LA VOISIN ET TOUS LLS ACCUSÉS DU GRAND MONDE D'APRÈS M""" DE SÉVIGNÉ
(Jualre ans seulement après le supplice de la Brinvilliers, et comme si cette leçon n'était pas suffisante, les prisons de Paris se remplissaient d'autres empoisonneurs, de nécromanciens, de devins, de sorciers, de tireurs de cartes et horoscopes, d'artisans de maléfices, ayant fait pacte avec le diable, disait-on, et possédant tous les dons de l'enfer. Ils réconciliaient les amants, ils faisaient trouver les objets perdus, ils indiquaient les trésors cachés; ils avaient des secrets pour conserver la force et la jeunesse, pour se rendre invulnérable, pour gagner au jeu ; surtout ils fabriquaient» dans l'ombre, des drogues et des poisons, des poudres \nîevna\c?',i\ppe\ée»poudresdcsîtcccssio7i:ihen avaient pour tous les goûts, pour avoir un héritage, pour satisfaire un amour jaloux, pour assouvir une vengeance, pour obtenir des faveurs et des places, à la ville, à la cour. Des femmes, des seigneurs, des grandes dames, dont l'une n'était autre que lanière du fameux prince Eugène, des prêtres, des généraux, des maréchaux de France, de ceux qu'on appelait la 7no7inaie de Turenne et qui étaient les meilleurs, entraient pêlc-mèle
dans ces prisons comme auteurs ou complices, Vétoile du crime régnait, dlLM'"' deSévigné, et jamais pareils désordres dans une cour chrétienne (1). Les dames qui réussissaient à fuir ne trouvaient point d'asile à l'étranger; on ne voulait pas les recevoir, les portes se fermaient sur elles. La France de Louis XiV, de Racine, de Bossuet, était le scandale de l'Europe.
Qui donc avait donné l'éveil à la justice par son propre crime et ses insinuations? c'était la Brinvilliers. et elle n'avait que trop raison. On voyait, impliqués dans ces affaires ou emprisonnés, la comtesse de Soissons, la duchesse de Bouillon, toutes deux nièces de Mazarin, la comtesse du Roure, la duchesse de Foix, M"^ d'Alluye, xM'"'' de Tingry, iM'"'^ de Polignac, la marquise de Gesnac et la marquise de Fonte! , le marquis de Ruvigny, le marquis de Ghaulicu, le marquis de Feuquières, le duc de Vendôme, descendant de Gabrielle d'Estrées et d'Henri IV, et le maréchal de Luxembourg, qui était de la famille de Montmorency. La comtesse de Soissons était la fameuse Olympe Mancini, que le roi avait tant aimée autrefois et qu'on accusait d'avoir empoisonné le comte de Soissons, son mari, duquel elle avait eu le prince Eugène. La duchesse de Bouillon, sa sœur, avait à répondre d'une accusation semblable. M""' d'Alluye, marquise d'Alluye, avait, dit-on, empoisonné son beau-père; M"^ de Tingry, ses enfants; M""" de Polignac, un valet de chambre qui était maître de son secret, et ce secret était qu'elle avait tenté de donner au roi un philtre pour s'en faire aimer. Le maréchal de Luxembourg, celui qui plus tard prit tant de dra-
(1) Lettre du 7 février 1680.
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peaux aux ennemis et qu'on appela le tapissier de Notre-Dame, était Tintime ami de M"' de Tingry, et s'était vendu au diable, disait-on, par la main des sorciers, en subissant toutes les formalités cabalistiques, afin de marier son fils avec une fille de Louvois, celle qui s'allia aux La Rochefoucauld et qui refit leur fortune.
Il y eut plus de quarante détenus de ce genre. Louis XIV était honteux pour sa cour et indigné. A voir ces philtres et ces venins, ces magies et ces sortilèges, on se serait cru vraiment au moyen cage, au temps de Pierre La Brosse et d'Enguerrand de Marigny, au temps des superstitions que l'ignorance enfante et que l'habileté exploite ; comme aujourd'hui, si on employait pour le crime le spiritisme et la magnétisation, et que la police fît une razzia de spiritistes et de magnétiseurs. Ce siècle était dévot et corrompu tout ensemble; il était spirituel et crédule, éclairé et aveugle, plein de sa grandeur et de sa sottise, cartésien dans sa philosophie autant que catholique dans sa foi, voulant une philosophie libre et raisonnable, celle qui amena les libertins ou partisans de la ////repensée, et, à côté de cela, se laissant trom|>cr comme un enfant, et mystifier par des jongleurs vulgaires, après avoir si bruyamment affranchi la raison. Nous ne sommes peut-être pas mieux que ce siècle célèbre ; car on ne peut changer la nature humaine, comme on change son gouvernement. Quand le malheur nous saisit, quand la passion et les grands désirs parlent, la superstition va son train ; les prophéties courent les rues, les sorciers reprennent leur empire, et toute notre raison s'évanouit.
