PRINCESSES ALLEMANDES A LA COIR DE LOUIS XIV
Coulangcs; mais il fallait que M. le Dauphin la gag-nàt; M"" de Maintenon, très-discrète personne, n'eût peut-être pas osé l'olTrir. Elle joua donc avec lui, et adroitement elle proposa pour enjeu une canne ; nalurellemenl elle la perdit, et comment était cette canne? La pomme était une grenade d'or et de rubis; la couronne, car il y avait une couronne, s'ouvrait, et on y voyait le portrait de la Dauphine, avec ces mots, gravés par le fameux graveur Clément : « Il pià fjrato nascondc, il y a plus de charmes au dedans qu'au dehors. » C'était fort bien ; mais cela s'appliquaità la Dauphine, aussi bien qu'à la canne : c'est la Dauphine qui était plus belle au dedans qu'au dehors (1).
N'avait-elle pas quelqu'autre défaut, M""' la Dauphine? si vraiment, et M""' de Sévigné va en parler, avec cette légèreté de croyance et de foi qui sent déjà son dix-huitième siècle et que la noblesse française devait payer si cher. « Cette princesse de Bavière nous apporte ici beaucoup de dévotion, dit-elle; on y mettra ordre promptement ; elle ne le cède point à la reine pour les communions... Oh! il faudra qu'elle retranche l'fm^e/^w... Vous représentez-vous, ma fille, qu'elle entende sonner l'Angélus à Saint- Germain, au château de Saint-Germain? C'était bon en Bavière, c'était bon à 31unich. » M"^ de Sévigné semble môme la trouver extraordinaire de ce qu'elle voulut se confesser avant son mariage. La scène est, comique, et l'empressement des confesseurs très plaisant. « Oui, ma fille, elle voulut se confesser avant
(1) Lcttro (lu 31 mai IHSO.
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la dernière cérémonie de son mariage. Les jésuites étaient là, le père La Chaise en tête... Mais on n'en trouva pas qui entendît Tallemand; ils n'entendent que le français. Le père La Chaise y fut attrapé; il croyait avoir bien mené son fait; mais, fussent-ils des Bourdaloue, ils n'auront point son âme (1).-. 11 fallut, pour la contenter, recourir à un chanoine allemand de Liège qui par hasard se trouva là, mais qui se défendit de cet honneur, et n'avait même pas l'habit ecclésiastique. « Je n'ai jamais confessé, dit-il, qu'un soldat, blessé à la tranchée. » Enfin il la confessa; il fit comme il put, et la Dauphine aussi.
La Dauphine eut cette rigidité à Versailles, sans rien de maussade pourtant dans la forme et le ton. Elle était accoutumée à la cour de France, comme si elle y était née, et tout le monde admirait sa bonne grâce. « Mais, comme la femme de Monsieur, elle avait des sentiments à elle seule, dit M'"'' de Sévigné ; elle ne prenait pas ceux qu'on lui présentait. « Maudame, ne voulez-vous point jouer? — Je n'aime pas (( le jeu. — Mais vous irez à la chasse? Point du tout, je « n'aime pas ce plaisir-là. — Mais le théâtre vous plaira « sans doute ? Notre théâtre est renommé en Europe. (( — Oh! oui, j'irai au théâtre. » Elle y alla, elle vit Polyeucte et Pauline : « Eh bien, dit-elle de Pauline, a voilà lapins Jionnètc femme du monde, qui Jiaime v point du tout son mari. ))M°"de Sévigné caractérise « la Dauphine par un mot : « C'est une personne, ditelle i2), comme si les autres, par une absence d'idées
(1) Lettre du 13 mai 1080.
(2) Lettre du 28 août 1G80.
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personnelles et un mouvement perpétuel, n'étaient que des joujoux.
Rien n'étonnait cette princesse comme l'agitation qu'on se donnait pour se divertir. Cette vie tout extérieure ne lui pouvait aller. Mais Paris lui plaisait du moins, avec ses monuments, ses églises, sa population animée et intelligente ? «Oh! oui, disait-elle, je viens de Paris, j'ai vu Paris, que je ne connaissais pas; je n'y ai vu que des têtes et le haut des arbres des Tuileries. » Elle n'avait vu que ce qui est à la surface, ce qui était apparent, et elle semblait dire qu'il n'y avait en nous que des apparences, le mot de la Fable : « Belle tète, ma foi ! mais de cervelle, point. » C'était bien un peu allemand cette manière de nous juger; mais elle savait le dire. « Toute autre eût soulevé des tempêtes par ce discours ; mais elle, non, dit M"'' de Sévigné.Elle ne se brouillait pas à la cour, en parlant de la sorte... Le roi était ravi de sa conversation (1). »
Mais la chronique du grand monde et de la cour devait l'intéresser ? Hommes et femmes en France, grands et petits, tout le monde est curieux. M"" de La Ferté vint lui dire un jour : « Savez-vous ce qu'a dit le prince de La Roche-sur- Yon de sa bellesœur, de la princesse... ? » Et là-dessus des rires aux éclats... «iMais c'est un secret, ne le répétez pas. — Madame, je ne veux pas le savoir : je ne suis point curieuse (2). » M""" de La Ferté tombait mal, d'ailleurs, en voulant plaisanter sur cette belle-sœur, qui n'était autre que l'ancienne M"' de Blois, que Louis XIV
(1) Lettre du 25 mai 1680.
(2) Lettre du 29 mars 1G80.
