‹ Madame de Sévigné historienChapitre 16 sur 25 · PRINCESSES ALLEMANDES A LA COUR DE LOTIS \IV · texte numérisé non relu

PRINCESSES ALLEMANDES A LA COUR DE LOTIS \IV

marcher, et ne nous inquiétons pas de son voyage. » Du reste elle est imposante et belle, et elle commande déjà, à la cour, où certaines personnes, Montespan et autres, lui déplaisent : « La cour part pour Fontainebleau, écrit M"'*' de Sévigné, le 20 juillet 1675. C'est Madame qui le veut. » Elle est opiniâtre et résolue; elle parle juste, et parle sec, et souvent elle a fort bon goût : « La preuve, dit M""" de Sévigné, c'est qu'elle hait M""* de Gourdon, que je ne peux souffrir. » La preuve est excellente; nos amis ont des goûts parfaits, quand ils ont les nôtres. N'a-t-elle pas raison aussi pour son parent M. de Meckelbourg? Il est beau-frère du maréchal de Luxembourg, cela est vrai; mais un prince allemand ne doit pas rester à Paris en 1672, quand la France va être en guerre avec la Hollande et l'Allemagne. Elle lui a dit son fait sans détour, ne sachant pas dissimuler, et munie d'une austère franchise. « Il fallait l'entendre, ma fille ; je vous assure qu'on ne pouvait mieux dire(l). » Un écrivain contemporain, le bibliophile Jacob, que les lettres viennent de perdre, l'a bien peinte aussi dans son roman de la Folle d'Oi^éans.

Une telle princesse pouvait-elle aimer, et, si elle aimait, pouvait-elle être inconstante? 11 semble que non. Elle aima pourtant, et elle changea d'amour, cette grave et forte Allemande. Après s'être donnée à Monsieur, « Ne voilà-t-il pas, dit M"" de Sévigné, qu'elle eut une inclination violente, pour qui? pour le frère aîné de son époux? » Mais le plaisant de la chose, c'est qu'elle ne savait pas ce que c'était; elle

(1) Lettres du 2 décembre 1671 ; du 30 décembre 1672; du 26 juillet 1675 et du 7 juillet 1680.

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éprouvait un mal qu'elle ne pouvait ilrfiiiir: elle ne le connaissait pas ; elle l'attribuait à la fièvre ; pour sûr elle avait la fièvre. C'était singulier! si elle était bien avec cet aîné, elle avait de la joie ; si elle était mal, ce qui lui arrivait, car cet aîné lui en préférait d'autres, elle était triste et elle avait du chagrin ; elle ne s'inquiétait que de sa manière d'être auprès de lui, et se souciait peu de ce qui se passait chez elle; elle ne s'y arrêtait que pour le raconter à cet aîné, pour en causer avec lui. pour se réjouir ou pour se plaindre. Néanmoins elle disait qu'elle ne comprenait pas ce qu'elle avait, que cet aîné était plus qu'un frère pour elle, plus qu'un roi, un idéal après lequel elle courait, sans savoir pourquoi. Adorable vraiment, et un peu trop, d'ignorance et d'ingénuité! âme neuve et plus qu'on ne peut croire, qui n'osait rien s'avouer à elle-même ! Ses parentes d'Allemagne, M""" d'Osnabrùck. M"'' de Tarente qui était Ilessoise, ces dames, tout allemandes qu'elles étaient, savaient bien ce qu'elle avait, et elles en riaient avec M"'" de Sévigné(l).

Une chose qu'elle comprit mieux, qu'elle ne cacha pas du moins, et que toute la cour put voir, c'est sa douleur à la mort de l'Electeur Charles-Louis, son père; encore n'y pouvait-on croire; on lui prêtait un cœur d'acier et stoïque : « car, dit M"" de Sévigné, un gros Allemand, sans précaution, sans préambule, vint lui dire : .Madame, votre père est mort. » Elle se mit à crier, à pleurer, à faire un bruit étrange; on dit même qu'elle s'évanouit. « Je n'en crois rien, dit

(1) Lettre du 7 juillet 1G80.

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M"" de Scvigné; elle me paraît incapable de cette marque de faiblesse. C'est tout ce que pourra faire la mort que de fixer tous ses esprits (1).'» C'est comme si elle disait que la mort sera bien forte, si elle peut s'emparer d'une telle princesse et l'amener où elle ne voudra point aller. En tout cas, elle fit attendre la mort jusque après le long règne de Louis XIV, jusque après soixante-dix ans. Le régent son fils ne mourut ([u'un an après elle ; sa belle-fille Marie- Louise d'Orléans, fille d'Henriette, mourut bien avant, et c'est avec elle, sans doute, que M'"^ de Sévigné pleura la belle et tendre Henriette, la première Madame, morte aussi bien jeune. « J'étais hier au Palais-Royal, dit-elle le 30 décembre 1G72, avec M"*" de Monaco, et j'y pleurai Madame de tout mon cœur. )) La nouvelle Madame et sa belle-fille ne sympathisaient point ensemble,

Elisabeth-Charlotte avait trois tantes à Paris, et c'est par elles, surtout par la princesse de Tarente, que M"'' de Sévigné était au courant des habitudes, des propos, des lettres intimes où on parlait mal de nous, et de cet amour inconscient qui peut bien venir sans qu'on y pense, mais qu'on n'éprouve jamais sans y penser. Les tantes, les sœurs, les cousins et les cousines disent tout dans les familles, et les secrets viennent de ceux qui semblent faits pour les garder. La princesse de Tarente était fille du landgrave de liesse, et veuve de M. de La Trémoille, prince honorifique de Tarente, comme de nos jours les ducs d'Otrante ou de Raguse (2). Elle se promenait souvent avec le

[W Lettre du 18 septemîjrc IC8U.

(2; Lettre du 28 mars 1076.

roi, et l'amusait par son style ampoulé, prolixe, embarrassé, « ime serrure brouillée, dit M"* de Sévigné, une amplification pompeuse, et qui me fera sortir de ma simplicité, pour peu que je m'habitue à l'entendre (1). » Mais, au demeurant, bonne femme, la bo7ine Tarente, comme dit M"^ de Sévigné. Elle aimait beaucoup M"^ de Grignan, et ne l'aimait point à Y allemande (2) ; elle ne voulait pas qu'on l'accompagnât, et quand M"'' de Sévigné, dont elle était l'amie, s'obstinait à l'accompagner, «je vois bien, disait-elle, que vous me prenez pour une Allemande. Si j'étais princesse française, vous m'obéiriez (3). »

Elle avait de l'esprit et de la bonté, elle aimait les histoires et elle en savait; elle aimait surtout la pharmacie et les drogues, à faire des cures autant que les capucins de Bretagne, que M""' de Sévigné, appelle les Pères Escidapes; elle avait suivi des cours de médecine en Allemagne, et elle possédait des essences miraculeuses, un orvie'taji introuvable, une thériaqite céleste^ inimaginable. « Cela faisait des guérisons, comme le Médecin malgré lui de Molière, dit M"" de Sévigné (4). » Mais il fallait y croire; c'était une éducation à l'antique et aux sept arts libéraux. Elle riait de voir les médecins français appeler goutte ce que les médecins allemands appelaient poliment arthritis ; elle riait d'apprendre que M. de Grignan, s'élant fait une piqûre au doigt, avait cru la guérir en la frictionnant avec une eau dp parfumeur,

(1) Lettre du G mai 1880.

(2) Lettre du 2 octobre 1G75.

(3) Lettre du IC octobre 1675.

(4) Lettre du 20 octobre 1G75.

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