LE MARÉCHAL DE TURENNE D'APRÈS M"' DE SÉVIGNÉ
Entre autres portraits que renferme le musée historique de Versailles, il y a une magnifique ébauche de Lebrun, représentant un personnage du temps de Louis XIV, 011 la tête seulement est largement indiquée. Cette ébauche, d'une grande maestria^ a été faite d'après nature, et cette tête remarquable est celle d'un guerrier, d'un capitaine fameux, mais d'un homme bien laid,. qui a les sourcils joints, la physionomie mauvaise, funeste même et patibulaire^ comme le disait Bussy à M""" de Sévigné (I), et qui n'est autre que Turenne, celui qui sauva l'Alsace en 1675, comme Hoche la sauva en 1794 : c'est un frondeur aussi, il faut le dire, qu'entraîna, comme tant d'autres, la belle duchesse de Lo?igueville^ quand il avait déjà quarante ans, mais qui rencontra un rival plus jeune et incomparable, le brillant la Rochefoucauld, et, au bout d'un an, n'étant pas de force à le vaincre, rentra vite dans le parti du roi.
Il naima, depuis, aucune femme et ne se maria
(1) Bussy à Sévigné, Il août lf;7ô.
point; il n'accorda quelque confiance qu'à M""' de Coëtquen, qui le trompa, et s'il alla chez M""' de Sévigné (1) une vingtaine de fois, comme il l'alfirmailàBussy, sans la pouvoir rencontrer; c'est qu'il ne tenait pas beaucoup à la voir, j'imagine. Il était dès lors tout entier aux travaux de Mars (2) ; il ne songeait qu'à la gloire, à celle des du Guesclin, des Clisson, des Dunois, qui était de défendre la monarchie et la France. La monarchie, il la défendit à la porte Saint- Antoine et aux Dunes ; la France, en Flandre, aux Pays-Bas, en Lorraine, partout ; tacticien profond, et le premier de son temps, un Scipion et un Fabius, tout ensemble ; sérieux, réservé, bon pour les soldats qui l'appelaient leur père ; ami de Bossuet et converti par lui à la foi catholique, mais déjà maréchal-général et même prince, n'ayant qu'un défaut^ une faiblesse parmi tant de qualités, mais une grande faiblesse : il ne voulait, à côté de son nom qui rappelait les princes souverains de Sedan, que des titres de souveraineté, non des titres de fonctions et de salaires. (( Pour moi, dit M"" de Sévigné, je ne l'appelle point M. le Prince de Turenne ; je craindrais de le dégrader, je l'appelle M. de Turenne, » et elle nous le montre aussitôt, avec Gondé, dans la guerre de Hollande.
« Voici, dit-elle, la hiérarchie qu'on doit observer en campagne : le roi commandera à Monsieur, c'està-dire à son frère M. le duc d'Orléans ; Monsieur, à M. le Prince de Condé; M. le Prince, à M. de Turenne, etM. de Turenne, aux maréchaux de M. le Prince (3).»
(1) Bussy h Sévigné, 7 octobre 1655.
(2) Bussy à Sévigné, (> août 1675.
(3) Lettre du "27 avril 1G72.
LE MARÉCHAL DE TURENNE. il3
Il semblait que ce dernier point allât de soi, du moment que Turenne était maréchal-général occupant la place des anciens connétables; mais cette supériorité d'honneur, devenant un commandement réel dans la pratique, souleva des tempêtes; aucun maréchal ne voulut l'accepter. Les maréchaux de France étaient égaux entre eux, disait-on, et ne pouvaient recevoir des ordres d'un collègue. « 11 faut obéir, maréchal Bellefonds, dit le roi, ou je vous mets en disgrâce. — Je m'y attends. Sire, mais je me déshonorerais par cette obéissance sans exemple; je priserais bien peu le titre de maréchal que vous m'avez donné. — Réfléchissez. — C'est tout réfléchi : j'aime mieux perdre vos dons, vos grâces, ma fortune, que de perdre votre estime. Voilà mon équipage, que je tiens de vous; reprenez-le.» En même temps il fit une révérence au roi, et il partit pour Tours où il était exilé.
