CHAPITRE XI
LES PRINCESSES DE LA COUR DE LOUIS XIV. MADEMOISELLE DE MONTPENSIER ET LE ROMAN DE LAUZUN D'APRÈS M""' DE SÉVIGiNÉ
La transition est un peu brusque, des femmes criminelles aux princesses de la cour, quoique les premières aient été parfois de grandes dames. Je ne puis même alléguer pour excuse un mot piquant d'un ami des Sévigné, Corbinelli, qui compare la cour aux petites-maisons, et semble dire qu'on peut bien passer de la folie au crime, du crime à la folie. Tel qu'il est cependant et sans intention offensante, maintenons notre arrangement, ne fut-ce que pour le plaisir du contraste, et saluons tout d'abord, à la cour de Louis XIV, un reste, encore debout, de la Fronde et du règne antérieur , Marie-Louise d'Orléans-Montpensier. C'est la grande Mademoiselle, fille unique du fameux Gaston d'Orléans, héritière de tous ses biens, et résidant au Palais-Royal, en attendant que sa bellemère Marguerite de Lorraine, seconde femme de Gaston, lui cède une autre demeure, le palais et le jardin du Luxembourg ; c'est elle qui, pendant la F' ronde, empêcha Louis XIV d'entrer à Orléans, d'entrer à Paris, et fit tirer le canon sur les troupes royales :
fâcheux souvenir pour le roi triomphant! Néanmoins elle va à Marly avec le roi, elle va à Versailles, elle est de toutes les fêles, de tous les bals; elle aime la danse, les plaisirs, et on lui en donne. Il n'y a qu'une chose qu'on ne se presse pas de lui donner : c'est un mari, surtout un prince étranger, de crainte qu'elle ne porte au dehors, avec ses idées frondeuses, les belles seigneuries qu'elle possède. On eût pu la marier avec Louis XIV, bien qu'il eût dix ans de moins; c'eût été politique, et la disproportion d'âge n'eût pas été un obstacle... pour elle. Mazarin, qui avait dit de celte princesse^ quand elle fît tirer sur l'armée du roi le canon de la Bastille, « ce canon a tué son mari, » Mazarin aima mieux marier Louis XIV avec l'infante d'Espagne Marie-Thérèse, union tout aussi politique, et plus utile à la France. Mademoiselle dut attendre, et si longtemps et si bien, que, malgré ses grâces, son nom, sa fortune immense, on pouvait croire qu'elle ne se marierait jamais, et que même, quoiqu'elle dansât toujours, elle y avait renoncé : en efiet, à l'époque où M"" de Sévigné en parle, le 15 décembre 1670, étantvenue au monde en 1(527, elle avait juste quarante-trois ans.
Pourtant, « écoutez. Monsieur de Coulanges, écrit M""* de Sévigné; voici la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, lapins secrète jusqu'à aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie; enfin une chose dont
011 ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste; une chose, que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourraiton croire à Lyon ? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose, qui se fera dimanche; où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose, qui se fera dimanche et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à vous la dire; devinez-la; je vous le donne en trois; jetez-vous votre langue aux chiens? Eh bien, il faut donc vous la dire... »
C'était un mariage évidemment, et un mariage digne sans doute d'une tille de France; l'âge seul était cause de cette accumulation d'épilhètes et d'étonnements. Commandant à une nation comme la France, nation fière, et, au fond, très aristocratique de manières, de ton ou d'aspirations, les rois devaient être difficiles pour les mariages, comme nous le sommes nousmêmes pour ceux de nos enfants. Tout, sûrement, était assorti, le rang au moins, si ce n'est la fortune. L'honneur de la famille était à ce prix, et Louis XIV, si fier par lui-même et qui savait ce qu'était la France, n'était pas homme à mettre de côté cette susceptibilité, ni l'opinion qu'en auraient les cours étrangères. Qu'était-ce donc que ce mariage?
