LES COLBERT DANS LES LETTRES DE M°' DE SÉVIGNÉ
Non certes, et je n'ai pas Itesoin de le dire, après la condamnation de Fouquet, M"*" de Sévigné n'aime pas Colbert, elle n'aimera aucun des Messieurs Colbert, de ces grands parvenus du dix-septième siècle. Colbert est désigné sous le nom de Petit dans le récit du procès, et si en effet il fut un bourreau, se mettant à couvert derrière son oncle Henri Pussort, il est évident qu'on ne pouvait pas chérir à la fois et le bourreau et la victiuie. « L'exlrcme approbation qu'on donne aux réponses de M. Fouquel déplaît infiniment à Petit. On croit que Petit engagera Puis..., c'est à dire le chancelier, à faire le malade, pour interrompre le cours des admirations et avoir le loisir de prendre un peu haleine des autres mauvais succès. 11 est toujours en crainte de déplaire à Petit (1). »
La veille de l'arrct, c'est Colbert seul qu'elle redoute, Colbert caché dans les coulisses et soufflant la sévérité à des juges qui semblaient mollir. Plus de masque alors, plus de pseudonyme ; elle appelle Colbert par son nom. « Notre état, écrit-elle, serait assez
(1) 18, 28 novembre IGCi.
avantageux; mais il faut que vous sachiez que M. Colbert est tellement enragé, qu'on attend quehjue chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir (1). » A-t-elle raison contre Colbert?
Sans justifier Fouquet, que l'histoire regarde comme un grand coupable et qui n'a que l'excuse que lui donne La Fontaine dans ses Nymphes de Vaux,
Lorsque l'on a pour soi les vents et les étoiles, Il est bien malaisé de borner ses désirs,
il est une chose incontestable, c'est que Colbert mit de ràpreté dans la poursuite de Fouquet. Seulement, dans les jugements de M"^ de Sévigné sur Colbert et sa famille, il y a plus que le mauvais souvenir. 11 y a, ce qu'on remarque souvent dans Saint-Simon, la morgue de la grande dame envers les noms nouveaux, quelque illustres qu'ils soient; il y a aussi le vieil esprit de la Fronde contre les soutiens du pouvoir royal. Là-dessus M"" de Sévigné n'est pas en arrière de Saint-Simon, mais plutôt elle le dépasse.
Est-il possible pourtant que Colbert, ce grand et patriote Colbert, qui disait : « Pour la Pologne je donnerais tout; pourune dépense inutile je regrette tout; » que ce ministre à qui nous devons noire marine et nos colonies, l'industrie et les manufactures, la meilleure organisation financière, le système protecteur, qui, à la naissance de notre industrie, était si nécessaire, puis l'Académie des sciences et des inscriptions^ d'architecture et de musique; le Code noir, le Code des
(1) 29 décembre 1CC4, édit. Régnier (Hachette).
eaux et forêts; l'Observatoire et l'école de Rome; l'éclairage de Paris; l'Inscription maritime, l'école des mousses et les Invalides de la marine, qu'un tel ministre, du moins à la longue, n'ait pas trouvé grâce à ses yeux? Il n'en trouva jamais; il en eut moins que les autres. Ses parents n'étaient honnis qu'à cause de lui; il leur portait malheur. M"" de Sévigné, qui a tant de patriotisme, quand elle parle de Turenne, par exemple, ne paraît plus aimer la France, quand elle rencontre Colbert. Mais aussi quel homme que Colbert, dit-elle en exagérant sa dureté ministérielle! C'est le No7'd^ l'indifférence et la glace (1). Il n'oblige personne, et, en servant son maître, c'est surtout luimême qu'il sert. La noblesse féodale ne voulait qu'un suzerain ; à force de se révolter, elle trouva un maître, elle gagna cela à la Fronde. M"" de Sévigné continue : « Quelle illusion et quelle erreur à ce pauvre Cheverny, fils du marquis de Monglas, d'avoir cru qu'il avancerait mieux en épousant la nièce de M"" Colbert, la petite Saumery! Il en a eu cent mille francs, phis soixante mille écus. que le roi a donnés pour récompenser feu M. Monglas, des avances qu'il avait faites, quand il était maître de la garde-robe ; c'est le plus sûr; quant au reste, il a beau être d'une famille de chanceliers, l'un des meniiis ou camarades du Dauphin, et tout resplendissant déjà des honneurs qu'il attend, il n'aura rien. Ce ministre n'emploie son crédit que pour lui. ou pour ses enfants, et encore (2) !...» Mais quand cet intérêt parle, il se prête à tout, il marche, et ne s'arrête pas en chemin. Ecoutez :
(1) Jour de Noël, 1673, édit. Régnier (Hachette).