« Il a cinquante mille écus de dettes au delà de son bien, écrit M'"'' de Sévigné ; il est abîmé, mais il est content, et l'on pense qu'il ira à la Trappe (1). » Après lui, nid'Humières ni les autres maréchaux de France, Créqui, Schomberg, Gramont, ne voulurent de cette infériorité. Créqui était absent; il vint en poste pour protester, et s'en alla planter des c/ioux avec d'Humières, c'est l'expression de M""" de Sévigné. Le maréchal de Gramont fut plus fin ; il ne se fâcha pas, ne fit aucun éclat ; mais il tâcha de persuader au roi que les maréchaux de France étaient dans leur droit, qu'aucun ne devait commander aux autres, et Turenne, dit-il, moins que personne.
(1) Même lettre.
H4 M""" DE SÉVIGNE HISTORIEN.
« Comment, comment ? s'écria le roi — Oui, Sire, malgré tous ses talents; » et, faisant allusion à ses dédains et à sa fierté de prince, il fit le roi juge, dit M""* de Sévigné, de ceux qui faisaient le plus de cas de cette dignité : ou ceux qui. pour en soutenir la grandeur, s'exposaient au danger d'être mal avec Sa Majesté; ou M. de Turenne, qui était honteux du titre de maréchal, qui l'avait effacé de tous les lieux où il pouvait être, qui tenait le nom de maréchal pour une injure, et voulait commander en qualité de prince (1). » Le maréchal de Schomberg tint à peu près le même langage, d'autant qu'il était resté protestant et qu'il n aimait point V abjuration deTurcnne. «De sorte que la France, qui était pleine de grands capitaines, ajoute M™^ de Sévigné, risquait de n'en pas trouver assez, pour la circonstance de ce malheureux contre-temps (2). »
Si Turenne avait là une faiblesse condamnable, il faut dire aussi qu'on était un peu jaloux de lui. La chose s'arrangea, puisque nous voyons le maréchal de Créqui, non plus sur ses terres, mais aux bords du Rhin, et Schomberg aux Pays-Bas. 11 semble que c'est Turenne qui eut seul à obéir. 31™" de Sévigné nous le fait voir l'année d'après, 1073, suivant le prince de Condé et M. le Duc, « pour aller dégager devant Maëslricht M. de Luxembourg, et obéissant aux deux princes, et tous trois dans une parfaite intelligence »(3) .
On n'eut pas besoin d'eux à Maëstricht. Schomberg vint en aide à Luxembourg et le dégagea avant leur arrivée; mais ce fut un magnifique exemple que celui
(1) Mùme lettre.
(2) Même lettre.
(3) Lettre du 29 décembre 1673.
LE MARÉCHAL DE TLRE.NNE. Ho
de la bonne entente de ces hommes de guerre, Condé et Turenne, du héros de Rocroy et du héros des Dunes, Condé ancien rebelle , commandant à son vainqueur, et Turenne recevant ses ordres dans une subordination irréprochable. On est vraiment digne de commander, quand on sait obéir de la sorte. Turenne et Condé étaient deux grands hommes, et le roi n'était pas moins grand, qui savait rapprocher l'un de l'autre ceux que tant de souvenirs éloignaient.
Même grandeur et même abnégation, les années suivantes; tout, aux pieds de la patrie, tout pour la patrie. Notre campagne de Hollande n'avait pas réussi, et les étrangers arrivaient à flots sur nos frontières. L'Allemagne était une pépinière de soldats; une invasion en France lui plaisait, et elle fournissait des milliers d'hommes, Poméraniens, Saxons, Brandebourgeois et Prussiens, à qui voulait les commander. Avec eux Guillaume d'Orange accourait par la Belgique ; le duc de Lorraine, le comte Palatin, le margrave de Brandebourg, l'Autrichien Montécuculli nous attaquaient du coté du Rhin. Tout semblait perdu en Alsace. Un seul homme, avant l'arrivée de Turenne, était admirable et necédaitjamais : c'était un Gascon, un capitaine gascon, dont les mémoires de La Fare malheureusement ne disent pas le nom, mais qui, en face de quatre ou cinq mille Allemands, défendait Bliescaslel, comme en 181 5 le (ier Gascon de Pontacq, Barbani'gre, défendit liuningue. Ce rude compatriote des iMontluc etdes d'Artagnan se battait à Bliescastel depuis un mois, el il n'avait plus rien. Il tenait bon pourtant dans son nid d'aigle, et il voulait tenir jusqu'au dernier homme, jusqu'à la dernière cartouche
et au dernier morceau de pain. Il avait mangé ses mulets, et il était prêt, plutôt que de se rendre, « à manger, dit La Fare, quoi donc? quelqu'un qui était mort par accident, sa servante, que nous vîmes étendue dans un saloir (I). »
On frémit ; mais cela seul nous donne une idée de l'état de nos affaires en Alsace et du courage désespéré de nos troupes dans l'invasion de 1674. Cette année fut terrible pour la France ! Mais, pas de révolution à Paris, stabilité parfaite du pouvoir, et force étonnante dans ia résistance.
