabrés et maltraités dans leurs ports; les Français les ont suivis, et, au retour, ils ont rencontré sept vaisseaux mar-
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chauds hollandais qu'ils ont ramenés à lircst. Cette prise est estimée à un million d'écus. »
Mais la défaite n'éloigne pas L'ennemi des côtes bretonnes. « M. de Sri-ucla\ est embarqué, Châteauresnault est avec lui ; iV attendent le chevalier de Tourville, qui doit sœ joindre à
eux et qui doit composer les soixante' vaisseaux qui font notlje puissance; maisvîl^y a plus de soixante vaisseaux anglais el ^hollandais dans une île nommikOuessant,' à 3 lieues de Belle- Isle, qui veulent empêcher la jonction. Vous jugez bien, ma fille, de quelle importance est cette affaire. » Une heureuse manœuvre sauva la flotte française. « Cette grande affaire qui donnait de l'attention à toute l'Europe, ces vingt-deux vaisseaux du chevalier de Tourville qui devaient être attaqués en venant joindre notre flotte, entrent, samedi 30 juillet 1690, à quatre heures du soir, dans Brest, sans avoir vu un seul vaisseau des Hollandais. Cette grande armée qui devait empêcher cette jonction, et qui était à une île très proche de Belle-Isle, a disparu ; on ne sait où elle est allée ; pour moi, je crois qu'elle est devenue un de ces gros nuages qu'on voit souvent formés dans le ciel. » La Bretagne acclame l'habile amiral : « Tout brille de joie dans cette province ; on l'attendait si peu, ce Tourville, qu'on crut d'abord que c'étaient des ennemis ; et, quand il se fit connaître, ce fut une joie et une surprise
agréables. Il avait pris son parti avec capacité et hardiesse ; il jugea que le vent qui le mènerait à Brest obligerait les vaisseaux qui étaient à cette île d'Ouessant de sortir de ce poste, parce qu'il les repoussait et les rompait contre l'île. Cela fut si vrai, qu'ils en sortirent pour se mettre au large derrière, et si loin de nous incommoder, que le chevalier de Tourville passa au même endroit d'où ils avaient été contraints de sortir et ne savait point ce qu'ils étaient devenus. Il arriva à pleine voile à la Chambre de Brest, où il a reçu mille louanges d'avoir si bien jugé et profité du vent. »
Malgré la présence de ces forces considérables, l'ennemi tenta plus tard sur le sol breton un hardi coup de main. « La flotte ennemie s'est présentée devant Brest et a voulu faire une tentative ; mais douze cents hommes qui étaient descendus ont été si violemment repoussés, qu'on ne croit pas que la flotte hasarde une seconde descente : ils ont tous été tués et noyés, et l'on prétend qu'un mylord considérable, chef de l'entreprise, y a péri tout des premiers. »
Ainsi directement menacée, la Bretagne ne demeurait pas inactive. « On prend toutes les précautions possibles, comme si le prince d'Orange ne songeait qu'à nous. » On arme les ports: « Le roi fait travailler à Saint-Malo. » Le gouverneur lève un premier régiment de milice ; puis toute la Bretagne prend les armes.
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Le marquis de Sévigné dut, malgré ses résistances, accepter un commandement. « llatoui refusé, mais la noblesse de Rennes et de Vitré l'ont élu, malgré lui, pour être à leur tête, au
nombre de six cents, et plus ; et il n'a pas été en son pouvoir de refuser ce choix si honorable. » — « Cela passe pour un grand honneur ; mais ce sera une sotte dépense; » — « et cette dépense, quand on a été dix ans à la guerre d'une autre manière, est fort désagréable. » Bussy-Rabutin répond peu poliment que si son cousin n'avait pas pris ce commandement, dans l'arrière-ban, il eût été réduit à y marcher, quand même et sans grade : « Je ne comprends pas comment il faisait tant le difficile là-dessus. » Le même correspondant envoie à la marquise de jolis vers sur le gentilhomme campagnard rappelé au service : « Je vous envoie une pièce nouvelle de M. Pavillon, qui vous fera plaisir.
LE GENTILHOMME DE l'aRKIÈkK-UA.N
Dans ma maison des champs, sans besoin, sans envie ,
Je passais doucement ma vie,
Avec quelques voisins heureux,
Peu guerriers el fort amoureux.
Ma bergère, uns prés, mes bois et mes fontaines, Ou faisaient mes plaisirs ou soulageaient mes peines.
J'allais à Paris rarement; Mais Paris quelquefois venait dans mon village : .l'entends quelques amis qui venaient bonnement
Me voir et manger mon potage.
Je les traitais fort sobrement.
Mes pigeons, mes poulets, tout leur semblait charmant; On parlait de l'amour et jamais de la guerre,
Je plaignais le roi d'Angleterre
Sans dessein de le soulager; Je laissais aux héros le soin de le venger. La gloire et lesbonneurs n'étaient point ma faiblesse,
Et je me piquais de noblesse,
Seulement pour ne pas payer La taille et les impôts que paye un roturier. Aujourd'hui, j'ai regret d'être né gentilhomme,
Ce titre glorieux m'assomme ; Hélas 1 il me contraint, en ce malheureux an,
De paraître à l'arrière-ban.
0 vous mon bisaïeul, de tranquille mémoire, Dont les armes n'étaient que l'aune et l'écritoire, Qui viviez en bourgeois et poltron et prudent, Reconnaissez en moi votre vrai descendant. Pourquoi de votre argent votre fils et mon père Ont-ils acquis pour moi ce qui me désespère? Cette noblesse enfin qui par nécessité Me fait être guerrier contre ma volonté? Adieu mon cher jardin, qui fîtes mes délices. Adieu de mes jets d'eau les charmants artifices;
Adieu fraises, adieu melons,
Adieu coteaux, adieu vallons !
Afin de soulager la douleur qui me presse,
Que vos échos disent sans cesse :
Notre maître qui fut si doux, Qui fuyait la fatigue et qui craignait les coups: Est allé s'exposer à la fureur des armes. Ciel ! par un prompt retour, finissez ses alarmes! »
Cet appel, si peu agréable à beaucoup de hobereaux fut, pour le marquis de Sévigné, une occasion de grandes dépenses : « Mon fils est dans le désespoir de faire une dépense