« 11 l'ail l eiiteadre Pomenars, dit M"° de Sévigné, à sa fille, nous parler de tous ces poisons ; il faut entendre Volonne, qui dit aussi son mot (1)... » Mais ce Pomenars, ou marquis de Pomenars, hôte enjoué de M""' de Sévigné aux Rochers, avait eu lui-même je ne sais combien de procès comme faux monnayeur, un métier aussi de revenants et de sorciers. « Justifié, dit 31"'" de Sévigné, il avait eu l'audace de payer les épices de son arrêt en fausse monnaie (2). ^>
Quant à ce Volonne, ou M. Morel de Volonne, il avait, dit-on, apporté des poisons de Fltalie pour l'usage des autres. Le poison venait toujours de l'Italie. Voilà pourquoi sans doute M""" de Sévigné, dans une autre lettre, dit d'une façon mystérieuse : «Un de nos amis — c'était peut-être Volonne, un singulier ami — prétend qu'il y a une branche aînée au poison, à laquelle on ne remonte point, parce qu'elle n'est pas originaire de France : ce sont ici de petites branches de cadets, qui n'ont pas de souliers. » Peut-être aussi désignait-elle par là quelques Mancini, restés Italiens, de la famille d'Olympe et de Marie-Anne, l'une comtesse de Soissons, l'autre duchesse de Bouillon.
Ce qu'il y a de certain sur ces dames et ces seigneurs, le voici : il y avait à Paris une ancienne accoucheuse qui s'était faite tireuse de cartes dans un petit logis; ensuite, voyant venir à elle beaucoup de monde, soit le jour soit la nuit, elle avait pris un appartement somptueux, un suisse ou portier, un laquais. Elle était très courue et gagnait un argent fou avec ses horoscopes; chacun voulait savoir ce qui devait arriver dans
(1) Lettre du 2G janvier 1080.
(2) Lettre du 26 janvier 1680.
une maladie, dans une guerre, dans un duel, dans l'absence dune personne aimée, dans des |)eiii(!S de cœur, dans une intrigue d'amour, dans les tuunnejils de la jalousie et de l'envie, dans tout ce qui torture lésâmes impatientes et vives. Cette sorcière avait tant de vogue qu'on faisait des comédies sur elle. Thomas, frère du grand Corneille, et Visé firent la Devineresse , qui eut47 représentations; et, chaque fois que paraissait en scène riiéroïne de la pièce, les spectateurs se disaient Fun à l'autre : « C'est elle, c'est la sage-feuime Catherine des Hayes, devenue sorcière et faisant de tout; c'est la sorcière la Voisin. » Peu à peu, spéculant sur les grandes passions, qu'on lui révélait comme à un confesseur, et voulant aller vite à la fortune; poussée aussi par ses acolytes, qui étaient la Vigoureux et un mauvais prêtre d'un nom éliauger, Guibourg Cœuvrit, dit Lesage, elle joignil une autre industrie à la profession nécromancienne : elle Ncudil des poudres, les fameuses ;>02a/;'C5 de succession.
Eh bien, c'est là, dans ce cabinet occulte et pervers, que se rendaient les riches bourgeois et les seigneurs. Le peuple ne venait plus, le peuple n'allait qu'au petit logis de la Voisin : elle était trop bien logée maintenant, et elle avait trop élevé ses salaires. Mais la Voisin comptait sans la j)olice, cette police de Paris que La Reynie avait si bien organisée. Un beau jour, elle et ses assistants, elle et tous ceux qui lui procuraient ses drogues ou les préparaient, furent arrêtés et conduits au fort de Vincennes. Il y en eut iO d'un seul coup de filet. Ensuite, allant chercher partout ceux qui avaient reçu d'elle, croyait-ou, des philtres et des poisons, La Reynie, par ordre du loi,
enferma à la Bastille des dames, des seip;neiirs, des chefs de l'armée et des plus en renom, sans distinction, sans acception de personnes. Louis XIV était furieux; il voulait punir tous les coupables, ducs et marquis, comtes ou barons, quelque grande que fût leur famille, et il fit aussitôt instituer par La Reynie, avec les plus sombres décors, avec des tentures noires, des fenêtres fermées, des cierges allumés tout le jour, une chambre ardente ou dictatoriale de justice : c'était comme sous la Brinvilliers, comme sous Fouquet, et au môme palais de l'Arsenal. iM. Pierre Clément, de l'Institut, a fait dans la Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1864, un bel article sur cette chambre effroyable. Tout le monde tremblait; et les autres évocateurs d'esprits, les nécromanciens obscurs, de quitter vite leurs cavernes, leur robe étoilée, leur long chapeau à pointe, et de s'éloigner de Paris. Le gouverneur de la Bastille Baizemeaux n'avait jamais eu tant de besogne.