Le prince de Condé faisait digue au premier courant d'invasion, à celui de Belgique, et le refoulait après la grande bataille de Senef. Turenne tenait tète au second, entre le Rhin et les Vosges ; et, pour que les Espagnols de la Franche-Comté, alliés des Allemands, ne nous missent pas entre deux feux, Louis XIV en personne se jeta dans la Franche-Comté et les y retint à s'occuper d'eux-mêmes. Mais quelle rude partie que celle de Turenne aux bords du Rhin, assailli de tous côtéset à un âge assez avancé, soixante-quatre ans, n'ayanten outre qu'une armée de trente mille hommes, lorsque Montécuculli, à lui seul, en avait soixante mille! Le Brandebourg et le Palalinat nous avaient promis leur neutralité ; ils la rompirent quand ils nous virent si peu nombreux en Alsace. Le comte Palatin tomba sur les Français de ses Etats, les massacra, les pendit aux sa})ins de la Forêt-Noire. Il en fut puni : Turenne, un peu à contre-cœur toutefois, incendia le Palatinat, et, connaissant parfaitement le pays, qu'il
(1) Voir mon Hist. des Invus. germ. en France, cliap. sur Turenne et l'inv. de 1G74.
avait habité dans sa jeunesse en rayonnant autour de Sedan sa ville natale; préférant les petites armées aux grandes, aimant la rapidité, les évolutions, l'art de tourner et de couper l'ennemi, il devina que le duc de Lorraine passerait par Sintzeim dans sa marche en Alsace, s'y rendit le premier, surprit les Allemands et les tailla en pièces. Puis, rentrant en Alsace, il coupe le premier corps allemand de MontécucuUi et le bat à Mulhouse. Le Brandebourg arrive, mais n'a pas un meilleur sort à Turkeim. « Non, s'écrie le héros, il ne faut pas qu'un seul homme de cœur soit en repos en France, tant qu'un seul Allemand sera debout en Alsace! »
En elTet le Brandebourg, le comte Palatin, iMontécucuUi, tous les envahisseurs, repassent le Rhin, poursuivis par Turenne, « trop poli, écrit M""" de Sévigné, pour les laisser aller seuls (1) »• Un prince /jar la grâce du roi, s'écria avec dépit le vieux duc de Lorraine, a fait passer le Rhin à cinq ou six princes /?«r la grâce de Dieu, et sur le même pont où étaient passées toutes nos Allemagnes. »
Année terrible que cette année 1674, et magnifique tout ensemble! La Flandre était sauvée, la Franche- Comté conquise, l'Alsace délivrée ; et quel triomphe pour le libérateur, quand la France et Paris le revirent, que le roi, toute la cour le saluèrent et le complimentèrent! On admirait sa modestie. Il disait moi, quand il avait été battu; il disait»oî<5, quand il avait remporté la victoire; les défaites n'étaient que pour lui, les victoires étaient pour tous ; les troupes l'adoraient, il en prenait le plus grand soin, il en était le soutien et le
\\) 12 juin IGT.i.
père, le père nourricier, qui est le meilleur des pères. « Un jour, dit 31°"' de Sévigné, de jeunes soldats s'impatientaientun peu dans les marais, où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux, et les yieux soldats leur disaient : « Quoi ! vous vous plaignez ? on voit bien que vous ne connaissez pas M. de Turenne. Il est plus fâché que nous quand nous sommes mal. Il ne songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici ; il veille quand nous dormons. C'est notre père, on voit bien que vous êtes jeunes (l). » Parfois il rééquipait des régiments à ses frais, et dépensait sa fortune pour la France. A Paris, on le questionnait sur tout, sur ses marches et contre-marches, sur les populations alsaciennes, sur son cheval, de bataille, qu'il appelait Pie, sur sa pie, comme dit M""' de Sévigné, sur son berger enfin. Il avait dans les Vosges un berger, un guide précieu.v ; c'est M"" de Sévigné qui en parle, quoique Turenne fût comme chez lui dans ces contrées.
