CHAPITRE VI
Voici donc encore, peint par M"^ de Sévigné, un factieux, un frondeur — puisque sans cesse,sous Louis XIV, après la mort de Mazarin. on se heurte auxdébrisdu yieil antagonisme qui avait fait la Fronde, l'antagonisme de la liberté et de lautorité — et plus qu'un frondeur; un rebelle, un traître à la France, comme le connétable de Bourbon, son aïeul; un homme d'un génie vif, admirablement doué pour la guerre et qui, à vingt-deux ans, avait défait les Espagnols et les Allemands à Rocroi ; qui avait continué de les battre à Fribourg, à Norlingue, à Lens, nous avait procuré l'Alsace, et avait enrayé au delà du Rhin un jilan funeste pour nous, Tunilé allemande. Il était à la fois le plus jeune et le plus grand capitaine de son siècle, comme Hoche ou Boiiaj»arle dans la Révolution ; et à ses services envers la patrie il avait joint d'autres services : il avait, dans la première Fronde, Fronde bourgeoise et parlementaire, sauvé le roi et la cour. Mais tout à coup, devenu arrogant, impétueux, plein de luimême, de ce qu'il était comme prince et de ce qu'on lui devait comme guerrier, ne souffrant d'ordre de personne, surtout de Mazarin. voyant la révolution agiter la
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France après l'Angleterre, et ayant peut-être d'autres visées sons un roienfant.il avait organise une seconde Fronde. 11 avait levé des troupes, il avait battu l'armée du roi qui était l'armée française, après l'avoir si longtemps commandée, et avait empêché Louis XIV, à la porte Saint-Antoine, de rentrer dans Paris. Il avait fait plus : glissant toujours sur la pente où il s'était engagé, il avait donné la main aux vaincus de Rocroi et de Lens, aux Espagnols; il les avait appelés, il s'était mis à leur tête, et il avait livré à la France, cette fois devant les Dunes, devant Arras, de nouvelles et plus odieuses batailles.
Tel était ce frondeur, tel était le prince de Condé, bien plus coupable que le cardinal de Retz ou le duc de La Rochefoucauld. Le maréchal de Montmorency n'en avait pas fait autant sous Richelieu, quoiqu'il eût aussi livré bataille au roi à Castelnaudary, et il avait été décapité ; pour Condé, on ne pouvait l'atteindre, puisqu'il était à l'étranger, et l'on se contenta de sa parole, après la bataille des Dunes et le traité des Pyrénées. Ses fautes étaient effacées par son ancienne gloire; elles lui étaient pardonnées; il pouvait résider sur ses terres, à Chantilly, sur les bords riants de la Nonette, affluent de l'Oise ; il pouvait reparaître dans les armées françaises, désertées par lui, et il y reparut effectivement en 1668. On l'avait vu aux Dunes conduire les Espagnols, on le vit en 1668 les combattre^, les vaincre, conquérir sur eux, dans l'espace de trois semaines et à leur grande indignation, une province abrupte et montagneuse, la Franche-Comté, sans laquelle nous n'allions que difficilement en Alsace. Il reprenait le surnom de grand par celte contradiction
glorieuse, et, trois ans après, au printemps de 1671, il méritait de recevoir Louis XIV à Chantilly, pour prix de son retour au roi et à la France.
Cette réception de Louis XiV à Chantilly est la première chose que raconte M™^ de Sévignc, parlant de Condé, parlant de jVL le Prince. On était au plus beau moment du grand règne, à l'époque où le théâtre avait le plus d'éclat avec Molière et Racine, et où le roi, à propos du Tartufe, dont lui-même avait voulu la représentation et qui, chaque fois, soulevait des tempêtes, avait dit à Condé : « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramouche ; » et le prince de répondre :« La raison, sire, c'est que la pièce de Scaramouche ne joue que la religion, et celle de Molière joue les gens d'Eglise. » M°" de Sévigné citait plus tard cette réponse à sa fille, lorsque vivait encore l'acteur et auteur Scaramouche, qui n'était autre que l'Italien Tiberio Fiorelli, dont les bons motsamusaienttoujoursLouisXlV.
C'était l'époque aussi où Paris élevait à Louis XIV des arcs de triomphe, pour tant de provinces conquises et pour le territoire affranchi.
Tout le monde était dans la joie, et les fêtes de Chantilly allaient renouveler celles du château de Vaux; mais quelle différence dans la portée et la signitication de ces fêles ! Ici, au château de Vaux, c'était un acte de haute vanité delà part d'un sujet, qui semblait se grandir de toute la condescendance de son maître ; là, c'était l'expression dernière de la soumission d'un prince, d'un superbe vassal, et de la clémence du souAcrain. Le dévouement inébranlable
alKiit être scelle par riiospilalilé offerte el acceptée. On le comprit ainsi en France et en Europe, et l'on s'arrachait les nouvelles des fêtes de Chantilly ; chacun en voulait avoir, soit par les seigneurs qui y avaient assisté, tels que d'Hacqueville, ami de M"'' de Sévigné ; soit parles domestiques, Hébert, Gourville, Mareuil, qui y avaient servi. C'était un événeitient; et, pour lui donner encore un plus grand cachet d'intimité, le roi, à ce que croyait M™' de Sévigné, devait être à Chantilly « un jour entier». H y resta même trois jours, du jeudi soir 23 avril au samedi soir 26.
