CHAPITRE III
On ne vient point aux Rochers pour y faire dépense. On s'y rend au contraire pour y remédier au désordre : « Point d'argent, qu'à la pointe de l'épée ; de petits créanciers dont je suis étranglée ; des chevaux de carrosse à racheter; en sorte que j'ignore comme j'aurais pu faire... Au lieu qu'en passant l'hiver en ce pays, j'aurai le temps de respirer. — Je m'amuserai à payer mes dettes et à manger mes provisions. » Aussi la marquise arrive comme unefurie : « Pour me faire payer, je ne veux entendre ni rime ni raison. C'est une chose étrange que la quantité d'argent qu'on me doit ; je dirai toujours, comme l'avare : de l'argent, de l'argent. » Cette fureur, ajoutons-le vite, ne durait pas : « J'ai donné d'assez grosses sommes, depuis mon arrivée : un matin, huit cents
francs ; l'autre, mille francs ; l'autre, cinq ; un autre jour, trois cents ('eus. Il semble que ce soit pour rire; ce n'est que trop une vérité. Je trouve des métayers et des meuniers qui me doivent toutes ces sommes et qui n'ont pas un unique sou pour les payer : que fait-on ? Il faut bien leur donner. Vous croyez bien que je n'en prétends pas un grand mérite, puisque c'est par force. »
Malgré ce parti pris d'économie, l'habitation était desservie par de nombreux serviteurs, qui forment autour de la châtelaine une maison des plus respectables.
Le chiffre de leurs gages était peu élevé. Il est parlé d'un domestique de M. de Sévigné qui « gagnait quarante à cinquante écus ; point de vin, ni de graisse, ni de levure de lard. »
Le régisseur et sénéchal Vaillant est l'homme de confiance ; il surveille en premier l'administration du domaine; nous le voyons même dépositaire de pièces importantes.
Rahuel, d'abord concierge à l'hôtel de Vitré, puis appelé aux Rochers en même qualité, est curieux et causant comme tous ses confrères : « Le chevalier de Buous a eu un dialogue admirable avec Rahuel : il lui demanda ce que c'était que M. de Grignan, et qui j'étais. Rahuel disait : Ce M. de Grignan, c'est un homme de grande condition : il est le premier de la Provence ; mais il y a bien loin d'ici. Madame au-
rait bien mieux fait de marier Mademoiselle auprès de Rennes. »
Hélène Delan est la première femme de chambre. Elle avait épousé Beaulieu, qui, comme elle, était au service de madame de Sévigné. Au départ de 1675 pour les Rochers, une grossesse retient à Paris cette servante très affectionnée : « Hélène ne vient pas avec moi ; j'ai tant tardé, qu'elle est dans son neuf. » Un mois après : « Elle n'est point encore accouchée : ces créatures-là ne comptent jamais juste. » En février, sa maîtresse, malade, la rappelle en Bretagne : « J'ai compris que je ne pouvais m'en passer... Il y a tant d'incommodité dans la santé qui suit la guérison d'un rhumatisme, qu'on ne saurait se passer d'être bien servie. »
La compagne d'Hélène, Marie, fille de maître Paul, le jardinier de Livry, est si intelligente, que toujours « elle se doute de ce qu'on veut lui dire ». Elle fut aimée de bonne heure : « La veuve de maître Paul est outrée : il s'est trouvé un anicroche à son mariage ; son grand benêt d'amant ne l'aime guère ; il trouve Marie bien jolie et bien douce... Ma fille, je vous eusse fait cacher, si j'avais voulu être aimée... Celuilà visait à Marie ; mais il a tiré sur la jardinière, et le mal est incurable. J'emmène Marie pour l'empêcher de couper l'herbe sous le pied de sa mère ; ces pauvres mères ! » Marie soigna
LES SEKVITEURS 19
quelque temps la petite Blanche de Grignan, « qui l'aime et la connaît fort. » Pendant l'absence d'Hélène, elle la supplée très suffisamment auprès de sa maîtresse : « Ne soyez point en peine de l'absence d'Hélène. Marie me fait fort bien ; je ne m'impatiente point. » C'est elle enfin qu'on appelle, « avec de l'eau froide etde l'eau de la reine de Hongrie », lorsque madame de Sévigné, rêvant à sa fille, se prend à soupirer et à pleurer « d'une manière immodérée ».
