CHAPITRE XIV
ORATEURS SACRÉS ET PRÉDICATEURS DU GRAND SIÈCLE D'APRÈS M'"" DE SÉVIGNÉ
C'est Fléclîier, l'élégant et disert Fléchier, alors évêque de JNîincs, qui fitl'oraison funèbre de Madame la Dauphine, morte si jeune en 1690; car toutes ces princesses de la cour de LouisXlV,soitétrangères, soit françaises, mouraient jeunes : Henriette-Anne d'Angleterre, première femme de Monsieur, à vingtsix ans; sa lille Marie-Louise d'Orléans, qui quitta la France avec tant de peine, à vingt-sept ans ; plus tard la duchesse de Bourgogne Adélaïde de Savoie, au même âge ; autant de princesses, pour ainsi dire, autant de morts prématurées, et autant d'oraisons funèbres. L'oraison funèbre était la glorification de leur vie devant Dieu et devant les hommes, et jamais elle ne lut portée à un tel degré de majesté et d'éloquence, jamais non plus elle ne s'étendit à autant de particuliers. L'éloge des morts était l'exemple des vivants : c'était un houiifur pour une famille, pour un ministre, pour un général, pour un haut dignitaire de l'Etat, de mériter une oraison funèbre; la patrie gagnait en émulation de services ce qu'elle accordait en louanges. Quelquefois la vie privée seulement,
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sans nom, sans aïeux, sans naissance, comme celle de M. Fieubet, mais employée à de bonnes œuvres, au soulagement des malheureux, à des fondations utiles, au modeste rayonnement de vertus bienfaisantes, recevait cet éloge suprême. Les orateurs ne manquaient pas, et il n'y a guère d'exemples que l'histoire ait donné un démenti à ces larges appréciations d'une vie illustre. Tous ceux dont l'orateur sacré retraçait la vie n'avaient pas élé irréprochables ; mais ils étaient revenus au devoir, et on ne louait, du haut de la chaire, que la vertu constante ou le retour au bien. Anne de Gonzague et la duchesse de Longueville, Turenne, Condé , Luxembourg, n'avaient pas été toujours des modèles de fidélité ou de christianisme. Condé, je ne veux parler que de lui, vécut en philosophe à Chantilly, après avoir été si bon chrétien à Rocroy ; il ne revint à la foi du Christ que deux ans avant sa mort. Comme Français et comme homme, il avait eu bien des reproches à se faire. C'étaient les ombres au tableau et qui faisaient ressortir davantage l'éclat de sa conversion. Le génie, la vertu, les faiblesses mêmes exaltaient le talent; l'art de bien dire suivait l'art de bien faire ; les grandes actions enfantaient les grandes paroles. L'orateur lui-même n'arrivait pas d'un bondà l'oraison funèbre; il y venait par degrés, après avoir prêché à la ville et à la cour, après avoir vu le monde, Versailles, Paris, tout ce qu'il y avait de plus noble dans l'univers, et pris le ton du discours sublime. La prédication était le chemin de l'oraison funèbre : mais que de fois encore, surtout en province, la prédication laissait à désirer ! « Que je vous plains, disait M"' de
Sévigné à s;i fille, d'entendre de mauvais sermons! C'est une véritable peine. Les mauvais prédicateurs font tort à la religion. Je ne voudrais pas qu'on vous traitât comme des chiens dans les provinces... Encore si vous pouviez vous dispenser d'y assister ! mais non, la place où vous êtes vous y oblige. » M"'' de Sévigné nous décrit aussitôt l'embarras des dignitaires de province, quand les devoirs de leur charge les obligeaient à des démonstrations religieuses qui n'étaient pas de leur goût. Il fallait croire à quelque chose, au milieu d'un peuple croyant. 31ieux valait refuserles dignités, si on ne croyait pas, car les hommes en place étaient tenus de donner l'exemple. On n'entendait pas qu'un haut fonctionnaire fît mépris de la religion de l'Etat, C'est encore ainsi en Angleterre, et dans bien d'autres pays. Simple particulier, on était libre; fonctionnaire, on ne l'était plus ; il fallait pratiquer ou se démettre. Mais combien à qui la foi manquait ! combien qui n'en avaient que le masque, au lieu de rejeter noblement et le masque et l'emploi !
M"" de Sévigné nous révèle ces ennuis, ces dévotions officielles à côté d'une réelle incrédulité. Sa fille, sousgouvernante de Provence, en était un exemple. Elle était cartésienne, elle ne croyait pas à grand'chose, et elle paraissait croire à tout. « Quelle contrainte, lui disait M""' de Sévigné, que celle qui vous est imposée par la place oi!i vous êtes ! J'avoue que, quand elle oblige à communier, sans autre raison que cette représentation extérieure, je ne m'y résoudrais pas aisément. ^ M°^ de Sévigné se met alors à critiquer la province, pour excuser sa fille: elle critique les ignorants et les .sots, qu'il faut édifier; les premiers
dimanches du mois, oij il faut communier ; les douze ou treize fêtes de la Vierge, où il faut recommunier. « Est-il possible, dit-elle, d'entendre la religion d'une façon plus ridicule? On ne voit que pèlerins et pèlerinages, ex-voto, génuflexions, déguisements de couleur, blanc, violet, minime, que sais-je?sans compter la peur des spectacles et du jeu... Eh bon Dieu! ajoule-t-elle, dites-leur que saint Louis, qui était plus saint que vous n'êtes sainte, ne communiait que cinq fois l'année. Mais sait-on sa religion dans vos provinces (1)! »
M^^de Sévigné avait une autre excuse pour sa fille, si ce n'est pour elle. « Comment peut-on aimer Dieu, disait-elle, quand on n'entend jamais bien parler de lui ? 11 faut des grâces plus particulières qu'aux autres(2). » 11 est certain que M""' de Grignan n'entendait pas toujours bien parler. Ne voilà-t-il pas qu'un minime, prêchant le carême à Grignan, s'avisa d'appeler Eve la côte d'Adam, de représenter le serpent poursuivant celte côte, la séduisant, la gagnant, la rompant, rompant la côte dAdam, et il continua son sermon sur cette métaphore. M™'' de Grignan en rit tout son soûl, dans une lettre à sa mère, qui était aussi pour le duc de La Rochefoucauld. « La première côte de M. de La Rochefoucauld, disait-elle, — c'était M"" de Longueville — qu'est-elle devenue? Et la seconde côte (c'était M™' de Marans) — oij est-elle aussi? La Mellusine est dans un trou. M. de La Rochefoucauld a deux côtes rompues (3). » Dieu cette fois, et non
(1) Lettre du 9 mars et du 8 avril 1089.