Ducs et duchesses, ayant la pairie, durent comparaître devant cette chambre, qui était un tribunal d'exception et souverain ; ils y comparurent, quoique par leur titre ils ne relevassent que du parlement de Paris, seul juge des ducs et pairs. La duchesse de Bouillon, Marie-Anne Mancini, avait contesté la compétence de la chambre; elle eut à y répondre comme les autres et avant beaucoup d'autres. « Elle était allée, dit M"* de Sévigné, qui peut-être se prononce trop vite, elle était allée demandera la Voisin un peu de poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari qu'elle avait, et une invention pour épouser un jeune homme qu'elle aimait. Ce jeune homme était M. de Vendôme, qui la menait d'une main, et M. de
ils M""" DE SÉVIGNÉ HISTORIEN.
Bouillon son mari, de l'autre; et de rire, ajoute M"® de Sévigné, en pensant aux extravagances de toutes ces nièces de Mazarin, mariées bien au-dessus de leur naissance. Quayid une Mancini ne fait quune folie comme celle-là, c'est donné, et ces sorcières vous rendent cela sérieusement, et font horreur à toute l'Europe... d'une bagatelle (1). » Il est vrai que M"' de Sévigné dit aussi que plusieurs de ces dames comparurent accompagnées de leurs nobles familles, la duchesse de Bouillon de son mari, et que, jusqu'au lundi 29 janvier, jour oi^i on les interrogea, on n'avait rien trouvé de noir m même de gris-brun, dit-elle, aux sottises qu'on leur imputait. Il n'y avait que le maréchal de Villeroi qui était fort mécontent, et qui disait : « C'est égal, ces dames et ces messieurs — ces messieurs qui vont arriver — ne croient pas en Dieu, et croient au diable (2). » Un poète, La Fontaine, semblait y croire aussi; il s'était lié d'amitié, le bonhomme, avec la Voisin ; et enfin Bacine, le poète Bacine, s'il faut en croire un ordre écrit, publié par M. Marc Montifaud [La Voisin et Racine), aurait été arrêté, si le roi l'eût voulu.
Bien de piquant comme l'interrogatoire de la duchesse de Bouillon par La Beynie, au milieu d'une foule immense : « Elle entra, dit M"* de Sévigné, comme une petite reine dans cette chambre. Elle s'assit dans une chaise qu'on lui avait préparée, et, au lieu de répondre à la première question, elle demanda qu'on écrivît ce qu'elle voulait dire ; c'était : « qu'elle ne
(1) Lettre du 31 janvier 1680.
(2) Lettre du 31 janvier 1680.
LA VOISIN ET LES ACCUSÉS DU GRAND MONDE. iTO
venait là que par le respect qu'elle avait pour Tordre du roi, et nullement pour la chambre qu'elle ne reconnaissait point, ne voulant pas déroger au privilège des ducs. » Elle ne dit pas un mot qui ne fut écrit, et puis elle ôta son gant, et fit voir une très belle main. Elle répondit sincèrement, jusqu'à son âge (elle avait 31 ans, et le duc de Vendôme, rien que 26)... Connaissez-vous la Vigouroux? — Non. — Connaissez-vous la Voisin? — Oui. — Pourquoi vouliez-vous vous défaire de votre mari? — Moi, ni en défaire! vous îi'avez quà lui demander s'il en est persuadé : il m'a donné la main jusqu'à cette porte. — Mais pourquoi alliez-vous si souvent chez cette Voisin? — C'est que je voulais voir les sibijlles et prophétesses quelle mavait promises ; cette compagnie méritait bien qu'on fit tous les pas. — N'avez-vous pas montré à cette femme un sac d'argent? Elle dit que non, par plus d'une raison ; et tout cela d'un air fort riant et fort dédaigneux. — Hé bien, Messieurs, est-ce là tout ce que vous avez à me dire? — Oui, Madame. Elle se lève et en sortant, elle dit tout haut : « Vraiment, je n'eusse jamais cru que des hommes sages pusse?it detnander tant de sottises. » Elle dit plus que cela, ajoute Voltaire dans son Siècle de Louis XIV : «■ Est-ce que vous avez vu le diable chez la Voisin, puisque vous alliez le chercher, lui dit La Reynie? — Monsieur, répondit-elle, je le vois ici dans ce moment, déguisé en juge, très laid et très vilain. » Admiration générale de tous ses amis, de tous ses parents, qui la reçurent avec transport. « Tant elle était jolie, dit 31°'° de Sévigné, une Psyché, naïve, naturelle, hardie, et d'un bon air, et d'un esprit tranquille! Ses parents la
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prirent à la sortie, parce qu'elle fut déclarée (1) innocente par un arrêt ([ui s'étendit à la comtesse de Soissons. M"^ de Sévigné a bien raison de dire que, « si on n'avait rien de plus à reprocher à ces dames, c'étaient de grands affronts qu'on aurait pu épargner à des personnes de cette qualité, » sans compter le scandale pour tout le monde.