(2) Lettres du 22 février, et du 2G juin, et du 6 juillet, 1680.
Lu Vallière, dont le portrait, aperçu par le roi dans une alcôve du château de Vaux, fut si fatal à Fouquet, La Vallière n^cst plus à Versailles, elle a fui devant Qumtova, devant M"*" de Monlespan, et elle s'est ensevelie vivante dans un couvent. Mais elle n'a pu sitôt se consoler du roi; elle lui a écrit : « Sire, j'aurais quitté plus tôt la cour, après avoir perdu l'honneur de vos bonnes grâces, si j'avais pu obtenir de moi de ne pi us vous voir; celte faiblesse a été si forte en moi qu'à peine suis-je capable présentement d'en faire le sacrifice à Dieu. Je voulais pourtant que le reste de l'affection que j'ai eue pour Votre Majesté servît à une pénitence, et je pensais qu'après vous avoir donné toute ma jeunesse, ce n'était pas trop encore du reste de ina vie pour le soin de mon salut (1). » C'est M"^ de Sévigné qui rapporte cette lettre si pleine de piété et de tendresse. Le roi a pleuré, poursuit-elle, il a voulu revoir La Vallière à Versailles, et il l'a envoyé chercher aux Carmélites de Chaillot. La Vallière est venue, et rien n'a manqué à sa consolation, ou plutôt à son dépit; car, si le roi l'a entretenue en particulier et s'est beaucoup attendri avec elle. M""" de Monlespan, raltière Vusthi, qui occupe sa place, a été là aussi pour la recevoir, pour l'embrasser, pour la couvrir même de ses pleurs. Quelle situation!... Mais qui a été à Chaillot, dit M°" de Sévigné? qui a accepté la mission de ramener La Vallière au roi, au grand déplaisir de la reine, et de donner au monde un si mauvais exemple? Est-ce un courtisan? est-ce un seigneur? H ne faut pas chercher longtemps : c'est M. Colbert.
(I) Lettre du 12 février 1671.
« Tout cela, dit-elle, ne se comprend pas (1). » Mon Dieu! les seigneurs, les bourgeois, tout le monde faisait assaut de complaisance pour un roi absolu et qui rendait la France prospère. Nous étions tous ses complices. La gloire, la grandeur, le génie font passer sur bien des choses chez ceux qui gouvernent, et nous sommes naturellement très courtisans. « Avez-Yous appris, ma fille, dit M""" de Sévigné, aussi cruelle pour les seigneurs que peut Fètre Saint- Simon, ce qu'a fait Villarceaux, un marquis, un frère de la maréchale de Granccy. oncle de deux charmantes demoiselles qu'on appelle les A?iges? En parlant au roi d'une charge pour son fils, il prit habilement occasion de lui dire qu'il y en avait qui se mêlaient de dire à ses nièces que Sa Majesté les désirait près de lui à la cour, que, si cela était, il le suppliait de se servir de lui, que l'affaire serait mieux entre ses mains que dans celles des autres, et qu'il s'y emploierait avec succès. Le roi se mit à rire et dit : « Villarceaux, nous sommes ù-op vieux, vous et ??îoi, « poio' nous attaquer à des demoiselles de quinze ans; » et, comme un galant homme, se moqua de lui et conta ce discours chez les Dames. Les Anges sont enragées contre leur oncle et ne veulent plus le voir; et lui, de son c<)té, est un peu honteux. 11 n'y a nul chiflVe à tout ceci, dit toujours M""" de Sévigné; mais je trouve que le roi fait partout un si bon personnage qu'il n'est nul besoin de tant de mystère (2). »
Tout commentaire est inutile après ce récit de M"" de Sévigné, après la réponse du roi, après la
(1) Lettre du 12 février 1C7I.
(2) Lettre du 2-3 décembre 1670.