(2) Lettre du 1" avril 1671.
(3) Même lettre.
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Satan, avait fait cet ouvrage; mais enfin elles étaient rompues. « Ma fille, répondait M™'' de Sévigné, nous vous souhaitions toujours quelque sorte de folie, pour vous divertir; mais nous craignons que celle du minime n'ait été meilleure pour nous que pour vous. Nous vous plaignons de n'entendre parler de Dieu que de celte sorte. Ah! Bourdaloue ne parle pas ainsi (1). » Aussitôt M"" de Sévigné donne à sa fille la liste brillante des prédicateurs de Paris : Mascaron, qui était de Marseille; Bourdaloue, qui était de Bourges; l'abbé Anselme, qui était de l'Ile-en-Jourdain, près d'Auch ; le père Soanen, qui était de Riom; le père Gaillard, qui était de Dole ; le père La Rue, qui était de Paris; Fléchier, qui était de Pernes, près d'Avignon; le père Archange, qui était d'Autun; l'abbé de Roquette, qui était de Toulouse ; Féneloa enfin, né au château Fénelon en Quercy ; et Bossuet, le plus grand de tous, né à Dijon.
La province n'était pas mal représentée dans cette pléiade oratoire. Sauf le père La Rue, tous étaient nés hors Paris, et leur talent s'était formé en province. M"* de Sévigné était prévenue contre l'abbé Anselme, parce qu'il était Gascon ; mais, après l'avoir entendu à Saint-Paul, sa paroisse, dans le carême de 1689, elle l'admira comme tout le monde. Il fit merveille à Paris, comme il avait fait merveille à Toulouse. Ce Gascon imposa son goût à la capitale. A Toulouse, on l'appelait un Elle, pour l'inspiration et la force, on l'appelait le petit prophète. Paris Tentendit par curiosité, et avec un peu de dédain; mais Paris fut
(1) Même lettre.
subjugué comme Toulouse, et l'admiralion fut la même. « Il m'a forcée, dit M"" de Sévigné, de revenir de mon injuste jugement, et je le trouve un des bons prédicateurs que j'aie jamais entendus : de l'esprit, de la dévotion, de la grâce, de l'éloquence; en un mot, je n'en préfère guère à lui (1). » M"^ de Sévigné le reçut chez elle, à Thôlel Carnavalet, rue Culture-Sainte-Catherine. M™'' de Grignan, qui vint à Paris, ne fut pas moins touchée qu'elle de ses discours, et cette fois, très sincèrement, elle se confessa à lui.
L'abbé Anselme alors aborda l'oraison funèbre. Un homme était comme lui venu de Toulouse, oi^i il avait rempli la charge de conseiller au parlement : il avait de l'esprit, de l'agrément, beaucoup de vertus, une grande fortune qu'il consacrait aux pauvres : c'était Gaspard de Fieubet, nommé plus haut. Mais il n'était pas grand seigneur ni ministre; il n'était que conseiller d'Etat et chancelier de la reine, quand il mourut en 1694, entouré d'estime et de regrets. On proposa son oraison funèbre à Mascaron, qui la refusa ; on s'adressa à l'abbé Anselme, qui l'accepta. 11 la lut d'abord à la cousine de M™' de Sévigné, à M""" de Coulanges, qui recherchait les écrivains et les orateurs, et puis il la prêcha, avec tout le succès d'un vrai talent, augmenté encore d'une âme généreuse (2).
Un autre orateur dont parle M™" de Coulanges, dans ses lettres à M"'' de Sévigné, ne devait pas faire non plus une oraison funèbre qu'on lui demandait.
(1) Lettre du 9 mars, du 8 avril 1089.
(2) Lettres du 13 juin 1685, du 15 septembre et du 3 octobre 1695.
Le père La Chaise avait couru à lui pour cela ; il n'avait rien obtenu : démarche grave pourtant, que celle du père La Chaise! En sa qualité de confesseur du roi, il désignait à Louis XIV les plus capables pour la chaire, et les plus dignes pour l'épiscopat. Le premier président, frère du défunt, et qui n'était autre qu'Achille de Harlay, s'en était aussi mêlé : même résultat. « Oui, mon ami, dit M*"" de Coulanges, le premier président et le père La Chaise se sont adressés au père Gaillard pour l'oraison funèbre de l'archevêque de Paris, et c'est le père Gaillard qui ne doit pas la faire. » Mais pourquoi? quelles difficultés y trouvait-il? était-ce au-dessus de ses forces, ou avaitil par hasard trop peu de bien à dire?
M"" de Coulanges pose la question et donne la réponse : « Le père Gaillard ne doit pas faire l'oraison funèbre, dit-elle, et pourtant il parlera. Mais, devant le catafalque et au milieu de la cérémonie, il a imaginé de faire un sermon, devinez sur quoi : sur la mort; de tourner tout en morale, d'éviter les louanges et la satire, qui sont deux écueils dangereux. Tout le prélude des oraisons funèbres n'y sera pas. Il se jettera sur les auditeurs, pour les exhorter à bien vivre; il parlera de la surprise de la mort, peu du mort, et puis Dieu vous conduise à la vie éternelle (1). »
C'est ainsi que le père Gaillard ne devait pas faire l'oraison funèbre de Monseigneur de Harlay, archevêque de Paris, tout en ayant accepté de la faire. Le sujet n'y prêtait pas, et le père Gaillard sauvait
(I) Môme lettre.
