‹ Madame de Sévigné historienChapitre 11 sur 25 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Elle est curieuse, en effet, et bien pleine, la galerie des femmes ridicules du grand siècle, et M"'^ de Sévigné a les crayons les plus fins pour les dessiner, aussi lins, aussi acérés que ceux de La Bruyère dans ses Caractères et portraits. S'il faut une femme pour peindre les autres femmes, qui peut le faire mieux que M™' de Sévignc? Elle suffit à cette tâche, elle suffit même pour les hommes : plusieurs de ceux qu'elle a fait poser devant nous, à la seule ébauche de leur figure, se seraient écriés : « C'est assez ! »

Elle nous présente d'abord M""'' de Coétquen, la secrète amie et la seule amie de Turenne, la seule aussi qu'il n'eût dû jamais fréquenter. Il ne voulait pas avoir de liaisons avec les femmes, ce rude guerrier, et il en eut de ridicules; non que la naissance manquât à M"' de Coëtquen : elle était de la famille des Rohan-Cihabot. Bretonne par son origine, elle avait épousé un Breton, le marquis de Coétquen, gouverneur de Sainl-Malo et résidant au fameux chàleau de Qui quen (jrog^ie, le château en forme de char de la reine Anne de Bretagne.

LES FEMMES RIDICULES DU GRAND SIÈCLE. l.^:!

Ce qui lui manquait, c'était la tenue, le bon goût, le naturel, l'élégance sans prétention ; elle était insensée en tout. Voyez-la en visite M""^ la gouvernante de Saint-Malo; voyez sa jupe de velours noir, avec de grosses broderies d'or et d'argent et un manteau couleur de feu, or et argent. Quelles sommes n'at-elle pas dépensées pour ce costume et quel effet elle va produire! Elle est resplendissante; un cri d'admiration s'élèvera dans toutes les salles, dès qu'elle fera son entrée. Mais quoi! des regards étonnés se tournent vers elle ; on la trouve mise comme une comédienne, et, de sa toilette tapageuse, elle ne recueille que des moqueries.

Elle sera mieux, sans nul doute, à Vitré, au bal de Vitré, dans sa Bretagne et près de son gouvernement, là où M""" de Sévigné la désigne sous le nom de Basse- Brète, sous le nom de la Brune aussi, et la verra danser. On le dit partout, elle lève^ la paille à la danse, elle aura le prix de la danse. Mais non; elle n'est que ridicule et fait des liaut-le-corps qui font éclater de rire. Si elle n'avait pas d'autres défauts!

Mais, à côté de Turenne, la Brime a plus d'un ami : le chevalier de Lorraine, M. le Duc, fils du grand Condé; et que fait-elle? Elle reçoit de M. de Turenne des confidences sur une grosse affaire d'Etat, sur le voyage secret de Henriette d'Angleterre, ayant pour but de détacher l'Angleterre de la Hollande, et elle les livre étourdiment au chevalier de Lorraine, qui les répand partout. Que fait-elle encore? Elle feint une grande douleur à la mort de Turenne; et, malgré cela, un portrait qu'elle avait du héros, qu'elle avait pris à M"*' d'Elbeuf et qu'elle portait à son bras, un

portrait qu'elle disait avoir perdu, chaque l'ois qu'on le lui réclamait, elle le donne, toujours à ce chevalier de Lorraine, qui était loin d'être un ami, soit de Turenne, soit de nous. « Ah! grand héros, s'écrie M"* de Sévigné, faut-il que l'on vous sacrifie ! Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on offense les héros, quand ils ne sont pas dans leur tripot. »

Voilà M"" de Coëtquen; et un mari, on le devine, au moins aussi singulier qu'elle; un mari qui, un beau jour, après une halte aux Rochers, c'est-à-dire au château de M°^ de Sévigné, s'en va affermer une terre à trois lieues de Vitré, pour la hausser de 50 francs, et en dépense 300 dans son voyage; un mari berné, joué, qui est auK épées et aux couteaux avec M. le duc de Chaulnes, gouverneur de la Bretagne et son supérieur, et ne se donne pas la peine de le visiter en passant à Rennes : mais le duc de Chaulnes, pendant la nuit, l'envoie chercher par un capitaine des gardes : « Qui frappe ainsi? 11 est minuit, et je veux dormir. — N'importe, il faut vous lever et me suivre. »

M. de Coëtquen se lève, M. de Coëtquen descend, et il trouve, à la porte, vingt-quatre gardes qui lamènent comme un prisonnier; il tremble : « Je sais, lui dit le . duc de Chaulnes, la conversation que vous avez eue avec le roi à Paris, au sujet de ma province; je n'en ai pas peur, mais je tenais à vous le dire. Bonsoir, monsieur de Coëtquen, retournez vous coucher (1). »

Ne quittons pas la Bretagne, puisque nous sommes aux Rochers, d'où nous irons à la tour de Sévigné, qui n'est autre que l'hôtel Sévigné à Vitre. Il y a

(1) Lettres du 24 juin et du 29 août 1G71 ; du 5 juillet 1G74; du 4 septembre 16"r>; du 17 juillet 1G76.

d'autres types à voir, en attendant ceux de Paris, ceux (le la cour, car Paris, naturellement, remportera sur la province, et la cour sur la ville ; les genres seuls seront ditférents. Allons donc à Vitré; nous verrons de {grandes dames, dont le nom seul est magnifique : les dames de Kerborgne, les dames de Croquoison, dont s'égaie beaucoup M"" de Sévigné ; nous verrons d'autres bals avec M'"" de Launay, ou la Lminay, qui y paraît bariolée comme une chandelle des rois et ressemhlanl au deuxième tome d'un méchant roman^ tant elle porte sur les nerfs! Nous verrons surtout M"'' Du Plessis d'Argentré, un grand nom, mais une personne d'une ridiculité achevée, le mot est de M""" de Sévigné ; la biglesse, la kerloiiche, Xîh parasite, Vimportime, V empressée, la jalouse, la sotte qu'on raille et qui ne s'en aperçoit pas; qui tourne tout en compliments, qui est toujours aux Rochers, quelques rudpsses qu'on lui dise; qui singe en tout M"" de Sévigné et lui fait le même plaisir que si M""" de Sévigné se voyait dans un miroir qui la fit ridicule, ou qu'elle parlât à un écho qui lui répondît des sottises; une personne ennuyeuse et fatigante, « dont le goût pour moi me déshonore », dit M"" de Sévigné, et qui, dès l'arrivée de M™* de Sévigné aux Rochers, lui saute au cou tous les quarts d'heure et lui fait claquer des baisers de nourrice, à faire trembler tout le castel. A table, elle dit du bcuve pour du bœuf, moutomie pour du mouton ; elle dit : Je me suis laissé dire, et cent autres locutions aussi prétentieuses; ou bien, quand elle se pique de bel esprit, elle dit qu'elle est toute résolue à passer son hiver avec deux jours de santé et un de maladie. La diviiie, ainsi l'appelle M. de Sévigné fils, s'ex-

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prime ainsi quand elle a la fièvre; et alors elle arrive aux Rochers à neuf heures du matin, et ne parle que de son mal, de ses brûlaisons, de ses lavements^ que sais-je? Si on ne la veut pas croire, c'est un plus grand malheur : elle s'alite en son château d'Argentré pour que M™^ de Sévigné y vienne, et l'honore, et le pare, et le glorifie de sa présence. M™" de Sévigné entre, et elle se prépare à la plaindre ; mais l'illustre fille s'écrie aussitôt : « Au volant^ jouons an volant., et ne parlo7is plus de ma fièvre! » Elle a bien joué son rôle et elle se réjouit, elle est toute maniérée et comédienne, quoiqu'elle soit, au fond, serviable et bonne; elle joue la dévote, la cajiable, la peu?'euse, \a petite poitriiie. et personne n'a des empressements comme elle, ni des maladresses comme elle.

« Notre mère inignonne est malade, souffrante et tout enflée, écrit le jeune Sévigné à M'"'' de Grignan sa sœur, le 21 janvier 1676. La petite Marie de Coulanges, le bien bon et moi, étions près du feu; la Plessis entre; on lui fait signe d'aller doucement. Comme elle était au milieu de la chambre, ma mère a toussé et a demandé son mouchoir pour cracher. La petite et moi nous nous sommes levés pour y aller : mais la Plessis, jalouse de la petite fille et de tout le monde, nous a prévcMius ; elle a couru au lit, et, au lieu de porter le mouchoir à la bouche de ma mère, elle lui a pincé le nez d'une force qui a fait jeter les hauts cris à la pauvre malade; ma mère a renasqué contre ce zèle indiscret ; puis on s'est mis à rire. JNous avons souvent de ces peliles comédies. »

D'autres fois, c'étaient des exagérations de langage, des hâbleries qui s'écartaient bien de la véracité

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bretonne. Elle soutenait, à table chez M""" de Scvigné, que dans la Basse-Bretap:ne, aux noces de sa bellesœur, on avait mangé, pour un jour, douze cents pièces de rôti. « Mais c'est impossible, lui répondit toute la table: ou alors, vous étiez trois cents, et dans un grand pré et sous des tentes. Si vous n'aviez été que cinquante, il vous aurait fallu commencer un mois auparavant. — Eh bien, c'était douze cents, ou onze cents, pour ne pas mentir. » On ne put la faire sortir de là.

