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CHAPITRE XY

M^" DE SGUDÉRI ET M""' DE LA FAYETTE, OU LES FEMMES ÉCRIVAINS DU GRAND SIÈCLE, D'APRÈS M°" DE SÉVIGNÉ

De tout temps il y eut en France des femmes écrivains. Les femmes françaises n'ont pas seulement adouci nos mœurs, façonné nos manières, fait naître la politesse et la galanterie, présidé ces cours d'amour qui enflammaient les chevaliers et inspiraient les poètes; elles n'ont pas seulement créé plus tard les salons, et réuni autour d'elles les hommes marquants, les notabilités de toute sorte : leur empire a été plus étendu. La sensibilité et l'esprit, la délicatesse et l'imagination, toutes ces choses dont se forme le goût, étant chez elles en abondance, elles ont cultivé les lettres, qui vivent de ces nobles instincts. Les femmes sont pour beaucoup dans la civilisation française.

La poésie et les contes, le roman et même l'histoire, le genre épistolaire enfin qui écrit ce que d'autres parlent et doit avoir le laisser-aller d'une conversation agréable, ont tour à tour exercé leur facilité et leur talent. Une femme, Christine de Pisan, composa l'histoire d'un roi et d'un roi politique, de Charles V, celui que servit le vaillant Du Guesclin. Une autre, sœur du roi François P"", Marguerite,

reine de Navarre, imaginant qu'elle est à Cauterets a^ec sa cour, et que le mauvais temps met obstacle aux plaisirs, assenible auprès d'elle de nobles dames et de gais seigneurs, et chaque jour, pendant une semaine, exige d'eux alternativement une histoire accompagnée de rédexions et de réponses : elle écrit à l'instar de Boccace, son Heptaméron, ou contes des sept jours, que La Fontaine a souvent mis en vers. D'autres, ayant à leur tête la fameuse Julie d'Angenncs, marquise de Rambouillet, établirent ces réunions de l'hôtel Rambouillet, qui furent une véritable académie avant l'Académie, une académie pour le perfectionnement de notre langue, avec les hommes et les femmes les plus renommés, et tous sous la présidence d'une femme. Le goût eut à soulîrir d'un excès de goût ; le style noble exagéré amena le style ampoulé et les Précieuses ridicules ; le purisme naquit d'une pureté fausse et orgueilleuse comme la pruderie naît d'une fausse pudeur; on avait les défauts de ses qualités, et on laissait une réforme à faire dans la réforme même : mais la langue se respecta davantage ; elle devint plus correcte et plus grave ; Balzac et Voiture, malgré leurs défauts, furent des prosateurs distingués. Conrard, qui organisa chez lui ce cercle d'hommes lettrés, dont Richelieu fit l'aréopage de la langue ou l'Académie française, était un des assidus de l'hôtel Rambouillet; Corneille y récita des tragidies ; Bossuet, danssajeunesse, y parut; M""^ de Sévigné de bonne heure y montra son esprit, et une autre femme sortie de ces mêmes salons, et sœur d'un écrivain qui était loin de la valoir, tint en quelque sorte le

sceptre littéraire pendant 50 ans, et eut une célébrité qu'on ne peut comparer qu'à celle de Georges Sand de nos jours : c'est M"^ de Scudery, née au Havre en 1607, quand vivait encore Henri IV, et qui mourut en 1701, la première année du siècle suivant, à l'âge de 94 ans. Georges Sand était aussi d'un grand âge, quand elle mourut, comme si les femmes auteurs avaient la forte complexion de Thomme, avec la souplesse et la flexiblité delà femme. Quelques-unes perdent de leur grâce à ce dur métier. Ce sont celles qui écrivent par ambition, que l'amour de la gloire dévore, les Bas-Bleus, un peu les Femmes savantes de Molière, celles qui ne restent pas dans cette sphère de sentiment et d'art, de goûts intérieurs et de famille, qui semble être leur domaine et oi^i leur action est toujours bienfaisante. M"^ de Scudéry était un peu de ce nombre. Sentencieuse parfois, faisant des commentaires sur Pétrarque et de longs romans sur Cyrus, des qua trahis de poésie et des conversatmis de morale, conversations en 4 ou 8 volumes; prolixe et spirituelle, fade souvent et ampoulée, manquant de sobriété et de mesure, pleine de son renom qui était presque une royauté, et plus étonnante en réalité qu'intéressante.

Mais ses réceptions du samedi faisaient courir tout Paris. On s'arrachait ses romans, et d'autant plus qu'on croyait y reconnaître lesévénementscomtemporains et les hommes du jour. Le Grand Cyrus, c'était Condé ; Ma)idane, c'était la duchesse de Longueville ; les généraux /;«?;*s«;î5, c'étaient Gramont, La Ferté, d'Aumont. — On trouve la clé du Grand Cyrus dans un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal. — 11 y avait des