264 M"" DE SEVIGXE HISTORIEN.
les apparences pour la famille, sans mentir à la vérité. 11 était d'un tact et d'une adresse admirables. C'est lui qui, le jour de la Toussaint de l'année 1688, prêchant aux Tuileries, fut interrompu par un signe du roi et par les nouvelles qu'on apportait du Dauphin qui assiégeait Philipsbourg... Mais il faut lire ici M"" de Sévigné, après avoir entendu M"" de Coulanges, « Pendant que le père Gaillard, dit-elle, prêchait devant le roi et toute la cour, M. de Louvois, entrant dans la chapelle, vint apprendre que Philipsbourg était pris. Le roi fit signe, le père Gaillard se tut, et. après avoir dit tout haut la nouvelle, le roi se jeta à genoux pour remercier Dieu. Ensuite le prédicateur reprit son discours avec tant de p?'ospérité que, mêlant sur la fin Philipsbourg, M^' le Dauphin, le bonheur du roi et les grâces de Dieu sur sa personne et sur tous ses desseins, il fit de tout cela une si bonne sauce que toutle monde pleurait (1). » Prêcher devant un tel roi et une telle cour, et se faire écouter, annonçait déjà un grand esprit. Reprendre son discours, en y mêlant un compliment délicat qui n'en troublât pas l'ordonnance, était d'un homme fin, ingénieux, imperturbable. Les compliments ne manquèrent pas à l'orateur quand il descendit de chaire : le roi le loua; les courtisans renchérirent sur le roi. Le bon jésuite en était confus, et M"'' de Sévigné, qui ne croit pas qu'au fond du cœur les compliments déplaisent, fait ici une alliance de mots des plus mordantes : <( Oui, ma fille, dit-elle, l'humilité d'un jésuite a dû être pleinement satisfaite (2), »
(1) Lettre du 3 novembre IG88.
(2) Lettre du 11 mars 1671.
M"" de Sévigné aimait mieux les prédicateurs sévères, à quelque ordre qu'ils appartinssent, jésuite, comme Bourdaloue, ou de TOratoire, comme JVlascaron. Bourdaloue et Mascaron, voilà ses orateurs de prédilection. C'est d'eux qu'elle parle dès l'année 1070, quand ils n'avaient que trente-cinq, trentesix ans; elle va de l'un à l'autre, elle ne se lasse pas de les entendre, elle les montre prêchant presque toujours en même temps, tantôt à Saint-Gervais ou à Saint-Paul, tantôt aux Tuileries ou à Versailles ; elle les reçoit chez elle, elle se plaît avec eux, elle leur donne des dîners (1); elle les assimile à des artistes de première force, et elle idéalise leur genre, en disant : Je m'en vais en Boia^daloue; je suis ravie du Mascoron; le Bourdaloue m'a émue, le Bourdaloue m'a laissée froide aujourd'hui (2). « « Mascaron et Bourdaloue, écrit-elle à sa fille, le 27 février 1671, me donnent tour à tour des plaisirs et des satisfactions qui doivent, pour le moins, me rendre sainte. »
La même année, jour de Noël, elle ne parle que d'eux. «J'ai été au sermon, dit-elle; mon cœur n'en a point été ému; » et, rimant sa prose pour lui donner plus de piquant, « ce Bourdaloue, ajoutet-elle, tant de fois éprouvé, l'a laissée telle qu'il l'a trouvée... Pourtant les Mascaron et les Bourdaloue se surpassent à l'envi... Un demi-quart des merveilles qu'ils disent devrait faire une sainte... Mais qu'y faire?... J'ai du moins reçu le Mascaron, puisqu'il prêchait à Saint-Paul, à ma paroisse, et j'ai fait
(1) Lettre des 13 mars 1671 et 27 mars.
(2) Lettre des 17 et 18 février, Il mars 1671.
office d'une vraie petite dévote, en lui donnant un beau repas. »
Elle aimait ces prédicateurs, quand ils parlaient vivement aux princes, aux courtisans, et les yeux fermés comme Bourdaloue, pour ne pas voir les froncements de sourcils et les visages. Les courtisans étaient outrés parfois des duretés de Mascaron prêchant devant Louis XIV. Louis XIV ne s'en fâchait pas. « Messieurs, il a fait son devoir, c'est à nous à faire le nôtre. » Ils n'étaient pas moins en colère^ quand Bourdaloue prêchait, et que devant eux, devant le roi, devant les princes et les princesses, devant les grandes dames, parmi lesquelles en 1671 se trouvait M™'' de Sévigné qui était venue voir la Dauphine, il abordait un sujet brûlant, Vadultère. « Sauve qui peut, dit M"' de Sévigné qui riait tout bas. Bourdaloue va son chemin, frappant comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers (1)», n'écoutant rien, rien que lui-même et l'Evangile, qui parlait avec lui. Quelquefois il faisait des personnalités en chaire, avec quelque déguisement, une certaine réserve, mais on ne s'y trompait pas ; on reconnaissait les masques, et il en convenait ; il menaçait même plaisamment ceux qui le critiquaient de les peindre dans ses discours. Un courtisan fort aimable, grand admiraleur de M™" de Grignan, et qui disait que sa beauté était capable de brûler le monde, le célèbre mousquetaire Tréville, s'était converti avec éclat. Bourdaloue, le jour de Noël, fit trois points de la vie de Tréville ; il
(I) Lettre du 29 mars 1G80.
ORATELRS SACRÉS ET PREDICATEURS nU GRAND SIÈCLE. 207
n'y manquait que le nom (1). » M""" de Sévigné n'était pas seule à dire cela ; Boileau ledit aussi dans sa satire. « Ecolier, ou plutôt singe de Bourdaloue, écrivait-il, je me mets cà remplir mes saumons de portraits. » Ah! il parle de moi, répondit Bourdaloue? « Eh bien, si Boileau me met dans ses satires, je le mettrai dans mes sermons. »
Bourdaloue n'était pas un prédicateur commode : « Le père Bourdaloue, écrit 31""" de Sévigné le 5 février 1674, fit un sermon le jour de Notre-Dame, qui transporta tout le monde : il était d'une force h. faire trembler les courtisans, et jamais prédicateur évangélique n'a prêché si hautement ni si généreusement les vérités chrétiennes. Il était question de faire voir que toute puisscmcc doit être soumise à la loi^ à l'exemple de Notre-Scigneur, qui fut présenté au Temple, Enfin, ma fille, cela fut porté au point de la plus haute perfection, et certains endroits furent poussés comme les aurait poussés l'apôtre saint Paul (2). »
Bourdaloue, dans ses sermons, égalait Boileau dans ses satires; ils tenaient le fouet l'un et l'autre; ils se ressemblaient, et pourtant ne s'assemblaient pas, gens de même métier en quelque sorte, qui se repoussaient, bien loin de se rapprocher. Il n'y avait pas jusqu'aux jeunes évêques de vingt-deux, vingt-trois ans, évêques de naissance et privilégiés, que Bourdaloue ne poursuivît comme constituant un abus , au milieu de la sainte égalité chrétienne. « Bourdaloue passe toutes les merveilles passées, dit encore M"*" de Sévigné, et l'on
(l! Lettre du 25 décembre 1671.
