‹ Madame de Sévigné historienChapitre 17 sur 25 · PRINXESSHS ALLEMANDES A LA COUR DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

PRINXESSHS ALLEMANDES A LA COUR DE LOUIS XIV

l'eau de la reine do Hongrie. « C'est ma thériaque, disait-elle, qu'il aurait fallu, bonne pour les vapeurs, bonne pour les entêtements, bonne pour les piqûres, bonne pour tout (1). » Elle raconta que, une certaine nuit, à la cour de Danemark où elle s'était trouvée, un prince allemand avait été piqué, en se couchant, par une épingle qui s'était enfoncée dans le côté. 11 n'en souffla mot, il n'osa rien dire, et ce fut un tort; la gangrène s'y mit au bout de quelque temps, il fallut faire des incisions, et finalement... «Je voulais qu'elle nous le fît mourir tout d'un trait, dit M"" de Sévigné, pleine de malice; mais non, elle le guérit, sans doute avec son orviétan, moins jalouse que vous n'auriez été, ma chère fille (2) !... »

C'est à Vitré, non loin d'une belle forêt des La Trémoille, qu'on caquetait ainsi avec M"^ de Sévigné ; c'est aussi au Château-Madame, qui était tout près et où venait dans l'été la princesse de Tarente, pour aller de là aux Rochers, à la Tour-Sévigné et en d'autres lieux de la Bretagne. Il s'y faisait, car il fallait bien que l'Allemagne se montrât un peu, de grandes collations de viandes^ qui mettaient au désespoir M""^ de Sévigné. « Mais à qui en voulez-vous, disaitelle à la bonne Tarente^ de vouloir vous ruiner, et moi aussi en fricassées, au lieu de penser à retourner à Paris (3)? » Là aussi M°"=de Tarente écrivait des lettres, elle ornait des majuscules, elle y faisait des enluminures et des dessins, comme l'avait fait, presque à la même époque, en écrivant à la reine Christine

(1) Lettre du 21 août 1080.

(2) Môme lettre.

\Â) Lettre du 17 juillet 1G80.

de Suède, Balzac dont les lettres étaient conservées à la bibliothèque du Louvre. Une lettre à écrire prenait du temps, il fallait une semaine pour la finir. « La bonne princesse, écrit M""" de Sévigné, à sa fille, dit toujours qu'elle va vous écrire. Elle taille ses plumes^ car son écriture de cérémonie est une broderie qui ue se fait pas en courant ; nous aurions bien des affaires, ma fille, si nous nous mettions à faire des lacs d'amour à toutes nos lettres capitales (I). » Puis, continuant la métaphore et notant avec esprit le style et récriture, « si, elle vous a écrit, enfin, au bout de deux mois, dit-elle ; elle m'a montré la belle morale qu'elle vous a brodée (2)... Elle me demande toujours de vos nouvelles... Si elle me prend par là, elle me fera fort bien sa cour (3)... »

C'est que la princesse de Tarente avait une fille comme M""" de Sévigné, une fille de vingt ans, M"" de La Trémoille, et qui était encore plus loin que M""' de Guignan , car elle était auprès de son oncle le roi de Danemark, et elle faisait les délices de la cour de Copenhague, cour très allemande. Tous les princes se la disputaient, les Ochtensilbourg, les Kingtstoghmkllfeld, les Sontherghbenrg — M"" de Sévigné s'amuse, elle entasse quinze consonnes dans des mots de trois voyelles — c'est-à-dire les Oldenbourg, les Griffenfeld, les Sonderbourg. Griffenfeld et Oldenbourg étaient les plus sérieux: l'un aimait beaucoup et était peu aimé, c'était Griffenfeld ; l'autre aimait moins, mais était adoré, c'était

(1) Lettre du G mai 1G80.

(2) Lettre du î-i juillet 1080.

(3) Mcine lettre.