« Il avait fait connaissance, dit-elle, avec un berger qui savait très bien les chemins et le pays. Il allait seul avec lui, et faisait poster ses troupes selon la connaissance que cet homme lui donnait. Il aimait ce berger; il le trouvait d'un sens admirable; il disait qu'un brave colonel, le colonel Bec, était venu comme cela, et qu'il croyait bien que ce berger ferait sa fortune comme lui (ii).))On racontait aussi la simplicité de son àmo, la parfaite innocence de sa vie, sa piété, ses communions, ses confessions, jusque dans les camps, « mais en se cachotant, » dit M"'' de Sévigné (3), comme
(1) 16 août lG7.'}.
(2) IG août lG7:i.
(3) 28 août IG7.').
LE MARÉCHAL HE Tl'RENNE. 119
si cette pratique pesait toujours à un ancien protestant. « Sa société, disait un homme que M""" de Sévigné fait parler, M. de Barillon, notre ambassadeur en Angleterre, communiquait une horreur pour la friponnerie et la duplicité, qui mettait tous ses amis au-dessus des autres hommes (1). » Ses adversaires, ceux qu'il battait journellement, rendaient hommage à ses vertus. Un jour, le duc de Lorraine, celui-là même qui, à la longue, avait fait éclater son depit contre lui, reçut une visite du jeune d'Elbœuf, un enfant de quatorze ans et plein de bravoure, qui servait sous le maréchal de Turenne, c'est-à-dire sous son oncle. Le père du jeune d'Elbœuf était un prince de la maison de Lorraine, et, à cause de cela, Turenne l'envoyait saluer le vieux duc de Lorraine. Turenne, de l'illustre maison de Bouillon dans le Luxembourg, était l'allié ou le parent de tous nos ennemis^ du duc de Lorraine, du prince d'Orange, du margrave de Brandebourg ; il avait même fait ses premières armes sous les princes d'Orange : il les connaissait tous; il n'avait que plus de moyens de les vaincre et plus de mérite à nous servir. « Mon petit cousin, dit M. de Lorraine au duc d'Elbeuf, vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous les jours M. de Turenne. Vous n'avez que lui de parent et de père. Baisez les pas par où il passe, et faites-vous tuer à ses pieds (2). » Le pauvre enfant ne s'y épargnait point. 11 n'avait rien à attendre de son père, qui était Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, M""'" de Sévigné le dit, et il servait de tout son cœur le maréchal de Turenne.
(1) Même lettre.
(2) Lettre du 1-2 août 1G75.
Voilà les faits, voilà les anecdotes qu'on se racontait, quand on revit un instant le sauveur de l'Alsace et quand il allait y retourner. Tous les vœux étaient pour lui, à son départ de la capitale. « Dieu veuille qu'il en revienne ! disait-on. Dieu veuille qu'il achève son ouvrage ! » Le patriotisme était inquiet, tremblant, très alarmé. Lui-même, en disant adieu au cardinal de Retz et songeant à ce qui pouvait arriver, avait dit : « Monsieur, je ne suis point un diseur; mais je vous prie de croire sérieusement que, sans ces affaires-ci où peut-être on a besoin de moi, je me retirerais comme vous ; et je vous donne ma parole que, si j'en reviens, je ne mourrai pas sur le coffre, et que, à votre exemple, je mettrai quelque temps entre la vie et la mort (1). »
Mais, mon Dieu! qu'avait-on lu dans unalmanach, et qu'avait dit un Nostradamus italien? « Ejî juillet, mort subite (Tkji grand (2). » Mais on n'était qu'au mois de mai, quand Turenne repartit pour l'Alsace; on pouvait attendre; il ne fallait pas prévoir les malheurs de si loin. On songea plutôt à s'amuser, même en ce mois de juillet, comme pour narguer les prophètes; on s'amusa, après le retour du roi d'une belle expédition aux Pays-Bas. Tout allait bien en Alsace : pourquoi aurait-on ajourné les fêtes, les plaisirs, qui faisaient travailler le peuple, un opéra tout neuf, dont parle M""" de Sévigné, probablement le Thésée de Quinault, qui est de 1675? M"'' de Sévigné l'annonce à sa fille, le 24 juillet, et encore le 31 .
« On part pour Fontainebleau; mais non, dit-elle,
(1) Lettre du '2 août IGTô.