(2) Lettre du U février 1674.
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dit que personne n'a prêché jusqu'ici (1)... Il m'ôte souvent la respiration, par rextrême attention avec laquelle on est pendu à la force et à la justesse de ses discours, et je ne respire que quand il lui plaît de les finir, pour en recommencer un autre de la même beauté (2). »
Bourdaloue, pour elle, c'est le gra?id-Pa7i,V orateur universel, à qui tous les sujets de morale, de religion, de philosophie, sont familiers. « Quand il prêche, dit-elle, il fait languir tous les prédicateurs, le père de La Tour, le père de La Roche, l'abbé Anselme, qui pourtant brille à Saint-Paul, le père Gaillard, qui fait des merveilles à Saint-Germainl'Auxerrois... Tous les sermons sont écoutés, quand le grand-Pan ne prêche pas (3). La princesse de Conti, la duchesse de Longueville, que j'appelle les mères de r Église, ont entendu son sermon sur la mort et en étaient ravies. M™*" de la Fayette, qui y était pour la première fois de sa vie, en était transportée d'admiration (4).... Son sermon sur /« grâce : <c Si vous connaissiez le don de Dieu ! » n'était pas moins admirable. Je me souviens de la beauté de ce discours... J'ai besoin de m'en souvenir et de regarder vers Dieu... Le temps nous pousse, ma fille, je suis triste (3)... »
Il en était de ces sermons sur la grâce, sur la mort, comme de celui de Mascaron sur la passion. M"'' de Sévigné entendit la passion de Mascaron, qu'elle
(1) Lettrfi du 25 décembre 1G71.
(2) Au président Moulceau. 3 avril 1686.
(3) Lettre du 28 mars 1689,
(4) Lettre du 13 mars 1671. (:>) Lettre du 28 mars 168S.
trouva parfaitement belle et touchante. Mais ce n'est pas celle-là qu'elle eût voulu entendre ; et ici, malgré tout le talent de Mascaron, le mérite des deux orateurs se mesure au concours des auditeurs et à la foule qui se presse. Môme aux sermons de Mascaron, il y avait toujours de la place ; il n'y en avait plus, deux jours à l'avance, quand Bourdaloue prêchait. M'"'' de Sévigné, en 1670, avait entendu la. passion de Bourdaloue avec M. de Grignan, et elle savait qu'il devait redire la même en 1671 : inutile d'y aller. Pour elle, c'était une raison de l'entendre: mais l'église était envahie. Bourdaloue devait prêcher le Vendredi saint, et déjà le mercredi toutes les places étaient prises. « Quelle envie n'avais-je pas, ma fille, de me jeter dans le Bourdaloue ! Mais l'impossibilité m'en a ôté le goût. Les laquais y étaient dès mercredi, et la presse était à mourir (1). »
Ce fut une belle année à Paris, que celle de 1671, avec Mascaron et Bourdaloue, et tant d'autres bons prédicateurs, quoique inférieurs à ceux-là en éloquence. Cette année, Mascaron fut nommé évêque de Tulle; plus tard il passa à l'évêché d'Agen, et M""" de Sévigné aurait pu le montrer dans ce dernier diocèse, en face de ses trente mille protestants, qui l'écoutaient, qui l'admiraient, qui se convertissaient. Mais elle revient à son Bourdaloue, qui lui aussi, dans le Bas-Languedoc, après la révocation de l'Édil de Nantes, évangélisait les protestants de Montpellier, ou plutôt les convertis, les nouveaux frères, comme elle dit. Elle le recommande au président Moulceau,
(1) Lettre du 27 mars 1671.
du parlemont d'Aix, qui éuivait la mission et qui était chargé de surveiller les nouveaux frères. La lettre de recommandation est curieuse ; l'opinion intime de M"" de Sévigné sur la Révocation semble s'y donner jour. « Vous serez aussi charmé, dit-elle au président 31oulceau, de l'esprit, de la bonté, de l'agrément et delà facilité du père Bourdaloue, dans la vie civile et commune, que charmé et enchanté de ses sermons. » Puis, pensant à la communion générale qui devait couronner la mission : « Je crois, dit-elle, cher Président, qu'avec un tel homme vous saurez vous démêler de l'embarras de cette grande fête., qui pourrait causer tant de sacrilèges, si, par une adresse et une habileté chrétienne et politique, vous ne preniez d'autres chemins que ceux de la violence (1). » Belle lettre, et très honorable aussi pour le grand orateur ; il essayait de convaincre ceux qu'on avait contraints, et achevait par la liberté l'œuvre imparfaite de la force !
Il y a une chose qui surprend : M'"'' de Sévigné cite beaucoup de sermons; mais ceux de Bossuet, de Fénelon, de Fléchier, elle n'en dit rien, absolument rien. Elle ne parle que des oraisons funèbres de Bossuet et encore d'une seule, celle du prince de Condé. Y assisla-t-elle du moins? Pour les autres oraisons funèbres, elle était à la campagne, aux Rochers, quand elles eurent lieu, et elle ne se dérangea pas, même pour celle de son amie Anne de Gonzague,que Bossuet prononça au mois d'août 1685. Mais l'oraison funèbre du prince de Condé est du
(I) Lettre dn 3 avril 1G7I.