De son côté, le prince de Condé ne voulut pas se contenter du roi ; il voulut recevoir toute la cour, qui était innombrable, et, comme le dit avec profondeur M"'' de Sévigné, « nourrir tout, nourrir la France et la loger... Tout y était meublé, ajoute-t-elle ; de petits endroits, qui ne servaient qu'à mettre des arrosoirs, devinrent des chambres de courtisans... On se préparait pour quatre repas par jour et pour vingtcinq tables servies à cinq services, sans compter une infinité d'autres qui devaient survenir. » Hébert, que M"" de Sévigné elle-même avait donné à Gourville pourl'hôtel de Condé, partait pour Chantilly le 16, avec six coffres de linge à distribuer par compte et sous son soin. On adoptait toutes les idées qui pouvaient donner plus d'éclat ta la fête, « toutes les plus belles imaginations, sans regarder à l'argent. » Il devait y avoir pour 3,000 francs, seulement de jonquilles, sans parler des arcs de triomphe, des feux d'artifice, des chasses, des jeux, des danses et des comédies. Quel souci pour l'intendant Gourville, pour le chef des cuisines, le fameux Vatel ! Sûrement le prince de Condé n'en serait
pas quitte pour 150,000 francs, somme énorme à cette époque.
Le roi le prévoyait bien. Il avait dit qu'il y avait cinq ans qu'il retardait de venir à Chantilly, parce qu'il comprenait cet excès d'embarras. Il aurait voulu qu'il n'y eût que deux tables, au lieu de vingt-cinq, et que le prince de Condé ne se chargeât pas de tout. C'est ce qu'écrit à sa fille M""'' de Sévigné; mais rien n'arrêta M. le Prince. Tout ce qu'on souhaitait, c'est qu'il y eût un peu de soleil, « pour ne pas rendre, ditelle, toutes ces dépenses ridicules. » Or qu'avait-on depuis quelques jours? Une tempête, un mois de mars affreux, des pluies torrentielles, des bourrasques épouvantables. Ce joli temps, on l'avait encore le 22, et Louis XIV arrivait le 23, le lendemain (1). Heureusement et à point nommé, le soleil vint à luire et ne se voila pas. C'était le bonheur de Louis XIV dans toutes les cérémonies, comme pourlNapoléon dans ses revues; et, par une journée admirable, le jeudi soir 23, avec toute sa cour, la plus belle du monde, un flot de chevaux, de carrosses, de livrées, Louis XIV arriva.
Les plaisirs commencent aussitôt, et des plaisirs qui annonçaicmt l'activité et la vaillance. « Le roi courut un cerf au clair de la lune, les lanternes firent des merveilles. Le feu d'artifice fut un peu effacé par la clarté de notre amie ; mais entin, le soir, le souper, le jeu, tout alla en merveille. Le temps qu'on avait faisait espérer une suite d'un si agréable commencement. D'Hacqueville vous fera une relation, ma fille, à son retour... Mais, mon Dieu ! nous voici à vendredi
(1) Lettre du 17, 2'(, 2G avril IG7I.
soir, et qu'est-ce que j'apprends chez M. de La Rochefoucauld, en y venant faire mon paquet de la journée? Je ne puis me remettre, ma plume s'égare, et je ne sais plus ce que je vous mande. Vatel, le grand Vatel, ancien maître d'hôtel de il/. Fouquet, et qui l'était présentement de M. le Prince, cet homme d'une capacité distinguée de toutes les autres, dont la bonne tête était capable de contenir tout le soin d'un Etat ; cet homme donc, que je connaissais, voyant que ce matin, à huit heures, puisque c'était un vendredi, la marée n'était pas arrivée, n'a pu soutenir l'affront dont il a cru qu'il allait être accablé. D'Hacqueville vous en parlera, puisqu'il est atout cela ; mais voici une relation que 31areuil vient de me faire à votre intention, en reprenant les choses au jeudi soir. Le roi arriva donc le jeudi soir. La promenade, la collation, dans un lieu tapissé de jonquilles (ce récit^ fait en courant et où l'on voit croître à cliaque mot l'égarement de ce pauvre Vatel est dans toutes les mémoires, et je veux pourtant le du)mer). Tout alla à souhait. On soupa ; il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners à quoi l'on ne s'était point attendu. Cela saisit Vatel. Il dit plusieurs fois : « Je suis perdu d'honneur ; « voici un alfront que je ne supporterai pas. ^)