Dans un autre repas, toujours chez M"" de Sévigné, c'est l'humilité hypocrite de Tartufe qu'elle joua très parfaitement, à s'y méprendre. « Pour cette fois. Mademoiselle, lui avait dit M"'' de Sévigné, je vous y prends, vous êtes une menteuse ; ce n'est plus une exagération, c'est un mensonge que vous venez de faire. — Vous croyez, répondit-elle, en baissant les yeux? Eh bien, oui, Madame, je suis la plus grande menteuse du monde ; je vous remercie de m'en avertir. » N'aurait-on pas cru entendre Tartufe, dit M"'' de Sévigné : « Oui, mon frère, je suis un misérable, un vase d'iniquité? »

Le jeune Sévigné ne pouvait la souffrir, cette demoiselle ; M""" de Grignan non plus. M"'' de Grignan le lui avait prouvé de bonne heure, quand elle avait quinze ou seize ans, en lui donnant un soufflet dans un moment d'impatience. « Mademoiselle, mademoiselle, vous ne sauriez croire, lui dit un jour le jeune Sévigné, alors guidon aux gendarmes dauphins et très espiègle, vous ne sauriez croire tout le bien que ma sœur dit de vous. Ma mère, montrez-lui l'endroit de la lettre où ma sœur parle d'elle, afin quelle n'en doute pas. »

Voilà M'"^ du Plessis triomphante, qui, déjà pour récompeose, embrasse M""" de Sévigné, et voilà M""^ de Sévigné qui ne sait que faire, qui devient rouge comme quand M"^ de Grignan, dit-elle, pensait aux péchés des autres, et qui finalement est obligée de mentir, de dire que malheureusement elle a perdu cette lettre flatteuse, et de rire ensuite tout bas des malices de son guidon.

11 en résulta que M""" de Sévigné fut obligée d'engager sa fille à dire en effet, dans ses lettres, un mot flatteur pour M"^ du Plessis: nouveau malheur! M'"" du Plessis supportait encore mieux le blâme que la louange. Elle était comme ces personnes qu'il faut battre pour qu'elles disent : je suis aimée! Sa vanité passa les bornes, ses impertinences furent au-dessus de l'ordinaire, à tel point que M"" de Sévigné ne put s'empêcher de lui dire : « Mais que cela est sot ! et je veux vous parler doucement. « Ce nouveau détail nous est donné par les lettres inédites de M. Capmas (1). Vous croyez qu'elle allait comprendre enfin? pas le moins du monde. « Oh! vous avez beau dire; je suis votre première amie (2). » 11 était impossible de s'en défaire.

C'estquand la Plessis était réellement malade qu'on était content aux Rochers; le jeune Sévigné était ravi alors ; la maladie, c'était labsence, la longue absence, et il représentait la du Plessis à sa sœur, avec une sorte de peste sur le bras, ou une lèpre sur la bouche, qui, jointe à ses prunelles ardentes, dit-il, lui donnaient un air de Tisiphone, et faisaient souhaiter un

(1) M. Capmas, 117' lettre, 1680.

('2) M. Capmas, ISG" lettre.

parasol au milieu des brouillards. M™" de Sévigné avait coniuiuniqué bien de Tesprit à ses enfants! Le bonheur était aussi que, dans cet état, M"" du Plessis ne pouvait plus embrasser M"'' de Sévigné, et lui planter ce baiser que chacun connaissait.

Personne extraordinaire vraiment que celte noble fille des du Plessis-d'Argentré, à la fois ridicule et fausse, intéressée aussi, et qui, à la mort môme de sa mère, joua ralfligée, vola la cassette pendant que sa mère expirait, et se « mit à vivre seule comme daiis un couvent \\). »

Les parents — c'est souvent ainsi — étaient plus étranges qu'elle. Citons sa mère, à qui M"*" de Sévigné fit fort bien accepter le soufflet donné par M"" de Grignan, et qui en fut ravie comme d'une faveur; puis son père, qui se fit opérer d'un petit mal aux deux pieds par un homme admirable, oh ! vraiment admirable, lequel lui arracha de vive force les deux ongles des orteils tout entiers et toute la racine, afin, dit-il, que le mal ne revînt plus. « Vous riez, ma fille? dit M"" de Sévigné, en prenant tout à coup le ton sérieux d'une prédication éloquente; mais tous les vices et toutes les vertus, toutes les qualités et toutes les sottises sont jetés pêle-mêle au fond de ces provinces ; car j'y trouve des âmes de paysans plus droites que des lignes, aimant la vertu comme naturellement les chevaux trottent. La main qui jette tout cela dans son univers sait fort bien ce qu'elle fait ^ et tire sa (jloire de tout{T). »

(1) Lettres du -"îl mai, 28 juin, 1,5, lô, Kl et 2(i juillet IG71 ; 29 septembre, 12 octobre, 8 décembre IG75 ; ler, 5, 21 janvier et 10 juin 1G70 ; 21 juin 1C80.

(2) Lettres du 7 juin 107 i et du 21 juin 1080.

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Un peu pédant ce style à propos de défauts et de ridicules; mais enfin M""" de Sévigné vaut le cardinal de Retz, La Bruyère, Saint-Simon, pour la peinture des caractères ; et sa famille à elle n'est pas plus épargnée ; elle en grossit sa galerie. M"'' de Goulanges et sa sœur M"^ Du Gué de Bagnols sont pour elle la vanité provinciale et les airs guindés; elle le dit à M"'' de Grignan.Ces bonnes dames, qui habitaient souvent la Bourgogne ou Lyon, se gonflaient de M""" de Sévigné, leur parente, et des gens de cour qui allaient et venaient chez elle. 31'"" de Goulanges l'écrivait en Bourgogne et dans le Lyonnais ; elle remplissait toutes ses lettres des grands noms qu'elle voyait chez M"" de Sévigné. jyjmc Y)ii (}i]Q Je Bagnols faisait plus : M. de La Rochefoucauld, ayant eu le malheur de lui parler de Chantilly, elle dit partout qu'on la pressait d'aller à Chantilly pour voir le prince de Condé, que son voyage était assuré, et là-dessus, en prévision de ce voyage, voilà un style prétentieux et guindé comme celui des précieuses ridicules ; voilà des langueurs, voilà des rêveries, des redressements en sursaut, tous les airs et toutes les poses artiliciellcs des dames de la cour: elle préparait son personnage pour Chantilly. « Mais, ma pauvre sœur, lui disait JM"" de Coulanges, vous vous donnez des airs de rêver, et vous ne rêvez pas du tout. — Mais, Madame, lui disait M™" de Sévigné, je vous assure qu'on ne parle pas ainsi à la cour, — Si, si, voilà l'idée que je m'en fais, répondait M""" Du Gué de Bagnols : oh! c'est triste de devenir uue paysanne, quand on sent qu'on serait digne de ne pas vous déplaire, Madame, par l oivie qu on en a. » Et elle débitait cent autres babioles, que M"" de Sévigné savait par cœur

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et oubliait tout aussitôt, a Non, dit M"° de Sévigné, il y a des styles auxquels je ne puis m'accoutumer, je ne puis débaucher la Bagnols, j'aime mieux être seule dans mes avenues (1).

« Mais que dis-je? non, pas encore : depuis que j'entendis l'autre jour la Bagnols dire quelle était livrée à ses réflexions^ quelle était un peu trop livrée avec elle-même, je ne veux pas me donner un air de solitude: je me veux vanter d'être toute l'après-dînée dans cette prairie, causant avec nos vaches et nos moutons (2). » C'est M. Capmas qui nous donne cette nouvelle preuve des agacements de M"^ de Sévigné. La Bagnols ne semblait bonne à consulter que pour la toilette. Elle était l'oracle de la toilette. Les dames avaient mis à la mode des habits de petite étoffe grise quelles appelaient les grisettes (les grisettes sont venues des grandes dames) : sur ce point considérable, on consultait M"*" de Bagnols ; elle réglait, elle choisissait, elle fixait le juste prix, et l'on envoyait à M™'' de Grignan sa grisette (3).

Voyons sans tarder un plus grand monde, et pour cela, dans l'été de l'an de grâce 1676, transportonsnous à Vichy, avec la haute société de Paris et de Versailles. La duchesse de Brissac, sœur de l'historien Saint-Simon, xM"'' de La Fayette, M™'' de Longueval, ^|me ^.jg Péquigny, mère du duc de Chaulnes, M"^ de Saint-Ilérem, puisM.deMontmorin, marquis de Saint- Ilérem, du Plessis-Guénegaud, marquis de Plancy, M. de La Fayette, et des abbés de cour, tels que l'abbé

(Ij Lettres du 13 août IGT" et dvi 0 octobre 1679.