10 mars 1087, époque où M""' de Scvigné était encore à Paris, et Bossuet devait la prêcher. Y assista-l-elle ? Elle alla voir la décoration de l'église, comme tous les Parisiens, et le jour même elle en fit la description en écrivant à son cousin Bussy ; mais l'oraison funèbre, elle ne l'entendit pas : « Nous la verrons imprimée, dit-elle. » Plus tard, quand elle la lut, elle écrivit : « Elle est faite de main de maître, et le maréchal de Gramont a eu tort de se scandaliser du fameux parallèle de Condé prince du sang, et de Turenne simple seigneur, et de dire au roi : « Sire, nous venons d'assister à l'oraison funèbre de M. de Turenne.» Elle justifie Bossuet, en disant qu'il ne voulait pas établir de parallèle, mais seulement présenter un tableau des hommes extraordinaires que Dieu avait envoyés au roi, et du grand roi dont le bonheur et le génie pouvaient remplacer les grands hommes (1), C'est tout ce qu'elle dit de ce chefd'œuvre^ de ce discours magnifique, le plus éloquent peut-être qui soit sorti d'une bouche humaine. Mais Bourdaloue parle-t-il, Bourdaloue fait-il l'oraison funèbre du père de ce prince, 10 décembre 1683, puis celle du prince même, 25 avril 1687, un mois après Bossuet : M""^ de Sévigné ne manque aucune de ces séances oratoires; elle loue, elle admire, elle analyse tout, en écrivant à Bussy. D'abord elle avait douté que le père Bourdaloue réussît dans les sermons, à moins d'avoir un auditoire bourgeois, ordinaire, et elle le dit à M. de Grignan en 1670, avec une comparaison tirée du jeu. k Nous pensions qu'il ne joue-
(1) Lettre des 10 et 13 mars et 25 avril 1C87.
rait bien que dans son tripot, dit-elle ; nous nous trompions : voilà qu'il prêche divinement... aux Tuileries (1).» Maintenant elle ne croyait pas non plus qu'il se risquât dans l'oraison funèbre, et que son génie un peu raide eût assez de grandeur, d'élasticité, de souplesse. « Auriez-vous jamais cru, dit-elle à Bussy en 1G83, que Bourdaloue, pour exécuter la dernière volonté du président Perrault, eût fait depuis six jours, aux Jésuites, la plus belle oraison funèbre qu'il est possible d'imaginer ? Jamais une action n'aété admirée avecplusde raison quecelle-là. Il a pris le père du grand Condé dans ses points de vue les plus avantageux, et, comme son retour à la religion (car pendant les guerres de religion, la maison de Condé était protestante) a fait un grand effet pour les catholiques, cet endroit, manié par Bourdaloue, a composé le plus beau, le plus chrétien panégyrique qui ait été prononcé (2). »
Quatre ans après, quand le grand Condé mourut, même compte rendu de la nouvelle oraison funèbre. (( Je suis charmée et transportée de l'oraison funèbre de M. le Prince. Bourdaloue s'est surpassé lui-même; c'est beaucoup dire. Son texte était : (^quele roifavait pleuré et avait dit à so)i peuple : Nous avons perdu uu
prince qui était le soutien d'Israël 11 était question
de son cœur, car c'était son cœur qui était enterré aux Jésuites; cœur solide, cœur droit, cœur chrétien. » Et M"^ de Sévigné développe les trois divisions de ce discours, jusqu'aux derniers jours du prince, jusqu'à son retour à Dieu depuis deux ans.... « L'au-
(1) Lettre du 5 décembre 1670.
(2j Lettre du 16 décembre 1683.
ditoire, dit-elle, paraissait perdu et suspendu à tout
ce que disait Bourdaloue Je gale cette pièce par la
grossièreté dont je la croque; c'est comme si un barbouilleur voulait toucher à un tableau de Raphaël (1). »
Jamais elle ne parle ainsi de Bossuet, et elle se tait complètement sur Fénelon orateur. Peut-être qu'elle aimait moins les mouvements impétueux de l'un, l'éloquence poétique de l'autre, et que Bourdaloue, éloquent parfois, mais toujours égal, correct, d'une précision et d'une justesse mathématiques, convenait mieux, à son génie. M™" de Sévigné est sévère ; avec infiniment de sensibilité et d'esprit, elle est positive, et aime fort la satire. Il est certain qu'il n'y a que du Bourdaloue dans ses lettres, et que les autres prédicateurs sont au second plan. M"* de Sévigné ne se borne pas à le montrer en chaire ; elle le montre auprès des grands, leur annonçant les événements tristes, comme avait fait Antoine Arnauld annonçant à M"'' de Longueville la mort de son fils. C'est lui qui en 1673 vient apprendre au maréchal de Gramont que son fils, le comte de Guiche, a cessé de vivre : et il n'est pas là, comme Arnauld, immobile et les bras croisés; il parle, il agit, il ne ménage pas la douleur d'un père; il veut convertir, et frapper un grand coup. La lettre deM"^ de Sévigné à cet égard vaut celle du désespoir de M""' de Longueville, quoiqu'elle soit moins connue.
« Il faut commencer, ma chère enfant, dit M""* de Sévigné, par la mort du comte de Guiche. Ce pauvre
(I) Lettre du 25 avril IG87.