Il y avait à la cour de France un cadet de Gascogne fin et rusé, petit de taille, et blondasse, àïi Saint-Simon ; mais vif, alerte, malin, de bonne et vieille souche, souche des Caumont, dont les La Force étaient la branche aînée, près des grands châteaux de Duras et de Biron; généreux par calcul, avide et ambitieux, parce ([ue les cadets étaient sans fortune ; venu k Paris
196 M°"= DE SEVIGNE HISTORIEN.
fort jeune, sous le nom de Péguilhem ou Puyguilhem ; voulant faire son chemin, comme le d'Arlagnan d'un roman célèbre; se connaissant en perles fines et en pierreries, habile à les monter pour les dames; pétillant d'esprit, sans être beau de visage, mais s'imposant par là; ayant plu à Louis XIV, étant devenu son familier, et tellement familier, qu'il osait se cacher sous le lit du roi pour entendre les secrets. Lauzun était donc à la cour, et il ne déplaisait pas à Mademoiselle : il le savait, il le voyait — cela se A'oit vite — €t il bâtissait sur cela tous les rêves imaginables. Il était plus jeune de six ans, et cette différence pouvait engendrer un fol amour chez elle, mais, chez lui, devait peut-être l'empêcher ou l'éteindre : de 36 ans, pour un homme, à 43 pour une femme, le pas est encore large à franchir : mais, quelle vraisemblance qu'une princesse comme elle aimât Lauzun, voulût Lauzun? Elle l'aima, elle le voulut; bien plus, elle l'appela un jour, secrètement ; elle lui déclara son inclination et le demanda elle-même : car elle était trop élevée au-dessus de lui pour qu'il se donnât le ridicule de jamais demander sa main. C'était trop beau, trop féerique, trop inespéré pour lui, depuis que, n'ayant que la cape et l'épée, il avait quitté Lauzun, le château de la branche cadette, près de Castillonnès, au-dessus de Caumont et de Marmande. II n'en pouvait croire ses oreilles, ses yeux. 3Iais il avait <le hautes visées et de l'audace, et la princesse était de sang royal, avec des litres, avec des biens considérables...
Il se laissa faire ; il se montra touché, reconnaissant, plein d'amour surtout, et bientôt... « Oui, poursuit
M"" de Sévigné, M. de Lauzuii épouse... devinez qui? » Et M"" de Sévigné, pour justifier ses exclamations et continuer ses énigmes, de promener aussitôt M. de Coulanges, de M""" de La Vallière à M'"= de Retz, de M"^ de Hetz à M'"^ Colbcrt, de M'"' Colbert à M"'' de Cré(|ui, à tons les pcuHis les plus en vue et les plus riches... Après M. de Coulanges, M™" de Coulanges s'en mêle et ne devine pas davantage; et alors M"'' de Sévigné annonce, pour le dimanche suivant, le mariage de Lauzun, au Louvre, au vieux palais des rois, avec une princesse, dont elle dit tout d'abord la généalogie et les titres, pour montrer la grandeur de cette alliance et ses difficultés.. . « 11 épouse Mademoiselle, la grande Mademoiselle; Mademoiselle, fille de feu Monsieur; Mademoiselle, petitefille de Henri IV; M"^ d'Eu, M'"> de Bombes, M"^ de Montpensier, M"" d'Orléans; Mademoiselle, cousine germaine du roi; Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne du frère du roi. »
Mais Louis XIY consentait-il? On a vu de nos jours, dans des familles royales, bien des mariages de ce genre; mais alors on n'en connaissait qu'un : celui de Marie d'Angleterre avec le duc de Suffolk : encore celle-ci était-elle veuve, veuve de Louis XII, et toute jeune, dix-huit ans, d'un âge assorti à celui de Suffolk : ce n'était pas tout à fait pareil. Oui; Louis XIV aimait Lauzun, et il consentait, c M. de Lauzun épouse Mademoiselle, avec la permission du roi (1). »
Ce mariage fut déclaré le lundi 15 décembre 1670,
(1) Lettre du 15 décembre IG70.