(2) Capmas, lettre inéd. du " septembre, 25 octobre 1G70.

(3) lai^et 12'J« L. 1089.

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Bavard, l'abbé Dorât, ainsi que des religieux, pleins d'esprit, s'y trouvent. M""" de Sévigné \ vient aussi, elle veut faire une saison deaux, et elle a dit son voyage dans une douzaine de lettres magnifiques, du 17 mai au 15 juin. Elle arrive, et ces dames, ces seigneurs, ces abbés, les uns en carrosse, les autres à cheval, viennent à sa rencontre. Son arrivée est une fête; chaque jour, en grande compagnie, elle va à la fontaine. La description est des plus piquantes : « On s'y rend à six heures; tout le monde s'y trouve ; on boit, et l'on fait une fort vilaine mine ; car imaginez-vous qu'elles sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend les eaux, on parle confidemment de la manière dont on les rend. Il n'est question que de cela jusqu'à midi. Enfin on dîne ; après dîner on va chez quelqu'un, on lit la princesse de Clèves ou CAriosie. 11 vient des demoiselles du pays qui dansent la bourrée à ravir, au son de la flûte, et font des dégognades^ où les curés trouvent un peu à redire; d'autant plus que parmi elles, l'autre jour, était un beau gas déguisé en fille, et qui levait des jambes à la hauteur du cou, et de fort belles jambes. A cinq heures, on va se promener aux bords charmants de l'Allier, où l'on trouverait encore des bergers de rAstrée. On soupe légèrement à sept heures, et l'on se couche à dix. Vous en savez présentement autant que moi, ma fdle ; et voilà ma vie de chaque jour (1). » Mais une personne comme M"" de Sévigné observait tout, en même temps qu'elle se soignait, et nous lais-

(1) Lettres du 10 et du CO mai 1G7G.

serons de côté les types secondaires qu'elle montre : M""^ de Barroir, par exemple, une M"" de Barroir, comme elle dit, « qui bredouille d'une apoplexie ; elle fait pitié: mais quand on la voit laide, point jeune, habillée du bel air, avec de petits bonnets à double carillon, et qu'on songe, de plus, que, après vingt-deux ans de veuvage, elle s'est amourachée de M. de La Barroir, qui en aimait une autre à la vue du public; qu'elle lui a donné tout son bien, que lui n'a jamais couché qu'un quart d'heure avec elle, le temps de fixer la donation, et qu'il l'a chassée de chez lui outrageusement, quand on songe à tout cela, dans une dame d'intelligence et de qualité, on a la plus grande euvie de lui cracher au nez. » Ce La Barroir était (1) un procureur, et avait fait des affaires pour M. de Grignan. Des Réaux en parle, comme de bien d'autres.

A ce langage de M""" de Sévigné, on reconnaît la jeune veuve d'autrefois, si revèche et si acerbe pour tous les prétendants, et presque trop contente de sa liberté.

Ne nous arrêtons pas non plus à une plus grande dame que M"*" La Barroir, à M"""' de Péquigny, mère du gros duc de Ghaulnes, et de l'illustre famille d'Ailly, qui devait fournir à l'auteur de la Henriade un de ses plus beaux épisodes : un père combattant contre son fils dans les guerres civiles. Pour M""^ de Sévigné, la bonne Péquigny, c'est la Sybille Cumée. Assurément elle a de l'esprit cette Sybille de Cumes, et elle dit parfois des choses plaisantes ; elle est, de plus, libérale au dernier point. « Elle donne, elle

(1) Lettre du 4 juin UJTG. Dos Réaux dit : La Barroire.

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jeite; ellehabille, elle nourrit les pauvres. Si on lui demande une pistole, elle en donne deux.. Elle a 2,500 lonis qu'elle veut laisser dans le pays il). » Elle a 25,000 écus de rentes, M"''de Sévigné la loue d'avoir la volonté et lepouvoir, qui sont souventséparés : mais c'est un type encore, et c'est le type de la vieille coquette. Elle avait soixante-seize ans, dont elle voulait à tout prix se guérir. Lesmédecinsdupays lui disaient que oui, que les eaux de Vichy sont miraculeuses ; celui de M"' de Sévigné lui disait 7ion, et se moquait d'eux: : Vichy devenait les petites-maisons. Mais rien n'y faisait. M""" de Péquigny arrive à la fontaine toute parée, tout habillée en jeune personne. Elle imite en tout M"" de Sévigné, afin de se porter comme elle, de rajeunir, d'être suivie, d'être regardée et adorée : elle veut retrouver sa jeunesse, et qui sait? ses libéralités sont peut-être une prière à Dieu pour cela et la meilleure. Mais l'eau chaude de Vichy n'est pas la fontaine de Jouvence; elle ne conserve que les roses, dit M'"'' de Sévigné. « J'y en mis une moi-même hier, elle y l'ut saucée et resaucée ; je l'en tirai comme dessus la tige (2); une femme, je n'en répondrais point. » Laissons cette bonne àme, quoique enivrée encore et naïve; parlons enlin de M"'' la duchesse de Brissac, fille de Claude, duc de Saint-Simon, et sœur du grand historien ; ici il y a belle prise. Elle est jeune, bien fuite, connaissant la cour, hôte assidue des princes de Conti et de M""' de Longueville, se croyant de l'esprit, des grâces, de l'amabilité plus que personne au monde, folle d'admirations, ne se contentant pas de

(1) Lettre du 4 juin 1G7G.

(2) Lettre du 4, 8 et 11 juin 1G7G.

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M. de Longucville, de M, le Duc, fils du grand Condé, de Montaigu, de Saint-Ilérem, de Plaucy, du comte de Guiche, du président de Bordeaux, iM. de Ponlacq; « prenant partout, ma lille, dit M""" de Sévigné, en tout bien, tout honneur, capable de prendre indistinctement sur votre place des Prêcheurs à Aix, et, où vous mourriez de faim, trouvant aisément à vivre, et pour tout dire, ayant l'autre jour, dans sa folie, adoré ou plutôt flambé un célestin. »

Elle est toute mièvreries, toute composée et pour la mise en scène,

A Paris, au moment de la guerre de Hollande, elle était inconsolable chez M""" de Longueville, à cause du jeune Longueville, qui devait être de l'expédition. Par malheur, le comte de Guiche se mit à causer avec elle, et elle oublia complètement sa désolation et son rôle.

Une autre fois, à la mort de la princesse de Gonti, il fallait, en un certain endroit, qu'elle eût perdu connaissance; et voilà que devant tout le monde, devant la famille en deuil, elle oublie de perdre connaissance; elle reconnut très bien des gens qui entraient. Sa coquetterie fut plus forte que sa douleur. Elle eut des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, quand elle ne devait ni entendre ni voir. Elle s'en plaignit et s'en accusa à une amie qu'elle avait accaparée, qui en était ennuyée, et qui en avait jusquelà, « vous voyez bien, ma fille, oii je mets la main; » à une chanoinesse, que M""^ de Sévigné appelle son chanoine, et qui était la froide et placide M™' de Longueval, « le plus bel assortiment d'eau et de feu que l'on j»iit voir. »

Mais de tout ce que raconte à cœur joie M"* de Sévigné, rien n'égale la scène de la maladie, et de la chambre à coucher, et de la parure du lit; car M"^ la duchesse de Brissac était venue à Vichy pour une maladie, pour une certaine colique, dont semble douter M™'' de Sévigné, comme si c'était encore une manière de se rendre intéressante et un artifice de coquetterie.