L'indulgente maîtresse tolérait avec bienveillance les espiègleries de ses caméristes. Elles avaient un jour imaginé de lui remettre une lettre supposée. Cette supercherie, qui, paraît-il,' était fort innocente, réussit au delà de leurs désirs : « Elles me virent vous envoyer cette lettre, partagées entre pâmer de rire et mourir de peur : Comment ! disait Hélène, se moquer de sa maîtresse! — Mais, disait Marie, c'est pour rire, cela réjouira madame la comtesse. Enfin elles ont tant tortillé autour de moi, que, m'ayant trouvée dans un bon moment, elles ont tâté et trouvé le terrain favorable, et m'ont avoué qu'elles avaient fait écrire cette lettre... Elles m'ont dit qu'elle était encore toute mouillée ; que j<> devais bien le reconnaître pour une friponnerie, plutôt que de vous l'envoyer, que depuis trois nuits elles ne dormaient pas, qu'enfin elles me demandaient pardon.
Voyez si vous ne retrouvez pas votre mère à ces sottes simplicités. »
Beaulieu, le maître d'hôtel, ou pour parler le langage du temps, l'officier, jouissait d'une entière confiance. Son nom véritable est Michel Lanier; mais, à cette époque, tous les domestiques portaient un nom de fantaisie, se rapportant à leurs fonctions spéciales ou à leur lieu natal. Quand, lassée par de longues importunités, sa maîtresse permet à un copiste de reproduire le portrait de madame de Grignan. œuvre de Mignard, « Beaulieu ne quitte pas l'original . » Il est chargé de régler avec les créanciers de la maison. Nous le voyons enfin honoré d'une mission plus délicate, concernant le jeune marquis de Grignan : « J'ai bien envie d'apprendre comme il se démêlera de tous les devoirs de Paris et de la cour... J'ai mandé à Beaulieu de me bien conter tout ce qu'il dira, fera, et comme il est de sa petite personne. » Et plus loin : « Beaulieu célèbre l'honnêteté du marquis. » En 1691, ce fidèle serviteur tomba gravement malade, et mourut d'une pleurésie après avoir été saigné dix fois. Hélène ne lui survécut pas : « Cette jeune femme et son mari, qui était un joli homme, sont morts tous deux, à six mois l'un de l'autre ; je regrette fort cette perte, car ces gens-là me servaient fort bien. Je n'ai pu m'empêcher de parler de ces pauvres gens-là. »
Hébert avait d'abord exercé à Paris et aux Rochers les fonctions remplies ensuite par Beaulieu. Sa maîtresse en faisait grand cas : « Hébert, hélas! je ne l'ai plus ! J'eus l'esprit l'autre jour, en riant, de le donner à Gouville et de lui dire qu'il fallait qu'il le plaçât dans cet hôtel de Condé, qu'il s'en trouverait bien, qu'il me remercierait, que je répondais de lui. M. de La Rochefoucauld et madame de La Fayette se mirent sur les perfections d'Hébert ; cela demeura là il y a trois semaines. Je fus tout étonnée quand Gouville l'envoya quérir hier. Hébert s'habille en gentilhomme, il y alla. Gouville lui dit qu'il lui donnerait une place à l'hôtel de Condé, qui lui vaudrait deux cent cinquante livres de rente, logé, nourri et tout cela en attendant mieux ; mais que, présentement, il l'envoyait à Chantilly, pour distribuer tout le linge par compte, pendant que le roi y sera. Il prit donc dix coffres sur son soin et partit pour Chantilly. » Et huit ans après : « J'ai eu un grand chagrin pour le fidèle Hébert : Gouville, qui voulait qu'Hébert lui découvrît tout ce qui se passait à l'hôtel de Condé, l'a attaqué sur certains revenants-bons des choses qu'il doit donner à chacun et qu'on ne prend point, qui lui ont fait un crime, quoique cela se soit toujours fait dans cette maison. Il s'est mêlé des ennemis et des envieux. Quoi qu'il en soit, il est dehors pour avoir été seulement soupçonné.