Elles furent donc justifiées. Mais voyons tout ce que dit M"^ de Sévigné, sans vouloir en rien invalider Vaii'êtde la justice. C'est M"" de Sévigné qui est notre historien ; il faut bien dire tout ce qu'elle rapporte. Et d'abord la comtesse de Soissons, Olympe Mancini, n'était pas dans la situation de sa sa3ur. Celle-ci, Marie-Anne Mancini, avait encore son mari ; Olympe n'avait plus le sien, et on la soupçonnait fort de l'avoir empoisonné. Etant libre par cette mort, elle pensait plus que jamais à Louis XiV, et elle demanda à la Voisin, qui l'anirma en justice: « Ne pourriezvous pas faire revenir à moi un amant qui m'a quittée? N'auriez-vous pas un philtre qui me débarrassât des personnes qui m'ont pris son cœur, et qui fît revenir le roi, s'il persiste à m'être infidèle?» La Voisin jurait de lui avoir remis à cet effet des poudres de succession. Calomnie, mensonge, dilîamation, ruse de guerre de ces coquines, disait-on, qui accusent des gens de qualité pour se sauver elles-mêmes. « C'est le ion aujourd'hui, 31 janvier, de parler ainsi, dit M""" de Sévigné ; peut-être que demain ce sera le contraire. »
La comtesse de Soissons, la belle Olympe, quoi-
(1' Môme lottro.
que déclarée innocenle, n'avait nullement répondu en justice. La prison l'avait effrayée, et elle avait fui à l'étranger. Il faut citer ici textuellemeat M"^ de Sévigné : « La comtesse de Soissons jouait à la bassette, le mercredi soir 2 i janvier; M. de Bouillon, son beau-frère, entra. 11 la pria de passer dans son cabinet; il lui dit qu'il fallait sortir de France ou aller cà la Bastille : elle ne balança point. Elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye, et elles ne parurent plus. L'heure du souper vint; on dit que madame la comtesse soupait en ville : tout le monde s'en alla, persuadé de ([uelque chose d'extraordinaire. Cependant on fit beaucoup de paquets, on prit de l'argent, des pierreries ; on fit prendre des justaucorps gris aux laquais et aux cochers; on fit mettre huit chevaux au carrosse. Elle fil jtlaccr auprès d'elle dans le fond la marquise d'Alluye, qu'on dit qui ne voulait pas aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit à ses gens qu'ils ne se missent point en peine d'elle, qu'elle était innocente; mais que ces coquines de femmes avaient pris plaisir à la nommer. Elle pleura, elle passa chez M""" de Carignan, sa belle-mère, et sortit de Paris à trois heures du matin, allant à Liège, allant à Namur, à un endroit qui ne soit pas la France... Et elle fait fort bien, ajoute notre auteur ; il n'est rien de tel que de mettre son crime ou son innocence au grand air (1). »
Elle fut donc jugée par contumace; car jamais, dit-on, elle ne voulut revenir, tant qu'on ne la dispenserait pas de la Bastille ou de Vincennes, et de ces
(1) Lettre du 20 janvier.
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confrontations aussi, qui lui faisaient horreur. Mais que pense M""' de Sévigné, de ce procès en contumace? « On ne laissera pas, dit-elle, de lui faire son procès, ne fût-ce que pow la justifier (1). » Il fallait l'acquitter en effet, aurait pu ajouter M°" de Sévigné, ne fût-ce que par égard pour celui qui avait voulu la sauver, pour quelqu'un qui peut-être s'était trop souve?iu délie.
M"® de Sévigné, en racontant safuite du 24 janvier, nous dit: u On a bien voulu lui donner le temps de s'enfuir, si elle est coupable (2). » Remarquez ce mot. Mais qui lui avait donné ce temps? celui dont elle avait été aimée autrefois avec tant de passion, celui qui eût voulu alors en faire la reine de France, comme elle était la reine de son cœur, celui que M"" de Savoie-Carignan, mère du comte de Soissons, était venu implorer pour la noble accusée, en un mot, Louis XIV, qui avait été faible dans ce moment. M"® de Sévigné nous l'apprend aussi, et elle donne les propres paroles du roi à M™^ de Savoie-Carignan : « Madame, /<72 bioi voulu que la comtesse de Soissons se soit sauvée ; peut-être en rendrai-je compte un jour à Dieu et à mes peuples (3). » Tous ces détails sont assez graves.