« Elle avait donc la colique aujourd'hui, jeudi 21 mai ; elle était au lit, belle et coifîée à coiffer tout le monde ; je voudrais que vous eussiez vu l'usage qu'elle faisait de ses douleurs, et de ses yeux, et des cris, et des bras et des mains qui traînaient sur sa couverture; et les situations, et la compassion qu'elle voulait qu'on eut pour elle. Chamarrée de tendresse et d'admiration, je regardais cette pièce de comédie, et je la trouvai si belle que mon attention a dû paraître saisissante, dont je crois qu'on me saura fort bon gré. Et songez que c'était pour Saint-Hérem, pour Plancy, que la scène était ouverte, pour l'abbé Bayard aussi qui est le druide Adamas de ce pays. En vérité vous êtes une vraie pitaude, ma fille, quand je pense avec quelle simplicité vous êtes malade. Ce n'était pas fini : après la pièce admirable de la colique, on donna aux spectateurs celle de la convalescence, une convalescence pleine de langueur, fort bien accommodée au théâtre, un dernier acte digne des premiers. »

Combien d'autres choses, et très instructives, eût pu dire M™° de Sévigné, sur ce chef-d œume des deux, comme elle l'appelle, si M"* de Brissac n'était partie la première, « ne se trouvant pas bien des eaux.

dit M""* de Sévigné, et ayant fricassé chair et poisson (1). »

Elle est partie; arrivons chez une autre, où le rire sera plus franc encore et sans méhange. Voyons la Marans, la comtesse de Marans, la fée Mélusine, comme dit M"" de Sévigné, celle qui appelait La Rochefoucauld son fils, et que La Rochefoucauld appelait ma mère^ et qui faisait grande attention aussi à M. le Duc, fils du grand Condé. Elle a tous les ridicules, celle-ci, tous les travers, presque tous les vices, coiffée à Yhiirhiberlu, comme sa sœur M"^ de Montalais, comme M""^ de La Mothe, comme la duchesse de Nevers, mais les dépassant de cent coudées en extravagance, et de plus médisante, emportant la réputation, ayant dit de laides choses de M"® de Grignan et de ses premières couches, ne respectant personne, inconséquente et étourdie, et parfois seulement réfléchissant à un mot étrange, échappé au jeune duc de Longueville par dérision : « La comtesse de Marans sera une sainte. »

La voilà donc arrangée, ajustée, bretandée^ comme un patron de mode, par la célèbre coiffeuse d'alors, M""* Martin. Elle a tous les cheveux coupés au sommet de la tête, sans redouter les maux de dents, et frisés naturellement^ car il faut qu'ils paraissent frisés naturellement, par cent papillotes bien épinglées, qui lui font souffrir mort et passion toute la nuit. Cela lui fait une petite tête de chou ronde, sans que rien accompagne les côtés. Mais la mode est ainsi ; à la mode hurluberlu on doit avoir une tète d'enfant, une tête

(1) Lettres du 3 avril 1671 ; du 13 janvier, du 12 février 1672; du 26 mai 1673; du 19,20, 21,24 et 26 mai et du l"juin 1676.

U8 M™'= DE SEVIGNE HISTORIEN.

naissante, pour être jeune et jolie, au risque de ressembler, comme disait la reine du demi-monde, Ninon de Lenclos, à un printemps cï hôtellerie , c'est-àdire à une mauvaise peinture de cabaret.

Ainsi coiffée, poudrée, bouclée, venant d'être coupée, mais coupée en vrai fanfan et le premier appareil n'ayant été levé que depuis un quart d'heure, elle se présente chez M. de La Rochefoucauld, qui causait en ce moment avec M""® de Sévigné et M""*" de La Fayette ;elle veut se faire voir à son /^/s, se faire admirer par son fih. M°* de La Fayette, en l'apercevant, court à elle et lui dit à la dérobée : « Mais vraiment il faut que vous soyez folle ; mais savez-vous bien, Madame, que vous êtes complètement ridicule? >j

Elle perdit un peu contenance, mais elle était entrée, il fallait avancer, il fallait se poser devant M. de La Rochefoucauld, qui à sa vue : « Ma nière, ah! par ma foi, ma mère, nous n'en demeurerons pas là; approchez un peu, ma mère^ que je voie si vous êtes comme votre sœur, que je viens de voir. Ma mère, vous voilà bien. » Et M""* de Sévigné de rire sous sa coilîe; et M'^'^ de Marans de remettre la sienne et de rougir, et de bouder, jusqu'à ce que M'"'' de Schomberg la vînt reprendre, « sa)is la pouvoir vendre », ajoute M"" de Sévigné, comme dans le Sot vengé du poêle Poisson.

Elle resta deux mois sans voir son /ils; mais croyezvous que cela la corrigea? Elle entra, ainsi coupée, chez la reine à la comédie espagnole ; elle vit la stupéfaction, elle perdit la tramontane dès le premier pas, et s'en alla mettre à la place de M""' Dufresnoi, d'une des femmes de chambre de la reine. On se

moqua d'elle comme (riine effarée, comme (rune folle, et tout le monde en rit.

Après les excentricités et les coiffures, il lui vint autre chose en tête : ce furent cette fois toutes les alTeclations de chagrin, l'humeur sombre, le visage sombre, l'œil hagard et pensif. Elle était abîmée, elle faisait peur, et pourquoi? « Oui; oui, l'on a beau dire ; on me cache quelque chose, disait-elle, depuis le passage du Rhin. » Certes, on ne songeait à rien lui cacher et celui qu'elle croyait avoir à pleurer ne la regrettait guère. « Oui, M. le Duc est mort aussi avec 3I.de Longueville! mais qu'on me le dise, et, au nom de Dieu, qu'on ne m'épargne pas! » Elle courut aussitôt chez M"" de Montalais, sa sœur, qu'elle n'avait pas vue depuis dix mois. Etait-ce pour pleurer? étaitce pour prendre des leçons d'affliction? Elle y fui toute masquée; et. sans préambule ni se démasquer, quoique sa sœur la reconnut d'abord : « Ma sœur, je « viens ici pour vous prier de me dire comment vous « étiez, quand vous perdîtes quelqu'un qui vous était « cher. »

C'était vrai, elle venait faire l'apprentissage de la douleur, comme une actrice vient apprendre son rôle ; tout était jeu et artifice chez elle, chez bien d'autres aussi : en ce siècle de raffinement et de goût, il fallait de la représentation et de l'art, môme dans la douleur. On ne voulait pas s'affliger à la manière du vulgaire, mais d'une façon noble et distinguée ; on cherchait les formes les plus relevées, qui sont souvent les plus expressives : il n'y avait qu'un danger, c'était, de tomber dans l'affectation, comme M""" de Marans, d'être une affligée ridicule, en manquant toujours de

naturel. « Oui, comment étiez-vous, ma sœur? pleurâtes-vous longtemps? ne dormiez-vous pas? aviezvous quelque chose qui vous pesait sur le cœur? mon Dieu, comment faisiez-vous? cela est bien cruel! Parliez-Yous à quelqu'un? étiez-vous en état de lire? sortiez-vous? Mon Dieu, que cela est triste! Que faiton à cela? » Sa sœur lui dit ce qu'elle voulut et s'en alla vite conter cette scène à M. de La Rochefoucauld, qui en eût ri, si, après ce passage du Rhin, après la mort de son petit-fils et de M. de Longueville, il avait pu rire !

M"" de Marans ne savait quelle posture avoir ni que devenir; volontiers elle aurait consulté, à Fort- Royal, le bonhomme d'Andilly, comme dit M""' de Sévigné, c'est-à-dire le grand Arnauhl. Elle était allée le trouver une fois, le prenant pour le druide Adamas du roman de fAstrée, à qui les bergères di] Lignon venaient conter leur histoire et leurs infortunes, et elles en recevaient une consolation. Ainsi la Marans allait conter sa peine à tout le monde; elle faisait fuir tout le monde, comme la fée Mélusine des Lusignan, cette fée à queue de poisson, qui hurlait dans leur vieux château et paraissait, le soir, sur les ruines.

« Non, je ne veux plus aimer personne, disait la nouvelle Mélusine M""" de Marans, je n'écouterai que ceux qui m'aimeront sans que moi je les aime. Là est le suprême bonheur, être aimée sans aimer. On est plus heureux des sentiments qu'on insj)ire (]ue de • ceux qu'on éprouve; c'était le sort, l'heureux sort de Lucrèce, si elle avait su le comprendre : je veux être Lucrèce; à moi Sexlus Tarquin, à moi l'esclave, à

moi le poignard, luisant dans l'ombre de la nuiti » On ne croirait pas cela, si M"' de Sévigné ne Talfirmait dans la lettre du 13 janvier 1672 — je cite tout exprès la date — et si d'autres n'eussent entendu comme elle ces vœux et ces regrets. Son fiis M. de La Rochefaucauld lui en faisait honte ; et vous pensez bien qu'elle ne se serait pas tuée comme Lucrèce, elle n'avait aucun goût pour le martyre.

Etait-ce assez de démence? Mais voilà que, un mois après, le 30 décembre suivant, changement subit de décor, et le jour de l'an apporte des choses inouïes : on n'en peut croire ses yeux, on craint de mal lire les lettres de M""" de Sévigné; mais non, on lit bien, et M"* de Sévigné s'exprime très clairement : « La Marans est dans une dévotion et dans un esprit de douceur et de pénitence qui ne se peut comprendre. Sa personne est changée à n'être pas connaissable ; elle paraît soixante ans, elle ne voit plus qui que ce soit au monde, sans exception. Eh bien, si Dieu fixe cette bonne tête-là, c'est un des plus grands miracles que j'aie vus... Et Dieu l'a fixée, ajoute-t-elle dans les lettres suivantes : sa dévotion est des meilleures. Je l'ai vue dans sa cellule, je disais autrefois au théâtre et dans sa loge; je l'ai trouvée fort négligée, pas un cheveu, une cornette de vieux point de Venise, un manteau gris effacé, une vieille jupe. Elle se défie d'elle-même, persuadée que, si elle prenait l'air, la grâce divine qu'elle a reçue s'évaporerait; c'est une fiole d'essence qu'elle conserve dans la solitude.