« Il dit à Gourville : La tête me tourne ; il y a douze nuits que je n'ai dormi ;aidez-moicàdonner des ordres, (jourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais vers les vingt-cinquièmes, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à M. le Prince. M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui dit: « Vatel, tout va bien, rien n'était si beau que le souper du
roi. » Il répondit: « Monseigneur, votre bonté m'acliève; je sais que le rôti a manqué à deux tables. Point du tout, dit 31. le Prince ; ne vous fâchez pas, tout va bien. » 3Iinuit vint ; le feu d'artifice ne réussit pas ; il fut couvert d'un nuage, il avait coûté 16,000 francs. A 4 heures du matin, le vendredi, Vatel va partout ; il trouve tout endormi. Il rencontre un petit pourvoyeur, qui lui apportait seulement deux charges de marée. Il lui demanda: « Est-ce tout? — Oui, monsieur. » Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer, Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne venaient pas. Sa tête s'échappa, il crut qu'il n'aurait point de marée. Il trouva Gourville ; il lui dit: « Monsieur, je ne survivrai pas à cet affrontci. » Gourville se moqua de lui.., Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au travers du cœur: mais ce ne fut qu'au troisième coup ; car il s'en donna deux qui n'étaient point mortels. Il tombe mort... La marée cependant arrive de tous côtés; on cherche Vatel pour la distribuer, on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son sang. On court à 31. le Prince, qui fut au désespoir. 31. le Duc pleura ; c'était sur Vatel que tournait son voyage de Bourgogne. M. le Prince le dit au roi fort tristement. On dit que c'était à force d'avoir de l'honneur h sa manière. On loua fort, on loua et l'on blâma son courage. Le roi jura qu'il ne souffrirait plus, à l'avenir, que 31. le Prince se chargeât de tout. 3Iais c'était trop tard pour le jvuivre Vatel (I). -> Quelle confusion, quel désordre, causés dans la fête
(1) Dimanche 5G avril If."!.
LE GRAND CONDK ET SA FAMILLE. 9:i
par cet accident imprévu ! La journée du vendredi se passa bien toutefois ; celle du samedi de même, grâce à Gourville : mais il y avait un mort dans la maison, et cela gâtait la joie. Une autre chose la troublait aussi, ce me semble, et devait être remarquée par tout le monde : c'était une absence, un départ, une séparation peut-être perpétuelle. Le grand Condé était marié, et il avait un fils, qui était M. le Duc, ou duc d'Enghien, dont vient de parler M""" de Sévigné, celui qui pleura Vatel; mais la mère de ce jeune prince, mais la princesse de Condé, oii était-elle? Je vois à la fête les deux princes de Conti, que Condé aimait comme ses enfants et qui étaient les fils de son frère : mais leur tante Claire-Clémence de Maillé- Brézé, qui était la femme de Condé, on ne l'y voit pas ; M""^ de Sévigné n'en parle pas ; elle n'en parle que deux mois auparavant, le 6 février. « M^'^la princesse, dit-elle, partira le mercredi des Cendres pour Châteauroux, où M. le Prince désire qu'elle fasse quelque séjour (1). » Et un mois après, le 6 mars : « Madame la princesse est toujours à Châteauroux ; elle y est ad midtos minos, pour l'éternité (2). » Voilà un autre deuil, et assez noir, sur cette fête; voilà un souvenir, bien frais encore, qui devait l'attrister. Il y avait à peine deux mois que Condé était séparé de sa femme. La mère de famille n'habitait plus à Chantilly.
Allons à la guerre, maintenant, là où un homme comme Condé est mieux que dans les fêtes... « Quelle guerre, écrit à sa fille M""' de Sévigné, un an plus tard, jour pour jour ; la plus cruelle, la plus périlleuse dont
^1) Lettre du 6 février et du ô mars 1C7I . (2) Vendredi fi février 1G71.
96 jr" DE SEVIGNE HISTORIEN.