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Oldenbourg; ruii était frère du roi, c'était Oldcii- Lourj;; l'autre était fils d'un simple marchand de vin de Copenhague, quoique grand-cliancclierdu royaume et le premier homme de l'Etat après le roi(l). La lutte n'était pas égale : mais Griffenfeld avait pour lui le roi, et il écarta son rival, en traitant pour celui-ci un mariage plus digne d'un prince de sang... 11 croyait tenir la belle Française. Malheureusement, dans notre guerre de Hollande où toute l'Allemagne était engagée, le parti allemand à Copenhague l'accusa d'avoir sacrifié à la France les intérêts du Danemark; il fut arrêté, et c'est sur l'échafaud que finit son roman avec la jeune La Trémoillc. Si celle-ci voulut un Oldenbourg, il fallut se contenter d'un Oldenbourg de la main gauche. « Toute l'Allemagne soupira, dit M""= de Sévigné, de l'outrage qu'on faisait à l'écusson de jM"" de Tarente ; mais le roi s'était prononcé, et il fallut en passer par là... Je ne vous mande rien que <le vrai, ma fille ; je mépriseles fausses nouvelles (2). » Pour mieux le prouver, M"" de Sévigné se met à lui raconter ce qui s'est passé, non plus en Danemark, mais en Bretagne; ce qu'elle a vu, ce qu'a fait pour la famille Sévigné la princesse de Tarente, amie du gouverneur M. de Chaulnes. Colbert avait établi le papier timbré, et, au sujet de ce papier qui était un nouvel impôt indirect pesant sur toutes les classes, on s'était révolté en Bretagne, en Provence, on Languedoc, dans tous les pays qui avaient encore des assemblées provinciales et une autonomie. C'était comme plus tard, dans le Nouveau Monde, lors-

(1 Lettre du i mai 1672; 2ô octobre IGTô; 3 mai 1080. (2) Lettres des 4 mai 1G72; 2ô octobre 1675; 3 mai 1680.

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que le même papier limbré fit soulever rAmérique anglaise. Le gros duc de Chaulnes ne pouvait sortir, sans être appelé le bœuf gras, ou pis encore. On jetait des pierres sur ses voitures, à ses fenêtres, à ses valets ; en pillant le papier timbré, on démolissait les bureaux. « Un joueur de violon commença celte danse ; etcequ'il veut de particulier, c'est que, lorsqu'on l'arrêta, il déclara que c'étaient les fermiers du papier timbré qui lui avaient donné vingt-cinq écuspour soulever le peuple. » L'armée du roi arriva, et on pendit, on brûla, on bannit toute une grande rue de Nantes, avec défense de recueillir les babitants, sous peine de vie : « De sorte que, dit M"'' de Sévigné, on voyait toutes ces misérables femmes accouchées, les vieillards, les enfants, errer en pleurs, au sortir de la ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture, ni de quoi se coucher. Le pauvre violon n'échappa point; il fut pendu, puis écartelé, et ses quatre quartiers furent exposés aux quatre coins de la ville. » Ce n'est pas tout : il fallut payer les pots cassés. Les gens de M""" de Sévigné furent épargnés, mais Nantes seule dut fournir 100000 écus dans les vingt-quatre heures (1).

Rien n'a été plus difficile à établir que les impôts indirects en France. Les libertés locales n'avaient pas encore fait naufrage dans l'unité puissante d'un grand Etat.

Une princesse, qui était à la fois allemande, française, italienne, duchesse de Mantoue, de Clevès, de Nevers, beaucoup de titres, et fort peu d'Etats^ et qui

(I) Lettre du 30 octobre lG7ô.

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surtout avait de la grâce, de la beauté, de Tcsprit, connue aussi sous le nom de princesse palatuie , parce qu'elle épousa un prince palatin, Anne de Gonzague, était une autre tante d'Elisabeth-Charlotte de Bavière. Elle était sa tante par son mariage, comme la princesse de Tarente l'était par elle-même; mais quelle différence entre Anne de Gonzague et toutes ces princesses! Anne de Gonzague se rapprochait de M""" de Sévigné, qui n'était l'amie de la bonne Tarente que pour s'en moquer, et fréquentait Anne de Gonzague pour l'entendre, l'aimer, l'admirer. Même esprit fin et railleur, môme imagination se portant avec force sur les grands problèmes de la vie, sur les grandes querelles du protestantisme et de l'orthodoxie, sur la philosophie cartésienne, sur les libertins ou libres-penseurs du temps, qui se prétendaient issus de Descartes. On ne pouvait pas dire de ces deux dames, mêmes égarements.M"^ de Sévigné était toujours restée dans la mesure, par crainte d'aliéner sa liberté ; Anne de Gonzague, au contraire, passa par tous les mauvais chemins, par tous les précipices où se jette une tête ardente, par tous les écarts où l'incrédulité peut nous conduire. Delà le grand intérêt de l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague par Bossuet. C'est l'histoire d'une âme, le roman d'une âme en proie à toutes les émotions, à toutes les nouveautés, à toutes les ivresses, jusqu'à sa conversion soudaine, si vivement racontée par Anne de Gonzague elle-même, l'égarée et la repentie tout ensemble.