et les autres jours, c'est-à-dire le mardi, le mercredi, le jeudi, se passèrent aux caresses, aux compliments, au contrat, aux donations qu'attendait l'adroit cadet de Gascogne, et aux transformations; c'est-à-dire qu'il fallait changer, transfigurer M. de Lauzun, en faire un autre homme, l'orner, l'embellir, l'ennoblir davantage, effacer son nom de Lauzun, faire la métamorphose du prince, et, comme parle M""' de Sévigné, « lui donner les titres, les noms, les ornements nécessaires, pour être nommé dans un contrat de mariage entre hii et la descendante des 7'ois (1). » Mademoiselle lui donna, en attendant mieux, quatre duchés : le comté d"Eu, dont les possesseurs avaient rang de ducs et qui était la première pairie de France ; le duché de 31ontpensier, le duché de Saint- Fargeau, le duché de Chàteauroux; tout cela estimé 18 millions. Cette grande donation, faite par 31ademoiselle sans réserve, sans condition, eut lieu le mercredi, et, toute la journée, Lauzun ne fut plus le même homme; le jeudi, non plus : ce n'était pas Lauzun, c'était M. le duc de Montpensier; chacun le salua du nom et du titre de duc de Montpensier (2). Il était prince; il était à cette hauteur. Quel beau rêve que celui de Lauzun! quelle gloire, s'il n'y avait pas un peu de honte, et quel roman que le sien! Il était fiancé à la grande Mademoiselle, il en était presque l'époux : et la princesse était dans le ravissement : elle allait rendre un homme heureux, ce qui était vrai, et elle en était aussi heureuse que lui; elle parlait de lui avec tendresse, de son mérite,
(1) Lettre du 15 décembre 1070.
(2) Lettre du 15 décembre 1070.
LES PRINCESSES DE LA COril DE LOUIS XIV. 199
de sa reconnaissance, de la bonne maison à laquelle il appartenait; elle avait eu avec le roi une conversation dont elle était contente ; elle devait se marier à la campagne, aussitôt le contrat signé par lui ; le prélat qui devait faire le mariage était averti, et, si ce n'était pas rarchevêque de Reims, celui qui sacrait les rois, c'était du moins son coadjuteur, un frère de M. de Louvois, Charles Maurice Le Tellier. Elle conta toutes ces choses, le jeudi matin, à 9 heures, étant dans son lit à écrire ; elle les conta, à qui ? à une dame qui avait eu avis que le mariage devait se faire à la campagne et que le coadjuteur de Reims devait le bénir, à la curieuse et charmante dame précisément dont nous suivons les lettres, et qu'elle fît placer à genoux, remarquons ce point, pour faire voir qu'elle était toujours Mademoiselle , qu'elle élevait un homme jusqu'à elle et n'entendait pas descendre jusqu'à lui, puisqu'elle lui donnait son nom, au lieu de prendre le sien (1).
De quels déguisements, de quels subterfuges son amour-propre se couvrait et se payait, lorsque l'amour, un amour qui eût demandé en elle moins d'âge, la faisait passer par-dessus l'amour-propre!
M"* de Sévigné n'avait pas à la contredire : elle n'avait qu'à l'écouter. Mais avec sa pénétration et son bon sens, elle contemplait cette folie de jeune personne, ou de femme plutôt jouant à la jeune personne, et dont un seigneur abusait. Elle ne disait qu'une chose à la princesse, tant elle craignait le réveil après ce rêve adorable ! « Mon Dieu, Mademoiselle, vous
(1) Lettre du 31 décembre 1670.
voilà bien contente... ! Mais que n'avez-vous donc fini promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous bien qu'un si grand retardement donne le temps à tout le royaume de parler, et que c'est tenter Dieu et le roi que vouloir conduire si loin une affaire si extraordinaire? » Après cela, M. de Lauzun, ajoutait-elle, est gentilhomme ; un sang noble et généreux coule dans ses veines, et, s'il faut parler comme Corneille :
« Je ne vous puis du moins blâmer d'un mauvais choix. « Polyeucte a du nom et sort du sang des rois... »
La flatteuse ! Mais comment faire? c'était à la princesse de comprendre. Au lieu de cela, elle garda sa confiance, son illusion ; rien ne lui dessilla les yeux. « Elle m'embrassa, dit M™*" de Sévigné; elle avait le cœur trop plein, et avait le besoin de parler à quelqu'un. A 10 heures, elle se donna au reste de la France, qui vint la complimenter; puis, dans l'après-dînée, elle s'amusa à faire ajuster elle-même un appartement pour le nouveau duc de Montpensier (1). »
Soins touchants d'une princesse qui, pour la première fois peut-être, aimait et se croyait aimée!... Mais le contrat n'était pas encore signé ; on envoyait chezle roi , et le roi faisait attendre. Qu'allait-il arriver?