on ait jamais parlé depuis le passage de Charles Vlll en Italie! 11 faudra passer Y Fssel (si l'on veut tourner la Hollande par le nord), l'Yssel, défendu et bordé de 200 pièces de canons, de 60,000 hommes, de 3 grosses villes, d'une large rivière qui coule en avant. Le comte de Guiche, qui sait le pays, nous montra l'autre jour cette carte chez M"° de Verneuil. C'est une chose étonnante. M. le Prince sera chargé do l'entreprise, et il en est fort occupé. 11 lui vint, l'autre jour, une manière de fou assez amusant, qui lui dit (en vue delà guerre sans doute) que, quanta la monnaie, il savait fort bien en faire. — Je te remercie, mon ami, dit M. le Prince ; mais, si tu sais une invention pour nous faire passer l'Yssel, sans être assommés, tu me ferais grand plaisir ; car pour moi je n'en sais pas (I). »
Il s'agissait de la guerre de Hollande à laquelle prit part, comme bien d'autres seigneurs, le fils de M"*' de Longueville. On renonça à 1" Yssel ; c'est le Rhin qu'on passa brusquement à Toihuis, sans avoir devant soi le terrible prince d'Orange ni les mêmes empêchements. Le prince de Condé, avec le duc d'Enghien son (ils, avec le duc de Longueville son neveu, fils de la célèbre M""* de Longueville, dirigea le passage. Mais quel passage encore , heureusement effectué et si étourdiment entrepris! On aurait pu ne perdre personne, et bien du inonde y périt, et nous allons voir quelles scènes de tristesse I
« Le comte de Guiche, dont je vous ai parlé, a fait une action qui le couvre de gloire, dit M"" de Sévi-
(I) Lettre du 27 avril IfiTiî. ,
gné; car, si elle eût tourné autrement, il eût été criminel. 11 se charge de reconnaître si la rivière est guéable ; il dit que oui : elle ne Test pas; des escadrons entiers passent, mais à la nage, comme des chiens qui courent après un cerf(l), sans se déranger... « M. le Prince passant et repassant en bateau, et donnant ses ordres avec ce sang-froid et cette valeur divine qu'on lui connaît... Voilà ce que fait M. de Guiche; il est vrai qu'il passe le premier. Cela ne s'est jamais hasardé; cela réussit; il enveloppe les escadrons ennemis et les force à se rendre. Sa valeur et son bonheur ne sont jamais séparés. Le chevalier de Nanteuillet est un autre heureux. 11 tombe de cheval; il va au fond de l'eau, il revient; il y retourne, il revient encore; enfin il trouve la queue d'un cheval, il s'y attache ; ce cheval le mène au bord, il monte sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau, et revient gaillard. C'est d'un sangfroid qui me fait souvenir d'Oronte, prince des Massagètes, dans le roman de Cyrus de M"^ de Scudéry (2). » M"° de Sévigné avait tout lu; elle disait aussi, je suis sûre : voilà qui est bien français; et elle le dit en effet, quoique avec un peu d'ironie : « Les Français sont jolis assurément. 11 faut que tout leur cède pour les actions d'éclat et de témérité. 11 n'y a plus de rivière présentement qui serve de défense contre une excessive valeur (3). »
Mais le prince de Condé, où était-il? 11 avait passé le Rhin en bateau avec M. le Duc son fils, avec le bouil-
(1) 19 juin 1G32.
(2) Lettre du 3 juillet 1672.
(3) Môme lettre.
98 M"" DE SEVIGNE HISTORIEN.
lantduc de Longueville et quehjues autres. II les avait encore à ses côtés dans le même bateau, en repassant le Rhin pour les pansements; mais dans quel état, bon Dieu! lui, blessé, le duc de Longueville étendu mort sous un manteau, et M. de Montchevreuil, qui était attaché au jeune prince, perdant tout son sang, et, dans sa douleur d'une telle mort, ne voulant pas qu'on pansât ses blessures! C'était un convoi mortuaire (1).
Nul danger pourtant à ce passage du Rhin. « Le Rhin était mal défendu, dit M""" de Sévigné, d'accord avec Bussy. Le grand miracle est de l'avoir passé à la nage. M. le Prince et ses argonautes étaient dans ce bateau. Les premières troupes qu'ils rencontrèrent au delà demandèrent quartier; quand le malheur voulut que M. de Longueville, qui s'en doute, ne l'entendit pas, s'approcha de leurs retranchements, et, poussé d'une bouillante ardeur, arrive à la barrière où il tue le premier qui se trouve sous sa main. En même temps, on le perce de cinq ou six coups. M. le Duc le suit; M. le Prince suit son fils, et tous les autres suivent M. le Prince. Voilà où se fit la tuerie, qu'on aurait, comme vous le voyez, très bien évitée, si l'on avait su l'envie que ces soldats hollandais avaient de se rendre. Mais tout était marqué, ma fille, dans l'ordre de la Providence (2). Heureusement mon fils n'était point là; M. de Pomponne, que j'ai été voir, m'a fait souvenir qu'il était dans l'armée du roi, laquelle n'a eu nulle part à cette expédition...
« Mais on dit que Nogent a été noyé; on dit que
(1) 20 juin 1G72 ; lettre de Bussy.
[2) Lettre du 3 septembre 1G72.
<iiiiti'y a été tué; on dit que le chevalier de Marsillac a été aussi tué; on dit que le prince de Marsillac a été blessé; on dit que M. de Roquelaure et M. de la Feuillade sont également blessés, qu'il y en a une infinité qui ont péri en cette rude occasion. Et voilà Guitaul, qui m'envoie un gentilhomme, pour me donner des détails J ). »
Il n'était question que de cela dans Paris, et tous les on-dit étaient vrais, aussi bien que la blessure de Gondé et que la mort du duc de Longueville, aussi bien que la douleur de sa mère, M""" la duchesse de Longueville. M""*" de Sévigné excelle à peindre cette douleur, et il faut revoir ce morceau, quoiqu'il soit classique, comme tant d'autres d'elle :
« M"" de Vertus (amie intime de M"" de Longueville) était retournée depuis deux jours chez les religieuses de Port-Royal, oii elle est presque toujours. On est allé la quérir avec M. Arnauld (de Port-Royaldes-Champs), pour dire la terrible nouvelle. » M"'' de Vertus n'avait qu'à se montrer, dit M"'' de Sévigné. Ce retour précipité marquait bien quelque chose de funeste. En effet, dès qu'elle parut : « Ah! Mademoiselle, comment se porte M. mon frère? » Sa pensée n'osa aller plus loin. « Madame, il se porte bien de « sa blessure. Il y a eu un combat... — El mon fils? » On ne lui répondit rien. « Ah ! Mademoiselle, mon <' fils, mon cher enfant, répondez-moi, est-il mort? — (f Madame, je n'ai pas de parole pour vous répondre. " — Ah I mon cher fils est-il mort sur-le-champ? « n'a-l-il pas eu un seul moment? Ah ! mon Dieu,
(I) Lettre du 17 juin 1G72.