batailles, des intrigues, des traits de valeur qui rappelaient la cour et le règne de Louis XIV: c'était un miroir, une peinture vivante. Sous des noms anciens et supposés, comme a fait La Bruyère dans ses Caractères, ou M"' de Sévigné, dans ses Lettres, M"" de Scudéry peignait les Français ; ses romans étaient d'attrayantes énigmes. Voilà pourquoi un grand écrivain de nos jours, Victor Cousin, revenant à la littérature après avoir brillé dans la pbilosophie, et quittant Platon pour Tbéopbraste, a voulu, dans ses éludes sur la société française au xvii" siècle, expliquer les masques du Grand Cyriis, et chercberdansie roman les détails de l'histoire. Il y a du bas bleiiïsme, cela est certain, dans M"" de Scudéry; elle était affreusement laide et de plus toujours vieille fille, ce qui ne diminuait pas sa teinte foncée àe. Bas- Bleu ; mais je n'en dirai pas de mal, comme Barbey d'Aurevilly l'a fait des Bas-BleusraoàeYwe^ dans un livre méchant. Je n'exige pas comme lui que toutes les femmes écrivains ressemblent à Eugénie de Guérin, dans son Journal, ou à M""^ Augustus Craven, dans ses Récits (Tune sœur. Hélas! M"" Craven, elle-même, malgré ce livre touchant, n'échappe pas aux anathèmes d'Aurevilly. Je ne serai pas plus sévère pour M'"" de Scudéry que ne le furent ses contemporains, gens de goût et connaisseurs habiles. C'était une Sapho pour eux, une dixième Muse; et tout Paris répéta les vers qu'elle fit sur Condé , prisonnier à Vincennes, et sur les œillets qu'il cultivait de ses mains.

« En voyant, disait-elle, ces œillets, qu'un illustre guerrier

Arrosa dune main qui gagna les batailles, Souviens-toi qu'Apollon bâtissait des murailles, Et ne t'étonne pas si Mars est jardinier...

On n'admirait pas moins le gracieux madrigal sur le jeune duc de Bourgogne qui, en 1689, faisait l'exercice avec les Mousquetaires :

Quel est ce petit mousquetaire,

Si savant en l'art militaire

Et plus encore eu l'art de plaire?

L'énigme n'est pas malaisé :

C'est l'Amour, sans autre mystère,

Qui pour divertir Mars s'est ainsi déguisé.

On employait souvent énigme au masculin. Mais qui ne fut pas content du compliment? C'est le petit prince. « Je neveux pas qu'on m'appelle l'Amour, » dit-il; et Sapho de répondre :

Prince, consolez-vous d'être appelé l'Amour. Imitez bien Louis, vous serez Mars un jour.

C'était de la flatterie, mais c'était de la grâce aussi et de l'esprit. M""" de Sévigné, qui généralement n'est pas flatteuse, le devient pour M'"" de Scudéry, toutes les fois qu'elle en parle. « Lisez Pétrarque, écrivait-elle à sa fille ; il vous divertira, rien ne rend ses sonnets plus agréables à lire que le commentaire qu'en a fait M"" de Scudéry (1). » Elle écrit souvent à M'"' de Scudéry. Elle lui dit qu'elle porte à son fils, en Bretagne, les Conversations de morale, afin qu'il en soit charmé , après qu'elle l'a été ellemême (2). Quand d'autres Conversations succèdent aux premières, elle nous apprend que madame de Maintenon les avait adoptées pour les jeunes filles

(1) Lettre du 28 juin 1671.

(2) Lettre du 11 septembre 1G84.

de Saint-Cyr (1) ; et, si M"' de Seudéry lui en envoie un exemplaire, M'"'' de Sévigné se fond en remerciements et en hommages. « Je vous rends mille grâces de vos livres, Mademoiselle, j'en avais ouï parler ; je les souhaitais, et vous m'avez donné une véritable joie; V agrément âc ces Co7îversatio)is eideeeUeMoî^ale ne finira jamais (2). » M"" de Seudéry, en faisant cet envoi, admirait le rare mérite de M""" de Sévigné, et elle avait bien raison. « Que voulez-vous dire, lui répondit M""' de Sévigné, de rare mérite? Peut-on nommer ainsi un autre mérite que le vôtre ? J'en suis si persuadée que, si j'étais véritablement endormie, tous mes songes ne seraient que sur ce point. Ce sont des vérités que je vous dis... Je suis le contraire d'un hypocrite d'amitié. Pourrait-on dire qu'on est hypocrite d'oubli?... Je vous aimerai et vous adorerai toute ma vie. Il n'y a que ce mot qui puisse remplir l'idée que j'ai de votre mérite extraordinaire. Je ne réclame qu'un peu de retour, et je l'espère, parce que la constance est une perfection, et que vous les avez toutes (3). »

M™^ de Sévigné pensait-elle tous ces éloges ? Était-elle sincère dans son admiration, malgré ces phrases si éloignées de sa simplicité habituelle, hypocrite d'amitié', hypocrite d'oubli, qui la feraient ressembler aux Précieuses ridicules? Il faut faire la part de la politesse, qui est souvent une exagération, sans être un mensonge, et tenir compte aussi de cette immense renommée de M"" de Seudéry, renommée

(1) Lettre sans étoile, mardi, 1G88.

(2) Môme lettre.

(3) Lettre du II septembre 1684, et du mardi, 1668.

qui s'imposait à tout le monde. Voyons, pour en juger, quelques lignes de son roman. Trente-cinq ans avant Bossuet, décrivant sous un autre nom la bataille de Rocroi, elle insiste sur l'effet terrible des regards de Ci/?'us, c est-à-dire de Coiidé^ de ce jeune prince qui portait la victoire dans ses yeux:

« Sur le visage de Cyrus, dit-elle, on voyait cette noble fierté qui paraissait dans ses yeux, dès qu'il avait pris les armes et qu'il était à cbeval. Ce prince était si différent de lui-même, dès qu'il s'agissait de combattre ou seulement de donner des ordres militaires, qu'il n^arrivait pas un plus grand changement dans la Pythie, lorsqu'elle rendait des oracles, que celui qu'on voyait en Cyrus, dès qu'il avait les armes à la main. On eût dit qu'un nouvel esprit l'animait et qu'il était luimême le Dieu de la guerre. Son teint en devenait plus vif, ses yeux plus brillants, sa mine plus haute et plus fière, son action plus libre, sa voix plus éclatante, et toute sa personne plus majestueuse ; au moindre commandement qu'il faisait, il portait la terreur dans l'àme de ceux qui lenvironnaient. 11 paraissait pourtant de la tranquillité dans son âme, malgré cette agitation héroïque. Sa présence avait quelque chose de si divin et de si terrible tout ensemble, que l'on peut dire que, quand il était à la tète de son armée, il ne faisait pas moins trembler ses amis que ses ennemis. Il est vrai que ce sentiment causait des effets bien différents dans le cœur des uns et des autres : car les derniers, par la crainte qu'ils avaient de lui, en prenaient bien souvent la fuite, et les premiers, par celle qu'ils avaient de lui déplaire, étaient incomparablement plus vaillants. Le feu di-

vin, qui échauffait son cœur et brillait dans ses yeux, se communiquait à toute son armée et lui donnait une ardeur de combattre qui n'était pas une des moindres causes de ses victoires. »

Il y a de la longueur dans ce style, mais on ne peut lui refuser l'élévation et la clarté. M"" de Scudéry est même plus exacte dans son roman que ne l'est peut-être Bossuet dans son oraison funèbre. Bossuet voulant rapprocher Condé d'Alexandre pour la tranquillité d'esprit et la prévoyance, profite des récits divers sur la journée de Rocroi, pour nous dire qu'il fallut réveiller Condé d'un profond sommeil, au moment de se battre : chose étonnante, pour un prince si jeune, si vif, et qui était à sa première affaire ! M"* de Scudéry, qui écrivait plus près de l'événement, et qui, nous dit M. Cousin, eut sur la bataille des détails circonstanciés, ne parle pas ainsi. Le prince voulut dormir; mais voici comment s'exprime M"^ de Scudéry : « Comme Cyrus, dit-elle, était incomparable en toutes choses, il voulut apprendre à tous les siens, par son exemple, que, pour être véritablement brave, il faut attendre les grands périls en repos et sans inquiétude. C'est pourquoi, dès qu'il eut visité tous les corps de garde qu'il avait posés pour la sûreté de son camp, il fut passer le reste de la nuit sous une tente qu'on lui dressa à la tête de son infanterie. Il ordonna même qu'on réveillât une heure avant le jour, comme s'il eût appréhendé que le dessein de la gloire ne l'eût pas assez tôt éveillé. Les siens ne purent pourtant lui obéir; quelque diligents qu'ils pussent être, il le fut beaucoup plus qu'eux. Tel était Cyrus, dont la phy-

sionomie avait quelque chose de grand et de fier, tirant à la ressemblance de laigle. »

11 n'en faut pas davantage pour affirmer que M"" de Sévigné était sincère, quand elle admirait Scudéry. Si les romans de Tillustre demoiselle étaient trop longs, — le Grand Cyrus, à lui seul, formait huit gros volumes — elle le reconnaît. « M"" de Scudéry, écritelle à sa fille, vient de m'envoyer deux petits tomes de Conversations. Il est impossible que cela ne soit bon, quand cela n'est point noyé dans son grand roman (1). » Et puis M"" de Scudéry aimait aussi le malheureux Fouquet. C'est avec elle, pendant cet orageux procès, que M""" de Sévigné, M""' Duplessis- Guénegaud, et bien d'autres allaient causer « de notre cherami», et5^/;;>^o leur donnait du courage (2); c'est avec elle que M"" de Sévigné pleurait encore cet ami, en 1680, année de la mort de M. de La Rochefoucauld et de la duchesse de Longueville, quand ^I"" de Sévigné écrivait : « Que d'amis j'ai perdus cette année ! » Elle rappelait tout ce que cette vie de Fouquet lui avait donné de peine à conserver: elle parlait de sa dernière maladie, non pas une apoplexie, comme le voulait Bussy, mais des convulsions et des maux de cœur, sans pouvoir vomir, et elle redoutait de voir son cercueil. «Mon Dieu! à'il-eWe. pourquoi sa /"(miille veutelle faire voi/affer son pauvre corps ? Pourquoi ne pas le laisser à Pignerol? Après dix-neuf ans de captivité, ce ne serait pas de cette sorte que je voudrais le faire sortir de prison (3j. »

(1) Lettre du 20 septembre 1G80.

(2) Lettre du 27 novembre 1604.

(3) Lettre du 3 et du 5 avril 1680.

LES FEMMES ÉCRIVAINS DU GRAND SIÈCLE. 29d

M"^ (le Sciidéry avait un autre mérite aux yeux de M"'' de Sévigné : elle était bien en cour, et elle s'occupait des Grignan, des pensions qu'ils désiraient obtenir du roi. « Ce n'est point par l'illustre Sapho, dit M°* de Sévigné, que nous périrons, si nous devons périr. Mais je crains un ministre (1). » Ce ministre, c'était Colbert, l'ancien ennemi de Fouquet, et que M""" de Sévigné rencontrait toujours sur son chemin (2).

M"*" de Scudéry n'avait-elle pas aussi de jolies maximes pour tout le monde? Son imagination créait, son expérience enseignait; elle était peintre et moraliste tout ensemble, ce qu'il faut pour un roman, et elle fournissait plus d'un trait à M"* de Sévigné contre le cousin Bussy, qui déjà chuchotait sur sa belle cousine. «Vous ne savez pas, mon cousin, ce que dit M"'' de Scudéry ? C'est que le vrai mérite se mesure sur la capacité qu'on a d'aimer... Ceci vous regarde, mon cousin (3). — Eh bien, oui, répondait Bussy, ne nous disons plus de malices; il y en a tant d'autres de qui nous en dirons ! »

Je crois pourtant qu'une autre femme écrivain, M"^ de La Fayette, fille de M. de Lavergne, gouverneur du Havre, et normande comme M"® de Scudéry, plaisait davantage à M™" de Sévigné. On admirait M"^ de Scudéry ; mais c'était une pente acquise, une habitude, un engouement, plus qu'une réflexion. N'en est-ce pas ainsi pour les vieilles renommées, pour les talents qui ont étonné le monde et dont la fa-

(1) Lettre du 18 décembre 167.5.