COLBERT. o9
honlc de Villarceaux, honte d'autant plus grande que la complaisance était plus infâme, et cette i)assesse était de 1G70, un an avant celle qu'on reproche à Colbert. Le malheur a bien changé les hommes aujourd'hui, surtout les princes descendants des rois, si nobles et si purs, quand on les regarde en France, et plus grands, si on les voit en exil.
Mais, s'il fallait tirer le voile sur cette peccadille de Colbert, à côté des gros péchés de Villarceaux, on pouvait peut-être l'attaquer dans son entourage. M. Colbert n'avait-il pas un frère qui tranchait du seigneur, qui avait déjà un nom de terre accolé à son nom roturier, et qui promenait pompeusement aussi, sur son blason improvisé, non une aune à mesurer les draps qu'avaient vendus ses pères, mais une belle couleuvre, armoiries anciennes et qui avaient l'air de remonter au serpent tentateur? Il avait un frère, et ce frère se nommait M. Colbert de Croissy, l'homme le plus ridiculisé, le plus raillé, le plus nul qu'on pût voir, selon M"'' de Sévigné, Figuribon/m, pour tout dire; car elle se sert de chiffres, comme La Bruyère. Jamais un tel homme ne sera rien, ou ne devrait rien être ; et vraiment, pour les services d'un seul, on en récompense un trop grand nombre dans cette inévitable famille. Jamais, en tout cas, ce nouveau Colbert ne pourra être choisi pour signer un traité, au nom d'un grand pays et d'un grand roi ; il faut plus que le fils d'un marchand, il est trop peu de chose,
Nos tenues grandia, aurait dit Horace. Pourtant, écrit amèrement M"' de
60 M"" DE SÉVIGN'É HISTORIEN.
Sévigné à sa fille : « On nous fait espérer le départ de « M. de Croissy pour un congrès. Je ne dis pas la paix, car Yous ne voulez pas croire qu'un traité de paix puisse être signé par lui. 11 y va néanmoins. Eussions-nous jamais cru que Figuriboriim pût faire une figure (1) ? »
Mais voyez, pouvait-elle dire sur le même Ion, comme la fortune se plaît à confondre toutes nos idées, toutes nos aversions ! C'est Figurïhorum qui a été un des signataires du traité de Nimègue, avec le conseiller Courtin, un autre roturier. Les rois n'en font pas d'autres, ils n'aiment que la roture ; cela s'est toujours vu, depuis Philippe le Bel jusqu'à Louis XI ; et Louis XIV, le plus grand seigneur des rois, renouvelle ces errements bourgeois. 11 y a plus; ce M. de Croissy va négocier en Allemagne un mariage royal ; il va chercher une femme, Marie-Anne de Bavière, pour Monseigneur, pour le dauphin. Il y a plus encore, il va devenir ministre et monseigneur lui-même ; il l'est en 1679; il en reçoit la nomination pendant qu'il se promène en Allemagne, et c'est le portefeuille des affaires étrangères, le portefeuille le plus aristocratique, qu'on lui met dans les mains (2).
Colbert avait aussi des fils; il en avait deux : l'aîné distingué par un nom de terre, M. de Seignelay ; le cadet, par un titre ecclésiastique, car les cadets, déjà chez les Colbert, appartenaient à Dieu^ comme les aînés au monde : ainsi l'on imitait la noblesse, avant qu'elle vous reconnût.... à la troisième génération. Seignelay sera ministre aussi, ministre de la marine,
(1) Lettre du 29 dccerubre 1675.
(2) Lettre du 2'» septembre 1G7(J.