WBUOTHECA OttaviensiV
iOO M""" DE SÉVIGNE HISTORIEN.
<( quel sacrifice ! » Et là-dessus elle tombe sur son lit, et tout ce que la plus vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et par un silence mortel, et par des cris étouffés, et par des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé (1). »
M""" de Sévigné parle de cette scène comme si elle l'avait vue. Ce n'est pas elle, c'est Gourville qui avait tout vu, qui avait reçu toutes les lettres, et qui le lui avait dit (2). Ce fils tant regretté, ce prince valeureux qui donnait les plus belles espérances, n'eut pas le temps de se reconnaître. Mais ce que M"" de Longueville ignorait, c'est qu'il s'était confessé avant son départ, et, comme on disait, converti; car il avait une jeunesse très orageuse. Les jansénistes de Port-Royal avaient fait ce prodige. «Nos amis, dit M"" de Sévigné, avaient doucement mené cela (3). »
Les solitaires de Port-Royal étaient fort aimés de M""" de Longueville ; voilà pourquoi on était allé chercher le grand Arnauld, qui était venu avec M"* de Vertus. Tout le monde plaignait M"^ de Longueville ; elle alla bientôt chez les carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle mourut.
« Ah! je sais un homme, dit M"*" de Sévigné à sa fille, en songeant au passé, je sais un homme qui n'est guères moins touché qu'elle de la mort du jeune duc de Longueville. J'ai dans la tête que, s'ils s'étaient rencontrés tous deux dans ces premiers moments et
(I) Lettre du 20 juin 1672.
(ï) Lettre du 20 juin 1672.
(3) Lettre du 3 juillet 1672.
qu'il n'y eût eu personne avec eux, tous les autres sentiments auraient fait place à des cris et à des larmes que l'on aurait redoublés de bon cœur... C'est une vision (1). »
La vision, c'était M. de la Rocliefoucauld, et il y a tout un roman dans ces paroles. Un autre consolateur de la duchesse de Longueville eût été son frère bienaimé, le prince de Condé, s'il eût été là; mais il n'y était pas, il avait été le premier accablé par la mort du duc de Longueville, tombé auprès de lui ; et puis ce vieux guerrier, qui était en même temps le père le plus tendre, tournait alors tonte sa sollicitude — c'était naturel — du côté de son propre fils, de la postérité des Condé. Sauver son fils, veiller sur son fils, était son unique pensée, son idée fixe, à laquelle il ne pouvait se soustraire un moment. Cette pensée le suivait partout, dans les expéditions, dans les plus chaudes rencontres, et il en était troublé, obsédé, malheureux. C'est M™*" de Sévigné qui nous révèle ce trait peu remarqué du grand et irrésistible capitaine.
«. L'amour de M. le Prince pour M. le Duc son fils, écrit-elle, passe toutes les autres passions. Si la guerre continue, M. le Duc sera cause de la mort de M. le Prince (2). » On ne peut rien dire de plqs fort sur cette tendresse. M. le Duc, jeune et hardi, se battait et s'amusait tout ensemble. Avant la guerre et au moment de partir, il avait dit adieu aux Anges, qui étaient les filles de M"'' de Grancey, et aux plus grandes dames; il les avait reçues à Saint-Maur près Vincennes, en leur donnant une soirée splendide et le plus
(1) Lettre du 20 juin 1672.
(2) Lettre du 20 juin IC72.
102 M"' DE SEVIGNE HISTORIEN.
exquis medianochc ou souper, au son des violons, des hautbois, des musettes (1). M™*^ de Sévigné n'oublie pas cela dans ses lettres à sa fille. Ensuite elle nous fait Yoir ce jeune duc en Hollande, dans la jolie ville d'IJtrecht, oi^i l'on s'était retiré après l'ouverture des écluses, et elle rit beaucoup de la gaucherie des daines hollandaises, auxquelles faisait la cour ce prince galant : « Ah ! Monseigneur, Votre Altesse a la bonté d'être trop insolente (2). »
Quant au prince de Coudé, on le revoit à Paris, à la fin de l'année 1673, et son fils y est aussi (3). H se remet en campagne l'année suivante, malgré la goutte (4). 11 gagne sur le prince d'Orange la sanglante bataille de Senef ; il rentre en France et tombe malade, mais il se remet; c'est Turenne qui meurt, c'est Condé qui survit pour défendre la France contre l'invasion allemande, et le voilà en Alsace en 1675, avec son fils, toujours avec son fils, en face de Montécuculli.