garçon estmorlde maladieeldelangueurdansFarmée de M. de Turenne. Je vous écris le vendredi 8 décembre 1673, mais la nouvelle en vint mardi malin. Le père Bourdaloue l'a annoncée au maréchal de Gramont, qui s'en douta, sachant l'extrémité de son fils. Il lit sortir tout le monde de sa chambre. 11 était dans un petit appartement qu'il a au dehors du couvent des Capucines. Quand il fut seul avec ce père, il se jeta à son cou, disant qu'il devinait bien ce qu'il avait à lui dire; que c'était le coup de sa mort, qu'il le recevait de la main de Dieu ; qu'il perdait le seul et véritable objet de sa tendresse et de son inclination naturelle, que jamais il n'avait eu de douleur ou de sensible joie que par ce fils, qui avait des choses admirables. Il se jeta sur un lit, n'en pouvant plus, mais sans pleurer, car on ne pleure pas dans cet état. Le père Bourdaloue pleurait, et n'avait encore rien dit. Enfin il parla de Dieu, comme vous savez qu'il en parle ; ils furent six heures ensemble ; et puis le père Bourdaloue, pour lui faire faire le sacrifice entier, le mena à l'église des bonnes Capucines, oii l'on disait vigiles pour ce cher fils; le maréchal y entra, en tombant, en tremblant, plutôt traîné et poussé que sur ses jambes ; son visage n'était plus connaissable. » Ne croii'ait-on pas que M"""" de Sévigné avait tout vu? mais non encore; elle conte la chose d'après M. le Duc, fils du grand Condé; c'est là son reporter et son autorité, car elle parle toujours d'après des personnes sûres ; elle ne fait que reconstituer le récit par l'imagination et la mémoire. «M. le Duc, dit-elle, vit le maréchal en cet état, et, en nous lecontant chez M"^" de la Fayette, il pleurait. Ce pauvre maréchal
revint enfin dans sa petite cliambre. Il est comme un homme condamné. Le roi lui a écrit; personne ne le voit. » Puis viennent les détails intimes que la curiosité réclame, et où s'exerce un peu la malice; jusque-là M'"'' de Sévigné n'a parlé que pour l'édification. « Le cher et regretté défunt avait vécu, Dieu sait comment, et fait mauvais ménage ;mais il a fait amende honorable, et a bien fini la comédie. Sa veuve, oh! elle a dit ceci: « Il était aimable, et je l'aurais aimé passionnément, s'il m'avait aimée.... Mais.... Elle est riche, etheureuse. » Quanta sa bellesœur M™* de Louvigny, femme du second fils du maréchal, et que M"" de Sévigné appelle la Rosre, il ne faut pas demander si elle est affligée : « Elle devient dans un moment duchesse de Gramont, et si elle est inconsolable, il y a une bonne raison à cela, dit M™^ deSévigné : c'est qu'elle n'est point affligée (1). » 31°"' de Sévigné est un peu comme son ami M. de la Rochefoucauld : elle ne croit guère à la vertu ; elle croit beaucoup à l'amour de soi, aux démonstrations excessives, à la morale de l'intérêt, quitte à convenir sincèrement de son erreur, quand les événements lui donnent tort. Par exemple, quel mal ne pensait-elle pas du chancelier Séguier? Quel mal n'en disait-elle pasdurantleprocès deFouquet? Ehbien, ce chancelier impitoyable meurt en 1672 entre les bras de Mascaron, avec les sentiments les plus chrétiens, étonnant Mascaron par ses citations des Pères et de l'Ecriture sainte, ne laissant pas plus de fortune, après quaranteansde ministère, qu'il n'enavaiten y entrant,
(1) Lettre (lu 8 décembre 1673.
276 M™" DE SEVIGNE HISTORIEN.
paraphrasant le Misei^ere avec une éloquence et une piété à faire pleurer tout le monde : M""' de Sévigné est la première à proclamer la grandeur de sa mort et les vertus de sa vie. « 11 est mort en grand homme, dit-ell-e. Son bel esprit, sa prodigieuse mémoire, sa naturelle éloquence, sa haute piété se sont rassemblés, au dernier jour de sa vie. La comparaison du flambeau, qui redouble sa lumière en finissant, est juste pour lui.... Il était ainsi, en entrant à la cour, qu'il était en mourant, et cela, après avoirété quarante ans chancelier.... La mort découvre bien des choses, ma fille, et ce n'est point de sa famille que je tiens ceci: on le voit (1). » M""" de Sévigné tenait ces détails de Mascaron même ; probablement sommes-nous bien loin de Pierrot métamorphosé en Tartuffe, de ce trait malin qu'elle enviait au grand Arnauld.
Pour Mascaron, même enthousiasme, lorsqu'à son tour il s'essaye dans l'oraison funèbre. M""" de Sévigné passe sous silence celle d'Henriette d'Angleterre, dont il fut chargé, la même année que Bossuet, et qui lui valut l'évêché de Tulle. Mais, quand il prononça celle du maréchal de Turenne, en 1675, aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, elle n'a pas assez d'expressionspour la louer. « M. de Tulle a surpassé tout ce qu'on espérait de lui ; c'est une action pour l'immortalité.. . On ne parle que de cette oraison funèbre. 11 n'y a qu'un cri d'admiration. Son texte était : Domine^ 'prohast'i m,e et cognovistime, et cela fut traité divinement.... Quel malheur que je n'aie pu y assister! J'étais aux Rochers ; mais je la verrai imprimée. »
(1) Lettre du 3 février 16T2.
Puis: « Je l'ai, ma fille, et j'en suis eharinée. H y a des endroits qui doivent avoir fait pleurer tous les assistants.... Ne vous l'a-t-on pas envoyée comme à moi, ma fille? M. de Coulanges et le cardinal de Retz m'ont déjà ruinée en ports de lettres ; mais j'aime bien cette dépense, et vous l'aimerez aussi, quand vous aurez reçu cette oraison funèbre. Il me semble n'avoir rien vu de si beau que cette pièce d'éloquence (1). » Mais ce beau sujet de la vie et de la mort de Turenne n'allait-il pas tenter d'autres orateurs? Mascaron, tout le premier, avait bien entrepris l'éloge funèbre de la jeune Henriette d'Angleterre, quoique 'Bossuet l'eût déjà fait; Bourdaloue, également après Bossuet, fit aussi l'oraison funèbre de Gondé. Aujourd'hui nous n'aurions pas cette hardiesse; on l'avait alors. Ces hommes de grand talent n'étaient ni jaloux ni superbes; ils acceptaient sans fausse modestie ce que nous n'oserions pas entreprendre; on pouvait ainsi les comparer sur le même sujet, comme les athlètes d'un même jeu, et l'éloquence gagnait à ce noble concours. Qui donc se mesura avec Mascaron, avec un orateur tant loué? Fléchier, un simple abbé, non évêque encore, voulut entrer en lice et lutter de force avec lui. M"' de Sévigné eut bruit de cela, et il faut voir comme elle en hausse les épaules, comme elle raille le téméraire, quoiqu'il se fût développé sous le même ciel de la Provence et que déjà on eût de lui une belle oraison funèbre, celle de Montausier. Jusque-là M"" de Sévigné n'avait jamais nommé Fléchier, dans les lettres à sa fille ; mais alors : « On
(1) Lettres des 6 et 10 novembre, 29 décembre 1G7&, et 1" janv. 167G.