(2) Lettre du 18 décembre 1615.

(3) Lettre du 20 septembre 1680.

veiir populaire se détache toujours à regret? « Je suis au désespoir, ma fille, que vous ayez eu le Bajazet de Racine par d'autres que par moi. C'est Barbin, c'est ce chien de libraire qui me hait, parce que je ne fais pas des prmcesses de C lèves et de Montpensier (1). i) Voilà M"" de La Fayette jugée par les libraires, qui jugent d'après le débit. « Ma fille, dit encore W"" de Sévigné, M"'' de Seignelay est morte... La princesse de Clèves a vécu moins qu'elle et ne sera pas sitôt oubliée (2). » C'est méchant contre la jeune défunte qui mourut enceinte, nous le savons ; mais voilà M"" de La Fayette, jugée par M"" de Sévigné. « La princesse de Clèves est un petit livre, ajoute-t-elle, que ce Barbin nous a donné depuis deux jours, qui me paraît une des plus charmantes choses que j'aie jamais lues (3). » Elle en parle à tout le monde, à Bussy surtout, qui était un raffiné, et qui le 29 juin 1678, l'année même de l'apparition du livre, le jugea à son tour, en repondant à M"'' de Sévigné.

Il trouve la première partie admirable ; la seconde, non. L'aveu que M"" de Clèves fait à son mari de ce qu'elle éprouva pour un autre lui paraît extravagant^ invraisemblable, quoique la chose soit bien contée et que les expressions de cette seconde partie soient aussi belles que dans la première. Un critique de nos jours, un esprit plus vigoureux et tout aussi caustique, Henri Taine, lui répond sans le citer, dans ses Essais de critique et d'histoire, w La confession est hasardée, j'en conviens ; mais M"'" de Clèves est sans

(1) Lettre du 16 mars IfiTÎ.

(2) Lettre du 18 mars 1678.

(3) Même lettre.

cesse en garde contre elle-même ; sitôt qu'elle s'aperçoit de son affection pour le duc de Nemours, elle veut la vaincre, elle se reproche comme un crime les émotions les plus fugitives; il n'y a pas de probité plus haute ni plus scrupuleuse; laMonime de Racine, dans Mithridate^ a moins de pudeur et de générosité. On sent une âme qui a été élevée parmi les plus nobles conseils elles plus saints exemples, qui respecte l'honneur non seulement comme une loi inviolable, mais comme la plus chère et la plus précieuse partie de son trésor intérieur..., qui veut fuir, qui veut quitter la cour, qui insiste auprès de son mari pour s'éloigner, et qui, sur la résistance de M. de Clèves, « eh bien, Monsieur, lui dit-elle — etnous verronsici le style deM"*de La Fayette dans ce fameux roman — eh bien, lui ditelle, en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu qu'on n'a jamais faitàsonmari; mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. »

Elle sent donc elle-même ce qu'il y a de hardi dans cet aveu, et il faut voir aussi comme elle le fait. « il est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la cour et que je veux éviter les périls oii se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai jamai? donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d'en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la cour, ou si j'avais encore M""^ de Chartres, pour m'aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie, pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille pardons; si j'ai des sentiments qui vous déplaisent, du moins je ne vous déplairai

jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on n'en a jamais eu. Conduisezmoi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si vous pouvez. »

Après cet extrait que je cite, M. Taine a bien raison de dire « que la jeune princesse de Clèves, en recourant àson mari contre elle-même, montre une modestie si exquise, une honnêteté si entière, qu'elle semble n'entrevoir qu'à demi, à travers un voile et malgré elle, une action qui serait contraire à son devoir. » Mais Bussy-Rabutin croyait peu à la vertu; la cour malheureusement ne le disposait pas à y croire, et c'est pour cela qvie la Princesse de Clèves de M"" de La Fayette, en 1678, était un exemple à proposer, une belle conduite à suivre.

M"'' de La Fayette avait déjà donné Zaïde en 1670, et il faut voir ce que pensaient d'elle Louis XIV, Condé, les princesses étrangères ; quels cadeaux, quelles marques d'estime elle en recevait ! Après M'"" de Scudéry, qui avait tant de longueurs et des allégories fatigantes, M"^ de La Fayette faisait une révolution dans le roman. Plus d'allégories, quelques fictions pourtant, mais avant tout la nature et le vrai; \i\ Pri7icesse de ('lèves était une page d'histoire, une image vive et saisissante de la cour d'Henri IL Au style ampoulé, aux peintures fades et de convention, aux manières prétentieuses et guindées, que l'hôtel de Rambouillet avait mis à la mode pour éviter le trivial et la vulgarité, elle substituait un style simple et naturel, le langage de la passion, sans affectation ni fausse noblesse. Et puis un homme, un

esprit lin, un penseur profond et qui avait eu tant d'aventures, M. de La Rochefoucauld, son ami intime, écrivait avec elle ; M""" de Sévigné nous le dit; il la conseillait, il l'inspirait. « Un de mes amis, dit M"'' de Sévigné à Bussy, m'a écrit que M. de La Rochefoucauld et M™" de la Fayelte nous allaient donner quehjuc chose de fort joli, — C'était précisément la P;'/«ce55e deClèves. — Rien ne doit étonner d'elle. Elle a du mérite et de la considération. C'est une femme aimable, estimable, et que l'on aime dès qu'on a eu le temps d'être avec elle et de faire usage de son esprit et de sa raison. Plus on la connaît, plus on s'y attache (1). Je vous assure, ma fille, que vous êtes bien méchante, quand vous parlez d'elle, et que vous croyez que le cœur n'est pour rien dans ce qu'elle dit. Je lui ferai quelque légère amitié de votre part; voilà ce que vous y gagnerez (2). »

