CHAPITRE XII
d'après m"' de SÉVIGNÉ
AprèsM"^ de Montpeiisier et répopée héroï-comique de Lauzun, si nous avançons dans noire Musée historique pour voir les autres princesses de la cour de Louis XIV, nous en trouverons de toute origine et de tout pays, de fausses et de véritables,, d'improvisées et d'héréditaires; il y aura des Françaises en grand nombre, et aussi des Espagnoles et des Italiennes, des Allemandes et des Anglaises. Toutes les nations s'y donneront rendez-vous, avec des types divers, fondus un peu dans le type français, qui était le modèle de l'Europe... Seules les princesses allemandes seront tout d'une pièce et ne prendront point aisément la forme et la grâce française. Mais, du reste, des princesses incontestables, plus que M"* de Nantes, fille de M"" de Montespan, qui épousa le duc de Bourbon, plus même que xM'"' de Blois, fille de M"" de La Vallière, et qu'on maria avec le prince de Conti, neveu du grand Condé. Celles-ci, malgré les extases de M'"'' de Sévigné {)our M"^ de Blois, n'étaient princesses que par la volonté du roi ; elles eurent toujours dans leur coquetterie, dans le soin de plaire, dans
Tart inimitieux de soigner leur teint et leur personne, quelque chose qu'elles tenaient de leurs mères et qui n'était pas cette grandeur naturelle et sans apprêt des véritables princesses : elles étaient un peu le demi-monde dans le grand monde. Saint-Simon, les admire moins que M"' de Sévigné, et il est moins facile à les admettre. M"* de Sévigné même ne parle pas d'elles comme elle parle des autres; il y a moins de respect dans son langage, parce qu'elles ont moins de dignité dans leur maintien. Il n'est question que de Vénus, quand on dépeint ces princesses, de leur minois amusant et badin, des parfums qui embaument leur chambre, de Fair qui descend des cieux, des charmes mondains de ces divinités, du commerce qu'elles daignent avoir avec les mortels, de leur toilette, de leur coiffure, de leur doux réveil à midi et demi, de leur robe de chambre qu'on leur présente et que mollement leur main saisit. Je cite les expressions de M™" de Grignan, et de sa fille M"^ de Simiane, qui étaient les échos de M""' de Sévigné. C'est ainsi qu'elles parlent de M"® de Blois, devenue veuve, à vingt-deux ans, du jeune prince de Conti; et toutes deux s'en moquent certainement. M"' de Grignan est à Paris, et elle assiste au petit lever de la princesse, vers une heure. La princesse se coiffe et elle déjeune au même moment. Quelle merveille et surtout quelle propreté! « J'aurais voulu que vous la vissiez, dit M"" de Grignan, se coiffer et manger un pain au pot. Elle se frise et se poudre elle-même, et elle mange en même temps. Les mêmes doigts tiennent alternativement la houppe et le pain au pot. Elle mange sa poudre et graisse ses cheveux. Le
tout ensemble fait un fort bon déjeuner et une charmante coiffure... Voilà Yotre princesse, ma fille. La mienne a quelques traits de plus : sa chambre est parfumée ; c'est l'air de Vénus qui descend des cieux, accompagné des grâces qu'une divinité pourrait avoir dans le commerce des mortels (1)... » Ne croit-on pas lire, dans la Bruyère ou dans Tibulle, le portrait de quelque courtisane? Il n'y a pas jusqu'au trait suivant qui ne me semble, après tout ce qu'on a dit, une ironie sanglante sous forme d'éloge : « Avec ces avantages, ma fille, vous m'avouerez que la princesse de votre mère pourrait bien être celle de tout le monde (2). » M™" de Sévigné ne parle pas autrement de M""" de Brissac. M'"' de Blois, veuve d'un prince du sang, était toujours la même personne, incomparable, ravissante, folle d'être adorée et de plaire, ne plaisant que trop, si l'on s'en souvient, et dont son beau-frère, le prince de La Roche-sur-Yon, un peu ennuyé, disait : « Eh bien, après tout, ce n'est que « Marianne^ ww^ fille qui danse bien. »
Ce n'est pas que les vraies princesses ne fussent extravagantes parfois; nous avons vu M"" de Montpensier : mais quelle dignité encore, quelle tendresse, quel abandon d'elle-même ! M'" de Montpensier en devient touchante, on la plaint, on la voudrait heureuse. Elle descendait jusqu'à Lauzun, jusqu'à un simple seigneur. En voici une qui fait un autre rêve, mais plus impossible encore, absolument impossible. Elle entreprend un voyage, elle traverse le col de Gênes, elle arrive du milieu de l'Italie pour le réali-
(1) Lettre de W^" de Grignan, 5 janvier 1697.
