‹ Madame de Sévigné historienChapitre 15 sur 25 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

L'Allemagne unifiée ne donnera bientôt plus de princesses au monde; tout y deviendra ordinaire et sujet. Mais, sous Louis XIV, et jusque sous Louis- Philippe, dernier de nos rois, il n'y avait pas d'unité allemande, et les nombreux Etats germaniques fournissaient des reines et des princesses à tout l'univers. On en avait pour toutes les religions et pour tous les goûts. De Madrid à Stockholm, de Paris à Saint- Pétersbourg ou à Londres, on ne voyait que des princesses allemandes, simples et dignes, fraîches et innocentes, comme la Marguerite de Faust. Elles n'étaient point déliées comme les dames françaises ; elles manquaient de souplesse et de laisser-aller; elles étaient raidcs, raides, si je puis dire, comme une maxime morale : mais elles avaient de l'instruction; elles aimaient les choses de l'esprit, la poésie sérieuse et philosopliique, les ballades aussi et les fabliaux, les romans de chevalerie et les légendes, les paladins de Charlemagne et leurs exploits. Elles étaient naïves à la fois et savantes ; originaires d'un pays gothique et féodal, où le moyen âge vivait encore et où toute religion était une passion ; pieuses par conséquent et fer-

PRINCESSES ALLEMANDES A LA COIR DK LOUIS \1V. iXi

ventes, rêveuses aussi et méditatives, s'isolant pour travailler ou pour se recueillir, pour se retrouver cllesinènies, avec leur cceur, et avec rimaginalion qui s'exalte dans la solitude. Là elles écrivaient des lettres intimes, pleines de raison; elles enjolivaient les majuscules comme dans les vieux missels, et elles n'avaient plus de timidité; elles jugeaient avec hardiesse, se montrant Allemandes envers les Françaises, envers les Français, et faisant éclater, dans les portraits qu'elles traçaient, toute la différence de génie et de race.

Telle nous apparaît, à Tàge de vingt et un ans, quand, des bords du Rhin, elle vint se marier en France, Elisabeth-Charlotte de Bavière, princesse palatine, seconde femme du duc d'Orléans, et dont la correspondance allemande offre des traits si mordants. « Ftait-il heureux 3Ionsieur en 1671, ditM""" de Sévigné, de pouvoir, un an après la mort de sa première femme, se marier, et en cérémonie (1)! » Avec la première, qui était Henriette d'Angleterre, il n'y avait pas eu grande fêle. Elle venait de perdre sa mère, Henriette de France, et elle était à Paris ; on n'avait pas à aller la chercher au loin, à la frontière, comme une princesse étrangère ; elle n'eut qu'à changer de chambre ou de palais, qu'à sauter du Louvre au Palais-Royal où la branche d'Orléans habitait. Avec Charlotte de Bavière, c'était autre chose; on allait avoir tout le cérémonial des mariages princiers.

Mais M"" de Grancey, qui espérait, ce semble, être épousée par Monsieur, que va-t-elle dire? « Les

(1) Lettre du IG août 1G7I.

anges (ce sont les dames de Grancey), les aiiges^ dit M"^ de Sévigné, ont disparu pour huit jours, dès que le mariage a été déclaré. Elles n'ont pu soutenir les premiers jours de cette nouvelle. Mais cela s'arrangera, et elles reviendront, ajoute plus malignement encore M"® de Sévigné ; on se reverra, on se parlera : « Car, ma fille, Monsieur a une autre joie, celle d'avoir une femme qui n'entend pas le français. » 31"^ de Grancey n'a-t-elle pas d'ailleurs une consolation, une consolation d'orgueil, qui est des meilleures? « La princesse palatine n'est pas plus riche qu'elle... Dieu veuille seulement, dit M™" de Sévigné, que cette Madame nous représente hien celle que nous avons perdue (1)! » Et voici aussitôt comme elle la peint :

« Notre princesse est un peu étonnée de sa grandeur; mais elle a de l'aplomb, elle a de l'assurance, et elle saura se retourner; elle a aussi de l'esprit, non pas un esprit agréable, mais un esprit droit et de bon sens; c'est un patron rude et qui se tourne selon son caractère, jamais selon l'idée d'autrui. « Ah! vous venez me présenter mon premier médecin? P/'em/er est bien dit; car je n'en ai jamais eu besoin; je n'ai jamais été ni saignée ni purgée, quand je me sens un peu mal, j'ai mon remède : je fais deux lieues à pied, et je suis guérie. » Voilà son langage, langage de gouvernante dans une jeune Allemande de vingt ans. <( Eh bien, dit M"^ de Sévigné, puisqu'elle va à pied et fait tant de chemin, quand elle est malade lasciamo la andar, che fara buon viaggio, laissons-la

(I) Même lettre.

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