Lauzun n'était pas moins inquiet ; certains bruits venaient à ses oreilles. La reine Marie-Thérèse, Monsiew\ duc d'Orléans et frère du roi, et plusieurs barbons étaient allés trouver Louis XIV; ils lui avaient dit que ce mariage ferait tort à sa réputation, à son honneur. On assurait môme que le grand Condé,
(!) Même lettre.
plus bouillant que les autres, voyant que le roi ne voulait pas revenir sur sa parole, s'était écrié : « Eh bien, sire, j'irai au mariage du cadet de Lauzun, et, en sortant, je lui casserai la tête avec mon pistolet. » C'était raidc ; mais c'est un guerrier qui parlait, et, du petit au grand, on fait à peu près ainsi, quand un mariage déplaît trop à une famille : or la famille ici, le chef de la famille, c'était Louis XIV, sans le consentement duquel Mademoiselle, d'ailleurs orpheline, ne pouvait pas se marier. On était dans l'anxiété.
A dix heures du soir, le roi appela Lauzun et Mademoiselle. « Vous ne vous marierez point ensemble, leur dit-il, je vous le défends absolument. » Mademoiselle poussa les hauts cris et pleura; M. de Lauzun fut soumis et digne, renferma tout en luimême, à tel point que le roi lui dit: «Je vous ferai si grand que personne ne vous égalera dansle royaume . »
Lauzun avait les donations très régulièrement, et la rupture ne les annulait pas; Là était son dédommagement, et il se consolait. Mais Mademoiselle était inconsolable; elle se mit au lit, elle ne voulut ni manger ni se lever. Elle se jeta au cou de M"*" de Sévigné, qui la vint voirie lendemain malin, et qui avait été prophète. « Ah! la prudence, dit Mademoiselle, ah! cruelle prudence! que n'ai-je fait ce que vous disiez! et comme vous aviez raison! que de peines et que de pleurs me coûte ma confiance! )>
Deux autres fois, M""* de Sévigné lui fit encore une visite; elle la trouva toujours désolée, mourante, anéantie. Elle pleura avec la princesse, elle qui ne pleurait poinl sur les misères des grands ; et c'est là un trait de mœurs chez les gens de cour : on n'a de la
202 M"'' DE SEVIGNE HISTORIEN.
pitié qu'entre égaux, ou au-dessous de soi. « Oui, dit M"^ de Sévigné au même M. de Coulanges, j'ai retrouvé, dans cette occasion, des sentiments qu'on n'a guère pour des personnes d'un tel rang ; mais ceci entre nous, je vous en prie (1). »
La consolation arriva pour Mademoiselle, et la meilleure. Lauzun et Mademoiselle se marièrent secrètement; personne ne le mit en doute. Aussi revoyons-nous Mademoiselle au bal, chez Madame, c'est-à-dire chez la duchesse d'Orléans ; et ce n'était pas la première fois qu'elle avait fait sa rentrée dans le monde. M"* de Sévigné la vit la veille, et annonça cela à M"*" de Grignan ; elle vit les préparatifs, les toilettes, « l'agitation des pierreries, » et pensant à sa fille, à la belle exilée de Provence, qu'elle eût pu, ce semble, marier moins loin et à Paris, « tout cet éclat, dit-elle, m'a fait souvenir de mes tribulations passées ; plût à Dieu y être encore! poiœais-je être malheureuse avec vous? Toute ma vie est pleine de repentir (2). »
Regrets tardifs pour M""' de Sévigné et pour M"^ de Grignan ! N'était-ce pas la même chose par hasard pour la grande Mademoiselle (3)? Cela arrive souvent dans des mariages disparates. Etait-elle heureuse dans sa secrète union? Lauzun, le jeune et intrigant Lauzun, la traitait-il comme elle le méritait, après tant de dons et de sacrifices? Saint-Simon, qui fut plus tard son beaufrère, répond : No7i. L'ingrat 1 il la traitait avec une brutalité sans égale. Le manque d'égards alla si loin que Mademoiselle finit par lui défendre de paraître
(1) Même lettre.