Du peuple de France, ne disons rien, puisque la comtesse de Soissons ne revint plus. Mais les peuples étrangers que firent-ils, en voyant cette fugitive, en voyant d'autres accusés avec elle, M"*^ d'Alluye, que son mari rejoignit, peut-être aussi M"" de Polignac,
(1) Lettre du 21 et du 2C janvier 1680 et du 2 février même année.
(2) Lettre du 24 et du 2G janvier 16S0 et du 2 février même année.
(3) Lettre du 2i janvier.
qui avait passé la frontière (I), et M. de Cessac, qui avait suivi leur exemple (2), après avoir été chassé de la cour pour escroquerie au jeu du roi (3)? Les peuples étrangers ne crurent pas ces dames innocentes ; aucune ville ne voulut d'elles. A Namur, à Liège, à Anvers, elles frappèrent aux portes : «Nous ne voulons pas de ces empoisonneuses », voilà ce qui leur fut répondu. M'°* de Sévigné en rougissaitpour la France. « Quel malheur, dit-elle! désormais un Français et un empoisonneur seront la même chose, en pays étranger (4). » A Bruxelles pourtant elles furent reçues, parce que Bruxelles, capitale des Pays-Bas espagnols, était plus sous la main du gouvernement d'Espagne, et que le comte de Soissons était de la maison de Savoie, alliée avec la cour de Madrid ; mais, là encore, le peuple joua mille tours pendables à la comtesse de Soissons, pour l'obliger à partir : c'est M. de La Rochefoucault qui le dit à M'"' de Sévigné. La comtesse de Soissons étant à l'église, le peuple le sut, et aussitôt, faisant allusion aux sorcelleries et manœuvres diaboliques, le peuple porta des chats devant l'église ; on les attacha, et on fit à la dame une danse de chats liés ensemble, avec des cris aigus et un sabbat épouvantable. (( Ce sont les diables, disait-on tout haut, ce sont les sorciers qui la suivent ; gare à la Voisin et à ses diables! » C'étaient des chats noirs sans doute, plus spécialement regardés comme l'incarnation du diable. On devine ce qui arriva. La comtesse, tout dou-
(•2) Lettre du 31 janvier.
(3) Lettre du 18 mars 1671.
(4) Lettre du 21 février 1680.
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cément et par la petite porte, s'esquiva et quitta vite la place (1)...
Sa sœur, la jolie duchesse de Bouillon, était plus à son aise et plus glorieuse ; mais il lui arriva quehiue chose aussi, à quoi le peuple applaudit. Elle était en France; elle ypromenaitson acquittement, qui n'était peut-être pas son innocence, tandis que d'autres dames étaient en prison, entre autres M'"'" du Roure, accusée d'avoir demandé à la Voisin un philtre, pour se faire aussi aimer du roi et écarter à jamais ses rivales. Le duc de Bouillon s'était contenté, avec la permission du roi, de répandre partout l'interrogatoire imprimé de safemme,afin que, en Italie et par toute l'Europe, on ne pût pas dire, comme on le disait de la comtesse de Soissons, que sa femme était une empoisonneuse (2). Mais la duchesse de Bouillon faisait plus : oubHant tout ce qu'on disait de sa facile justification et tout l'ennui que cela causait au roi, elle se vantait des réponses qu'elle avait faites aux juges : elle les avait bafoués, elle les avait confondus. « Ils sauront une autre fois, disait-elle, à qui ils s'attaquent, et s'ils doivent mettre en cause des gens comme nous. » Une bonne lettre de cachet arriva, qui lui rabattit la joie : « Madame, vous êtes reléguée à Nérac près des Pyrénées, à 200 lieues de Paris, et vous partirez à l'instant môme. Ainsi le veut le roi. » Elle partit le 15 février, triste, pâle, consternée, conduite par sa famille jusqu'à une demi-journée, mais voyant le peuple assez content de lavoir aller où avait babité la reine de Navarre, sœur de François 1". « Comme il y
a à méditer, dit aussitôt M"" de Sévigné sur ce départ de Psyché, puisque La Fontaine lui a dédié ce conte cliarmant de Psyché. Si elle est innocente, elle perd infiniment de n'avoir pas le plaisir de triompher; si elle est coupable^ elle est heureuse d'éviter ses confrontations infâmes et les convictions... Quelle destinée, ajoute-t-elle, que celle des quatre sœurs Mancini, et quelle étoile errante les domine^ en Angleterre, en Flandre, en Guienne, en Espagne (1)! « La comtesse de Soissons alla en Espagne, où une autre affaire l'assaillit : on l'accusa, mais à tort, à ce qu'il semble — c'est ce méchant Sain l-Si mon qui hi poursuit — d'avoir empoisonné la reine d'Espagne, qui était de la famille d'Orléans, comme eu était la jeune Mercedes d'aujourd'hui.