M"' de Sévigné fait connaître d'elle une autre page non moins intéressante et qui est de l'époque enchantée et merveilleuse, de celle où l'on jouit ton-

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jours, OÙ l'on espère toujours; el c'est précisément sur l'espérance que cette page roule. Anne de Gonzague répond à un abbé Bourdelot, qui était médecin du grand Condé et qui est celui qui apprit à jurer à la la reine Christine, car Christine ne voulait rien ignorer(l).Toutlemonde avait critiqué laboutade de ce dit abbé contre tespérance. W"" de Grignan avait écrit à sa mère « des réflexions divines ». Les dames surtout étaient choquées de ce jeu d'esprit, de ce paradoxe insensé, qui, des deux êtres bienfaisants donnés à l'homme pour endormir nos maux, le Sommeil et l'Espérance, ne pouvant détruire l'un, supprimait l'autre, c'est-à-dire l'Espérance, sur laquelle Voltaire allait écrire ces deux vers :

Elle anime nos cœurs, enflamme nos désirs,

Et, môme en nous trompant, donne de vrais plaisirs.

Les médecins, avec leurs idées positives, nous ramenaient à a plus poignante réalité. « A quoi pensez-vous, disait vivement Anne de Gonzague au docteur Bourdelot, après l'avoir, ce semble, entendu, à quoi pensez-vous, ennemi du plus grand bien de la vie et des plus doux plaisirs du cœur?... Que vous fait le genre humain pour le priver d'un trésor que les tyrans et la mauvaise fortune n'ont jamais pu ôter aux malheureux? Qu'elle soit sèche ou non (c'étaient les expressions du docteur) le mérite en est égal, et, quoi que vous puissiez en dire, une espérance maigre vaudra toujours mieux

(1) Lettre du 4 décemoro 1075.

(ju'iin gros désespoir. Cette injure qu'on lui donna liier, au milieu des [dus ïWiis^lvcî^ tnaif/reurs de France, n'a lien fait contre sa réputation, et le désespoir, tout gros et tout gras qu'on nous le représente, n'a fait nulle impression sur mon cœur. Je ne sais si Judas était maigre ou replet; l'Ecriture, qui parle de son désespoir, ne dit rien de son embonpoint ; quoi qu'il en soit, il est sur qu'il se pendit, faute d'un peu d'espérance. Cet exemple n'est pas beau. Ainsi, malgré tous vos raisonnements, j'espérerai toute ma vie, et ne me pendrai jamais (1). »

Laissons cet entourage de Madame, bien qu'il soit plus liant et plus aimable qu'elle; laissons aussi cet hôtel de iXevers, où M""" de Sévigné venait causer, avec Anne de Gonzague, de son cherFouquet, et ces allées du château des Rochers, où brillait et chassait, devant iM"" de Sévigné, un épagneul que M"" de Tarente lui avait donné, « le plus beau petit chien du monde, dit-elle, hormis qu'il ne m'aime pas. » Suivons en voyage une grande dame, qui, à l'exemple d'Anne de Gonzague, a épousé un seigneur allemand ; une Armide, s'il faut en croire M"^ de Sévigné, par la beauté et les charmes, mais avare, et dont M™" de Grignan disait à M"^ de Coulanges : « Ne me parlez plus de M""^ la princesse de Meckelbourg... Je la renonce. Comment peut-on, au milieu de l'extrême misère des pauvres dans ces derniers temps, depuis la guerre pour les Stuarts, garder tant d'or, tant d'argent, tant de meubles, tant de pierreries? »

Elle était sœur du maréchal de Luxembourg, et il a

(1) Lettre du 1" mars 1072.

été question d'elle dans la grande affaire de la Voisin . Mais où va-l-elle cette personne peu sympathique, et pourquoi ce Yoyage ? « Est-ce pour recevoir les honneurs militaires, au milieu du camp où est son frère ? Est-ce, dit encore 31""° de Sévigné, pour revoir en Allemagne un mari qu'elle n'aime pas ? Est-ce parce qu'elle hait Paris ? Il y a des gens si mystérieux, qu'on ne peut jamais croire que leurs démarches ne le soient pas. ..Mais on découvre le mystère.. Allons, Madame de Meckelbourg, vous voudriez faire un mariage, celui du Dauphin, avec une princesse de la maison de Bruns-vvick... Mais M. Colbert de Groissy sera plus heureux que vous : c'est lui qui va marier le Dauphin avec une princesse de Bavière, Marie-Anne Christine de Bavière, et l'on partira vers la fm de janvier pour célébrer ce mariage (1). »