« Je voudrais bien avoir causé seulement deux, heures, dit-il, avec l'ombre de M. de Turenne, pour prendre la suite de ses desseins et savoir la manière àe peindre du MontécucuUi. » Et, quand l'homme à qui il i)arlait lui eut dit assez niaisement: « Monsei- « gneur, vous vous portez bien; Dieu vous conserve « pour l'amour de vous, et de la France! « le prince de Condé, qui était encore soulîrant. en haussa les épaules (5). »
(1) G avril 1672.
(2) 26 mai 1G73.
(3) Lettre du 2!) décembre 1G7.3.
(4) Lettre du 8 janvier 16"4.
[W^ Lettre du 2() août 1675.
LE GHAN'D CONDÉ ET SA FAMILLE. dOJ
M°" de Sévigné dit cela, et elle en donne d'autres raisons. Le prince de Condé s'était acheminé vers l'Alsace au mois d'août IG7o,en y dépêchant M. le Duc, comme gage de son arrivée, et ils avaient laissé jM"" la duchesse dans les alarmes et le deuil, sa. mère malade^ sa fille morte ^ un de ses fils qui sot allait mourir (1). Ce n'était pas gai : aussi le prince de Condé sauva-t-il l'Alsace, rejeta Montécuculli au dehà du Rhin, et abandonna le métier de la guerre. Condé, Turenne, Montécuculli, disparurent de la scène cette même année 1675. Condé alla s'enfermer à Chantilly, dans son Apothéose de Chantilly, comme parle M™'' de Sévigné, voulant dire qu'il s'était retiré à temps pour sa gloire; quoiqu'il n'eût que quarante-cinq ans, il n'en sortit plus pour de nouveaux combats. Au mois de juillet 1676, M"" de Sévigné nous le montre en grandes conférences pour la guerre avec le roi, dans des moments difficiles. On assurait dans le public qu'il irait sur Maestricht, et la cour le désirait. « iMais il n'a pas présumé qu'il dût s'otfrir, dit M""" de Sévigné, et l'on ne veut pas lui en parler (2). » Quelle fut sa vie à Chantilly?
Il vécut en philosophe à Chantilly, avec son fils et sa belle-fille, avec les princes de Conti, fils de son frère et auxquels il tenait lieu de père, avec Bossuet, Racine, Corneille encore, les grands esprits du temps, mais en proie à des idées sombres, très absorbé, très détaché du monde et de la vie, affreusement négligé dans sa toilette — M""' de Sévigné est très curieuse sur ce point, — la barbe longue, chose inouïe sous
(1) Lettre du 31 mai I(j7ô.
(2) 31 septembre 1C75.
Louis XIV, comme un Diogène ou un empereur Julien , s'isolant de plus en plus, et ne quittant sa rêverie que lorsqu'il s'agissait des affections de famille. C'était une phase de tempérament et d'humeur que les physiologistes pouvaient expliquer; avec cela, l'homme le plus facile du monde, toujours content, toujours bon pour ceux qui le servaient, leur parlant, les étonnant de ses questions et ne se fâchant point de leurs réponses.
« Ne tremblez-vous pas de me saigner, dit-il un jour à son nouveau chirurgien barbier? — Pardi, Monseigneur, c'est à vous de trembler (1). »
Mais voilà qu'en 1680 et tout à coup, Chantilly n'offrait plus le calme d'autrefois : on allait, on venait, on était agité comme à Versailles. On devait célébrer un pompeux mariage, et mariage d'inclinafion et d'amour, ce qui est rare entre princes! On mariait le prince de Conti, neveu du grand Condé, avec M'" de Blois. celle dont W^' de Sévigné dit : « Elle est si tendre et si jolie, qu'on voudrait la manger. » M"" de Blois était fille de M""^ de la Vallière, qui était aux carmélites de Chaillot et n'en voulait sortir, pas plus que Condé ne voulait sortir de Chantilly. Condé pourtant, le guerrier philosophe et à longue barbe, en sortit; et il faut voir ici une des lettres les plus charmantes, les plus spirituelles de M""' de Sévigné, qui peint la rudesse inculte de ce dieu des batailles :
(( Je vous dirai, ma fille, une nouvelle, la plus grande et la plus extraordinaire que vous puissiez apprendre; c'est que M. le Prince a fait sa barbe; il
(l) Lettre du 18 mai 1G76.
LE GRAND CONOH ET SA FAMILLE. lO.-;
était rasé. Ce n'est point une illusion ni une de ces choses qu'on dit en l'air; c'est une vérité, et toute la cour, car il a reparu à la cour, en a été témoin. C'est bien plus. M'"'' de Langeron, qui est l'âme de toute la parure de l'hôtel de Condé, profita de ce qu'il avait les pattes croisées comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des boutonnières de diamants; un valet de chambre, abusant aussi de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre et le réduisit enfin à être l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait toutes les perruques : voilà ce prodige de la noce, voilà comme il est venu au mariage de M. le prince de Conli avec M"" de Blois... Mais le meilleur, c'est que son épée était garnie aussi de diamants, la famosa spada, aW cui valore ogni vittoria certa^ la fameuse épée dont la vaillance assurait la victoire.