(2) Môme lettre.
ser. Ce n'est pourtant pas une Italienne; elle est mariée seulement avec un Italien : elle est Française, très Française, de la maison de France, de la branche d'Orléans, et, pour tout dire, sœur de 31"" de Montpensicr, comme si le même sang engendrait les mêmes délires : c'est la grande-duchesse de Toscane, Marguerite d'Orléans, épouse de Cosme de Médicis, grand-duc de Florence. Gaston d'Orléans, si célèbre sous Louis Xlll, avait eu cette fille de son second mariage avec la princesse de Lorraine ; puis une autre, M"" de Guise, qui était abbesse de l'abbaye de Montmartre. « Ah ! Monsieur, dit un jour le grand-duc à un duc de Savoie, qui avait épousé aussi une princesse française, que vous êtes heureux d'avoir une princesse de France qui ne se soit pas fait un martyre de régner dans votre cour (1)! » C'est M"" de Sévigné qui rapporte cette anecdote. La grande-duchesse quittait donc Florence, et les palais, et l'Arno, et la belle Italie. A tout cela elle préférait la France, Versailles, Paris, l'air et les fleuves de son pays ; elle avait le mal du pays, et son mari lui avait donné carte blanche; il lui avait signé tous les passeports, las de l'entendre se plaindre et de ne pouvoir la guérir.
Elle aborde en Provence, elle touche aux confins du Dauphiné ; son carrosse verse en chemin. C'était obligé alors, il fallait verser une ou deux fois en voyageant ; cela faisait bien dans la conversation, et olimmeminisse jiivabit. Elle verse donc, et c'est Rupert, l'intendant du château de Grignan, qui la relève et la remet sur pied; elle arrive à Pierrelate, où M"" de Grignan
(1) Lettre de M^o de Sévigné 31 juillet 1G76.
vint la saluer et lui rendre ses devoirs. « Ah ! ma fille, nous avons bien peur que vous n'ayez tout du long cette grande-duchesse (1), » écrit M"^ de Sévigné, qui ne songe qu'à la dépense, en bonne grand'mère qu'elle est. Mais non, il n'y eut pas de dépense pour les Grignan : c'est la grande-duchesse qui leur donna à souper, à Pierrelate, et elle leur fit toutes les excuses, tous les compliments possibles, disant qu'elle les traitait mal, qu'elle trouvait Paris en Provence, et une Parisienne à 200 lieues de Paris. « C'est que ma fille subsiste encore sur Tair de Paris, Madame, quoique nous soyons en l'année 1675, lui dit plus tard M™* de Sévigné. Sans cela, vous avez raison, les airs chauds et les pays chauds donnent la mort (2). » Et M""' la grande-duchesse, avec tout son train de maison, de s'acheminer vers Paris, vers ces bords de la Seine qui avaient tous ses regrets.
Elle devait être dans la jubilation, ce semble, puisqu'elle était libre et en Erance. Mais alors pourquoi M"" de Grignan la trouve-t-elle si triste? Son front plissé n'avait peut-être pas eu le temps de se dérider de Florence à Marseille, et gardait l'empreinte du passé ; mais à Versailles, à Paris, dans sa terre promise, cet air ennuyé persista, et chacun le remarquait. « Vraiment, disait M"'' de Sévigné, elle ressemble à la Diane d'Arles, sombre et sévère (3). »
Est-cequ'elle fut mal reçue? nullement. Elle fut enchantée, dit toujours notre auteur, de Versailles et des -caresses de sa noble famille, et ravie de voir M. le Dau-
(1) 14 juin 1675.
(2) Lettre du 26 juillet 1675.
(3) Lettre du 19 août 1675.
|tliin qu'elle ne connaissail point, et la jeune Mademoiselle, lille du nouveau duc d'Oi'léans, qu'elle ne connaissait pas davantage. » Était-elle trop peinée de ne plus rencontrer, au Luxembourg, sa mère Marguerite de Lorraine, morte depuis trois ans, et d'y voir installée M'"" de Montpensier qui n'était pas du même lit qu'elle, « et qui n'avait pas voulu voir, chose peu héroïque, dit M""' de Sévigné, sa bclle-mèrc mourante (1)? » Non, ce n'est pas là ce qui assombrissait son visage. Est-ce enfin parce que sa sœur, sa vraie sœur, l'abbesse de Montmartre, n'avait pas mis d'empressement à la venir voir? Elle ne s'était que trop pressée, celte sœur. M""" de Sévigné nous dit qu'à Fontainebleau elle s'était littéralement emparée de la grande-duchesse, et l'avait amenée... à Montmartre (2).