Ce n'était pas ainsi qu'on la jugeait à Versailles, à Paris, àChantilly,àTurin,pouvaitdireM'"''deSévigné. « Ma fille, M""" de La Fayette fut hier à Versailles... Elle y fut reçue très bien, mais très bien ; c'est-à-dire que le roi la fit mettre dans sa calèche avec les dames, et prit plaisir à lui montrer toutes les beautés de Versailles, comme ferait un particulier que l'on va voir dans sa maison de campagne. Il ne parla qu'à elle, et reçut avec beaucoup de politesse et de plaisir toutes les louanges qu'elle donna aux merveilleuses beautés qu'il lui montra (3)... 11 a fait plus depuis ; il a donné à M"" de La Fayette une pension de 500 écus sur une

(1) Lettre du 15 novembre 1684.

(2) Lettre du 17 avril 1671.

(3) Lettre du 9 février 16:2.

abbaye, et il a accompagné ce présent de tant de paroles agréables, qu'il y a lieu d'attendre de plus grandes grâces. » Est-ce tout ? non ; M"* de Montespan, qui était l'étoile du moment, ne voulut pas être en reste d'amabilité envers M"* de La Fayette. Elle lui donna une petite écritoire, magnifiquement garnie de bois de Sainte-Lucie, et même un crucifix (1).

A Paris, à Chantilly, même bon accueil. A Paris, au Palais-Royal, Monsieur, frère du roi, la reçut admirablement. Il lui fit toutes les caresses du monde, et cela, dit M"* de Sévigné, au nez de la maréchale de Clérembault, qui était fort avant dans les bonnes grâces du prince. 11 semblait se souvenir de toute l'afîection qu'avait eue M""^ de La Fayette pour la pauvre Henriette d'Angleterre, sa première femme, dont M°" de La Fayette avait de nombreuses lettres et dont elle composait l'histoire (2).

A Chantilly, le grand Condé ne la traitait pas moins bien. U la gardait cinq ou six jours; il donnait une chasse à laquelle elle assistait en carrosse; et enfin, honneur plus grand peut-être, il venait à Paris et lui rendait visite. La fille de M. de Lavergne, d'un anobli, gouverneur du Havre, recevant des visites du grand Condé, « il y avait, dit avec raison M""' de Sévigné, de quoi être flattée d'une telle estime, d'autant plus que le prince ne la jetait pas à la tête de toutes les dames (3). » C'était un hommage rendu à la grâce et au talent, et les étrangers s'y associaient.

(1) Lettre du 13 novembre 1673.

(2) Lettre rte M"»» de Lafayette, 30 décembre 1672. (3j Lettre des 19 et 2G mai 1673 et 29 juillet 1676.

Une princesse des plus distinguées, Jeanne-Baptiste de Neniours(i), régente de Savoie pour son (ils Victor- Aniédée II, comblait de présents M"'' de La Fayette. Elit' lui envoya, en une seule fois, cent aunes du plus beau velours, et cent aunes de satin pour le doubler. Le Piémont était renommé pour ces étoffes. Quelque temps après, ce fut un cadeau plus précieux, son portrait entouré de diamants, que 31™" de Sévigné estimait à trois cents louis au moins (2). Il ne faut pas parler de M. de La Rochefoucauld. M""' de Sévigné ne nomme pas une seule fois M"'' de La Fayette, sans que le nom de M. de La Rochefoucauld ne suive immédiatement. C'étaient deux noms inséparables. A Paris, à Saint-Maur, à Saint-3Iaur principalement, partoutoiiM. de La Rochefoucauld avait une habitation quelconque, M'"'' de La Fayette était chez elle, et elle y restait autant qu'elle voulait. Saint-Maur était tout à fait sa campagne. Gourville, à qui La Rochefoucault en abannonnait le soin, était relégué on ne sait où ; M"'' de La Fayette ordonnait, commandait ; Gourville était à ses ordres. Elle appelait M. de La Rochefoucauld son mari, par purbadinage, ayant été très-bonne épouse et étant très-bonne mère. « Je suis à Saint-Maur, écrit-elle à M"« de Sévigné qui était une jeune veuve comme elle. J'ai quitté toutes mes affaires et tous mes maris. J'ai mes enfants et le beau temps. Cela me suffit. Je prends des eaux de Forges; je songe à ma santé ; je ne vois personne, je ne m'en soucie pasdu tout. Tout le monde me paraît si attaché

(1) Voir mes Lectures làstorifjups, d'après les archives des pays étrangers, l" lecture.

(2j Lettre du 29 juillet IGTO.