<( Elle fait des cantiques pour ses ennemis, où vous n'êtes pas oubliée, ma fille, où la. ?'ei?ie de Provence n'est pas oubliée. Elle hait autant les nouvelles du

152 M™*" DE SEVIGNE HISTORIEN.

monde qu'elle les aimait; elle excuse autant le prochain qu'elle l'accusait; elle aime autant le Créateur qu'elle aimait les créatures. C'est un changement de passion, mais simple, sincère, sans affectation, sans être mystique dans son langage ni ennuyeuse dans sa conversation; elle n'a pas le style des sœurs Coleltcs, et elle ne poursuit pas son confesseur, auquel elle ne parle qu'à confesse. « La cause de tout cela, la voici : une dame a pris plaisir h. lui dire le propos de M. de Longueville sur sa sainteté future... Ce discours lui a frappé la tête, et elle n'a point eu de repos qu'elle n'eût accompli les prophéties. »

Il y a dans ces caractères de femmes et ces portraits bien des choses utiles, dont on peut faire son profit. Quelquefois, il faut le dire, on voudrait un peu plus de bienveillance dans la main qui les a tracés : « Madame, je veux aller passer la soirée chez M. de La Rochefoucauld, et je n'ai pas ma voiture, vous me ramènerez bien, disait M™" de Marans à M"" de Sévigné? — J'en suis fâchée, Madame, mais il me faut passer chez la marquise Puy-de-Fou, vous savez, Madeleine de Bellièvre. — Mais, Madame, dit-elle alors à M"" de La Fayette, w^07^ ^/5 me fera ramener? — Non, Madame, il ne le pourra pas, il a vendu ses chevaux, hier, au marquis Rugni. » 11 fallut renoncer à la soirée de M™" de La Rochefoucauld, où elle espérait voir M. le Duc, et repartir avec M""' de Schomberg qui la vint prendre, car il n'y a plus d'aulre voilure que celle-là. »

De la part de ces dames, ce n'étaient là que des mensonges, des méchancetés... M"" de Sévigné le dit à sa fille : << Je suis méchante, j'en conviens, mais je lui

devais de mauvais propos; j'ai tenu à les lui payer... Gardez-vous cependant de lui souhaiter Tenfer. Grand Dieu! vous y seriez avec elle, si vous continuez à la haïr, et songez bien, une éternité avec elle (1)! »

N'accusons donc pas M""' de Sévigné, puisqu'elle s'accuse elle-même et qu'elle nous a intéressés ; mais plutôt voyons avec elle un autre genre de femmes, la Voisin, la Brinvilliers, les femmes criminelles du grand siècle, et quelques-unes malheureusement du monde qui était le sien.

(1) Lettres du 18 mars, 4, lo ot 22 avril 1C71; C, 9, 13 février, 3 et 22 avril, 11 novembre 1671 ; 13 janvier, 29 avril, 16 mai, G et 20 juin, 8 juillet et 30 décembre 1672: 9 février 1673; 1 et 13 janvier 167i.

CHAPITIŒ IX

LES FEMMES CRIMINELLES DU GliAND SIÈCLE D'APRÈS M"' DE SÉVIGNÉ : LA MARQUISE DE BRINVILLIERS

C'est avant son voyage de Vichy, mais dans le même printemps de l'année 1676, que M""' de Sévigné eut à entretenir sa fille d'une affaire qui mit en émoi tout le Marais, quartier aristocratique alors, où elle demeurait, tout le faubourg Saint-Germain qui commençait, et la noblesse de robe ; car l'héroïne de l'histoire tenait aux gens de robe par son père, et à bien des gentilshommes par son mari : elle avait des alliances partout, des relations avec les premières familles; la magistrature, l'armée, la noblesse se trouvaient compromises. Les bancs de la justice criminelle, oij n'étaient assis d'ordinaire que des scélérats de bas lieu, conduits au mal le plus souvent par le vagabondage, allaient recevoir un accusé de haut bord, point déguenillé ni misérable, mais plutôt richement vêtu de satin et de soie, comme dans le monde, admiré pour son esprit et sa beauté, d'une éducation qui ne laissait rien à désirer, et d'un sexe que sa retenue naturelle disposait moins aux forfaits. Qui ne nommait-on pas dans ces drames ailreux, impliqué de loin ou de près? On nommait une des notabilités de la finance, receveur-général du clergé de France, M. de Penautier,

el son commis Belleguise; on nommait un officier de cavalerie de Montauban, Gandin de Sainte-Croix; on nommait le chevalier de Beuvron, favori du duc d'Orléans; on nommait des dames, M"" de Grancey, amie du duc, Mesdames de Clérambault, gouvernantes de ses enfanis, puis l'apothicaire Glacer ; on nommait enfin Jusqu'au prisonnier de Pignerol, le sur-intendant Fouquet, qui, disait-on, avait envoyé autrefois ce pharmacien en Italie pour y avoir d'une herbe à faire du poison (1).

Ce pauvre M. d'Aubray, disait-on aussi, ou Dreuxd'Aubray, lieutenant civil, c'est-à-dire le premier magistrat du Chàtelet après le prévôt de Paris, n'était-il pas à plaindre également, même plus que les Beuvron, (jue les dames de Clérambaultet Grancey, accusés par la grande criminelle d'avoir voulu empoisonner la duchesse d'Orléans, et qu'on trouva parfaitement innocents? Qui avait été plus fortuné, plus heureux, plus dignede l'être parson honorabilité, queM, d'Aubray, président du tribunal civil de Paris? Qui avait été meilleur père, et qui eut un plus triste destin? Il avait une fille, M"^ Marguerite d'Aubray, très petite, mais intelligente, jolie, modeste aussi et réservée, possédant toutes les grâces extérieures que peuvent donner une éducation brillante et le milieu où l'on est élevé; une demoiselle parfaite, à en juger par les manières et l'esprit. En 1651, en pleine Fronde, il l'avait mariée, avec qui? avec un officier, mesti^e de camp dans les armées du roi, M. le marquis de Brinvilliers : elle était marquise de Brinvilliers : elle et son mari avaient

' I) Lettre du 22 juillet 1G;G.

ensemble 40,000 livres de rente, dont elle seule avait apporté plus des trois quarts. Une plus grande fortune les attendait encore, car la magistrature française était riche, après la mort de M. d'Aubray ; surtout si ses fils, frères de la belle dame, venaient aussi à mourir avant elle.

Elle eut des enfants du marqnis de Brinvilliers, et duran t assez longtemps il semble que les époux vécurent bien ensemble, très estimés dans la société, et recevant beaucoup eux-mêmes. Le marquis faisait quelques folles dépenses, il était un peu dissipateur : légèreté de grand seigneur, qui causait bien quelques murmures, mais pas de séparation, pas de brouillerie. La conduite de la dame paraissait régulière : elle se confessait, elle remplissait tous ses devoirs... ; lorsque entra chez eux, amené par son mari, un camarade de régiment, noble comme lui, le jeune officier Gandin de Sainte-Croix. «C'est mon ami, dit le marquis^ et je veux qu'il loge chez nous. » La jeune marquise eut beau faire, Sainte- Croix habita leur hôtel au Marais ; et qu'est-ce qu'on apprit bientôt après? qu'une lettre de cachet avait été donnée par le roi, que Sainte-Croix avait été arrêté, que Sainte-Croix était enfermé à la Bastille, que le marquis de Brinvilliers s'en réjouissait, que la marquise de Brinvilliers était furieuse, et que le puissant magistrat du Chàlelet M. d'Aubray était Tailleur de cette arrestation et de tout cet éclat.

Mieux valait cent fois qu'il restât tranquille et qu'il couvrît d'un voile épais les désordres de sa maison. L'amitié qui s'était formée entre Sainte-Croix et la marquise de Brinvilliers, il ne la détruisit pas, il l'augmenta par l'emprisonnement et hs poursuites.