dit que l'abbé Fléchier veut surpasser Mascaron, s'écrie-t-elle ! Je l'en défie bien. Il pourra parler d'un héros, mais ce ne sera pas de M. de Turenne. Et voilà ce que M. de Tulle a fait divinement à mon gré. La peinture de son cœur est un chef-d'œuvre; et cette droiture, cette naïveté, cette vérité dont il était pétri, enfin ce caractère, comme il dit, également éloigné de la souplesse, de l'orgueil et du faste de la modestie. Je vous avoue que j'en suis enchantée; et si les critiques ne l'estiment plus, depuis qu'elle est imprimée,
« Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain (I). »
Voilà ce qu'elle disait le l*"" janvier de l'année 1676. Quatre mois après, le 28 mars, revirement complet, ce n'est plus le même langage. Elle se réconciliait avec les critiques, elle ne jetait plus à leur front la poésie indignée de Corneille ; elle devenait Romaine au milieu des Romains.
a J'en demande mille et mille pardons à M. de Tulle, écrivait-elle. En arrivant à Malicorne (aujourd'hui dans la Sarthe), M"'' de Lavardin me parla de Toraison funèbre de Fléchier; nous la fîmes lire, et vraiment je me rétracte : elle m'a paru au-dessus de celle de M. de Tulle. Je la trouvai plus également belle partout; je l'écoutai avecétonnement, ne croyant pas qu'il fût possible de trouver encore de nouvelles manières de dire les mêmes choses ; en un mot, je fus charmée (12). »
Cependant M"*" de Sévigné, quand elle portait un
(1) Lettre du le janvier 1676.
('2) Lettre du 28 mars 1C76.
défi à Flécliier, avait bien marqué, ce me semble, ce qu'il fallait craindre avec lui, du vague, des généralités, peu de détails, peu de couleur locale; mais elle fut frappée de la beauté plus soutenue du discours, et sans doute aussi de la magnificence de l'cxorde. Depuis, elle fut on quête de tout ce qui concernait l'heureux j)rédicateur, en attendant qu'il devînt évoque de Lavaur, puis de Nîmes. Quand elle n'avait pu l'entendre, d'autres lui en parlaient, Corbinelli, par exemple, et elle était leur écho auprès de sa fille. « Corbinelli, dit-elle, vient d'entendre un sermon de l'abbé Fléchier, à la vêture d'une Capucine, et il en est ravi : C'était sur la liberté des enfants de Dieu. Il a fait voir qu'il n'y avait que cette fille de libre, puisqu'elle avait une participation de la liberté de Jésus- Christ et des saints ; qu'elle était délivrée de l'esclavage des passions, dont nous sommes tourbillonnes; qu'elle n'avaitqu'un maître, que nous en avions cent, et que, bien loin de la plaindre comme nous faisions, avec une grossièreté condamnable, il fallait la regarder, la respecter, l'envier, comme une personne choisie de toute éternité pour être du nombre des élus. J'en supprime les trois quarts, ma fille : mais enfin, c'était une pièce achevée (1). »
M""deSévignéa un autre but, je crois, dans toutes ces analyses : elle veut convertir sa fille, qui était /zô?-*?penseur Qi àoni les lettres viennentd'être publiées. Fléchier la secondait par ses sermons, par ses oraisons funèbres, par sa Vie de Théodose, dont 31°"= de Sévigné recommandeaussilalectureà sa fille. lUaidaplusdirec-
(1) Lettre du 1" mai J680.
tement, lorsque, de l'évêché de Lavaiir, il passa à celui de Nîmes, et, qu'il fut le voisin de cette bonne famille de Grignan. 11 devint l'ami de M""" de Grignan ; il l'instruisit, il parla avec elle des grandes questions du temps, du cartésianisme, du quiétisme, du différend de Fénelon et de Bossuet, et il la consola tendrement, quand elle perdit son fils.
Un autre ami des Grignan, et aussi des Bussy- Rabutin, des Sévigné, de tous ces seigneurs, un ami qui résidait à Autun dont il était évêque, non loin de Bussy et des châteaux de la famille, Gabriel de Roquette, ou M. d' Autun, servait à ces causeries et à ce prosélytisme, mais moins utilement, je pense. Il était plus homme du monde, plus grand seigneur par le luxe et les habitudes, toujours mêlé aux princes et aux gens de cour, aux Coudé, aux Conti, aux Longueville, étant arrivé jeune à l'épiscopat, pieux sans austérité, ayant plus d'esprit que de savoir, plus de littérature que de théologie ; « un Théophile, dit la Bruyère dans son chapitre des Grands, ayant 10,000 âmes dont il répond à Dieu, et se chargeant plus volontiers de celles d'un plus haut rang et d'une plus grande distinction, dont il ne doit aucun compte; mais, au demeurant, agréable, plein de douceur, d'un commerce facile et aimant la vie grande et relevée. » Il avait des ennemis, Saint-Simon parexemple, et le terrible folliculaire iNuguet; on lançait des factums contre lui: « C'était un pantalon, disait-on, c'est-à-dire un des fourbes de la comédie Italienne, ou bien un tartuffe, et Molière l'avait pris pour type. » Mais non, c'était tout simplement un prélat magnifique, spirituel et heureux; son historien M. Pignot l'a bien
prouvé dans une intéressante étude sur M. de Roquette, en 1876 (1). 11 était en outre orateur, à ses heures, et orateur éloquent. 11 fit, en 1672, l'oraison funè bre de la princesse de Conti, Anne Martinozzi, bellesœur du grand Coudé et regardée comme une sainte. Ce fut de sa part une dette de gratitude.