Mais était-elle jolie cette nouvelle princesse allemande, celte Dauphine, destinée à donner des héritier au trône et à grouper le monde autour d'elle ? Voilà ce que les dames se disaient, voilà ce que le camp des belles, qui était nombreux, demandait; elle roi le demandait comme les dames. « Le portrait qu'on en a, disait M"'' de Sévigné n'est pas d'une belle personne (2). «D'autre part, « Sire, a dit au roi quelqu'un qui est très vrai, et incapable de flatter : Sauvez le preinier coup cl œil, et vous en serez fort content. » C'est Sanguin qui l'a dit, le maître d'hôtel du roi, qu'on avait tout exprès député vers la frontière. Un autre envoyé, l'abbé de Lanion, qui avait vu la princesse en Bavière, disait à peu près la même chose :

(1) Lettre de M™» de Grignan, 1G95.

(2) Lettre de Sév. 12 octobre 1G78 et 25 décembre 1679.

« Elle sait trois ou quatre langues, elle est aimable; c'est une virtuose, et son esprit la pare. » Preuve évidente qu'elle n'était point belle, et qu'il fallait s'en rapporter au portrait. Ce portrait même n'était-il pas flatté? Qui l'avait fait? un peintre de Toulouse, envoyé par la cour à Munich, M. de Troy (1). «Je conviens de tout ce qu'on dit, écrit M™" de Sévigné, à sa fille. Elle a bonne grâce; elle a de beaux bras, de belles mains, une belle taille, une belle gorge, de belles dents, de beaux cheveux, beaucoup d'esprit, beaucoup de bonté. Elle est caressante, sans être fade, familière avec dignité; elle a enfin des manières toutes françaises, toutes propres à charmer (2). Je le veux bien ; c'est une dame qui a dit cela, une dame qui a été aussi pour la voir, du côté de Strasbourg, iM'°" de Maintenon : mais est-elle belle ? » Jamais autant d'envoyés, pour voir si une princesse était jolie : c'en était humiliant pour elle. Ce qu'il y avait de plus fort, c'est que le roi fit comme les autres, ennuyé sans doute des propos. Il la vit incognito à Vitry : c'est une lettre de M. Capmas qui nous l'apprend (3) ; puis il retourna à Ghàlons, pour aller au devant d'elle avec la reine.

Eh bien enfin, l'avait-on trouvée belle? « Non, dit M""" de Sévigné; à tel point que le Dauphin, en la voyant, oublia de lui baiser la main et de la saluer (4). Il fit fort bien ce que Bossuet son précepteur n'avait pu lui apprendre ; il ne fit pas ce qu'on lui avait ap-

(1) Lettre du 28 février et du 13 mars 1G80.

CJ) Lettre du 8 mars IfiSO.

(i) Lettre du 1.3 mars 1G80.

pris (1). )) Le Dauphin resta immobile et pensif. « C'est qu'à en juger par le portrait, dit toujours M""' de Sévigné, il y a quelque chose au nez et au front qui est trop longv, à proportion du reste, et qui fait d'abord mauvais effet (2). » C'était une analyse munitieuse, une anatomie; M"" de Sévigné était difficile. Quand elle l'eut vue en personne, elle dit que ses traits n'étaient pas du tout choquants ni désagréables, mais que c'était de la laideur; elle lâcha le mot (3), accordant tout le reste, esprit, amabilité, talent musical, conversation charmante, goût pour la poésie et les beaux vers, tact parfait pour plaire au roi et aux personnes qu'il affectionnait, et, chose rare chez nos dames françaises, un fond d'idées assez sérieux pour pouvoir rester seule quatre ou cinq heures dans sa chambre, sans s'ennuyer (4). Elle dit même : (^ Si la cour était un pays qui fût pour moi, c'est-à-dire si j'étais jeune, j'aimerais à plaire à cette princesse (5). » On ne pouvait pas en faire un plus bel éloge, sauf toujours qu'elle n'était pas jolie. « Son esprit lui sied parfaitement, mais son visage lui sied mal... Voilà mon arrêt sur M°" la Dauphine, et je ne sortirai pas de là. »

Vraiment on le lui disait sur tous les tons à cette pauvre Dauphine, pourtant si noble et si distinguée ; on le lui disait, même en cherchant à lui être agréable. M'"' de Maintenon voulait offrir une canne à M. le Dauphin, et elle l'avait fait faire par iM"*^ de

(1) Mémo lettre.

(2) Même lettre.

(3) Lettre du 22 et 29 mars 1680.

(4) Lettre du 12 avril IG80. (5J Lettre du 12 avril 1G80.

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