LES FEMMES CRIMINELLES DU GRAND SIÈCLE. io7

La marquise prit en haine tous ses proches, son père, son mari, ses propres enfants. Sainte-Croix avait conseillé à Li dame de se séparer de hiens avec un mari dissipateur ; elle demanda cette séparation. Elle fit bien plus : pour des incartades de jeune homme on ne pouvait garder éternellement Sainte-Croix à la Bastille ; il en sortit au bout d'un an, irrité, décidé à tout, et instruit dans un art terrible. A la Bastille, il avait fait connaissance avec des criminels, avec un homme du pays de Néron et de Locuste, avec l'empoisonneur italien d'Exili, qui à Bome avait empoisonné plus de cinquante personnes. Sous un tel maître il avait appris l'art des poisons, et, devenu libre, ayant trouvé le moyen de revoir M™" deBrinvilliers, il lui en donna secrètement les meilleures leçons. Tous ceux qui les gênaient, tous ceux dont ils convoitaient la fortune, ilsi les empoisonnaient. Sainte-Croix préparait les poisons, M"' de Brinvilliers les administrait. Elle empoisonna ses frères, sa sœur, son propre père. Ces crimes n'eurent pas lieu au même moment, puisque Sainte-Croix sortit de prison en 1664, et que l'arrestation de M"*" de Brinvilliers n'eut lieu que douze ans après: on usait d'intervalles et de poisons lents. La lenteur éveillait moins de soupçons ; elle faisait attribuer à une mort naturelle des accidents successifs et n'arrivant pas coup sur coup. On se confessait pendant ce temps-là, on communiait, on s'occupait de bonnes œuvres, on soulageait les malades. On visitait l'hôtel de Dieu, distribuant aux pauvres des tisanes et des secours. Hélas! c'est sur ces pauvres de Thôtel de Dieu que M™'' de Brinvilliers essayait ses poisons sous

158 M""^ UE SÉYIGNÉ HISTORIEN.

forme de biscuits et d'exquises confitures. D'autres fois elle faisait des expériences sur des pigeons, que l'on servait à table, quand elle ne les jetait pas; et malheur à qui goûtait de cette belle cuisine ! « Le chevalier du Guet, qui a été de ces jolis repas aux tourtes de pigeonneaux, dit M""" de Sévigné, s'en meurt depuis deux ou trois ans (1). « Ainsi peut-être furent empoisonnés les parents d'une religieuse, qui tenaient de force cette religieuse au couvent, pour faire passer toute leur fortune à leur fils aîné. M"* de Brinvilliers appelait cela : Tirer un coup de pistolet au monde, dans un bouillon.

On devine bien quel est l'homme qu'elle voulait atteindre., pour pouvoir épouser Sainte-Croix et vivre tranquillement avec lui: c'était son mari, c'était le marquis de Brinvilliers. Vingt fois elle tenta de l'empoisonner, vingt fois le poison ne put prendre ; pourquoi cela? M. de Brinvilliers était-il un second Mithridate, accoutumé au poison dès son enfance, à petites doses, en augmentant chaque jour, jusqu'à ce que l'estomac y fût habitué et que l'usage du poison en détruisît la puissance?Ce n'était pas possible, puisqu'il ne savait rien, ne se doutait de rien. M"" de Sévigné en donne la raison : Sainte-Croix trouvait qu'un scélérat ne doit jamais épouser sa complice. « Il ne voulait pas d'une femme aussi méchante que lui, et, au lieu de poisons, ce sont des contre-poisons qu'il donnait au marquis. « De sorte que, ayant été ballotté cinq ou six fois de cette façon, tantôt empoisonné, tantôt déscmpoisonné, M. de Brinvilliers demeura en vie (2), »

(1) Lettre du 3 juillet 1G76.

(2) Lettre du 1" mai 1076.

LES FEMMES CRIMINELLES DU GRAND SIECLE. IbO

désespérant sa femme sans le savoir, et, soit à table, soit en voyage, en tous lieux, plein d'attentions pour celle qui, à chaque heure, observait son visage et guettait son trépas.

Il y a une autre raison, je crois, à ces répugnances de Sainte-Croix qui profitaient au marquis: c'est que la marquise avait un autre ami, richissime cette fois, haut placé, maniant quantité d'affaires, percevant tout l'argent du clergé de France comme celui de tout l'épiscopat français, de la noblesse et des ministres ; c'était ce M. de Penautier dont nous avons parlé, un des premiers financiers de France. Quelque habile que fùtM""' de Brinvilliers, il n'est guère probable que Sainte-Croix ignorât cette liaison. Mais il dissimulait, parce qu'il s'enrichissait au métier ; il composait toujours ses dangereux venins, et un soir, dit M*"* de Sévigné, « en préparant un ppison, il fut étouffé par la vapeur qui s'en exhalait, »

Il était seul à Paris ; on mit les scellés dans son appartement, sur tout ce qui lui appartenait. M"" de Brinvilliers y courut; elle eût voulu retirer une certaine cassette qui était à elle, à ce qu'elle disait; on la lui montra sous les scellés, par conséquent sacrée et inviolable, tant que les scellés n'étaient point levés. Elle ne dit rien, on la laissa partir sans réflexion aucune, on la salua profondément, comme une marquise qu'elle était, et elle put tranquillement remonter dans son carrosse, qui attendait à la porte. Mais les gens de justice, qui étaient là, furent un peu frappés de cette démarche ; ils remarquèrent une certaine inquiétude dans M™" de Brinvilliers, une contrariété mal déguisée. On ouvrit la cassette, à la levée des scellés ; on y trouva

des poisons en quantité, et l'on vint cliez la marquise : elle n'était pas à son hôtel, rue INeuve-Saint-Paul; elle n'était point à Paris non plus ; elle avait fui on ne sait où, probablement hors de France, en prenant le plus d'argent qu'elle avait pu; son mari, consterné, ne savait que dire. Longtemps on la chercha ; jusqu'à ce que le fameux lieutenant de police La Reynie fut averti qu'on la croyait à Liège, d'après le signalement envoyé. Vile l'exempt Desgrais partit, déguisé en abbé. 11 n'eut pas de peine à la reconnaître ; il parvint à lui parler, à se mettre bien avec elle, cà lui proposer, par un beau jour, une promenade à la campagne. M"' de Brinvilliers, toute revenue au plaisir, accepta, et la voiture où elle monta avec son abbé fut sa prison ; c'est là qu'elle fut arrêtée. Le vice l'avait rendue criminelle, le vice la fil prendre, le vice la fit ramener là où les juges l'attendaient ; mais pas tout de suite à Paris.

Louis XIV, qui voulait la loi égale pour tout le monde, craignit que les premiers interrogatoires ne se fissent pas bien à Paris, « où presque toute la robe, dit M"" de Sévigné, était alliée à cette pauvre scélérate (1). » On fit halte à Rocroi, près de la frontière; le conseiller Palluau y fut dépêché, et c'est là, en premier lieu, que M""" de Brinvilliers dut répondre à la justice. On ne tira rien de ses réponses; maison la fouilla, el l'on ne se doutait pas de ce qui était sur elle. Au milieu des forfaits qu'elle recommençait toujours, et quand elle travailla toute une année, dit-on, à empoisonner son père, elle se confessait, nous l'avons

(1) Lettre du 15 avril 1070.

LES FEMMES CRIMINELLES DT GHANn SIÈCLE. 161

dit, mais non pas à nii seul confesseur; elle se confessait à deux, on ne sait trop pourquoi; et comme si elle navait que des peccadilles à dire et qu'elle eût peur d'en oublier, elle écrivait ses confessions. Eh ! I)ien, c'est une de ses confessions écrites que l'on trouva sur elle (1), l'imprudente, l'étourdie, l'inconséquente I Le libertinage est capable vraiment de toutes les démences; impossible d'avoir une meilleure pièce de conviction, et, qui le croirait? elle s'accusait d'avoir oublié quelque chose en confession, oli I une bagatelle, un rien : elle avait oublié de dire qu'elle avait tenté d'empoisonner son mari (2). L'oubli était un aveu, une nouvelle charge accablante. La Brinvilliers, il ne faut plus désormais que l'appeler ainsi, comme le fait M""" de Sévigné, pouvait être dirigée sur Paris, où 3L de Montargis — notre auteur cite toujours ses porteurs de nouvelles — devait qi^elque temps tenir 31"' de Sévigné au courant de tout (3).

Quelle journée, dans Paris, quand la Brinvilliers arriva! La curiosité ne fut pas moins vive, quand on amena un autre accusé à qui elle avait écrit de sa prison une lettre interceptée ; un homme qu'on disait si intègre, si pur, si religieux, quoique ce fût un Lucullus pour la bonne chère, et trésorier-général des Etats du Languedoc, M. de Penautier.

On ne se fait pas une idée de ces positions, aujourd'hui que la France administrative n'est plus la même. Mais à cette époque tout était localisé; la centralisation n'existait pas. Les provinces qui avaient

(1) Môme lettre.

(2) Lettre du 1" mai 1G7C.

(3) 12 mai lOTG.

des assemblées parlicLilières ou états- généraux, comme le Languedoc, avaient leurs trésoriers-généraux, qui géraient les revenus de la province, recevaient les contributions votées par les assemblées, et généralement tous les droits inhérents aux libertés et aux coutumes de la province. De même le clergé de France, pour tout ce qui concernait ses immenses biens et les bénéfices ecclésiastiques, avait aussi son receveur-général, un très haut fonctionnaire, avant un train de maison magnifique^ et invitant à ses dîners ce qu'il y avait de plus distingué dans le royaume.