(2) Lettre du 20 janvier 1G72.
(3) Lettre du 17 février IG;!.
devant elle. Le secret du mariage fut bou à cela.
Le roi même eut à souffrir des impertinences du favori. ^> Vous voulez, sire, faire de moi un maréchal de France, après le commandement général que j'ai eu en Flandre? je refuse; j'aurai ce grade, quand je le mériterai. Vous voulez aussi me faire duc et pair! vous en avez tant fait, qu'on n'est plus honoré de l'être.» Aujourd'hui que le roi offrait, c'était Lauzun qui refusait, et quand par hasard autrefois le roi lui avait refusé quelques charges, Lauzun brisait son épée en deux devant le fier monarque. Il faisait plus : une princesse, M""" de Monaco, née de Gramout, dont il était épris, ayant eu le malheur de faire attention au roi, que fit-il? Un jour que, chez la reine, elle était assise sur le parquet, il lui marcha sur la main, ce qu'elle souffrit sans se plaindre ; puis, prenant un portrait qu'il avait d'elle, il creva les yeux à ce portrait, ne pouvant le faire à la personne même. « Et que n'at-il pas fait à d'autres, dit M"^ de Sévigné? Mais aussi quelle folie, ajoute-t-elle, défaire des péchés, de HO lieues de loin (1) ! »
Ces caprices d'enfant gâté et ces hardiesses de favori , ces légèretés d'amant trop jeune et cette barbarie eurent-ils une fin ? Un an après, au mois de décembre 1671, nous trouvons une lettre de M""* de Sévigné. « Que dites-vous, écrit-elle à sa fille, que ditesvous de M. de Lauzun? Vous souvient-il quelle sorte de bruit il faisait l'an passé? <> Puis elle nous représente un carrosse, puis d'Artagnan, toujours d'Artagnan, qui accompagne. On court vers Lyon, on ira
(1) Lettre du C janvier 1672.
plus loin que Lyon; et cet homme bien vêtu encore et de haute mine, qui n'est plus tout jeune, mais qui n'est point âgé, se désespère; il ne faut pas le quitter d'un moment; il semble appeler la mort, la mort qui ne yienl pas. On veut le faire descendre de voiture à un endroit dangereux: « Laissez, laissez, répond-il; ces malheurs ne sont pas faits pour moi. »
On arrive à Lyon, on traverse la place de V Homme dn la Roche, on est au pied d'un château fort, situé à pic sur cette roche et entouré par la Saône, le château de Pierre-Encise, où Richelieu avait enfermé Cinq-Mars, et qu'on a démoli pendant la Révolution, en même temps que la Bastille.
« Ah ! nous nous arrêtons ici, n'est-ce pas, Monsieur d'Artagnan, à Pierre-Encise? Allons, adieu, et au revoir! Vous m'avez fort bien traité en chemin ; je n'ai qu'à me louer de vous. » Mais non, on j)asse plus loin, on sort de France, comme au temps de Fouquet, et on traverse les monts. <( Je le vois bien, c'est à Pignerol que vous me conduisez, Monsieur d'Artagnan, je suis ])erdu. » L'on arrive en effet à Pignerol; les portes du château s'ouvrent, en gémissant sur leurs gonds, et le prisonnier d'Etat, au bout de son voyage et de son espérance, y entre en s'écriant: « In secula seculorum ; c'est fait de moi, je suis ici jusqu'à la consommation des siècles (1). »
M""" de Sévigné a bien raison de dire à sa fille, comme Bossuet dans une oraison célèbre, ou, mieux encore, comme Ghrysostome sur la disgrâce d'Eutrope : a Vanité des vanités, et tout est vanité! Qui nous eût
(1) Lettre du 2 et 23 aécembre 1671, et du G janvier 1672.