L'état où il est marque son innocence. Il a de l'esprit, il écrit à merveille. Il a senti les injustices de la cour, comme le berger de la fable ; s'il trouvait ma livrée dans son coffre : Doux trésor ! dirait-il, je vous reprends. »
Larchemin est le valet de chambre particulier de M. de Sévigné ; mais, s'il ne fait pas proprement partie de la maison, il accompagnait toujours son maître, qui a souvent visité la marquise aux Rochers. L'hiver de 1676, où madame de Sévigné fut si souffrante d'un rhumatisme et où elle se trouvait, nous l'avons vu, accidentellement privée des soins d'Hélène, elle écrivait : « Je suis admirablement bien servie par Larmechin, qui ne me quitte ni jour ni nuit. » — « Larmechin fait des merveilles j omet nuit. » — « Le frater m'a été d'une consolation que je ne puis vous exprimer ; Larmechin, de son côté, m'a toujours surveillée depuis cinq semaines, et je ne comprends pas du tout ce que j'eusse fait sans ces deux personnes. » Voici ses dernières nouvelles : « Larmechin est marié à une très bonne et jolie héritière de ce pays ; il devint Breton. »
Pilois est le célèbre jardinier qui, sous la direction personnelle de la châtelaine, présidait aux arrangements du parc, du parterre et aux dix ouvriers qui me divertissent fort. » — « Pilois est toujours mon favori ; et je préfère sa conversation à celle de plusieurs qui ont con-
serve le litre de chevaliers au parlement de Rennes. » — « Mon fils me fait les compliments de Pilois et des ouvriers qui ont fini le labyrynthe. Je les reçois et je les aime et je les remercie. » — « Tout le monde se meurt aux Rochers et à Vitré, de la dysenterie et des fièvres pourprées ; j'ai tremblé pour Pilois. » Voici le compliment de ce brave homme, « la bêche sur l'épaule », pour la naissance du petit marquis de Grignan : « Madame, je viens me réjouir, pas moins, parce qu'on m'a dit que madame la comtesse était accouchée d'un petit gars. » Cela vaut mieux que toutes les phrases du monde.
Aucun détail d'ailleurs n'échappait à la maîtresse de maison ; elle est en état de surveiller et de conseiller avec compétence jusque dans sa cuisine : « Vous croyez mon iîls habile et qui se connaît en sauces et sait se faire servir ! Ma bonne, il n'y entend rien du tout, et moi que vous méprisez tant, je suis l'aigle, et on ne juge de rien sans avoir regardé la mine que je lais. Je règne sur des ignorants. » Il n'est demeuré aux Rochers qu'un seul manuscrit du temps de madame de Sévigné ; et, comme pour faire honneur à ses qualités de bonne ménagère, ce manuscrit est un compte de cuisine.
A roflice,nous trouvons les valets : laBeauce, qui allait chercher les lettres à Vitré; la Brie; — B encontre j courrier qu'on envoie par avance
aux Rochers, « afin de ne pas retrouver la poussière de quatre ans. » Puis les cochers et palefreniers ; Lombard, Langevin, Lnporte.
Jacquine et la Turquesine sont les filles de cour qui bretonnaient en leur langage, et dont l'une causa grand émoi dans la maison : « Voilà tout présentement le laquais de l'abbé, qui, se jouant comme un jeune chien avec l'aimable Jacquine, l'a jetée par terre et lui a rompu le bras et démis le poignet : les cris qu'elle fait sont épouvantables ; c'est comme si une furie s'était rompu le bras en enfer. » Ces demoiselles sont fort sensibles aux grâces de leur jeune maître et ne le laissent point partir sans démonstrations : « Je voudrais pouvoir vous décrire leurs pleurs et leurs cris en voyant monter votre frère à cheval : c'est une scène ; pour moi, j'eusse pleuré :
Mais, les voyant ainsi, Je me suis mise à rire et tout le monde aussi. »
Louison est une petite qu'on emmène dans les bois « avec sa canne ».