C'est ce Montmartre, celte abbaye de Montmartre, que la grande-duchesse ne pouvait souffrir. Elle eût voulu Versailles, un appartement à Versailles ; elle se brouilla avec sa sœur, elle ne voulut plus voir personne dans le noble couvent (3). On lui avait préparé dans cette abbaye une affreuse prisou ; sa déception était grande et elle s'en prenait à tout le monde. C'est que son mari, M. le grand-duc, tout en la laissant partir, avait envoyé secrètement ses recommandations à Versailles. Il voulait, pour son épouse inconstante, une retraite et non la cour. « Ils sont ravis en Toscane d'en être défaits, dit M"*" de Sévigné; mais n'importe, on lui voulait d'abord une
(I) Lettre du 6 avril 1672.
(2j Lettre du 24 juillet 1675.
(3) Lettre du 19 août 1G75 et 31 juillet 1C76.
prison (1). » Yoilà pourquoi Louis XIV, sans refuser de la Yoir, ra\ait confinée à Montmartre.
Mais elle parut à la cour, et elle se dérida ; elle fut agréable, elle réussit fort bien à Versailles; le roi la trouva aimable, « et comme sa beauté n'effrayait pas, dilM""^ de Sévigné, et que sa réputation n'avait jamais eu ni tour ni atteinte, on se faisait une charité de la divertir et une belle âme de la louer et de la plaindre (2). » Elle se laissait faire, elle était plus adroite que tous ; elle avait son idée, et la ruse italienne aidait à la coquetterie française. Bientôt elle eut son logement à Versailles; elle y fit de longs séjours ; elle allait, elle venait, elle causait avec le roi. On ne se défiait pas d'elle; son mari même, interrogé sur la retraite promise et qui était si mal observée, avait fini par répondre qu'il ne s'en inquiétait plus, qu'il remettait sa femme entre les mains du roi (3) ; précisément ce qu'elle voulait. « Elle esta rillumination, dit M""" de Sévigné: sa prison sera la cour; l'attachement, entier à sa noble famille (4). » On ne conçoit pas que M""' de Sévigné, qui sait tout, ne dise pas le reste et en laisse le soin à M'"' de Monlpensier dans ses Mémoires. Qu'est-ce donc? une chose qui peint cette pauvre grande-duchesse, et son époque, et les mille attraits de cette cour de Versailles : la pauvre folle, la malade aussi sans doute, avait quitté Florence et son mari, su?' la foi, on a peine à le croire, d'un horoscope, qui lui promettait de régner sur le cœur de
(1) Lettre du 14 juin 1G75.
(2) Lettre du 26 juillet 1675.
(3) Lettre du 31 juillet 1676.
(4) Même lettre.
Louis XIV... Elle croyait toucher à son but; le roi se plaisait avec elle...
Mais la place était bien gardée; M"'' de Montpensier y commandait; bientôt on fil courir une fausseté : que la grande-duchesse recevait des lettres de M"* de Louvigny ; que ces lettres étaient remises par une femme de chambre, Jeanneton la folle^ et qui ne l'était pas. Le roi se prit au piège et il dit : « M"" la grande-duchesse sera un peu plus souvent à Montmartre (1). » Ce fut fini : adieu Versailles, adieu la cour, adieu le roman étrange de cette seconde fille de Gaston d'Orléans! On ne remarque pas cette histoire dans les lettres éparses de M"" de Sévigné; mais en les rapprochant, on peut voir quelle nouvelle aventure et quel curieux portrait!
La grande-duchesse était encore là, deux ans après, en 1679, lorsqu'on parla d'un magnifique mariage, et d'une autre princesse qui avait aussi autant de peine à quitter la France que celle-là avait eu de joie à la revoir. Ces deux âmes se ressemblaient : ce n'était pas le même éblouissement romanesque, mais c'était le même amour, la même passion pour leur pays. La princesse qui allait se marier, pleurait, criait, se désolait; elle se jetait aux pieds de tout le monde, pour n'être pas obligée de partir ; elle devenait /o?i^«me, dit M""' de Sévigné (2). « Mais, ma chère nièce, je vous fais reine d'Espagne, reine catholique, lui dit Louis XIV qui savait qu'elle aimait son fils aîné; que pourrais-je de plus pour ma fille? « Ah ! Sire, lui répondit-elle,
(1) Lettre du 22 octobre 1677.