(lit que dans un an M. de Lauzun serait prisonnier, et à Pignerol ! L'eussicz-vous cru (1)? »
On ne demande pas quel était son crime, après tout ce qui s'était passé, après le flot d'attentats qui étaient à sa charge et qui avaient fait déborder la coupe. « Mon crime, mon crime, disait-il, c'a été d'avoir des ennemis trop puissants (2). » Le roi seul, qui n'avait pas été son ennemi, ne disait rien, « et ce silence, dit M""" de Sévigné, déclarait bien la qualité du crime (3). » Que fit-on après son départ? Lauzun était gouverneur du Berry, le roi donna cette charge au prince de Marsillac, fils de La Rochefoucauld, lequel se faisait un scrupule d'accepter, parce qu'il n'était pas un ami de Lauzun; mais le roi insista, et M. de Marsillac accepta, en le remerciant. « Enfin, on me remercie, dit Louis XIV en se tournant vers les courtisans; oui, voilà un homme au moins reconnaissant. Jamais Lauzun n'avait daigné me remercier. » Il semblait indiquer d'autres seigneurs, des Frondeurs peut-être, insensibles à ses prévenances et mal convertis, regrettant leur essai de gouvernement aristocratique et parlementaire.
Louis XIV s'en souvenait, je pense, lorsque plus tard, donnant ses instructions à son petit-fils, roi d'Espagne, il lui disait : « N'ayez point d'ami; les rois ne doivent pas avoir d'ami. » Mais il faut voir tout ce qu'on trouva chez Lauzun, dans les cassettes de Lauzun, et qui annonçait ses amours, ses dépits, ses orgueilleuses colères ! « On a trouvé mille belles mer-
(1 Lettre du 2 décembre 1G7L
(2) Lettre du 23 décembre 1671.
(3) Même lettre.
veilles, dit M'"'' de Sévigné, dans ces cassettes: des portraits sans compte et sans nombre; des nudités, dont une sans tête, une autre les yeux crevés : c'est voh^e voisine, ma fille; vous devinez; puis des cheveux grands et petits^, des étiquettes pour éviter la confusion, et mille autres gentillesses (1). » 11 s'amusait bien à la cour, notre jeune Gascon; c'était le Stralon de la Bruyère, Fimage de l'homme heureux, l'idéal du bonheur. « La vie que menait Slraton, il n'était pas permis de la rêver, dit la Bruyère, et Straton la possédait. » Mais conserver est plus difficile que acquérir; la prospérité souvent est moins aisée à soutenir que rinforlune ; on s'éblouit plus facilement qu'on ne s'éclipse, et la modestie est aussi rare que la résignation. Pignerol vint briser le prisme enchanteur; Pignerol fit succéder la rage et le dépit à toutes les témérités de la quiétude. « Vous ne savez pas, ma fille? M. de Lauzun a mis le feu à sa prison. C'eût été une belle aventure, s'il eût brûlé aussi ce pauvre M. Fouquet, qui n'est pas aussi désespéré et supporte héroïquement sa souffrance (2). »
11 n'avait pas incendié Pignerol; c'est la foudre qui avait répondu à son appel, et avait pris sur elle la besogne. Mais, du moins, put-il s'évader d'une autre manière? 11 le tenta, il ne réussit point; il sortit i)0urtant de Pignerol. On le voit à Angers en 1080, on le voit en Angleterre en 1688. Angers était encore une sorte d'exil, quoiqu'il pût se promener dans tout l'Anjou; en Angleterre, il était libre, il était même
(1) Lettre du 2:1 décembre l(i7I. La voisine est M™« de Monaco.
(2) Lettre du 23 mars 1G72.
le favori crun autre roi, de Jacques 11, roi do la Grande-Bretagne.