252 M"'' DE SEVIGXE niSTORIEN.
aimait tant. Ce n'est pas M™^ la Danpliine qui se serait permis de jeter la pierre aux favorites du roi. Elle était pleine de reconnaissance pour le roi, « mais sayis bassesse, dit M™^ de Sévigné qu'il faut toujours citer pour les nuances et la finesse du sentiment. Ce 71' était point comme étant au-dessous de ce quelle est aujourd'//ui, mais coinme ayant été choisie et distinguée dans toute VEurope. Aussi était-elle naturelle, et non plus embarrassée et étonnée que si elle était née au milieu du Louvre (1). » Point de caquetage autour d'elle. Une heure par jour seulement elle tenait son cercle, et c'était le soir, de huit heures h neuf heures. Tout le reste était particulier (2). On ne la voyait ni à sa toilette ni à son coucher, et elle aimait M"" de Maintenon ; ce qui veut dire qu'elle se laissait gouverner par M""" de Maintenon, et se réglait sur elle pour plaire au roi.
Mais, toujours avec le roi, ou avec la reine, ou avec M""^ de Maintenon, cela faisait une cour fort retirée. On ne voyait plus ni le Dauphin ni la Dauphine, Aussi M""^ de Sévigné avait peine à croire que cela durât. Elle mettaitun peu de calcul danscettc tète allemande, beaucoup de raison dans cet esprit jeune, et beaucoup de sagesse dans cette jeunesse. Elle avait raison. Bientôt elle eut à nous dire ceci : « M"" la Dauphine ne se condamne plus à être cousue avecla reine. Elles ont été à Versailles ensemble ; mais les autres jours elles se sont promenées séparément (3). » M""" de Sévigné nous dit que la reine entrete-
(1) Lettre (lu 29 mars 1G80.
(2) Lettre du 12 avril 1G80.
(3; Même lettre.
PRINCESSES ALLEMANDES A LA COlIl DE LOUIS XIV. 2o3
liai I lie ce changement M'"* de 3Iainlenon, devenue d.iMie d'atours de la Daupliine (1). Elle dit |dus, quoique temps après : « Faut-il vous le dire, ma fille, écrit-elle? Je vois par plusieurs lettres que cette vie retirée et compassée de la jeune princesse n'est point dans son goût. Sans la facilité de son esprit et sa complaisance extrême, cela pourrait s'appeler contrainte. Que savons-nous encore ce qui se passe dans cette place, la plus belle de l'univers (2)?»
C'était si vrai, qu'elle alla à la chasse, à la chasse qu'elle availdit ne point aimer, et à laquelle sa cousine palatine, femme du duc d'Orléans, ou bien Madame, se plaisait beaucoup. « Oui, dit M""" de Sévigné, M"* la Daupliine se met à courir les bêtes dans les forêts... 11 ne semblait pas qu'elle youIûI faire tant de chemin pour les attraper ; cela fait qu'on parle un peu de Madame ; sans cela il n'en était plus ■question (3). » C'est qu'aussi ces deux princesses ne se voyaient pas de très bon œil. Elles étaient de la même maison de Bavière, mais de branches différentes et dans des places différentes ; de là des rivalités, de petites jalousies, des coups-d'œil moqueurs, qui les tenaient assez éloignées l'une de l'autre. Du petit au grand, c'est toujours ainsi, et l'humanité est la même, « toujours petite par quelque endroit. » « Qui sait, dit M""' de Sévigné? la chasse réunira peut-être ces deux branches de Bavière, si naturellement mal ensemble (4). »
(1) Lettre dn 30 juin 1G80,
(2) Lettre du :30 juin 1G80.
(3) Lettre du 30 juin 1680.
(4) Lettre du 5 juin 1680.
2o4 M"' DE SÉVIGNÉ HISTORIEN.
Voulons-nous voir une autre chose, qui se voit aussi dans les familles ordinaires, quand elles refusent de reconnaître une parenté ou une égalité avec elles. Dangeau, le joueur et le courtisan Dangeau, dont nous avons les Mémoires, épousa une personne qui était la beauté même, une chanoinesse de Thorn, Sophie- Marie de Lowenstein, par conséquent une Allemande, et de la maison de Bavière par le mauvais côté. Imprudent et vaniteux, il souffrit que sa femme signât Sophie de Bavière, et il disait qu'il devenait cousin de M"" la Dauphine, et porterait tous les deuils de l'Europe par parenté. « Dieu permit, dit M"'" de Sévigné, que M""" la Dauphine, ayant appris cela, s'est transportée d'une telle colère, que le roi fut trois fois chez elle pour l'apaiser , craignant pour sa grossesse. Vous pensez, ma fille, si tout a été effacé, rayé, biffé... ! A un homme, gonflé de cette vision, c'est chose plaisante que, dès le j^remier pas, retourner en arrière... Tant pis! Cela me fait un malin plaisir de voir la vanité matée... ; mais ne me citez point (1). »
Quelque chose arrêta ces chasses, ce rapprochement, ces boutades aussi de fierté féodale et allemande, ce sont les naissances et les enfants: en 1682, naissance du duc de Bourgogne, qui fut l'élève de Fénelon, et alors feux de joie, effusion de vin, danse de deux cents suisses, autour des tonneaux, et cessuisses les vident bien, pour faire honneur au proverbe ; cloches sonnant dans Paris, canons tirés, compliments et harangues. « Mais tout cela finira, » dit M"" de Sévigné, faisant suivre toutes les fêtes de la cour d'une
(1) Lettre du 3 avril 1G86, à M. de Moulceau.