(2) Lettre des lô, 18, 20, 27 septembre 1679.
220 ^ DE SEVIGNE HISTORIEN.
(( VOUS pourriez plus pour votre nièce (1). » Elle ne pouvait pas mieux s'exprimer, pour lui dire : Je voudrais être votre belle-fille. Elle criait donc miséricorde. « Je ne sais, dit M""" de Sévigné, comment Forgueil d'Espagne s'accommode de ses désespoirs (2). »
Elle redoutait ce pays; elle n'éprouvait rien pour Charles II d'Espagne, pour ce prince de dix-neuf ans et maladif, à qui elle était destinée. Elle arrêtait Louis XIV, quand il allait à la messe, le suppliait, et arrosait ses mains de larmes. « Mais l'heure de la messe est sonnée, et ce serait une belle chose, lui dit spirituellement Louis XIV, que la reine catholique empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe (H)! » Un autre jour, elle affirmait au roi qu'elle ne resterait pas en Espagne, qu'elle ne pourrait pas y rester, qu'elle y allait avec des préventions invincibles. Je souhaite^ Madame^ de vous dire adieu pour jamais^ lui répondit Louis XIV », et, s'apercevant que la grande-duchesse était présente : « Ce serait le plus grand malheur, ajouta-t-il, qui vous pût arriver que de revoir la France (4). » La leçon était pour les deux, et la grande-duchesse alla y réfléchir dans son couvent de Montmartre.
Quelle était donc cette princesse qui allait quitter la France en désespérée? car aucune ne voulait quitter la France, sous un roi si brillant. C'était Marie-Louise d'Orléans, toujours une d'Orléans, mais cette fois fille de la célèbre Henriette d'Angleterre et de Philippe
1) 30 juillet 1G79.
(2) Lettre du 18 septembre 1G79.
(3) Môme lettre.
(4) Même lettre.
HKINES ET IMilNCESSKS A EA COl'It KE EOllS XIV. 221
crOrléans, frère de Louis XIV. Son grand-père, le roi Cliarles I" d'Angleterre, était mort sur Yécliafand ; sa grand'mère, Henriette de France, était morte en France dans l'exil. Sa mère (1) avait fait un \oyage en Angleterre pour unir l'Angleterre à la France dans la guerre de Hollande, et elle avait réussi, malgré les protestants; mais, huit jours après son retour, elle était morte à Versailles, dans quelques heures, à l'âge de vingt-six ans, et, croyait-on, empoisonnée. Quant à son père, Philippe d'Orléans, il vivait toujours ; mais il sétait remarié avec une princesse de la maison de Bavière, une princesse allemande, que Marie-Louise aimait fort peu et qui le lui rendait. Voilà pourquoi M""** de Sévigné, après la jolie réponse du roi à Marie- Louise, à la 7^eme catJioUque, nous dit ceci : « On assure qu'ils seront tous fort aises d'être défaits de cette catholique (2). »
Une seule personne pouvait remplacer dans son âme tous ceux qu'elle avait perdus, c'était le Dauphin, et son affection pour ce prince semblait partagée ; mais il fallait le quitter, il fallait partir. Les princes et les princesses paraissent indépendants et ne sont que des esclaves. Elle partit en no\embre 1679, la pauvre amante et orpheline, et elle fut bientôt à la frontière d'Espagne, dans la petite ville oi^i le mariage devait avoir lieu. « Le jeune roi Charles II vint la surprendre dans sa chambre, comme elle se coiffait, dit M"''' de Sévigné ; il ouvrit la porte lui-même ; elle voulut se jeter à genoux et lui baiser la main : il la prévint et lui baisa la sienne, de sorte qu'ils étaient tous deux à ge-
(1) Lettre dos C jviillet 1670, et 26 juillet 16"G.