à côté de son père, et il dirigera seul ce ministère en 1676, à rage de 27 ans ; en sorte que, à la date de 1679, on verra de fait et de droit trois Colbert ministres. On ne peut pas dire que Louis XIV ne récompensait point les bons serviteurs de la France. Voilà pourquoi il était bien servi. Seignelay donnera des fêtes au roi^ comme Fouquet. Mais que seront les fêtes de Fouquet, tant vantées, auprès de celles de Colbert? « des fêtes de village », dit M""* de Sévigné (1). Sceaux, avec son frais castel, avec son parc, que les Parisiens connaissent et que Le Nôtre avait dessiné, avec ses canaux, ses bois, ses naïades, surpassera les merveilles de Vaux, dues au même dessinateur. Seignelay aura aussi son poète, comme le surintendant Fouquet, un poète à ses ordres, pour ne pas dire à ses gages; et quel poète! rien moins que Racine, qui y récitera une Idylle sur la paix, sans doute la paix de Nimègue, que les Colbert ont signée ; oui, Seignelay aura Racine, comme Fouquet avait eu La Fontaine; et assurément l'auteur de Britannicus et de Phèdre surpasse La Fontaine de toute la supériorité de la tragédie sur la fable; pourtant son Ode à la paix, brillant poème de louanges, est oublié, tandis que les Nymphes de Vaux, hymne au malheur et à la clémence, vivent encore et nous attendrissent toujours. Tel sera M. de Seignelay, et comme il remplit bien ses fonctions de ministre! Il fit fleurir la marine, cela est certain; il fit bombarder Tripoli et Alger, repaire de pirates et terreur des commerçants de Marseille sur la Méditerranée ; il força les Génois, qui secou-
(1) Lettre du 22 juillet 1685.
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raient nos ennemis, à faire amende honorable à Louis XIV. Mais il s'agit bien de cela pour M"* de Sévigné. Ecoutons-la ; elle n'a jamais été plus mordante. « Il part de Brest avec Château-Renaud, et sans l'amiral d'Estrées, qui ne vaut plus inen, hon tout au plus à garder ce port; il va à la rencontre de Tourville, dont l'escadre réunie a la sienne formera ces soixante vaisseaux quiso;<? to\ite notre 'puissance. C'est un Bacchus jeune et heureux, poursuit-elle, qui va coîiquérir les Indes, et l'on s'attend à des combats. Il n'y a qu'une difficulté à cela, c'est que les Anglais et les Hollandais réunis ont quelques vaisseaux à Ouessant, soixante aussi, dit-on, et qui ne sont pas toute leur puissance... Or apprenez,, ma fille, ce qui est arrivé : notre flotte est toute revenue paisiblement à Belle-Ile. 31. de Seignelay revole à Versailles, avec la rapidité d'un oiseau, moins gros pourtant que le duc de Chauliies. Vous voyez bien que cet homme ne disait pas mal, qui disait : « Il n'y a plus de combats de mer ni de batailles depuis celle d'Actium(I). » Les choses n^allèrent pourtant pas si mal, puisque, quelques mois après cette lettre, le 10 juillet 1690, Tourville gagua sur les Anglais le combat naval de Dieppe.
Il transpirait quelque chose de ces railleries peu patriotiques dont se défrayait la conversation des salons, et il ne faut peut-être pas s'étonner si, un peu plus tard, LouisXIV impatienté, irrité, et voulant vite secourir l'Irlande, ordonna à Tourville de passer à travers l'ennemi sans attendre l'escadre de d'Estrées,
(1) Lettres du 20 septembre et du 7 septembre 1G89.
et procura ainsi aux Anglais leur grand triomphe de la Hogue.
Mais en 1691 et 1690, nous sommes après la mort deColbcrl; nous nous hâtons trop. Voyons Colbert, encore plein de vie, plein de bonheur, voguant à toutes voiles sur ce fleuve délicieux; voyons-le au moment oh son frère va devenir ministre, où son fils en fait fonction ; où ce fils est un homme, un esprit cultivé, étendu, propre à tout, du nombre enfin des âmes bieji nées. Un autre poète, un poète austère et qui a 50 ans, Boileau, a déjà dédié à ce jeune homme une épître, sur le Vi^ai. Colbert, de son côté. Fa marié avec M"" d'Alègrc, « noive petite Alègre, » comme dit M"'" de Sévigné, un parti riche et fort envié. Pour comble de prospérité, la jeune d'Alègre est sur le point de devenir mère, « et l'on n'en doute pas, ajoute M""* de Sévigné , elle donnera un héritier aux Colbert (1). » Mais, ô ciel ! quel changement et quelle surprise ! ou plutôt écoutons M""' de Sévigné et voyons comment elle annonce à sa fille le plus triste des événements.
c( Parlons un peu, dit-elle d'un ton dégagé, de M""" de Seignelay, qui mourut avant-hier, grosse d'un garçon. Tous les Colbert sont inconsolables. Voilà un beau sujet de méditation. Cette grande héritière, tant souhaitée, et prise avec tant de circonstances, est morte à 18 ans. hîi piniicesse de Clèves (un roman de M"'' de la Fayette) n'a guère vécu plus longtemps, et ne sera pas sitôt oubliée. »
Quelle indifférence, on ne peut s'empêcher de le
(1) Lettre du 10 juin 1G7I.