(2) Lettre du 31 juillet 1G75.
on partait pour Fontainebleau, tout était prêt... Un coup de massue arrive qui rabaisse la joie : M. de Turenne venait d'être tué. Voilà une consternation générale ; voilà M. le Prince qui court en Alsace, voilà la France désolée. On ne sait plus où l'on en est, on se cherche pour parler de M. de Turenne, on s'attroupe. Tout est en pleurs dans les rues. Le commerce de toute autre chose est suspendu... A la cour, le roi a été affligé comme on doit l'être, et M, de Condom, Bossuet, a pensé s'évanouir... C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse et que les gens du métier ne se lassaient pas d'admirer, qu'était arrivé le dernier jour de sa gloire et de sa vie. Il avait le plaisir de voir décamper l'armée des ennemis devant lui, et le 27, qui était samedi, il y a quatre jours, il était allé sur une petite hauteur pour observer leur marche. Son dessein était de donner sur l'arrièregarde, et, à midi, il mandait au roi que, dans cette pensée, il avait envoyé dire à Brissac qu'on fît les prières de quarante heures, et qu'il em errait un courrier à Versailles pour apprendre au roi la suite de l'entreprise. Il cachette sa lettre et l'envoie à deux heures. Il va sur cette petite colline avec une dizaine de personnes. On tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon, qui le coupe par le milieu du corps. Le courrier promis part aussitôt, et il arriva lundi; de sorte que, à une heure l'un de l'autre, le roi eut une lettre de M. de Turenne et la nouvelle de sa mort (1)... 0 fatal almanach! ô prédestination de ce M. Desbrosses (2)! »
(1) 31 juillet 1675, deux lettres, l'une à sa fille, l'autre à M. de Grignan.
(2) -M juillet 1G75, à sa fille.
122 M'"'' DE SEVIGNE HISTORIEN.
C'était un philosophe du temps. Et là-dessus M"" de Sévigné de dire à son cousin de Bussy, en lui écrivant, qu'elle voit la Providence en tout, qu'elle voit ce canon, chargé de toute éternité, et que touty conduisait M. de Turenne. « Je n'y trouve, dit-elie, rien de funeste pour lui, en supposant sa conscience en bon état. Que lui fallait-il de plus? 11 meurt au milieu de sa gloire ; sa réputation ne pouvait plus augmenter ; il jouissait même de tout le fruit de sa conduite, et il n'a point senti sa mort... Quelquefois, à force de vivre, l'étoile pâlit. Il est plus sur de couper dans le vif (i). »
Puis, s'adressant à sa fille, et parlant de l'état de conscience de Turenne, de ce qu'elle en pense ellemême, et de Popinion des dévots, gens rigides en pareille matière : « Il n'est tombé, dit-elle, dans la tête d'aucun dévot que son âme ne fut en bon état. On ne saurait comprendre que le mal et le péché puissent être dans son cœur. Sa conversion si sincère nous a paru comme un baptême. Chacun conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses intentions, son humilité, éloignée de toute sorte d'affectation, la solide gloire dont il était plein, sans se soucier de l'approbation des hommes, une charité généreuse et chrétienne (2)... Une telle âme est digne du ciel, elle venait trop droit de Dieu pour n'y pas retourner (2). »
Après cet éloge que termine un trait sublime, M""' de Sévigné parle des cris furieux de l'armée qu'on entendait à une lieue; les soldats voulaient venger la mort de leur chef; et en effet, sous 31. de Lorges, son autre neveu, ils la vengèrent à Altenheim.
(1) 6 août I57(; ; IC août et li août 1G75.
(2) Mêmes lettres.
Elle parle de Monlécuculli, qui, craignant la furie française, nous laissa repasser le Rhin, mais le passa bientôt lui-même et fut reçu à Strasbourg (1). Elle raconte le service touchant qu'on fit aussitôt à Turenne, dans le camp, en deçà du Rhin, devant son corps inanimé, piques traînantes et mousquets renversés, tambours couverts de crêpe et ne battant qu'une fois, au milieu des sanglots, qui formaient le véritable deuil. Elle nomme le régiment anglais de Monmouth, que Turenne avait rhabillé à ses frais, et qui ne voulait se retirer qu'après l'avoir encore mieux vengé. Elle cite enfin les 40,000 francs de rente de Turenne, qui, toutes les dépenses et tous les legs payés, se réduisirent à 200,000 francs de capital à partager entre les héritiers, « pourvu, dit-elle, que la chicane n'y mette point le nez » (2).