(2) Lettre du 18 septembre 1679.
noux. Ils se marièrent sans cérémonie, ajoute M°' de Sévigné et puis se retirèrent, pour causer (1). »
M""" de Villars, une des dames d'iionneur de Marie- Louise, annonça tout cela à Paris. Cette surprise du roi fit plaisir à la jeune reine : « Je suis heureuse et contente, écrivit-elle aussitôt à son père; j'ai trouvé le roi d'Espagne bien plus aimable qu'on ne me l'avait dit. » Burgos, Madrid, la cour et les beaux costumes d'Espagne lui plurent aussi ; et la même M"^ de Villars avait tort d'écrire à M"' de Coulanges, qu'il n'y avait qu'à être en Espagne pour n'avoir plus envie d'y bâtir des châteaux (2). » Elle sacrifiait l'Espagne à un trait d'esprit.
Au reste M""* de Villars ne tint pas toujours ce langage. Mais c'est la jeune reine, qui peu à peu le tint, au fond du cœur d'abord, puis dans ses lettres intimes. Tout ce qu'elle avait quitté en France ne tarda pas à lui revenir, quand le premier moment d'enthousiasme fut passé. Elle ne se faisait ni à sa position, ni au pays, ni aux mœurs espagnoles. Un pauvre mendiant, à qui elle avait souvent fait l'aumône en France, alla jusqu'à Madrid à pied pour la revoir ; il se fit reconnaître à elle, en lui présentant des mêmes fleurs qu'il avait l'habitude de lui offrir. Il allait et venait ainsi, lui apportant des nouvelles de France, du Dauphin peut-être, et recevant ses gémissements d'Espagne.
Malheureusement elle vit plus que ce mendiant de Versailles; elle vit aussi une femme, une princesse dont la France ne voulait plus, et qui errait en Eu-
(1) Lettre du 6 décembre 1676.
(2) Lettre du 8 novembre 1690.
rope avec la réputation d'empoisonneuse : elle vit Olympe Mancini, la comtesse de Soissons. C'était en 1689, au moment de la guerre pour les Stuarts d'Angleterre. Marie-Louise était une Stuart par sa mère, et elle faisait tous ses efforts pour que l'Espagne se joignît à la France et embrassât leur cause. L'ambassadeur allemand, comte de Mansfeld, ennemi des Stuarts, était à Madrid et agissait sur le roi d'Epagne. Tout à coup la jeune reine fut prise de vomissements, que rien ne pouvait arrêter. « On l'a empoisonnée, disait le peuple, avec une tasse de chocolat; non, avec une Iourte aux anguilles ; non, avec des huîtres crues, w Effectivement la princesse allemande, qui en France était sa belle-mère, dit dans ses lettres intimes traduites par le bibliophile bordelais M. Brunet, que ce fut avec des huîtres a^ues. Les vomissements durèrent un jour, deux jours.
Etait-elle empoisonnée? M"*' de Sévigné n'en dit rien, et on ne se doutait de rien non plus en France. Les filles de Saint-Cyr, le samedi 19 février, avaient joué devant Louis XIV la tragédie d'Esther, que Racine venait de donner. M"" de Sévigné avait assisté à la représentation. La cour était ravie; M"° de Maintcnon était glorieuse, car c'est à sa prière que Racine avait fait ce bijou de poésie et d'art; le duc d'Orléans, père de Marie-Louise, et même sa seconde femme étaient émerveillés comme tout le monde. Au sortir du spectacle, une nouvelle rabat la joie : « Sire, la reine d'Espagne est morte (1). » Elle était trop bonne Française, elle apprenait le français à son
(1) Lettre du 21 février 1G89.
22i M°"= DE SÉVIGNÉ HISTORIEN.
mari, qui était fort épris d'elle et lui enseignait l'espagnol. Elle ne donnait rien à connaître, elle cachait tout au fond de son cœur, et elle était adorée (1). Plus tard, Saint-Simon, ancien ambassadeur en Espagne, fut plus explicite que M""" de Sévigné sur celte mort. 11 dit positivement, quoi qu'en pensât Voltaire, que la comtesse de Soissons fut apostée par Mansfeld, et que c'est elle qui donna le poison. Les empoisonnements, si le fait est vrai, étaient bien à la mode, et la politique a des menées bien détestables.