Enfin, le personnel entier compose, « officiers et laquais, une troupe de plus de trente. »
Dans cette énumération de la domesticité n'est plus compris Picard, le laquais récalcitrant, dont le renvoi nous procure une narration :
« Vous savez qu'on fait les foins; je n'avais
pas d'ouvriers; j'envoie, dans cette prairie que les poètes ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient, pour venir nettoyer ici, et, en leur place, j'envoie tous mes gens faner. Savezvous ce que c'est que faner? Il faut que je vous l'explique : faner, c'est la plus jolie chose du monde : c'est retourner du foin en batifolant dans une prairie ; dès qu'on en sait tant, on sait faner. Tous mes gens y allaient gaiement ; le seul Picard vint me dire qu'il n'irait pas, qu'il n'était pas entré à mon service pour cela, que ce n'était pas son métier, et qu'il aimait mieux s'en aller à Paris. Ma foi, la colère m'a monté à la tête; je songeai que c'était la centième sottise qu'il m'avait faite; qu'il n'avait ni cœur ni affection ; en un mot, la mesure était comble. Je l'ai pris au mot, et, quoi qu'on m'ait pu dire pour lui, je suis demeurée ferme comme un rocher, et il est parti. C'est une justice de traiter les gens selon leurs bons ou mauvais services. Si vous le revoyez, ne le recevez point, ne le protégez point, et songez que c'est le garçon du monde qui aime le moins à faner et qui est le plus indigne qu'on le traite bien. » Sauf ce mutin, tous les serviteurs de madame de Sévignô lui étaient très attachés : « Tous vos gens vous obéissent admirablement : ils ont des soins de moi ridicules ; ils viennent me trouver le soir, armés de toutes pièces, et c'est contre un écureuil qu'ils veulent
tirer l'épée. » — « Vous avez peur, ma fille, que les loups me mangent, c'est depuis que nous savons qu'ils n'aiment pas les cotrets ; il est vrai qu'ils feraient un assez bon repas de ma personne; mais j'ai tellement mon infanterie autour de moi, que je ne les crains point. J'ai été mille fois mieux ici qu'à Paris; je suis servie et traitée comme la reine. » La marquise apprécie beaucoup ces attentions. Nous la voyons, reconnaissante et gracieuse, se prêter volontiers aux plaisirs de tous. Voici le carnaval : « Hier, sans avoir vu aucun mouvement, ma belle-fille sortit un moment avant de souper... Nous passons dans la salle, que nous trouvons éclairée, et ma belle-fille, toute masquée, au milieu de tous ses gens et les nôtres qui étaient aussi en mascarades... si plaisamment fagotés que, la surprise se joignant au spectacle, ce fut un cri, un rire, une confusion qui réjouit fort notre souper, car nous ne savions qui nous servait ni qui nous donnait à boire. Après le souper, tout dansa; il y eut des sonnoux. On dansa tous les passepieds, tous les menuets, toutes les courantes du village, tous les jeux des gars du pays. » Et, à l'occasion de la naissance du petit Grignan : « On a bu à la santé du petit bambin à plus d'une lieue à la ronde. J'ai donné de quoi boire. J'ai donné à souper à mes gens, ni plus ni moins que la veille des Rois. »
N'oublions pas, après les gens, un petit animal qui remplace aux Rochers la jolie chienne Marphise, laissée à Paris. « La princesse m'a donné le plus beau petit chien du monde, c'est un épagneul, c'est toute la beauté, tout l'agrément, toutes les petites façons... Cela est joli à voir briller et chasser devant soi dans une allée. » — Voici l'aventure : j'ap* pelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui demeure au bout de ce parc. Madame de Tarente me dit : Quoi, vous savez appeler un chien? Je veux vous en envoyer un, Le plus joli du monde. Je la remerciai et lui dis la résolution que j'avais prise de ne me plus engager dans cette sottise : cela passa, on n'y pense plus. Deux jours après, je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de chien, toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire, des oreilles, des soies, une haleine douce, petit comme Sylphide, blondin comme un blondin ; jamais je ne fus plus étonnée, ni plus embarrassée. Je voulus le renvoyer; on ne voulut jamais le reporter... Il ne mange que du pain, je ne m'y attache point, mais il commence à m'aimer : je crains de succomber. Voilà l'histoire, que je vous prie de ne point mander à Marphise, à Paris; car je crains ses reproches : au reste, une propreté extraordinaire, il s'appelle Fidèle. » — « J'as-
pirais au chef-d'œuvre de n'avoir aimé qu'un chien, malgré les maximes de M. de La Rochefoucauld, et je suis embarrassée de Marphise. Quelle raison lui donnerai-je? Cela jette insensiblement dans les menteries. Tout au moins, je lui conterai bien toutes les circonstances de mon nouvel engagement. Enfin c'est un embarras où j 'avais résolu de ne me jamais trouver : c'est un grand exemple delà misère humaine. » Quant au chevaux de la châtelaine, « ils sont fort beaux ». Et voici la funeste histoire de celui que l'on choyait le plus : « Celui qui s'appelle le Favori était au travail; on lui faisait le poil de l'oreille, ne vous en déplaise ; il s'est jeté comme un furieux par-dessus les barres, et s'est crevé le cœur : en le voyant mort, j'ai dit comme M. de Montbazon : Voyez ce que c'est que de nous; et je vous le conte, mon enfant : j'ai soutenu ce malheur en grande femme tout à fait. »