On comprend maintenant l'effet que dut produire en France l'arrestation d'un homme comme M. de Penautier, et l'étonnement, quand on sut qu'il était dans l'intimité de cette empoisonneuse et avait pu se servir de ses secrets. Son commis Belleguise fut arrêté, après lui, par le procureur-général Achille de Ilarlay.

Allait-on juger ce gros financier? Une foule de personnages s'intéressèrent à lui aussitôt : Colbert fut du nombre; puis des évoques, auxquels Penautier avait fait des avances; des amis, qu'il avait obligés dans les deux emplois qu'il occupait; puis encore l'archevêque de Paris, qui était de la famille de Harlay ; l'archevêque de JNarbonne, qui était le cardinal Bonzi. « Ils le soutenaient hautement, dit M""" de Sévigné... Le cardinal de Bonzi l'appelait son étoile, à cause de sa capacité, et il disait aux pensionnaires de l'archevêché de Narbonne : Si nous n'avons }»lus ce grand administrateur, vous n'aurez pas longtemps à vivre... mon étoile vous tuera (1). »

(1) Lettre du l" et du 24 juillet 167G.

Penaulier n'en était pas moins en prison, et dans le cachot de Ravaillac (I), assassin d'Henri IV. On tremblait pour lui. « Le pauvre Penautier, disait le maréchal de Villeroi, sera ruiné de celte affaire-ci. — Il faudra qu'il supprime sa table (2), disait à son tour le maréchal de Gramont. » On pensait toutefois qu'il pourrait s'en tirer avec de l'argent; mais ce n'était pas sûr, et les juges allaient le confronter avec la Brinvilliers.

D'abord la Brinvilliers avait nié tout, et elle se défendait assez bien. Elle paraissait fort tranquille dans sa prison ; elle causait, elle jouait au piquet. Quand on lui avait présenté sa confession écrite, elle avait dit : « Oui, je reconnais que c'est mon écriture, j'ai fait là une grande sottise d'écrire ma confession ; mais cela n'a rien de sérieux, j'étais dans un accès de fièvre chaude, et de là cette extravagance, celte frénésie. — Mais vous y dites que \ous aviez Ihabitude du Yice, depuis l'âge de sept ans. — Eh bien, quand cela serait, suis-je pour cela une empoisonneuse (3)? » Mais la justice avait de terribles moyens d'embarrasser, de presser les accusés coupables et quelquefois ceux qui ne l'étaient pas; et d'abord la question, la torture. La Brinvilliers fut conduite au lieu de la question; elle entra, et apercevant trois seaux d'eau : « Assurément c'est pour me noyer, dit-elle ; car de la taille dont je suis, on ne prétend pas que je les boive (4). Pourquoi la question d'ailleurs? je dirai tout, je raconterai tout, mais j'ai deux confesseurs : l'un sou-

(1) Lettre du l'r juillet 1G7G.

(2) Lettre du 29 février 1G7G.

(3) Lettre du i9 avril 1G7G.

(4) Lettre du 29 avril IGTG.

tient que je dois tout avouer, Vautre que je dois me taire; ainsi je peux faire en conscience ce qu'il me plaira (1). »

Elle plaisantait, et qui ne croirait qu'elle n'avait peur de rien? Mais nous avons une lettre de M. de €oulanges à M""' de Grignan, dans laquelle ce cher monsieur s'amuse beaucoup d'un bâton, dit-il, que la Brinvilliers, n'ayant pas d'autre arme, voulait se passer au travers du corps, et non point par Toreille, ni parla bouche, ni par l'œil, dit-il, ni à la turque... On Veut trouvée morte, si on ne fut venu à temps (2).

Elle n'eut point la question; c'était une pure menace. « Au fond, dit M™*" de Sévigné ; on avait peur qu'elle ne parlât (3). » Elle fît des aveux... Comment faire autrement? Un domestique de Sainte-Croix, Lachaussée, déclara avoir reçu des poisons pour le père de l'accusée et fut roué vif pour cela; mais, en avouant, elle chargea tout le monde. Elle accusa Penautier de lui avoir tenu la main ; elle accusa le pauvre Fouquet d'avoir envoyé en Italie leur apothicaire empoisonneur Claser; elle accusa le chevalier de Beuvron, les dames de Clérembault et jM"^ de Grancey d'avoir voulu empoisonner les enfants de Monsieur, frère du roi. « Ils étaient innocents, dit M"" de Sévigné; mais c'était fâcheux d'avoir à se justifier (4). » Peu s'en faut même que M""* de Sévigné ne croie les Grancey coupables, comme quand elle dit à sa fille, en parlant d'un prince de Lorraine qui était fort de leurs amis... c Tout est comme il était à

(1) Lettre 22 juillet 1C70.

(2) 19 août 16:6.

(3) Lettre du 29 avril 1676.

(4) 29 janvier 1676.

riiôtel de Grancey, honnis que le prince est d'une maigreur et d'une langueur qui sent la Briiivilliers (1). Cette diablesse n'épargne personne, ajoutet-elle; elle s'en prend surtout à Penautier; et il fallut la confronter avec Penautier : entrevue triste, ditelle encore ; ils s'étaient vus autrefois plus agréableinent (2). » Elle l'embarrassa, et M""" de Sévigné ne doutait pas que, si elle l'embarrassait davantage,, il ne fût perdu, malgré ses protecteurs et son argent (3). « Si on me fait mourir, disait la Brinvilliers, j'en ferai mourir bien d'autres... J'ai empoisonné mon père dix fois. Qu'on juge de ce que je puis faire (4)! »

On parla un instant de mettre Penautier à la question. Ses grands amis la lui épargnèrent, en se faisant garants de son innocence, surtout Colbert, qui jouissait d'une si haute réputation de probité. Non seulement il évita la question, mais encore il sortit du noir cachot de Ravaillac, où certainement il serait mort (5) ; il sortit même de prison tout à fait, avec une déclaration qu'il n'y avait pas lieu à le poursuivre. « Le pul)lic n'était pas content, dit M'"'' de Sévigné. On disait que tout cela était trouble (6). » Et en écrivant à sa fille peu après, elle ne cachait pas ceci, qu'il y avait dans ce procès des choses extraordinaires, mais qu'on ne pouvait les dire (7). « Le receveur-général du clergé de France, dit-elle, et trésorier-général des états du

(1) 16 juillet.

(2) 19 août 1C7G.

{}>,) Lettre du 1" juillet I67G.

(i) 10 juillet.

(ô) 10 et 17 juillet.

(6) 1" juillet 107(5.

(7) Lettre du 22 juillet.

Languedoc va sortir un peu plus blanc que neige; mais l'opinion (1)? » Le maréchal de Gramont était plus méchant. «■ Penautier, disait-il, dépense cent mille écus pour faire supprimer les accusations; l'innocence ne fait pas des profusions pareilles. Il faudra qu'il supprime sa table (2), » M"' de Sévigné brochant sur le tout : « Je crois comme vous, ma fille, qu'il n'y aura pas presse à la table de Penautier (3). »

Cette table était renommée dans le Languedoc et en France. La vérité est que Penautier rentra dans tous ses emplois et put reprendre son commis Belleguise, qui dépensa bien, lui aussi, dit M°' de Sévigné, deux cent mille écus dans cette affaire, et fut remis en liberté. Quant à la table de Penautier, elle continua d'être recherchée ; les mômes grands personnages la fréquentèrent, les bons morceaux ne manquèrent jamais d'amateurs. Le cardinal de Bonzi affecta de le promener dans son carrosse, de promener son étoile; à tel point que l'abbé Fouquet, frère du surintendant, les ayant aperçus en voiture, ne put s'empêcher de dire en riant : « Ah! l'on ne mourra pas de faim au diocèse de Narbonne ; je viens de rencontrer le cardinal Bonzi avec son étoile (4). »

Pour la marquise de Brinvilliers, les choses n'allèrent pas aussi bien, quoique son mari, à ce que dit M"^ de Sévigné, s'otïVît à solliciter pour sa chère moitié (5), lui qui pouvait dire : « Si je suis en vie, ce n'est pas de sa faute. » Elle crut bien longtemps qu'on lui

(1) Lettre du 2» juillet.

(2) Lettre du 29 juillet.

(3) Lettre du 24 juillet.

(4) Lettre du 24 juillet l(J"(i.