Dans la répugnance qu'avait cette jeune reine à s'en aller en Espagne, il y avait, je crois, plus qu'un attachement à la France, il y avait quelque pressentiment de son fatal destin; elle était d'une famille malheureuse par sa mère, et, dans celte situation, on croit toujours à des malheurs. Louis XIV se ressouvint alors de ce qui était arrivé à cette même princesse, quand elle était en France. On lui avait donné aussi un breuvage qui avait failli l'empoisonner. Louis XIV le sut, et jamais il ne montra plus de courroux, lui si contenu d'habitude. Je ne veux pas répéter moi-même ses expressions, tant elles sont fortes et tant il abhorrait les remèdes empiriques! j'en laisse le soin à M""" de Sévigné. « La jeune Mademoiselle (c'est notre princesse) avait la lièvre quarte, dit-elle. Elle en était très fâchée ; cela troublait les plaisirs de l'hiver. Elle fut aux Carmélites de la rue du Bouloi, elle leur demanda un remède pour la fièvre quarte. Elle n'avait ni gouvernante ni sous-gouvernante. On
(1) Lettre du 5 janvier 1G80.
REINES ET PRINCESSES A LA COriJ DE LOUIS XIV. 225
Jiii donna un breuvage qui la fit beaucoup vomir; cela fit grand bruit. La princesse ne voulait j)oiut dire (jui lui avait donné ce remède. Enfin on le sut; le roi se tourna gravement vers Monsieur(c'est-à-dire, vers le père de la princesse, lequel l'avait lais&ée aller seule), puis, à baule voix, devant toute la cour : « Ah! ce « sont les carmélites, dit-il : je savais bien qu'elles a étaient des friponnes, des intrigantes, des ravau- « deuses, des brodeuses, des bouquetières ; mais je ne « savais pas qu'elles fussent empoisonneuses. » La terre trembla à ce discours, poursuit M"'' de Sévigné, quo maxima mota terra trcmit; tous les dévots furent en campagne, et on a tout rapsode (ce qui veut dire altéré, trompé, modifié), mais ce qui est dit est dit, ce qui est pensé est pensé, et ce qui est cru est cru; ce que je vous dis, ma fille, est d'original (1). »
M"" de Sévigné détestait les fausses nouvelles; elle était heureuse de savoir le vrai en toutes choses, et non moins heureuse de le dire, deux ou trois fois par semaine à sa fille. Elle le fut un peu moins, lorsque, avant les fêtes de Chantilly, données au roi par le prince de Condé et oïl manqua, s'il nous en souvient, la femme de ce prince, elle finit par expliquer, dans ses lettres, cette absence et ce secret. Un de ses parents, un Uabutin, avait été page de la princesse de Condé, et se trouvait en visite chez la princesse, quand un valet de pied, nommé Duval, entra, épée au côté, plumet sur la tête. Duval, enhardi par l'excessive bonté de la dame, se mit à dire quelque chose qui manquait de respect pour elle, a Rabutin mit
(I) Lettre du 15 octobre 1677.
la
226 M""" DE SÉVIGXÉ HISTORIEN.
répée à la main^ dit M"^" de Sévigné^ pour l'en châtier. Duval tira aussi la sienne, et la princesse se mettant entre deux/ pour les séparer, fut blessée légèrement à la gorge. » Rabutin prit la fuite, Duval fut arrêté, et la rumeur fut grande à Chantilly, à Versailles, dans toute la cour (1). Le mot de Corbiiielli devenait une vérité : la cour, c'étaient \q?, petitesmaisons (2). M""^ de Sévigné en était humiliée, pour elle-même, « Quoique le sujet de la noise soit honorable, écrit-elle à son cousin Bussy-Rabutin, je n'aime pas qu'on nomme un valet de pied avec un Rabutin. » Elle en veut même à son cousin, comme s'il était cause que leur nom fût mêlé à cette aventure. « Je ne suis pas humble, je vous l'avoue; et j'aurais eu une grande joie, que vous eussiez fait de votre nom tout ce qui était en vos mains (3). » — « Mais enfin, ajoute-t-elle, voilà pourquoi le prince de Condé se sépara de sa femme. »
Le prince de Condé avait un frère, le prince de Conti, général des bourgeois de Paris pendant la Fronde, général bossu et sans talent, aussi ridicule qu'eux, un peu le La Fayette de ce temps. Et ce prince de Conti avait laissé une veuve, sur laquelle il n'y avait pas à raconter de telles histoires. M"^ de Sévigné l'appelait 7ncre de l'Eglise. Mais elle donnait ce titre aussi à M""*" de Longueville, qui n'était pas un modèle de vertu. Elle faisait mieux, en l'appelant une sainte et la mère des pauvres. Dans ces temps où les disettes étaient fréquentes, soit pour des raisons économiques
(1) Lettre du 23 septembre 1G7I.
(2) Lettre de (^orbinelli 17 mai 1670.