Elle est intarissable sur Turenne; c'est son héros, c'est son dieu, parce qu'il aime la France, parce qu'il l'a délivrée des Allemands, et tout ce qui concerne sa mort, elle le cherche, elle le dit, elle le conte à sa fille. D'abord elle donne la relation de Boisguyot, le premier gentilhomme envoyé au roi, et promis au roi par Turenne ; puis elle adresse à sa fille une autre relation, celle du jeune marquis de Feuquières. que M. de Pomponne trouvait la meilleure et que M. de Feuquières donne dans ses mémoires (3). Plus tard elle fait parler devant elle trois gentilshommes , qui ont accompagné le corps du maréchal et qui ont tout vu. Elle ne dit pas les choses à la fois ni à
(1) IG août 1675.
(2) 9 août l(',lô.
(.3) 12 août 1G75.
la même date; mais elle n'omet rien, et elle indique ses sources. Elle dit la douleur du jeune d'Elbeuf, l'abnégation stoïque de Saint-Hilaire, l'épouvante des provinces voisines de l'Alsace et d'où les paysans émigraient; la consternation et les prières des villes par 011 passait le corps du défunt, et elle le dit avec des réflexions qui ne sont qu'à elle. Ëcoutons-la.
Le jeune dElbeuf faisait peine à voir. Il se mourait de douleur. « Une affliction de raison et d'enfance, dit-elle, à laquelle l'on craint qu'il ne résiste pas. M. de Turenne laimait si tendrement, parce qu'il était déjà un prodige de valeur (1). >> Un autre admirateur de Turenne, Saint-Hilaire, n'était pas moins ému, et le récit qui le concerne semble se rattacher à la relation Feuquières : c'est connu, mais je veux, le redire avec toutes les pensées de M"* de Sévigné et cette prédestination surtout, qui la frappe dans la mort de Turenne. « Saint-Hilaire, dit-elle, lieutenant-général d'artillerie, fit arrêter M. de Turenne qui avait toujours galopé, pour lui faire voir une batterie : c'était comme s'il eut dit : « .Monsieur, arrêtez-vous un peu, « car c'est ici que vous devez être tué. » Le coup de canon vient donc (elle ne dit plus à raventure) et emporte le bras de Saint-Hilaire qui montrait cette batterie, et tue M. de Turenne. Le fils de Saint-Hilaire se jette sur son père, et se met à crier et à pleurer : « Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il; voyez (en lui «montrant M. de Turenne raide mort), voilà ce <( qu'il faut pleurer éternellement, voilà ce qui est « irréparable »; et, sans faire nulle attention à lui,
(1) 12 août 1675.
se met à crier et à pleurer cette grande perle. »
Saiiil-Ililaire étaitaussi un Gascon, tîlsd'un pauvre savetier de Nérac, et M"^" de Sévigné a bien raison de dire qu'en racontant cet oubli de soi-même devant la publique douleur, elle croit lire une page d'histoire romaine (1).
Mais le désespoir de Saint-Hilaire se concevait. S'il n'avait pas arrêté M. de Turenne devant sa batterie, Turenne, qui galopait toujours, n'eût peut-être pas été tué. C'est dans la relation dernière de M""" de Sévigné qu'on voit l'importance de ce détail. Il ne faut pas oublier que Montécuculli faisait tirer sans cesse, et qu'un autre narrateur, W. Temple, d'après les officiers anglais présents à Salzbach , nous dit que les Français souffraient beaucoup de deux pièces de canon, très bien postées par Montécuculli (2) qui voulait empêcher Turenne d'emporter le bourg de Salzbach, où était la clef de toutes les positions ennemies.
Voyons donc cette relation des trois gentilshommes ; elle est plus classique encore, et faite à M™'' de Sévigné par des témoins oculaires; mais il faut la voir avec quelque chose que les morceaux choisis de littérature ne donnent pas, avec une mise en scène des plus lugubres, qui lui imprime un caractère saisissant. Le deuil des villes y est aussi.
Nous sommes au 28 août, à la veille des funérailles. M"* de Sévigné est dans la famille du défunt, chez le cardinal de Bouillon, qui l'a priée à dîner pour par-
(1) 9 août 1675.
(2) Voir mon Hist. des Invasions germ. en France, cliap. sur Turenne.
1er de leur affliction; elle y est a\ec la nièce de Turenne, duchesse d'Elbeuf. Elisabeth de la Tour d'Auvergne, mère du jeune d'Elbeuf, et avec M™'' de la Fayette. On est silencieux, tout le monde a des vêtements noirs; on attend le convoi du maréchal de Turenne; tout le personnel de la maison de Turenne est arrivé à onze heures, et Ton s'apprête à aller à la rencontre du corps, à deux lieues de Paris, pour l'accompagner, avec tout Paris, à l'église de Saint-Denis, au tombeau des rois, à côté de Barbazan et de du Guesclin.