(5) Lettre du 1*^' mai.

ferait grâce, pour acheter son silence; on le lui disait quelquefois, et, dans cette confiance, dans cette illusion, elle ne cachait plus rien, et elle riait de tout, de ses pratiques religieuses, de ses poisons, de ses empoisonnés. « Quoi! le chevalier du Guet vit encore, après avoir mangé de mes pigeons? Il faut qu'il ait la vie bien dure (1). » Pourtant l'issue du procès n'était pas faite pour la rassurer. Le 16 juillet 1676, elle fut condamnée à faire amende honorable à Notre-Dame ; passe encore..! et à avoir la tête tranchée, place de Grève, le corps brûlé, les cendres jetées au vent; et on ne devait pas attendre quarante jours, ni même trois jours pour le supplice ; l'exécution devait avoir lieu le lendemain. Malgré cela, elle espérait toujours; tant il est vrai que l'espérance est la dernière chose qui nous quitte!... On lui amenaunconfe^seur, pour la préparer à ses derniers moments : mais, pensait-elle, c'est le règlement, c'est la formalité suivie pour tous les condamnés, et elle espérait encore. Le fatal lendemain arriva; on sonna aux églises l'agonie des condamnés, on amena la charrette, la Brinvilliers y monta les mains liées, et l'on se mit en marche, au milieu d'un peuple immense et de sourds frémissements : elle espérait encore. « Ce n'est^ dit M"^ de Sévigné, qu'en montant sur l'échafaud qu'elle dit à son confesseur : « Cest donc tout de bon [2)? » Voilà des détails qu'aucun autre récit ne donne.

Mais ce confesseur, quel était-il? car ce fut une affaire, et il y a là encore des particularités qu'on ne doit qu'à M""® de Sévigné. On se défiait de la Brinvil-

(1) Lettre du 3 juillet

(2) Lettre du 29 juillet.

168 M"" DE SÉYIGNÉ HISTORIEN.

liers, surtout après la condamnation ; on craignait qu'elle n'accusât un plus grand nombre de personnes pour se sauver, qu'elle ne voulût toujours faire des révélations, et qu'elle n'employât son confesseur pour leur donner plus de poids. Or c'était la justice qui désignait le confesseur; et souvent ceux qui avaient peur des révélations agissaient de leur côté, intriguaient dans l'ombre, pour faire tomber le choix sur un prêtre qui n'aimât point le bruit ni le scandale.

Voici ce qui arriva pour la Brinvilliers, et la plaisante histoire que M"" de Sévigné raconte : « M. le premier président Lamoignon croyait avoir fait merveille en choisissant pour confesseur de la Brinvilliers l'abbé Pirot, docteur en Sorbonne : il fut trompé par les intéressés : c'était celui qu'on voulait qu'il prît. N'avez-vous point vu, ajoute-t-elle, ces gens qui font des tours de cartes? Ils les mêlent fort longtemps, et vous disent : Prenez celle qu'il vous plaira, choisissez celle que vous voudrez, peu m'importe. Vous la prenez, vous croyez l'avoir prise, et c'est justement celle que voulait l'escamoteur : à l'application elle est juste (1). » Les escamoteurs ici, c'étaient les intéressés; le pauvre spectateur, c'était Lamoignon, et aussi leur du|)e. Fut-elle contente de ce confesseur? on l'ignore. Ce qu'on sait, c'est qu'elle demanda à parler au procureur-général Achille de Ilarlay ; elle fut quelque temps avec lui; mais leur conversation, le public n'en eut pas connaissance.

La Brinvilliers fut donc condamnée à mort, et. le vendredi matin 17 juillet, elle fut menée au supplice

(1) Lettre du 29 juillet.

I i;- FKMMKS r.lUMlNEI.T.KS DC (iliANi) SIÈCLE. IGO

sur le tniiil)er(\'ui des siipplicirs. H faut voir M""' ûe Srxi.Liiif, (fuelciuo triste que soit le tableau, nous pciuriiaiil celte scène, et la marche, et le cortège, et la lodlc (|ui s'y porla. Elle écrit à sa fille, le vendredi même, anssilôt après rexccution. « La Brinvilliers lui juiièe dès hier; ce matin, on lui a lu son arrêt, le lomlieieau étant là pour la prendre. Elle Ta écouté sans iVayeur et sans faiblesse, et, sur la fin, elle fit recouuuencer, disant que ce tombereau l'avait frappée d abord, et qu'elle en avait perdu l'attention pour le reste. A si\ heures, on est parti. On l'a menée, nue en chemise, la corde au cou, à Notre-Dame, faire l'amende honorable. Par le chemin elle reconnut quelqu'un..., Desgrais, qui l'avait arrêtée à Liège, et qui étaii a cheval devant le tombereau. Elle dit à son confesseur : Faites mettre le hoiirremi devant moi; je ne vt'ii.r ftoint voir ce coquin de Desgrais qui ni a prise. » Son confesseur la reprit de ce sentiment. Elle dit : « \ h mon Dieu ! je vous en demande pardon; quon nie <• laisst- donc cette étrange vue. » Après la cérémonie de Notre-Dame, on l'a remise dans le même tomberrad. uii je l'ai vue, jetée à reculons sur de la paille, a\ec une cornette basse et sa chemise, le confesseur aupn'-s d'elle, le bourreau de l'autre côté. J'étais sur le [•ont Notre-Dame, avec la bonne d'Escars. En vérité, cela m'a fait frémir, jamais il ne s'est vu tant di; niniidc: jamais Paris n'a été si ému ni si attentif » Pari- lia guère changé depuis). «Et qu'on me dénia mlr, dit-elle, ce que bien des gens ont vu : ils n'ont vu. comme moi, qu'une cornette ; mais enfin ce jour étail consacré à cette tragédie. » H y a pourtant (jucd- (lu'iiii qui vit plus qu'une cornette; c'est le peintre

Lebrun : il put dessiner rapidement les traits de la Brinvilliers, iin mélange de rjrâce^ de dureté et d'angoisse. M"^ de Sévigné ne vit pas l'exécution, mais elle interrogea, et elle en eut des nouvelles : « Ceux qui ont vu Texécution, ajoute-t-elle, disent que la Brinvilliers monta seule et nu-pieds sur l'échelle et surl'échafaud, et fut un quart d'heure mirodée, rasée, dressée par le bourreau; ce fut un grand murmure et une grande cruauté. « C'est donc tout de bon, dit alors la patiente (1)? » Sans faire aucune comparaison, c'était la même illusion que celle qu'avait eue autrefois le maréchal de Biron, lorsqu'il se débandait sur le billot, et se remuait, et relevait la tète, et regardait à droite et à gauche, en s'écriant : « Point de grâce, quoi! point de grâce,, lorsqu'il y en a eu pour le duc de Mayenne, qui en a fait bien plus que moi? » Mais croirait-on ce qui va suivre? On n'alla pas jusqu'à tremper son mouchoir dans le sang de la Brinvilliers, comme pour le maréchal de Biron : mais M°" de Sévigné nous dit que, après l'exécution de cette malheureuse, après qu'on eut jeté son pauvre petit corps dans un fort grand feu, dès le lendemain le peuple cherchait les os, parce qu'on croyait qu'elle était une sainte ; son confesseur l'avait dit (2).

Je pense bien aussi que c'était pour en trafiquer. Il y a dans Paris et ailleurs des gens qui font argent de tout et qui exploitent toutes les curiosités, toutes les affaires. On les croit crédules, superstitieux; ils sont marchands et habiles, voilà tout. Que d'étrangers, que de provinciaux peut-être étaient enchantés de

(1) Lettre du 17 et du 22 juillet.

(2) Lettre du 17 et du 22 juillet.

rentrer dans leur pays avec ces reliques de la Brinvillicrs! J'aime mieux chercher, dans ce procès, les moralités que M"" de Sévigné en tire : Tune est plaisante, Tautre sérieuse. Après la crémation de la suppliciée, on jeta ses cendres au vent. « Voilà la Brinvilliers en l'air, » dit M""' de Sévigné ; et aussitôt, se rappelant la théorie des esprits vitaux, une sorte de 5/?2n7j5me physiologique, et l'abus que des philosophes en faisaient: « Savez-vousbien, ma fille, ajoute-t-elle en se moquant, que nous respirons la Brinvilhers, puisque l'air est imprégné d'elle, et que, par la communication des petits cspints, il nous prendra quelque humeur empoisonnante dont nous serons tout étonnés (1)? » Puis elle pense aux crimes de la Brinvilliers, à ces longs mois passés à tuer son père, à recevoir ses caresses, ses douceurs, et cà n'y répondre qu'en doublant la dose ; et son indignation, en ce cas, prête à la divinité des rigueurs impitoyables, quels que soient nos repentirs. Elle commet une hérésie, par horreur pour le parricide. « Oh! oui, dit-elle à sa fille, vous avez satisfaction de cette abominable femme; il n'est pas possible qu'elle soit en paradis ; sa vilaine âme doit être séparée des autres..,. Quant à moi, l'affaire de la Brinvilliers me réconcilie avec l'éternité des peines (2). »

Nous resterons sur cette dernière parole, et nous verrons une autre femme criminelle qui fit grand bruit aussi, peu de temps après, et qui eut bien des complices : la Voisin, avec laquelle eut des relations la mère du prince Eugène.

^1) Lettre du 17 juillet 1C7G.

(2) Lettre du 31 novembre 1676,

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