(3) Lettre du 23 juillet 1G71.
REINES ET PUIMIESSES A LA COl'R DE LOUIS XIV. 227
comme le monopole du commerce des grains, soit à cause des guerres civiles, cette veuve se dépouilla de tout pour les pauvres et les malheureux. Aucun luxe sur sa personne, dans sa maison, dans son équipage ; elle était toute à Dieu, à la religion, à la charité que la religion commande. Quand on sut, le 3 février 1672, que, jeune encore, et ayant deux fils dont l'aîné n'avait que douze ans, elle avait eu une attaque d'apoplexie foudroyante, son hôtel fut aussitôt envahi ; il y eut cent personnes dans sa chambre, et trois cents dans la maison. La désolation était générale dans tout le quartier Saint-André des Arts, qu'elle habitait, et les pleurs ne cessaient pas dans sa chambre. Ses deux fils, et M. le Duc fils du grand Condé, M"' de Longueville leur tante, M""" de Gamaches qui était une princesse de la maison de Lorraine, tout le monde sanglotait. 11 y avait bien çà et là des grimaciers et des grimacières : « M""' de Gèvres, par exemple, avait pris le parti des évanouissements ; M™* de Brissac, celui de crier les hauts cris et de se jeter par la place. Mais ces deux personnages ne réussirent pas : qui prouve trop ne prouve rien: et il fallut les chasser, sans doute, dit poliment M""^ de Sévigné, parce qu'on ne savait plus ce qu'on faisait. » Mais l'ensemble de l'assistance était désolé, surtout quand on vit les médecins martyriser la malade pour la rappeler à la vie, lui fendre la bouche qui était fermée close, lui rompre les dents, lui brûler la tête — M"* de Sévigné la vit dans cet état — en un mot la défigurer horriblement, et inutilement, puisqu'elle ne sentit rien, quoiqu'elle ne fût pas encore morte. Elle ne mourut que deux jours après,
228 M"" DE SÉYIGNÉ HISTORIEN.
à 4 heures du matin. Une seule fois, elle dit: Mon Dieu ! Une autre fois elle appela sa femme de chambre Cécile, et mal lui en valut à Cécile, car sa maîtresse, avant une convulsion dernière et poussant un ofrand cri, la serra tellement qu'elle lui imprima ses doigts dans le bras. « La princesse de Conli n'était pas considérable par la grandeur de sa fortune, dit Louis XIV ; mais elle Tétait beaucoup par sa vertu. » L'oraison funèbre était brève et magnifique tout ensemble, et elle venait de baut. Son testament répondait à la réputation qu'elle avait acquise. «Je donne 2,000 écus aux pauvres; j'en donne autant à mes domestiques, et je veux être enterrée dans ma paroisse, tout simplement, comme la moindre femme. » Un plus bel éloge encore que celui du roi était sur son tombeau, dans l'église Saint-André des Arts; l'inscription donnait son nom: Anne Martinozzi, princesse de Conli, et puis ceci : « Dans la famine de 1603, elle vendit ses diamants, ses perles, ses bijoux, toutes ses pierreries, pour nourrir les pauvres de Berry, de Champagne et de Picardie. » Quelle femme bienfaisante, quelle mère nécessaire aux deux orphelins qu'elle laissait ! M""" de Sévigné n'était pas rassurée sur leur compte : la princesse confiait en effet l'éducation de ses enfants à la duchesse de Longueville ; et, s'il ne fallait que de la grâce et de l'esprit, on ne pouvait pas souhaiter mieux ; mais il fallait des qualités plus sérieuses, et l'ancienne jolie Frondeuse n'avait pas cela. Aussi M'"' de Sévigné disait : « 11 n'y a que le diable qui gagne à cette mort ; c'est lui qui va reprendre les deux pauvres petits princes de Conti. w Heureusement elle eut
REINES ET PRINCESSES A L.V COUR DE LOllS XIV. 229
à dire bientôt après: « On ne s'en réjouira en aucun lieu (toujours des jalousies dans toutes les classes), c'est le prince de Condé qui est tuteur, et les voilà retombés en bonnes mains (1). »
Ce n'était pas llattcur pour M"° de Longueville ; mais c'est ainsi que la juge M""" de Sévigné, tout en rendant justice à la piété qu'elle montra dans ses dernières années, au couvent du Carmel [2). M"" de Sévigné dit une autre chose dans cette lettre, et cette fois sur elle-même... Mais j'oublie de parler des reines à la cour de Louis XIV, et d'abord de Marie- Thérèse, reine de France, qui fut vingt-cinq ans avec Louis XIV, toujours pieuse, toujours effacée, toujours malheureuse; car la résignation, qui est la soumission à Dieu dans nos peines, ne peut pas être le bonheur, et je n'en veux pas dire davantage. Une seule fois elle eut de la volonté, un moment de volonté; c'est en 1664, lorsqu'elle fut à toute extrémité à la suite de ses couches, et qu'elle ne voulait pas recevoir le saint-viatique, crainte que ce ne fût un signe d'agonie et de mort. « Je suis trop jeune, disait-elle, je ne veux pas mourir ; je veux bien communier, mais non pas pour mourir. » Le roi seul fut capable de lui faire entendre raison, « et ce fut, dit M™'' de Sévigné, la plus magnifique et lapins triste chose du monde, de voir le roi et toute la cour, avec des cierges et mille flambeaux, aller conduire et requérir le Saint-Sacrement, et la reine, quelque peine qu'on eût eue à la mettre dans cet état, le recevoir avec une dévotion qui fit fondre en larmes
(1) Lettre du 5 janvier 1G72.