« Du reste, il y a des choses sur lesquelles on se sent disposé à souffler du bonheur, comme au temps des fées. Le mariage de M"*" de Blois plaît aux yeux... Ils s'aiment comme dans les romans : qiiil est doux de trouver^ dans un amant qu'on aime, wi époux que ton doit aimer! Le soleil de midi éclaira ce mariage ; de la lune, je n'en dis rien... Mais M"^ de Blois était romanesquement belle, et parée, et contente (1). »
Voilà comment le prince de Condé sortit de Chantilly. 11 alla voir M"' de la Vallière, à laquelle tout le monde faisait compliment, et puis il s'enfonça de nouveau dans sa retraite, pendant que M""^ de Sévigné allait à d'autres fêtes à Rennes, avec tous les seigneurs bretons, longs cheveux, grand chapeau et ceinture
(1) 17 janvier IGSO.
d'or, dit-elle, « Coëtlogon, Beaucé, Tonqiiédec, Rercado, Crapodo, Kiriquimini, una dropella eletta. » Elle s'en amuse autant qu'elle peut.
Ce mariage fut la joie du prince et tout à la fois le commencement de ses peines. La jalousie s'attacha à la jolie princesse. On affectait de ne l'appeler que Marianne, et de s'apitoyer sur sa misère, parce que le roi lui avait donné 500,000 écus d'or, autant qu'en avait eu la reine Marie-Thérèse; avec cette différence que les siens furent payés et que ceux de Marie- Thérèse, dit M™'' de Sévigné, n'avaient été que pour honorer le contrat de mariage (1).
Ce n'est pas tout : la jolie princesse devint coquette ; elle aimait à attirer les regards, à tel point que son jeune beau-frère, le prince de la Roche-sur-Yon, la voyant trop entourée, trop admirée à la danse : « Oui vraiment, s'écria-t-il tout haut, voilà wie fille qui danse bien. » Simple et brusque folie, dit M""* de Sévigné, mais qui fit rougir le frère aîné, prince de Conti, et le défit à plate couture (2). »
11 y a plus encore : ils laissèrent la jolie princesse l'un et l'autre. Ils s'en allèrent en Hongrie faire la guerre aux Turcs, sous le grand roi de Pologne Sobieski, époux d'une Française. « ils ne pouvaient pas se fier au roi, dit encore M"" de Sévigné toujours railleuse, pour leur faire avoir assez de guerres, sans aller à tout propos faire les aventuriers et les chevaux échappés (3) ! » Ils furent exilés, après cette escapade, malgré tous leurs faits d'armes contre les
(1) Lettre du 29 décembre 1G79.
(•2) Lettre du 22 mars 1680.
(3) 13 juin 1685.
LE GRA.Mi CONDE ET SA FAMILLE. 107
Turcs. On trouva des choses graves dans des malles de lettres qu'ils envoyaient sans cesse de la Hongrie, et que la police intercepta.
Le lils du nouveau duc de La Rochefoucauld, le (ils du maréchal Villeroi, le fils du duc de Bouillon, une foule de jeunes gens de la cour, furent compromis. M"' de Sévigné, qui était à rafTùt des nouvelles, parce qu'elle était curieuse et qu'elle voulait tenir sa fille au courant de tout, dans sa solitude de Provence, M™'' de Sévigné lève le voile sur ces lettres continuelles et suspectes :
« On en a trouvé plusieurs, dit-elle, pleines de ce vice ahominable qui règne présentement, pleines aussi de très grandes impiétés, et de sentiments pour le roi bien contraires à ce que tout le monde lui doit(l). »
Les princes deConti, parmi ces jeunes gens, étaient fils d'anciens Frondeurs, et l'humeur frondeuse revenait, à propos d'un mariage qui maintenant les faisiiit rougir. Cependant la jolie princesse étant tombée malade de la petite vérole, le prince de Conti la soigna, et si bien qu'il prit le mal ; et ce mal se joignit, ce semble, à d'autres maux, l'année môme de son retour et de son exil en 1685.
Il faut entendre là-dessus M"^ de Sévigné, appréciant la vie et la maladie du défunt, et disant son mot aussi sur la jeune veuve : « Quelle mort, dit-elle, que celle de M. le prince de Conti! Après avoir essuyé tous les périls infinis de la guerre de Hongrie, il vient mourir ici d'un mal qu'il n'a quasi pas; il est sage naturellement, et, par une suite de pensées emman-
(1) I.Gttrodu 8 août IGS.').