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dire, sur la tombe d'une jeune femme, qu'on a connue, qu'on a peut-être aimée, et qui meurttà 18 ans et enceinte! Tout cela, parce qu'on déteste les Colbert. « Quen pouvait mais, la pauvre ijuiocente^ » eût dit Brantôme, comme il le dit de Marie Stuart, délaissée par Catherine de Médicis, en haine des Guises? M"^ de Sévigné semble même se réjouir de cette mort, qui pouvait humilier les Colbert. Ils croyaient être toujours heureux, toujours vêtus de pourpre et d'or, sans que la dent du malheur fît à leur manteau la moindre égratignure, sedeo reginaet vidua ?ion sum, et luctum non videbo [Je suis reine , et je m'assieds sur mon trûne^ et je ne connais ni veuvage ni deuil).
La fortune a brisé ce miroir d'illusion et d'orgueil. Quel coup toutefois elle a fait là, cette fortune audacieuse, écrit M"^ de Sévigné! « Elle a osé fâcher M. Colbert (1). » Aussi bien, cette fortune, compatissante ou changeante, parut le regretter, à voir du moins ce qu'elle fît deux ans après, 1680, à Rouen. Un Colbert, jeune coadjuteur de M. de Rouen, fut sacré archevêque de cette métropole des villes normandes, et il y eut à ce sacre trente-six évêques, sans compter six qui n'étaient pas encore sacrés. «Ma fille, il n'y en avait guère davantage au concile de INicée (2). »
Mais les épreuves recommencèrent. Quand le deuil entre dans une maison, il n'en sort plus; c'est le revers de médaille des bonheurs humains. Non seulement M. Colbert père fut frappé en 1683 et mourut presque disgracié; mais encore ce fils si précoce, cet
(1) Lettre du 18 mars 1678.
(2) Lettre du 10 août 1680.
homme d'État si jeune, ce ministre chargé d'égaler notre marine à celle des Hollandais et des Anglais, ce Bacchus, qui leur eût enlevé les Indes, dit M™'' de Sévigné, s'il neùt fallu que la volonté, Thôte brillant de Sceaux, l'ami de Boileau et de Racine, veuf éploré, qu'avaient consolé les avantages d'une autre union, eh bien, il meurt aussi, et, qui le croirait? de langueur, en 1690, à l'càge de 39 ans. Il faut entendre M"" de Sévigné : «< Quelle jeunesse! quelle fortune! dit-elle, quels établissements ! Rien ne manquait à son bonheur. Il nous semble que c'est la splendeur même qui est morte. » Laisse-t-il des dettes au moins? Il en laisse 5 millions; on ne pouvait pas être plus grand seigneur, et l'on reconnaissait à cela le second des Colbert. C'est à tel point que sa veuve, la seconde iM"'' de Seignelay, renonça, dit-on, à la communauté. (' La mort nous égale tous, s'écrie ^V^" de Sévigné d'une àme soulagée et triomphante. C'est où nous attendons les gens heureux. La mort rabat leur joie et leur orgueil, et console par là ceux qui ne. sont pas fortunés... Un petit mot de christianisme ne serait pas mauvais en cet endroit; mais je ne veux pas faire un sermon (1). » La nature humaine est bien petite dans certains moments, même avec un esprit supérieur! Et pourquoi un peu de christianisme, répondit aussitôt le cousin Bussy, moins timoré et plus franc, quoique non moins âgé, ayant lui 72 ans, et elle 63? La mort fait bien ce qu'elle fait. « Que vous dirai-je d'ailleurs de M. de Seignelay? vous m'avez tout pris. Mais j'ai toujour-s eu des pressentiments
(Ij Lettre du 13 novembre 1690.
66 M"'" DE SEVIGNE HISTORIEN.
qu'il ne vivrait pas longtemps, quoique je ne lui eusse jamais rendu de visite, ni même parié... à lui (1). »
M""^ de Sévigné n'avait pas eu cet avantage, cette fîère indépendance qui ne AÏsite pas les gens qu'on n'aime point, dans quelque position qu'ils se trouvent ; et laissons-la parler elle-même de la \iolence qu'elle fut obligée de se faire, un certain jour de novembre 1676, d'un voyagea la cour, d'une visite par un temps froid, d'un discours bien préparé et avec un exordc de louanges ; car il s'agissait dune pension à obtenir, ces éternelles pensions des seigneurs sur la cassette du roi.