Passons ci d'autres inculpés, à M™" de la Ferté par exemple, qui n'est autre que la maréchale delà Ferté, et qui avait accompagné la comtesse de Soissons chez la Voisin. Mais elle n'était pas montée, et elle avait un témoin de cela, M. de Langres, M. l'évêque de Langres. La justice n'avait rien à dire. Heureuse M"' de la Ferté, qui avait tant de points noirs dans sa vie, si l'on se rappelle seulement le jeune et brave Longueville! « Elle a eu dans cette affaire, dit notre maligne conteuse, un plaisir qu'elle n'a pas d'ordinaire : c'est d'entendre dire qu'elle est innocente(2). »
M"" de Tingry n'en pouvait dire autant; « elle n'était pas si gaillarde, dans son cachot de la Bastille », dit M"" de Sévigné. Elle avait, dit-on, fait périr ses enfants, nés avant terme, en les donnant a
(1) Lettre du 10 février.
(2) Lettre du 2 février 1680.
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la Voisin, qui avait des drogues pour la naissance, et un four pour la destruction. M"^ de Coulanges, qui connaissait M™^ de Tingry, croyait à ces abominations; elle parlait de la Tingry, et elle disait, tout bas, je pense : « Oh ! c'est pour elle que le four chauffait (1). » C'était affreux, et vraiment quand on lit cette affaire de la Voisin, on est tenté de croire à toutes les vilaines choses que raconte Bussy Rabutin dans un ouvrage qui fit du bruit. Bussy et M"^ de Sévigné se rencontrent ici dans les mêmes tableaux, avec cette différence que Bussy, l'injuste et outrageant cousin, y fait figurer aussi sa spirituelle et irréprochable parente, parce qu'elle n'avait pas voulu de lui.
Mais le maréchal de Luxembourg, l'illustre bossu, que jamais Guillaume d'Orange ne put battre — « comment sait-il que je suis bossu? il ne m'a jamais vu le dos » — le maréchal de Luxembourg était compromis dans cesforfails, comme ami de M"* de Tingry, connaissant parfaitement ces petits enfants, brûlés et morts dans les fournaises. M""" de Sévigné, il faut le dire, le peint sous de tristes couleurs. Elle dit bien qu'il aurait pu passer àTétranger, qu'on lui en avait donné les moyens, qu'il ne voulut pas, et qu'il aima mieux dire au roi : «Je veux alleràla Bastille, je veux me constituer prisonnier, et je consens, quoique duc et pair, à être jugé par votre Chambre ardente. » Cela prouverait qu'il était sûr de son innocence, qu'un homme comme lui n'avait point trempé dans ces horreurs.
Mais alors pourquoi tant d'abattement, dans cette détention, non pas d'un mois ou de deux pour un maré-
(1) Lettre du .31 janvier 1683.
chai de France, ni môme d'un an, mais de quatorze mois, s'il ne donnait pas prise à la justice? Pourquoi ne l'avoir pas relâché, après les deux confrontations qu'il eut à Vincennes avec la Voisin, avec Lesage et la Vigoureux? « Je crois, dit M""" de Sévigné, que le plus grand crime de M. de Luxembourg est d'avoir trop aimé la Tingry (1). » Une sœur du maréchal, M""* de Mekelbourg, accusait aussi la Tingry des malheurs de son frère (2). C'est l'excuser, ce n'est pas le justifier, et la Tingry, avant d'être arrêtée, le chargeait et se chargeait elle-même, « en éloignant, dit M"^ de Sévigné, tout le monde de sa personne (3)... »
« Certainement, dit-elle encore, il aurait mieux fait de mettre son innocence en pleine campagne » (4),.. Voyez-le dans sa prison. « Il reste deux jours sans manger. Il demande, pour causer avec eux, plusieurs jésuites; on les lui refuse. Il demande la Vie des saints ; on la lui donne, « car il ne sait, dit en se jouant M™^ de Sévigné, à quel saint se vouer... Il est entièrement déconfit. Ce n'est pas un homme, ni un petit homme ; ce n'est pas une femme, c'est une vraie femmelette. ix Fermez cette fenêtre; allumez du feu; donnez-moi du chocolat; donnez-moi ce livre; fai quitté Dieu, il m a abandonné. » Voilà ce qu'il a montré à Baizemeaux et à ses commissaires, avec une pâleur mortelle. »
Il semble que M™" de Sévigné parle d'après Baizemeaux même. Ses informations sont très sûres, pour tous ces petits détails intimes et très sérieux. Elle a
(1) Lettre du 31 janvier.