à ses plaisirs, et à des plaisirs qui dépendent entièrement des autres, que je me trouve avoir un don des fées d'être de l'humeur dont je suis(l). »

Quoiqu'elle pût se suffire à elle-même et qu'elle vécût beaucoup par la pensée, elle eût peut-être aimé cette sujétion qu'elle condamne, sans d'autres soins qui l'absorbaient. Avec tant de considération, tant d'esprit, tant de bonheur apparent, elle avait, dès l'âge de trente ans, avant même la publication de la Princesse de Clèves, une santé déplorable, usée précisément par le travail de l'esprit. Elle fut prise d'un dessèchement, d'une énervation, d'une fièvre continue qui la maigrissait à vued'œil et la réduisait à rien. Son sang bouillait dans ses veines et rien ne pouvait la rafraîchir. Triste sort de bien des femmes écrivains, chez qui la lame, agitée et brûlante, use vite le fourreau ! « Elle risque, dit M""' de Sévigné, de traîner sa misérable vie jusqu'à la dernière goutte d'huile. Chez ceux qui ont un sang si subtil, un rien suffit pour embraser la machine (2). » Les médecins s'inquiélaient. L'air des champs, la promenade, les eaux de Forges, et une poudre merveilleuse , appelée poudre de sympathie (3), ne guérissaient pas M""" de La Fayette. L'âme et la vie la quittaient. Une idée vint à un médecin : « Qu'on m'apporte une vipère! je veux faire prendre à Madame des bouillons de vipère. »

Après trois ou quatre ans de traitement, en 1679, on en vint là, et la vipère lit des merveilles. « Oui, ma fille, et cela vous serait bon à vous aussi. La

(1) Lettre du 4 septembre IG73.

(2) Lettre du 9 juillet lC7<i.

(3) Lettre du 28 janvier 1685.

recette est facile. On coupe la tcte et la queue à la vipère; on l'ouvre, on Técorche, et toujours elle remue; une heure, deux heures, on la voit toujours remuer... » Et voilà que iM"'" de Sévigné, ne pensant plus qu'aux longues convulsions de la vipère et laissant le bouillon en chemin, se met à raconter ce que elle,etM™%le La Fayette, et M"'" de Soubise, et M"' de Rohan disaient, à la vue de ces mouvements. « INous comparions, dit-elle, cette quantité d'esprits, si difticiles à apaiser, à de vieilles passions... Que ne leur fait-on point! On leur dit des injures, des rudesses, des cruautés, des mépris, des querelles, des plaintes, des rages, et toujours elles remuent. On croit que, quand on leur aura arraché le cœur, comme à la vipère, c'en est fait, et qu'on n'en entendra plus parler ; point du tout : elles sont encore en vie, elles remuent encore (1). » Il semble ici qu'on entend une de ces réflexions ingénieuses de saint François de Sales, dont l'ouvrage sur la Vie dévote était alors dans toutes les mains, et cet ouvrage charmant avait pour M"" de Sévigné, petile-fille de la bienheureuse Chantai, un attrait de plus.

Du reste. M""" de La Fayette nous a décrit ellemême son état de santé et de faiblesse, et nous pourrons, parla même occasion, juger son style épistolaire. M""' de Sévigné était allée voir sa fille à Grignan, en 1693, et elle se fâchait très fort de ce que M"" de La Fayette ne lui écrivait pas, « Eh bien, ma belle, qu'avez-vous à crier comme un aigle, lui dit enfin -M""^ de La Fayette ? Je demande que vous attendiez à

1) Lettre du 20 octobre I6"i).

juger (le moi, quand vous serez ici. Qu'y a-t-il de si terrible à ces paroles? Mes journées sont remplies. Quand Bavard a couru toute la journée, sans que je lui parle, écrirai-je? Quand je reviens, je trouve M. de La Rochefoucauld, que je n'ai pas vu de toute la journée, écrirai-je? M. de La Rochefoucauld et Gourville sont ici, écrirai-je? Ah ! quand ils sont sortis, il est onze heures, et je sors, moi. Je couche chez nos voisins, à cause qu'on bâtit devant mes fenêtres. Mais l'après-dînée? J'ai mal à la tête. Mais le matin? J'y ai mal encore, et je prends des bouillons d'herbe qui m'enivrent.Vousêtesen Provence, ma belle; vos heures sont libres, et votre tête encore plus. Le goût d'écrire vous dure encore pour tout le monde ; il m'est passé pour tout le monde, et si j'avais un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui. Ne mesurez donc pas notre amitié sur l'écriture. Je vous aimerai autant, en ne vous écrivant qu'une page en un mois, que vous en m'en écrivant dix en huit jours.. Je n'ai plus de tête et plus de loisir. Paris me tue (1). » Que de choses, on le voit, dans cette lettre, sur Paris, sur le goût de M™'^ de Sévigné d'écrire des lettres, sur le mal dévorant de M"" de La Fayette, et sa cause évidente! que de choses! La seconde lettre est encore plus piquante; elle peint davantage la maladie et ses caprices. « Voilà, ma belle, ce que j'ai fait depuis que je ne vous ai écrit, depuis quinze jours : j'ai eu deux accès de fièvre. Il y avait six mois que je n'avais été purgée. On me purge une fois, on me purge deux : le lendemain de la deuxième,

(1) Lettre de M"" de La Fayettp. .30 juin 1673.

je me mets à table : « Ah! ah! j'ai mal au cœur; je ne veux point de potage. — Mangez donc un peu de viande. — JNon, je n'en veux point. — Mais vous mangerez du fruit? — Je crois que oui. — Eh bien? mangez donc. — Je ne saurais; je mangerai tantôt; que l'on m'ait, ce soir, un potage et un poulet... Voici le soir : Voilà un potage et un poulet? — Je n'en veux point; je suis dégoûtée. Je m'en vais me coucher ; j'aime mieux dormir que de manger. » Je me couche; je me tourne, je me retourne; je n'ai point de mal, mais je n'ai point de sommeil. J'appelle, je prends un livre; je le referme. Le jour vient; je me lève, je vais à la fenêtre; 4 heures sonnent, 5 heures, 6 heures; je me recouche, je m'endors jusqu'à 7 ; je me lève à 8, je me mets à table à 12 heures..., inutilement, comme la veille. Je me remets dans mon lit le soir..., inutilement comme l'autre nuit. « Etes-vous malade ? — Nenni. — Etesvous plus faible? — iNenni. » Je suis dans cet état depuis trois jours et trois nuits. Je redors présentement; mais je ne mange encore que par machine, comme les chevaux, en me frottant la bouche de vinaigre. Du reste, je me porte bien, je n'ai même pas si mal à la tête, et je vous aime plus encore que vous ne m'aimez (1). »

Il est impossible de mieux marquer le malaise habituel d'un cerveau surexcité. « Je prends un livre, et je ne lis pas; je me mets à table, et je ne mange pas; je me couche, et je ne dors pas; j'ai envie de tout, et je suis dégoûtée de tout. Mon mal

(1) Lettre du li juillet 1673.