Une personne, envers laquelle il avait mal agi, mais qui l'aimait toujours. Mademoiselle, s'était intéressée à lui, lorsque, en entrant dans sa prison de Pignerol, il avait dit : In secida secidorum. « Je crois, dit M""" de Sévigné toujours avec finesse et esprit, qu'on eût répondu en un certain endroit, amen^ et en d'autres, 7ion (1). » Ceux du )i07i avaient proposé aussitôt toutes sortes de sacrifices pour le délivrer; ceux de Vamen, au bout de cinq ans de prison et d'angoisses, avaient fini par y souscrire. On voulait surtout une chose, faire rentrer dans la famille royale toutes les donations, du moins les principales, qui étaient des biens royaux, Montpensier, Dombes, Eu, qui de cette façon purent passer aux princes d'Orléans d'aujourd'hui. Lauzun résista longtemps; mais enfin il consentit à cet arrangement, ne conservant, des donations de Mademoiselle, que Saint-Fargeau et Thiers. Dès lors, après quatre ans passés à Angers, quelque autre temps à Paris, nous le voyons en Angleterre, sous Jacques II, au milieu de la révolution de 1G88, lorsqu'un gendre, Guillaume d'Orange, vint détrôner son beau-père, et une fille expulser son père; une histoire comme celle de Macbeth, d'Hamlet, et autres tragédies de Shakespeare, et qui, malgré tous les prétextes, était le scandale de l'Europe.
Ici s'ouvre une belle page pour Lauzun et pour la chevalerie française. Lauzun agit mieux à l'égard de Jac-
(1) Lettre de janvier 1672.
208 M""^ DE SEVIGNE HISTORIEN.
ques II tfue sa fille dénaturée. En allant en Angleterre, il porta à Jacques II, c'est-à-dire aux Stuarts, alliés de la France, vingt mille pistoles pour le secourir (2). Ensuite il s'attacha à Jacques II, à la reine, à leur jeune fils qui était à la mamelle ; et quand la fortune les abandonna, quand le prince d'Orange arriva en triomphe et que Jacques II, menacé à Londres et dans son palais de Saint-James, délaissé de ses gardes, de ses officiers, trahi par tout le monde, ne savait plus que devenir, seul Lauzun, en vrai Français, lui resta fidèle et se dévoua pour le sauver. Saint-Simon dit quelques mots de cette histoire, au commencement et à la fin de ses Métnoires. M"'' de Sévigné, que celte action ravit, en parle plus au long, et rien de curieux comme sa lettre : elle écrit, au moment où la belle action de Lauzun venait de s'accomplir, et s'accomplir en plein hiver, par un froid des plus vifs. « Dimanche dernier, dit-elle, 19 de ce mois de décembre, ce pauvre roi Jacques II, ayant pris sa résolution, se coucha avec la reine, donna congé à tous ceux qui le servaient encore, et, une heure après, se releva, pour ordonner à un valet de chambre de faire entrer un homme qu'il trouverait à la porte de l'antichambre ; c'était M. de Lauzun. Le roi lui dit : Monsieur, je vous confie la reine et mon fils; il faut tout hasarder et lâcher de les conduire en France. M. de Lauzun le remercia, comme vous pouvez penser ; mais il voulait mener avec lui un gentilhomme d'Avignon, nommé Saint- Victor, que l'on connaissait, qui avait beaucoup de courage et de mérite. Ce fut Saint-Victor qui prit
(1) Lettre du 24 déceaibro 1G88.
m"" de MdNTPENSlER ET LAIJZLN. 20D
dans son manteau Je petit prince, qu'on disait être à Portsmouth, et qui était caclié dans le palais. M. de Lauzun donna la main à la reine. Vous pouvez jeter un regard, ma fille, sur l'adieu qu'elle fit au roi... et, suivis de la nourrice et d'une remueuse (berceuse), ils allèrent dans la rue prendre un carrosse de louage. Ils se mirent ensuite dans un petit bateau le long de la rivière, où ils eurent un si gros temps qu'ils ne savaient où se mettre. Enfin, à l'embouchure de la Tamise, ils entrèrent dans un yacht, M. de Lauzun auprès du patron, en cas que ce fût un traître, pour le jeter à la mer. Mais, comme le patron ne croyait mener que des gens du commun, comme il en passe fort souvent, il ne songeait qu'à passer tout simplement au milieu de cinquante bâtiments hollandais du prince d'Orange, qui ne regardaient pas seulement cette petite barque; et ainsi, protégée du ciel et à couvert par la mauvaise mine, elle traversa le détroit, et elle est abordée heureusement à Calais, où M. le duc de Charost, de la part de Louis XIV, a reçu la reine avec tout le respect que vous pouvez penser. Les courriers arrivent, et ont tout raconté (I). »
Voilà le dévouement de M. de Lauzun, et le grand intérêt historique des lettres de M""" de Sévigné; voilà une fuite nocturne et un sauve-qui-peut^ comme il s'en est produit depuis, dans nos révolutions : fuite de Marie-Antoinette et de Louis XVI; fuite de Louis- Philippe ; fuite de la duchesse d'Orléans avec le jeune comte de Paris; fuite du tout le monde, sans compter les simples particuliers. Certes Jacques II, lorsqu'à
(1) Même lettre du 24 décembre 1G80.