(2) Lettre du 2G et 31 janvier.
(3) Même lettre.
(4) Même lettre.
certes bien raison d'ajouter que, « quand on n'a que cela à porter à la Bastille, il vaut bien mieux gagner pays (1), » comme il l'avait fait avec Condé rebelle.
On le disait persécuté par Louvois, qui lui en voulait de s'être rapproché delà famille Colbert, sachant bien que lui, Louvois, aurait préféré pour sa tille les Montmorency aux ducs de La Rochefoucauld. Ce qui est vrai, c'est qu'il n'eut qu'un beau mouvement dans cette longue affaire ; le voici. Les accusés disaient qu'à l'époque où le maréchal de Luxembourg désirait, lui aussi, M"^ de Louvois pour son fils, il avait fait, chez la Voisin, un pacte avec le diable. « Quand Mathieu de jMontmorency, répondit-il, épousa la veuve de Louis le Gros, il ne s'adressa point au diable, mais au parlement ou cour du roi, qui déclara que, pour acquérir au roi mineur Louis l'appui des Montmorency, il fallait faire ce mariage. » A la bonne heure! c'était de la fierté, de la noblesse, un juste orgueil de vieille race et d'illustre sang. « Mais, répliqua l'accusé Lesage, maître Bonnard, intendant du maréchal de Luxembourg, m'a remis à moi-même 2,000 francs, pour lui faire trouver, par nos procédés secrets : 1° des papiers nécessaires; 2° le moyen de faire périr sa femme et d'épouser M™^ de Tingry; 3° de quoi gagner un procès touchant la forêt de Ligny. Voilà, du reste, la signature du maréchal, donnée à Bonnard pour cette somme importante. »
L'affaire traîna encore, et finit par un acquittement le 14 mai 1680. Mais le maréchal de Luxembourg ne fut pas employé par Louis XIV. Il resta dix ans en
(I) Même lettre.
non-activité, jusqu'à l'ôpoquo où, remis (;n(iu à la tèle (les armées françaises, il vainquit à Fleurus, à Steinkerque, àNerwinde, semblable à Condé par la vivacité du coup d'oeil, et, comme lui, se réhabilitant parla gloire. Les autres accusés furent condamnés à des peines temporaires ; mais la Voisin fut condamnée à être brûlée vive, comme magicienne, sorcière et empoisonneuse.
Comment mourut-elle, cette hardie et dangereuse femme, qui peut-être, si elle eût gardé son modeste logis, n'eût jamais été plus criminelle que ne l'est une tireuse de cartes? Eut-elle quelque retour vers Dieu, comme la Brinvilliers, un peu de repentir et d'humilité, un peu de cette honte qui fait baisser le front et qui inspire de la pitié pour les plus grands coupables? Citons M""^ de Sévigné ; c'est une étude que nous faisons de M""* de Sévigné et de son génie, autant qu'un tableau du grand siècle. Elle vit passer la Voisin, comme elle avait vu passer la Brinvilliers, et elle sait se reprendre, quand elle a mal jugé ou mal vu.