M™'' d'Elbeuf, tout en larmes, tient à sa main un portrait du héros. Trois gentilshommes de la maison de Turenne entrent à ce moment, habillés de deuil; ils voient ce portrait, et alors, dit M""" de Sévigné, u ce furent des cris qui faisaient fendre le cœur; ils ne pouvaient prononcer une parole. Les valets de chambre de M. de Turenne, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout était fondu en larmes et faisait fondre les autres. Le premier gentilhomme qui fut en état de parler répondit à nos tristes questions. Nous nous fîmes raconter sa mort. 11 avait donné ses ordres pour se confesser le soir, et il devait communier le lendemain dimanche, qui était le jour où il comptait livrer bataille. »
M""" de Sévigné écouta attentivement le récit, et nous le comprendrons mieux maintenant, ainsi que les précautions de Turenne pour n'être pas reconnu de l'ennemi au milieu de la canonnade continuelle. « il monta achevai le samedi à deux heures, aprèsavoir mange ; et, comme il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller,
etdilaupetitd'Elbeuf : «Mon neveu demeurez là ; vous « ne faites que tourner autour de inoi, vous me feriez arecotmaitrc.'» M. d'Hainilton, du régiment écossais, qui se trouvait près de l'endroit oii il allait, lui dit : « Monsieur, venez par ici ; o;^ tire du côté où vous allez. « — Monsieur, lui dit-il, vous a\ez raison, je ne veux « point du tout être tué aujourd'hui ; cela sera pour le « mieux. » 11 eut à peine tourné son cheval, qu'il aperçut Saint-llilaire, le chapeau cà la main, qui lui dit : « Mon- « sieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de « faire placer là. » M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps fracassés du même coup qui emporta le bras et la main qui tenaille chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme (c'est le narrateur), qui le regarde toujours, ne le voit pas tomber. Le cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Elbeuf. 11 n'était point encore tombé, mais il était penché le nez sur l'arçon. Dans ce moment, le cheval s'arrête, le héros tombe entre les bras de ses gens ; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais... 11 était mort, et il avait une partie du cœur emporté (1). »
Je n'ajoute pas, ne voulant citer que M"^ de Sévigné, ce que dit La Fare, qui était présent, ta savoir, que Turenne ne fut coupé en deux que par ricochet, ce qui est bien extraordinaire; ni ce qu'affirme W, Temple, que les deux pièces de Montécuculli tirèrent à la fois et qu'il y eut deux boulets de canon, l'un pour Saint-tlilaire, l'autre pour Turenne. La tradition est qu'il n'y eut qu'un boulet. Je viens vite au départ
11) Lettre du 28 août 167.5.
du convoi, après le service dans le camp, sur la rive française du Rhin ; aux honneurs qu'on rendit à l'illustre bière partout où elle passa, principalement à Langres, où les habitants se cotisèrent à l'instant, dit M"'' de Sévigné, et dépensèrent 5,000 livres pour un service funèbre et les frais d'entretien de tout le cortège. L'empressement des populations était si grand, qu'il fallut souvent voyager de nuit pour éviter des retards (1). Enfin on arriva à Saint-Denis le 29 août, et les obsèques eurent lieu le 30 ,en présence de M"" de Sévigné, que la famille était venue prendre.
« C'était chose bien triste, dit-elle ; son corps était là au milieu de Téglise, arrivé cette nuit avec une cérémonie si lugubre, que le conseiller Boucherai, qui l'a reçu en sa qualité de commissaire du roi, y a pensé mourir de pleurer. 11 n'y avait que la famille dans cette cérémonie, la famille désolée et tous les domestiques en deuil et en pleurs. On n'entendait que des soupirs et des gémissements. Il y avait d'amis M. Boucherai, M. de Harlai, M. de Meaux et M. de Barillon. Mesdames Boucherai y étaient et ses nièces. Ce qui était triste aussi, c'était de voir tous ses gardes debout, la pertuisane sur l'épaule, autour de ce corps de M. de Turenne, et, à la fin de la messe, de les voir porter la bière jusqu'à une chapelle au-dessus de l'autel, où il est en dépôt. Les pleurs ont redoublé, à cette translation louchante ; on criait, sans pouvoir s'en empêcher. 11 y avait, entre autres, un petit page qui devenait fontaine ; puis, après la sépulture, le triste retour, et le repas des funérailles auquel j'assistai.»