210 M"^^ DE SEVIGNE HISTORIEN.
son tour il put gagner la France, fit fort bien de donner à Lauzun, en pleine église de Notre-Dame oià eut lieu la cérémonie, TOrdre de la Jarretière ; et, de son côté, Louis XIV fit bien de donner à Lauzun le titre de duc et pair, qui cette fois fut accepté, et de lui rendre ses entrées à la cour(l), avec les honneurs. Qui fut mécontent de cette rentrée à la cour ? Mademoiselle. « Cela fait enrager Mademoiselle, dit M"^ de Sévigné (2). » Étant plus âgée que Lauzun, elle était jalouse : elle l'épiait, et d'autant plus qu'il lui devait davantage pour sa délivrance. Saint-Simon est très amusant sur ce point. Lauzun était très galant ; cette qualité ou ce défaut lui dura longtemps, jusqu'à un âge très avancé. A Eu, à Montpensier, à Bombes, les belles dames attiraient ses regards et ses soins; M"'' de Montpensier s'en apercevait, et de là des brouilles, des paroles vives, des rixes parfois et des batailles. A Eu par exemple, où il vint passer quelques mois, on se fâcha si fort, que la princesse l'égratigna, le frappa, le chassa de sa présence. Le scandale fut grand dans le château, et le raccommodement ne fut pas un moindre scandale. La comtesse de Fiesque y travailla et surveilla tout. Mademoiselle parut, droite et immobile au bout d'une galerie; à l'autre bout, droit aussi et immobile, parut Lauzun, mais qui dut faire les premiers pas; et de quelle manière, bon Dieu ! A deux genoux, Lauzun alla, ou plutôt se traîna toute la longueur de la galerie jusqu'aux pieds de son altière et jalouse femme. Une réconciliation ramenait bientôt une autre dispute et d'autres coups, jusqu'à
(1) Lettre du 28 février 1C89.
(2) Lettre du 7 février 1G89.
m'"' de MONTPENSIER et LAUZUN. 211
ce qu'à la fin il se lassa d'être battu, et, levant la main à son lour, il battit bel et bien Mademoiselle. Cela arriva plusieurs fois, et il n'y avait pas de raison pour que cela cessât, si nos deux époux, fatigués l'un et l'autre d'être battants et battus^ ne s'étaient brouillés définitivement et ne s'étaient séparés pour ne plus se revoir.
Triste chose, que cette longue aventure ! A la mort de Mademoiselle, Lauzun, quoiqu'il eût déjà soixante ans, se remaria, et cette fois ce fut l'inverse comme âge; c'est de son côté que fut la supériorité des années, et une supériorité immense : il épousa M"* de Lorges, belle-sœur de Saint-Simon, qui n'avait que seize ans. « Il avait des trésors, mais, dit Saint- Simon, on les attendit longtemps, si on les convoitait, car Lauzun vécut encore trente ans. » C'est le second roman de Lauzun. Malgré cela. M"* de Sévigné ne l'appelle pas un homme heureux. « L'étoile de ce petit homme, dit-elle seulement, fut tout extraordinaire. » Nous ne dirons pas autrement qu'elle, et nous passerons aux autres princesses de la cour de Louis XIV, à des histoires moins romanesques, mais d'un égal intérêt.