30p. M""" DE SÉVIGNÉ HISTORIEN.

est à la tête, et Paris, la ville de l'intelligence, Paris, dont ma tète est pleine, me brûle k petit feu. J'ai la nostalgie littéraire et intellectuelle. » Impossible non plus de parler avec plus d'originalité, surtout avec plus de simplicité; elle prouvait bien que dans les hautes classes et à la cour, ainsi que le disait M""" de Sévigné à sa parente de province M"" du Gué-Bagnols, on était simple, naturel, sans apprêt. Là était le goût, le véritable esprit de la langue française, qui est la plus pure, la plus claire, la moins fardée de toutes les langues. M""" de La Fayette a toutes les qualités de style de M"^ de Sévigné, et il y avait peu de dames avec qui M""' de Sévigné se plût davantage.

On croirait entendre M""" de Sévigné elle-même, quand M™" de La Fayette lui parle d'une grande dame anglaise, bien grande, bien grande, M"^ de Northumberland ; de M. de Montaigu, qui suit cette milady partout, et de toutes les dames qui courent aussi après milady et sont curieuses de la voir. « Montaigu m'avait mandé, dit-elle, qu'elle viendrait me voir : aussitôt M""*" de Gramont, M""' de Coulanges, M"" de Tliianges, et un seigneur, M. de La Rochefoucaud, de venir chez moi pour la voir. Elle sortait, quand elles arrivèrent. Faut-il vous dire comme elle est? Elle a été fort belle M"" de Northumberland, M""' l'ambassadrice; mais elle n'a plus un seul trait de visage qui se soutienne, ni où il soit resté le moindre air de jeunesse; j'en fus surprise. » Etait-elle au moins bien habillée, un peu d'élégance française, tempérant la gravité anglaise ; et portaitelle bien sa toilette? « Non, elle était mal habillée,

dit M"" de La Fayette, et je n'en fus point du tout éblouie. » M"" de La Fayette remarqua seulement que M"" de JNorthumberland entendait fort bien tout ce qu'on disait d'elle, et j'ajoute qu'elle ne s'inquiétait ni des Montaigu ni des caquetages. « Le pauvre Montaigu y fut pour sa peine, et il s'en alla en Italie cacher son désespoir (1). »

Parfois, c'est d'après M"'" de La Fayette que M"* de Sévigné raconte ses histoires, celle de VMfante, infante par dérision, une jeune et riche Espagnole, dont le jeune Sévigné avait été amoureux fou. Il ne l'épousa pas ; elle se maria avec un autre, et puis laissa celui-ci, partit pour Rouen, sans rien dire, avec un laquais, renvoya ce laquais, dès qu'elle eut trouvé un navire, et fit marché pour s'embarquer pour les Indes, avec sac et cendre; une extravagante, une illuminée, qui cherchait une Thébaïde et avait eu soudain un accès de dévotion.

« Cependant, dit M"^ de Sévigné, on s'aperçoit dans sa maison qu'elle ne revient pas pour dîner. On va, on court, on cherche, à Port-Royal des Champs, à Saint-Jacques du Haut-Pas ; rien. Un jour, deux jours, trois jours; rien. On envoie aux ports de mer; on la trouve à Rouen, au moment d'aller à Dieppe, et de là au bout du monde, le don Quichotte de toutes les légendes. »

Mais le mari? on lui cacha cette histoire; malheureusement une confidente la révéla. Jugez de son afOiction, de sa confusion surtout. » Il eût mieux aimé, dit M"" de Sévigné, une escapade de galan-

(1) Lettre de M"» La Fayette, 15 avril 1072.

308 M°"= DE SEVIGNE HISTORIEN.

terie que ce mysticisme ridicule. » C'est M™* de La Fayette, et M""' de Lavardin, ou Bavardin, comme dit plaisamment M"' de Sévigné, qui avaient empêché le mariage du jeune Sévigné avec celte Infante. « Eh bien ! mon fils, dit M"" de Sévigné, êles-vous toujours en colère? M"* de La Fayette soutient qu'on ne peut jamais se repentir de n'avoir pas épousé une folle; que, même pour un million, elle n'en aurait pas voulu pour son fils (1). » Ce fils de M"* de La Fayette, ou bien le colonel de La Fayette, épousa M"MeMarillac, « 200 mille francs, dit M"" de Sévigné, et bien des nourritures (2). »

Ici une chose triste : à l'époque où eut lieu ce mariage, c'est-à-dire en 1689, cent ans juste avant qu'un autre La Fayette, colonel aussi, puis général, acquît un renom d'un autre genre. M"" de La Fayette n'avait plus de bonheur, pas plus de bonheur que de santé. M. de La Rochefoucauld était mort, et elle ne s'en consolait pas : pour son cœur, pour son esprit, c'était un ami que rien ne pouvait remplacer.