(I) Lettre du 19 août 1675.
Tout est simple, intime, navrant dans ce récit, tout indique une sincère douleur. On n'est fâché que dune ciiose, d'y trouver un mot amer à l'adresse des gardes qui étaient si désolés : « Les gardes, dit-elle, étaient là debout, autour de ce corps quils avaient si mal gardé (I). »
Le service qu'on peut appeler national en l'honneur de Turenne, et oi^i l'on vint de toutes les provinces, ne fut célébré que le 9 septembre suivant, et eut lieu à Notre-Dame de Paris, avec une pompe royale. M""" de Sévigné fut invitée encore par la famille ; mais elle n'y assista pas. Elle se contenta de celui de Saint- Denis : « Je n'en ai jamais vu, dit-elle, de si bon (2). » C'est aussi le seul dont elle parle. Elle aime mieux nous entretenir des regrets que témoignaient les lieutenants de Turenne, ses amis, ses officiers, qui ne se sentaient plus le courage de servir. « J'ai perdu M. de Turenne, écrivait au roi M. de Pertuis, gouverneur de Courtrai, ville frontière et la première exposée aux coups des Allemands. Je ne suis pas capable de soutenir ce malheur. Ainsi, n'étant plus en état de servir Votre Majesté, je lui demande la permission de me démettre de ma charge {'S). » Un autre, le chevalier de Coislin, alla jusqu'à quitter l'armée du Rhin, alléguant la dévotion, la maladie, l'âge avancé, et par dessus tout son désespoir de la mort de Turenne. Le roi ne se fâcha point avec M. de Pertuis, tout en refusant sa démission; pour M. de Coislin, ce fut autre chose. Ces abattements, ces désespoirs commençaient
(Ij Lettre du 30 août 1075.
(2) Lettre du 9 septembre 1C75.
(3 28 août 1075.
130 M"' DE SÉYIGNÉ HISTORIEN.
à l'ennuyer. Il y voyait une offense pour les généraux survivants, Créqui, Schomberg, de Lorges, Luxembourg, etc., qu'on appelait la monnaie de Turenne : une offense aussi pour la valeur française. «J'accepte, dit le roi. parlant de Coislin, mais ce ne sera pas une démission, ce sera une destitution ; je lui apprendrai à quitter son régiment. Sans la considération de ses frères, tous restés à leur poste dans ces tristes moments, il serait déjà à la Bastille (i). » Louis XIV faisait bien, il fallait avoir plus de foi au génie de la France. Condé ne vivait-il point, pour soutenir l'œuvre de Turenne?
M"" de Sévigné tire un enseignementtrès élevé des honneurs rendus à Turenne. Elle pense à la mauvaise figure de Turenne, à son peu de distinction et au temps où, à cause de cela sans doute, on ne lui prétait pas tant de vertus. «J'admire, dit-elle à sa fille, ce que la mort fait de ce héros. Ah ! oui, je suis de votre avis ! Rien n'est bon que d'avoir une belle et bonne âme. On la voit en toutes choses, comme au travers d'un cœur de cristal ; on ne se cache pas. Vous n'avez point vu de dupes la-dessus. Il faut être, si l'on veut paraître. Le monde n'a point de longues injustices (2). »
Nous dirons aussi, à noire tour, car telle était sa pensée, et cet enseignement était au bout de sa plume, combien la France mérite qu'on laserve, qu'on l'aime, qu'on soit son bouclier dans les invasions étrangères, puisqu'elle récompense si magnifiquement ceux qui se dévouent pour elle et qui ne capitulent jamais! Et maintenant que nous avons assisté à des scènes
(I) 4 septembre 1075.
('2) 9 septembre 1675.
émouvantes, il faut nous reposer un peu avec des histoires plus gaies. M""" de Sévigné a nommé M""" de Coëtquen, en appréciant Turenne. 11 y eut des secrets livrés, des médaillons sacrifiés, des inconséquences commises. M""" de Coëtquen tut une des femmes ridicules du grand siècle, et M"" de Sévigné en dit long sur cette curieuse galerie. On ne le remarque pas toujours au milieu des saillies d'une môme lettre et de la multitude des noms. Un détail fait tort à l'autre. C'est un coup de pinceau, en passant et en courant, un contour à la silhouette et qui la laisse inachevée. Réunis sur les mêmes personnes et formant tableau,, ces traits épars n'ont pas moins de relief, sans que l'artiste y perde rien de sa vive spontanéité.