(i Je suis allée à Saint-Germain, ma fille, parler de votre pension, et k qui? à M. Colbert. J'étais très bien accompagnée. M. de Saint-Géran. 31. d'Acqueville et plusieurs autres me consolaient par avance de la glace que j'attendais. Je lui parlai donc de cette pension. Je touchai un mot des occupations continuelles , et du zèle pow le service du roi; un autre mot des extrêmes dépenses à rjuoi l'on était oblige, et qui ne permettaieiit pas de rien négliger pour les soutenir — car M. de Grignan était sous-gouverneur de Provence et parfois servit le roi de son argent — que c était avec peine que M. l'abbé de Grignan et moi nous r importunions de cette affaire. » Voikà l'exorde par insinuation, (c Tout cela, ajoute M"" de Sévigné, était plus court et mieux rantxé. Mais je n'aurai nulle fatiçruc à vous dire la réponse : « Madafne.fen aurai soin. » El il me ramène à la porte, et voilà qui est fait (2). » C'était mieux cependant que pour M""" Cornuel, qui
(1) Lettre du 1!) novembre 1070.
(2) Lettre du 18 novembre KJTO.
CoMiKliT. 67
fut obligée de dire à M. Colbert : <( Mais, Monseigneur, im mot du moins, » sans pouvoir le faire sortir de son mutisme. Ouelle dilTérence avec d'autre? ministres ! « Si cela vous rappelle un autre temps, ma tille, je vous dirai que vous n'avez pas tout à fait tort (1). » Malheureusement, elle n'était pas au Itout de ses visites. Le Figuribonmi étant devenu ministre, et ministre des affaires étrangères, force fut de le voir pour ceux de la famille qui étaient dans la diplomatie. Elle le visita, elle le fit prier par le chevalier de Grignan, que Fifjurihorum daignait honorer de son amitié ; elle fit tout cela, et sans être, hélas! plus avancée. Les Colbert avaient bonne mémoire comme elle. 11 avait transpiré quelque chose de ses courroux, de ses indignations, de ses mépris pendant le procès de Fouquet. Quelque seigneur besogneux — il y en avait plus d'un comme le maréchal de Bellefonds, entre autres, dont le roi payait les chevaux et l'équipage, parce qu'il n'avait rien — un seigneur besogneux, un ami peut-être de M"^ de Sévigné, s'était empressé furtivement d'étaler aux yeux des Coll)ert les imprécations, les cris, les injures, et de faire ainsi sa cour. C'est l'histoire des petites lâchetés ; c'est l'art d'arriver, qui n'est pas toujours un art honnête. Les Colbert, à leur tour, se riaient de ses éloges qu'elle ne pensait pas, et de ses dépits qu'elle ne cachait guère. Dans leurs salons officiels, où elle avait été reçue autrefois comme chez elle, ils se plaisaient peu galamment à la voir chercher, ici, l'élégant et libéral Fouquet, là un ministre plus grave et non moins ami, un mi-
(I) Même lettre.
nistre que Colbert, disait-on, d'accord avec Louvois. avait fait tomber. Rivaux en tout, Colbert et Louvois S'étaient unis pour renverser un collègue. Mais nous touchons là à M. de Pomponne, neveu des Arnauld de Port-Royal, et aux Le Tellier. Nous les réservons pour le chapitre suivant. Disons ici seulement qu'un instant Colbert espéra devenir chancelier et enlever cette charge à une famille rivale. C'était en 1683, pendant une grave maladie du chancelier Le Tellier. Le malheur voulut, cette année-là même, que celui qu'on croyait perdu se rétablît, et que Colbert, qui était encore l'image delà santé, mourût. LaFontaine nous l'a conté en petits vers :
Colbert jouissait par avance De la place de Chancelier, Et sur cela pour Le Tellier On vit gémir toute la France.
L'un revint, l'autre s'en alla.
Ainsi ce fut scène nouvelle ; Car la France, sur ce pied-là, Devait bien rire... aussi fit-elle.
Voyons donc un peu ce que nous dit M""' de Sévigné de Louvois et de Le Tellier.