.( La pauvre W de La Fayette, dit M""'^ de Sévigné, est méconnaissable; la mort de M. de La Rochefoucauld fait un si terrible vide dans sa vie, qu'elle en comprend mieux le prix d'un si agréable commerce. Tout le monde se consolera, hormis elle, parce qu'elle n'a plus d'occupation, et que tous les autres reprennent leur place (3). » Allait-elle à l'oraison funèbre de la duchesse de Longueville, ce nom lui

(1) Lettre du 5 août 1684. La riche Infante était M""^ Duraiidi, de Toulouse.

(2) Lettre du 25 septembre 1GS9.

(3) Lettre du 3 avril 1680.

rappelait M. de La Rochefoucauld, et elle pleurait. Rentrait-elle, il lui tombait sous la main l'écriture de M. de La Rochefoucauld, et, devant ce souvenir d'un ami perdu, elle pleurait encore et s'affligeait. « Non, écrivait M™' de Sévigné à ses enfants, vous n'avez plus à la détester, parce qu'elle n'aime pas, autant que nous, Toraison funèbre de M. de Turenne parMascaron, ou parce qu'elle n'a pu réussir pour vous dans vos demandes aux ministres... Il faut la plaindre maintenant et la mieux juger que vous ne faites. C'est une femme pleine de sagesse, et qui vous met au-dessus de tout ce qu'elle connaît d'esprit et d'agrément (1). »

Le malheur, c'est qu'elle n'avait pas plus de sûreté chez elle que d'amusement au dehors. On la volait, et les voleurs étaient peut-être ceux qui la servaient. a On a pris à ma pauvre amie, dit M""^ de Sévigné, pendant qu'elle était encore au lit les après-dinérs et languissante, 500 écus en louis d'or, qui étaient dans un petit cabinet oii personne n'entre que ses deux filles de service, son valet de chambre et son laquais. Elle n'en peut soupçonner aucun. Ils ont tous été interrogés; point de nouvelles! Et elle demeure au milieu de ces quatre personnes. C'est ce qui fait son plus grand embarras; car la perte de cet argent ne lui fera pas une grande incommodité ; ses enfants sont en état de le remplacer bien vite: mais de se voir servie par quelqu'un qui a pris si familièrement une telle somme, cela trouble une personne déjà accablée par tant de maux (2). »

(1) Lettre du 4 septembre 1G90.

(2) Lettre du 29 septembre 1(;90.

Elle ne savait plus que devenir, ni que faire; et nous avons une de ses lettres à M"' de Sévigné, peutêtre la dernière, du 24 janvier 1692, qui peint cet état d'une âme que rien ne distrait, dont tous les liens sont rompus, qui n'a plus son milieu, ses habitudes, ses amis, les mêmes échanges d'idées, les mêmes communications intimes, et se meurt de consomption, en ne se retrouvant plus elle-même. « Hélas ! ma belle, dit-elle, tout ce que j'ai à vous dire de ma santé est bien mauvais : aucun repos, ni nuit ni jour, ni dans le corps ni dans l'esprit. Je ne suis plus une personne, ni par l'un ni par l'autre. Je péris à vue d'œil. Il faut finir, quand il plaît à Dieu, et j'y suis soumise (1). »

Elle allait à Saint-Maur, elle allait à Meudon ; nulle part, elle ne trouvait le repos. « M'"'' de La Fayette, écrit M""" de Sévigné, s'en va demain à une petite maison auprès de Meudon, où elle a déjà été. Elle y passera quinze jours, pour être comme suspendue entre le ciel et la terre. Elle ne veut pas penser, ni parler, ni répondre, ni écouter; elle est fatiguée de dire bonjour et bonsoir ; elle a tous les jours la fièvre, et le repos la guérira. Il lui faut donc du repos (2). »

Ce repos, que le corps réclame et qu'un esprit inquiet ne donne pas, lui fut refusé, à Meudon comme ailleurs, et, à la fin, elle succomba l'année suivante, 1693. M"' de Sévigné avait à pleurer celle de ses amies dont les goûts intellectuels et littéraires se rapprochaient le plus des siens. M"* de Grignan seule

(1) Lettre de M°c de Lafayette, 24 janvier 1G92.

(2) Lettre du là avril 1092.]

LES FEMMES ÉCRIVAINS DU GRAND SIÈCLE. ;jll

regretta peu M""'de La Fayette; elle ne regrettait personne. M. de Sévigné tils partageait les sentiments de sa sœur. « Non, disait-il à M"" de Sévigné, je ne puis pardonner à M°" de La Fayette son peu d'admiration pour l'oraison funèbre de Turenne, de M. de Tulle. Moi je regarde cette oraison comme un chetd'œuvre; elle, non (1). » Je crois bien aussi que M. de Sévigné eut longtemps sur le cœur une lettre de M"" de La Fayette, loucbant un régiment que demandait ce jeune seigneur, assez ennuyé du f/i(ido7inagc. « Mon style sera court, écrit 31"" de La Fayette, car je n'ai point de tête et j'ai eu la fièvre... Votre affaire est manquée et sans remède. Le roi n'a nulle répugnance pour M. de Sévigné ; mais il a des engagements avec d'autres (2). » Cette famille de Sévigné, depuis la Fronde, ne fut jamais en faveur. Mais M"^ de Sévigné n'avait-elle pas d'autres amies pour se consoler, pour remplacer M™" de la Fayette, pour appuyer ses enfants? Elle avait M"" de Montespan ; elle avait M""* de Maintenon ; elle connaissait M"" de Fontanges. C'étaient de beaux astres à la cour, et c'est aussi un tableau qui va prendre une certaine teinte, retouché par M"* de Sévigné.

(1) Lettre du 12 janvier 1676.

(2) Lettre de M°>« de La Fayette, 8 septembre 1689.

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