«Ma tille, dit-elle, je ne vous parlerai aujourd'hui que de la Voisin. C'est hier jeudi, 21 février, qu'elle a été brûlée en place de Grève. Elle savait son arrêt dès lundi, chose extraordinaire! Le soir, elle dit à ses gardes : Quoi! nous ne ferons point médianuche? Elle mangea avec eux le lundi, à minuit, par fantaisie, car il n'était point jour maigre; elle but beaucoup de vin, elle avait dîné, et elle avait dormi huit heures. Elle fut confrontée sur le matelas à mesdames de Dreux et LeFéron, et à plusieurs autres — on n'en finissait pas avec les arrestations. — On ne parle point encore de ce qu'elle a dit; on croit toujours qu'on verra des
choses étranges. Elle soupa le soir, et recommença, toute brisée qu'elle était, à faire la débauche avec scandale : on lui en fit honte, et on lui dit qu'elle ferait bien mieux de penser à Dieu, et de chanter un Ave, maris Stella, ou un Salve, que toutes ces chansons ; elle chanta Tun et l'autre en ridicule, elle dormit ensuite. Le mercredi se passa de même en confrontations, et débauches, et chansons ; elle ne voulut point de confesseur. Enfin, le jeudi qui était hier, on ne voulut lui donner qu'un bouillon ; elle en gronda, craignant de n'avoir pas la force de parler à ces messieurs. Elle vint en carrosse de Vincennes à Paris ; elle étoutfa un peu, et fut embarrassée : on la voulut faire confesser, pas de nouvelles. A cinq heures on la lia, et, avec une torche à la main, elle parut dans le tombereau, habillée de blanc; c'est une sorte d'habit pour être brûlée. Elle était fort rouge, et l'on voyait qu'elle repoussait le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vîmes passer, à l'hôtel de Sully, M""' de Cliaulnes, M"' de Sully, la comtesse de Fiesque, et bien d'autres. A Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et, à la Grève, elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau. On l'en tira de force, on la mit sur le bûcher, assise et liée avec du fer; on la couvrit de paille ; elle jura beaucoup, elle repoussa la paille cinq ou six. fois ; mais enfin le feu augmenta et on la perdit de vue, et ses cendres sont en l'air présentement (1 ). » Assurément, l'absence de religion et l'immoralité l'avaient perdue ; et son châtiment, quoique plus
(1) Lettre du 22 février 1680.
lerrible que celui des autres, était mérite : mais on la plaint pourtant, à cause même de son impiété et de ses blasphèmes, qui étaient le paroxysme de sa fureur, et j'avoue que j'écoute avec peine M"' de Sévigné, lorsque, peu après, revenant sur cette mort avec une rigidité janséniste et moqueuse, elle fait allusion à quelques bruits de repentir qui avaient couru, et s'écrie: « Ah! oui ATaimcnt, il faudra croire aussi que la Voisin est une sainte, comme la Brinvilliers... Mais je croyais qu'elle avait donné gentiment son àme au diable dans le feu, pour passer de Tun à l'autre (1). » J'aime mieux M""* de Sévigné dans les premiers mots de cette narration deuxième, et l'on se sent soulagé quand elle dit, toujours avec son esprit : « Ma fille, il faut que je vous reprenne l'âme damnée de la Voisin, il le faut; et voyez comme ye suis scrupuleuse : on assure au contraire que son confesseur a dit qu'elle avait prononcé Jesu-Maria, au milieu du feu (2j. »
Un homme revint ce jour-là et courut frapper chez elle, ne pensant plus à ce qui se passait : c'était La Fontaine, qui se retira, étonné de trouver porte close. Ce procès laisse donc des impressions bien diverses. Notons deux choses seulement, quand tout fut fini. Trois ans après, en 1683, un jeune prince, qui avait atteint l'âge de vingt ans et annonçait les meilleures dispositions pour la guerre, demanda du service à Louis XIV; il était né en France, et son père, quoique de la maison de Savoie, avait commandé nos années. Mais ce jeune prince était
(1) 28 février 1680.
(2) Lettre du 6 mars 1680.
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fils de la comtesse de Soissons, qui errait alors par toute l'Europe, on sait avec quelle réputation. Louis XIY refusa; et c'est ce jeune seigneur qui fut le prince Eugène, le héros de tant de batailles, l'adversaire heureux, de la France avec le fameux Marlborough, jusqu'à ce que le maréchal de Villars, c'està-dire la ténacité française sous un gouvernement fort, le réduisit à l'impuissance et nous sauva à Denain. Voilà la première chose, et elle n'est pas gaie. L'autre remarque sur ce procès se rapporte à l'esprit français. Pendant une vingtaine de jours, on fut obligé d'interrompre les débats; ils duraient depuis un mois... Et M""* de Sévigné de dire aussitôt à sa fille: «11 n'y a plus rien qui éveille, on s'endort.» C'était là le génie français, curieux, avide de nouvelles, voulant être occupé, ami des émotions ou des fêtes, et faisant des révolutions par ennui autant que par indiscipline. N'avons-nous pas entendu, sous le règne paisible de Louis-Philippe, un orateur, un historien, un grand poète, Lamartine, s'écrier: « La France s'ennuie ! » Aussitôt tout tomba, les princes et les princesses, et la révolution reprit son cours, sans que nous sachions encore si elle s'arrêtera. Louis XIV et Mazarin avaient arrêté en France cette révolution formidable ; mais elle avait triomphé en Angleterre, et Versailles était plein des tristes débris du grand naufrage : il y avait des princes anglais, il y avait des princesses anglaises, Jacques Stuart, Henriette d'Angleterre, et, auprès d'eux, les princesses de la cour de France. Il faut entrer maintenant dans ce palais de Versailles, et parcourir le cercle des princesses, en compagnie toujours de 31°' de Sévigné.