En 1680, il prononça une oraison plus difficile, qui longtemps resta inédite, et que récemment l'abbé Hurel, vicaire à la Madeleine, a publiée dans son livre des Orateurs sacrés à la cour de Louis XIV : ce fut celle de la duchesse de Longueville, sœur du même prince et l'héroïne de la Fronde. M""" de Sévigné y assista, et écoutons son appréciation et ses allusions malignes : <( La Providence a voulu, ma chère fille, que votre frère sentît enfin que l'argent est chose rare et qu'il commençât à être moins dissipateur; elle a voulu aussi que hier, 11 avril 1680, M. d'Autun fît aux Carmélites l'oraison funèbre de M""^ de Longueville, morte à Port- Royal, avec^02<^e/« capacité, toute la grâce ^ et toute r habileté dont un homme puisse être capable. » Ensuite pensant aux détracteurs du prélat, etvoulant les confondre : « Ce n'était point Tartuffe, dit-elle; ce n'était point Pantalon : c'était un prélat de conséquence, prêchant avec dignité, et parcourant toute la vie de cette princesse avec une adresse incroyable, passant tous les endroits délicats, disant et ne disant pas tout ce qu'il fallait dire ou taire. Son texte était : Fallax jmlchritudo, mulier timens Deum laudabitur . »
31™'' de Sévigné ne se donne pas la peine de traduire ce texte à sa fille, qui n'en avait pas besoin et qui
(I) Hist. de M. de Roquette, évèque d'Autun, chez Durand. Paris,
savait très bien que cela signifiait : « La beauté est chose trompeuse ; le monde loue plutôt la femme qui craint Dieu. » M. d'Autiin fit deux points également beaux : il parla de sa beauté et de toutes ces guerres passées, d'une manière inimitable; et,pourla seconde partie, vous jugerez bien qu'une pénitence de vingtsept ans est un beau champ, pour conduire une si belle âme jusque dans le ciel, » Après cela, M'^'' de Sévigné mentionne les assistants, les compliments, les personnes complimentées, les princes qui faisaient les honneurs, entre autres le grand Condé.x>I.d'Autun,on le voit, prêchait devant un bel anditoire. « Ma fille, le roi y fut loué fort naturellement, et M. le Prince fut contraint d'avaler ces louanges, mais bien apprêtées, quoique dans un autre goût que celles de Voiture. Il était là, ce héros, poursuit-elle, et M. le Duc, et les princes de Conti, et toute la famille, et beaucoup de monde ; mais pas encore assez, car il me semble qu'on devait rendre ce respect à M. le Prince, sur une morte dont il avait encore les larmes aux yeux... ISe me demandez pas pourquoi j'y étais ; on m'y a menée, je ne m'en repens pas. 11 y avait beaucoup de femmes qui n'y avaient pas plus à faire que moi (1). »
C'est qu'aussi M"" de Sévigné aimait beaucoup l'élégant prélat qu'on venait d'entendre. Comment ne pas l'aimer? A ses qualités d'homme de société et d'orateur il joignait des attentions et une sorte de courage qui plaisaient fort à M"' de Sévigné. Deux ans avant l'oraison funèbre de M'"^ de Longueville, Monseigneur de Roquette était dans son antique ville
(1) Lettre du 12 avril 1G80.
d'Autun, près du tombeau de Bruneliaut et près de la tour de François I", au milieu des belles ruines du temp^ des Romains, temples de Plutou et de Proserpine, temple de Janus comme à Rome même. Tout à coup, au mois de juin 1678, le ban et l'arricre-ban de la noblesse bourguignonne étaient réunis à Févêché : costumes superbes, six carrosses, parmi lesquels celui de l'évêque, avec des laquais et des livrées splendides; rien ne manquait. Deux cents chevaux, admirablement caparaçonnés, piétinaient dans la cour, et un peuple immense attendait le départ de cette compagnie brillante. Etait-ce une expédition qu'on allait faire, clergé.en tête, comme au temps des Sarrasins? Etait-ce une princesse du sang qu'on devait recevoir; car Bussy-Rabutin, le cousin de M™^ de Sévigné et l'un des plus grands seigneurs de la contrée, était descendu de son vieux castel de Bussy-le- Comte et faisait partie des invités. Ils partirent, ils traversèrent la ville, ils passèrent sous la belle porte romaine de Saint-André, ils arrivèrent dans la campagne, et, à quelque distance, ils rencontrèrent une dame, une dame qui était loin d'être heureuse, dont le mari avait été ministre de Louis XIV, et était détenu dans une forteresse de l'État, au delà des Alpes, à Pignerol; une dame, pour laquelle celte démonstration de politesse et d'égards était presque une hardiesse : ils rencontrèrent M"'' Fouquet, avec sa bellesœur, M"* Fouquet-d'Aumont. On amena ces dames à Autun, et il y eut réception à l'évêché, et l'évêque donna un splendide festin. « J'y étais, dit Bussy à M"^ de Sévigné, en empruntant un vers de Marot, et j'en sais bien le compte. » Tout cela plut beaucoup à
M™'' de Sévigné, grande amie du pauvre Fouquet. « Monsieur de Bussy, disait M"^ Fouquet, M. d'Autun fait trop d'honneur à une malheureuse comme moi. » Bussy qui était malin, et qui savait qu'à ce procédé de galant homme l'évêque joignait un peu de vanité, (( Mais, Madame, lui répondit-il, M. d'Autun partage cet honneur avec vous, et il n'est pas aussi généreux que vous le pensez... » M°^ Fouquet comprit-elle? Bussy en doute ; car la pauvre femme ne brillait point par l'esprit. « Je ne sais si elle m'entendit, écrit Bussy, et si elle n'a pas plus d'esprit qu'elle n'en avait dans sa prospérité ; mais je lui trouvai autant de fraîcheur, avec dix-huit ans de plus. » M™^ Fouquet-d'Aumont ne lui parut pas changée non plus, et il faut entendre Bussy sur ce point. M™" de Sévigné et lui se valent pour la malice ; ils ne sont pas cousins pour rien, et qui entend l'un entend l'autre. «OniJetrouveM""^ Fouquet-d'Aumont, plusfolleetplus impertinente que jamais. Quand nous fûmes arrivés à l'évêché, ne voilà-t-il pas que, en cercle et m'attaquant à brûle-pourpoint, elle se mit à me louer sur mon bel-esprit? Cela dura jusqu'à ce qu'on se mit à table, qu'elle recommença de plus belle, quoique chacun, embarrassé pour elle et pour moi, voulût changer de discours. Elle n'en voulut rien faire, et, de la même force, dit que je parlais comme un livre et que j'écrivais comme un ange. Je voulus, pour faire diversion, dire que la soupe était admirable. Ce fut le quoi quo7i die de Trissotin. — Ah! ma cousine, dit-elle à M"* de La Boulaye, écoutez comme il dit cela.... Véritablement, l'éclat derirc prit si fort à la compagnie, que celte folle n'osa plus parler. Je
crois qu'un siècle de disgrâces ne raccommoderait pas une tète comme celle-là. »
Mais puisque M. de Bussy a nommé Trissotin, dans les Femmes savmites de Molière, parlons des femmes savantes du grand siècle, des femmes écrivains, qui n'étaient pas toutes des femmes ridicules, et voyons ce qu'en dit l'une d'elles, la moins savante en apparence et la mieux faite pour les juger.