J08 M"' DE SÉVIGNE HISTORIEN.
chées à gauche, il joue le fou de la débauche ; il est fils d'un saint et d'une sainte. Anne Marlinozzi, appelée mère de l'Eglise, et il meurt sans confession, sans avoir un seul moment, non seulement pour Dieu, mais pour lui, car il n'a pas eu la moindre connaissance de la princesse ; elle n'en parle point (1).... Elle a cent mille écus de rente, ajouta-t-elle, et des marques infinies de la bonté du roi. Avec de tels secours, on ne doute pas qu'elle ne se console (2). »
M""" de Sévigné revient tout de suite au prince de Condé, que tous ces chagrins minaient, et qui déclinait d'une façon trop visible. « Apprenez ce qui est arrivé : un gentilhomme à lui nommé Vernillon, revenant à trois heures du soir de la chasse, approchant du château, vit à une fenêtre du cabinet des armes un fantôme, c'est-à-dire un homme enseveli. 11 descendit de cheval, et s'approcha ; il le vit toujours ; son valet, qui était avec lui, lui dit: « 3lonsieur, je vois « ce que vous voyez. » Vernillon ne voulait pas le lui dire, pour le laisser parler naturellement. Us entrèrent dans le château , et prièrent le concierge de donner la clef du cabinet des armes. 11 y va, et trouve toutes les fenêtres fermées, et un silence qui n'avait pas été troublé il y avait plus de six mois. On conta cela à M. le Prince qui en fut un peu frappé, et puis s'en moqua. Tout le monde sut cette histoire, et tremblait pour M. le Prince (3). Sa fin prochaine était entourée de présages, comme celle des hommes extraordinaires ; preuve évidente d'une admiration passionnée et d'une
(1) Lettre du 24 novembre 16S5.
(2) Lettre du 2i novembre 1085.
(3) Lettre du 13 décembre 1G85.
affection inquiète. Lui-même avaitles plus tristes pressentiments. « Sire, en dépit de la conduite de mes ne- (( veux, je vous suis fidèle. Rappelez de l'exil le seul qui (( me reste, le prince de la Roche-sur- Yon, nouveau (( prince de Conti, et que je le voie avant de mourir! »
Peu après, ayant quitté encore Chantilly, pour aller voir à Fontainebleau sa petite-fille M"" de Bourbon, atteinte aussi de la petite vérole, et se sentant plus fortement oppressé : « Non, non, dit-il aux assistants, ce n'est pas à Paris que j'irai en quittant Fontainebleau ; je m'en vais faire un plus long voyage. » En effet, dit M^^de Sévigné, il envoya quérir le père Deschamps, son confesseur, et, après 24 heures d'extinction, après avoir reçu tous les sacrements, il mourut, regretté et pleuré amèrement de sa famille et de ses amis. »
Ce fut un coup terrible dans la France entière. On se répétait les circonstances de sa mort, telles que Briole, un de ses serviteurs, les avait dites à M""*" de Sévigné. Mais ce qui saisitle plus, c'est ia lettre que Condé écrivit au roi, pour le remercier de lui avoir rendu son neveu. Cette lettre, d'un si bon effet pour les Français de tout rang et qui fut son testament politique, est connue de tout le monde ; mais je veux la donner telle que l'analyse M'"'' de Sévigné, avec ses réflexions personnelles: «La lettre, écrite au roi par le héros mourant, est la plus belle chose du monde, dit-elle, et le roi, en la lisant, s'interrompit trois ou quatre fois par l'abondance de ses larmes ; c'était un adieu et une assurance de fidélité, demandant un pardon noble des égarements passés, ayant été forcé par le malheur des temps, le remerciant du retour du prince de Conti, et beaucoup de bien de ce prince ; ensuite une recom-
mandation à sa famille d'être unie... Il les embrassa tous, et les fit embrasser devant lui, et promettre de s'aimer comme frères; une récompense à. tous ses gens, demandant pardon des mauvais exemples, et un christianisme partout, comme dans la réception des sacrements ; en un mot, tout ce qui donne une consolation et une admiration éternelles (1). »
M™'' de Sévigné n'écrivait pas cette fois à sa fille ; ses deux dernières lettres sur le prince de Condé sont adressées, l'une au président Moulceau, l'autre au cousin Bussy. Le récit de la mort, 10 décembre 1686, est pour le président Moulceau. Elle envoya au cousin Bussy, le 10 mars de l'année d'après, tout le détail de la pompe funèbre du prince à Notre-Dame : les basreliefs, représentant ses victoires; les médailles, figurant ses aïeux jusqu'au roi saint Louis, tige de tous les Bourbons ; le mausolée, qui atteignait à la voûte du temple; les fleurs de lis, d'une couleur sombre, parsemées sur le mausolée; la petite lampe du milieu du chœur, qui faisait dix mille petites étoiles, et enfin le bas-relief de sa liaison avec l'Espagne, représentant une nuit obscure, avec trois mots latins qui disaient : Ce qui s'est fait loin du soleil doit rester dans les ténèbres.
Tirons de là un autre enseignement, c'est qu'il est rare de suivre toujours la droite ligne dans les longs troubles civils, et plus rare encore de comprendre sa faute, comme ce grand homme, c'est-à-dire de la reconnaître et de la réparer. Le maréchal de Turenne, dont parle aussi, on le sait, M""" de Sévigné, nous en fournira d'autres exemples, et ce ne sont pas ceux qu'elle citera avec le moins de plaisir.
(1) Lettre au président Moulceau, 13 dt^cenibre 1G8C.