(2) Lettre du 18 novembre IGC4.
230 M°"= DE SEVIGNE HISTORIEN.
tout le monde (1). » Elle aimait, plus qu'elle n'était aimée ; elle était une épouse, elle n'était pas une amie de cœur et une compagne.
Une autre reine fut malheureuse aussi, mais n'eut pas ce genre de malheur, qui est peut-être le plus grand et qui ôte la possibilité de se consoler des autres: c'est Marie d'Esté, reine d'Angleterre, femme de Jacques II, détrônée avec lui, fugitive avec lui, et sauvée^ elle et sonenfant,par Lauzun. Combien elle était brillante et heureuse en 1673, lorsqu'elle s'arrêta à Versailles et à Paris, en se rendant en Angleterre! Elle le fut moins peut-être en 1685, lorsque, professant la religion catholique, elle devint reine d'Angleterre et qu'elle vit de plus près l'opposition et l'abîme, au milieu d'une nation protestante. La France la recueillit trois ans après, renversée, chassée, se sauvant à travers les mers, avec un temps horrible et un froid vif. Elle ne parut plus dans la Grande-Bretagne ; c'est son mari qui y alla courir les chances d'une restauration, avec deux millions que lui donna Louis XIV (car la France traitait toujours bien ses alliés malheureux) avec des vaisseaux, des frégates, des troupes, des officiers, des toilettes — c'est M""' de Sévigné qui fait rénumération — des lits de camp, dos services de vaisselle en vermeil et en argent, des armes pour sa personne qui furent celles de Louis XIV, des armes pour les troupes qui étaient déjà en Irlande , et pour celles qui étaient avec lui. « Jacques II, dit M"^ de Sévigné, avait de quoi soutenir la bonne cause; il fallait vaincre ou mourir (2). » Mais, soit haine de la
(1) Lettre du 18 novembre lG6i (*2) Lettre du 2'J décembre.
France, soit haine du catholicisme, toute l'Angleterre était contre lui. 11 repassa en France. Louis XIV qui lui avait dit : « Monsieur, tout ce que je souhaite, c'est de ne plus vous revoir, y. le revit, et bientôt tous ces Stiiarls s'en allèrent à Rome, et Rome fut leur tombeau.
Revenons maintenantàM"" de Sévigné età ce qu'elle dit sur elle-même : « Aujourd'hui, ma fille, 5 février 1672, il y a mille ans que je suis née. » C'est bien d'une femme qui avait été belle et adulée, et qui se croyait vieille comme le monde, parce qu'elle avait quarante-six ans. La vie ne lui paraissait pas longue de dix siècles ; c'est son âge qui lui paraissait avancé, la vieillesse proche, la jeunesse en fuite et évanouie. Elle avait bien plus d'âge en 1675, en 1679, lorsqu'elle nous a raconté l'aventure de la grande-duchesse à Paris, et le voyage de Marie-Louise d'Orléans en Espagne. Cependant elle avait la même imagination, le même esprit, la même causticité qui aiguisait l'un et l'autre. Elle aura ces dons, toujours jeunes encore et toujours frais, en nous parlant d'autres princesses de la cour de Louis XIV : ce seront les princesses allemandes, princesses instruites, mais carrées, tout d'une pièce, et qui demeureront germaniques dans les milieux les plus français.