CHAPITRE XVI
LES AMIES DU ROI : MONTESPAN, MAINTENON, D'aPRÈS M°' DE SÉVIGNÉ
Après M™^ de La Vallière, qui fut la plus tendre amie de Louis XIV, et dont j'ai parlé dans les chapitres sur M"^ de Blois sa fille, sur Colbert, sur Gondé, « petite violette qui se cachait sous l'herbe », dit affectueusement M™* de Sévigné, et qui deux fois s'enfuit aux Carmélites où elle resta (1), voyons d'autres amies du roi (c'est le mot de M™* de Sévigné) qui ressemblaient peu à la première, ambitieuses, hautaines, effrontées, ou non moins avides sous des dehors discrets ; l'une, encore jeune et d'une éclatante beauté, l'autre déjà vieille et n'ayant que les charmes de l'esprit, toutes deux enfin dominant sans rivales.
La première queM^'de Sévigné nous montre, c'est la fille des Rochechouart, ducs de Mortemart, la belle Athénaïs, marquise de Montespan. Quelle femme que cette maîtresse de vingt-huit ans, mariée et mère, toujours réclamée par son mari et son fils, toujours opposant l'audace à la honte, et se promenant le front haut, comme si elle avait toutes les fiertés légitimes
(1) Lettre du 1" septembre 1680.
de la vertu ! Elle avait habité le château de Pardaillan en Gascogne, appartenant à son mari, et sa faveur, commencée en 1068, ne dura pas moins de quatorze ans. « Je l'ai vue maintes fois, écrit M""" de Sévigné, et notamment lorsque, en 1676, elle revint des eaux de Bourbon, qui, au lieu de lui guérir un genou, lui firent mal aux deux. Je lui trouve le dos bien plat, comme disait la maréchale de La Meilleraye ; mais sérieusement, ma tille, c'est une chose surprenante que sa beauté; sa taille, qui avait grossi, n'est pas la moitié si grosse qu'elle était, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle était tout habillée de point de France, coiffée de mille boucles.. Les deux tempes lui tombent fort bas sur les joues; les rubans noirs sur sa tête, des perles de son aïeule la maréchale de L'Hôpital, embellies de perles et de pendeloques de diamants de la dernière beauté, trois ou quatre poinçons, point de coiffe, en un mot une triomphante beauté à faire admirer à tous les ambassadeurs (1). » Puisque nous avons nommé Bourbon, voyons-la au moment oii elle y alla, lorsque M"^ de Sévigné se rendait à Vichy, dans les mêmes contrées. Côte à côte et parfois aux mêmes étapes, comme à Nevers, M"* de Sévigné la suit, l'observe; c'est un événement que ce déplacement de la favorite, et toute la France est en suspens, n On se fait conter partout ce qu'elle dit, ce qu'elle fait, ce qu'elle mande, et ce qu'elle dort, dit finement M"^ de Sévigné. » Elle arrive à Nevers, où est son neveu le duc de Nevers, un Mancini qui a épousé sa sœur ;
(1) Lettre du 29 juillet 1676.
elle y arrive seule, mais quel train, quel équipage! C'est pour le moins une impératrice, une leine. c( Elle est clans une calèche à six chevaux, avec la petite Thianges sa nièce; elle a un carrosse derrière, attelé de même, avec six femmes ; elle a deux fourgons, six mulets, et dix ou douze hommes à cheval, sans ses officiers : son train est de quarante-cinq personnes. » Mais on remarqua une chose, dit M"^ de Sévigné, c'est que le duc de Nevers était venu donner ses ordres et n'était pas resté au château pour la recevoir. Pourquoi ? Sans doute qu'avec le duc de Nevers M""' de Montespan eût paru être chez lui ; sans le duc de Nevers, elle paraissait être chez elle, comme étant la grande amie du roi. L'abstention du duc de Nevers était une exquise délicatesse et un procédé de bon goût. La déesse entre donc au château, qui était tout à elle. Elle y trouve prêts sa chambre et son lit. « Elle se couche en arrivant, comme une mortelle (1 ). » Elle part le lendemain, et, le surlendemain, la voilà à Bourbon, au berceau des sires de Bourbon, et au château du fameux connétable qu'avait confisqué François I". Elle n'est plus dans le Nivernais ; elle est dans le Bourbonnais, dans un autre gouvernement, et avec un autre gouverneur qui a nom La Vallière, un nom plein de souvenirs, de souvenirs vivants, qui imposaient des obligations plus grandes. M. de La Vallière enchérit sur M. de Nevers : « Consuls, maires, échevins de toutes les villes du Bourbonnais, accourez ; venez, haranguez la noble marquise de Montespan, comme on fait aux princesses souveraines. En l'hono-
(1) Lettre du 15 mai 1G76.
ranl, on honore le roi. » Toutes les autorités municipales l'auraient en elTet haranguée, si xM"" deMontespan n'avait eu le bon esprit de décliner cet honneur (1). La bienfaisance, la charité, la bonté, attributs plus doux, devaient mieux la poser comme une souveraine.
A Neversdéjà, les pauvres, les églises, lui avaient fait payer sa grandeur, et c'était juste. A Bourbon, ce fut encore mieux: elle fit douze lits à l'hôpital ; elle enrichit les Capucins, qui marchaient pieds nus et vivaient d'aumônes ; elle donna de l'argent, beaucoup d'argent, et elle souffrit les visites, dit M"" de Se vigne, elle les souffrit avec civilité. « Oui, ma fille, l'abbé Fouquet et sa nièce, qui buvaient à Bourbon, l'ont été voir ; elle a causé une heure avec lui sur les chapitres les plus délicats. Le lendemain, M"^ Fouquet ellemême s'y rendit. M""" de Montespan la reçut très honnêtement, et l'écouta avec douceur, avec une apparence de compassion admirable (2)... » Le pauvre détenu de Pignerol dut à cet entretien la consolation devoir sa femme.
Mais rien n'égala les splendeurs du retour, en descendant l'Allier sur un bateau jusqu'à la Loire, puis jusqu'à la célèbre école des Bénédictines de Fontevrault, oi^i elle devait attendre les nouvelles du roi. L'intendant de Moulins, M, Moran, avait pourvu à tout; il était riche, puissant, désireux de plaire et de faire son chemin. « M""^ de Montespan quitta donc Moulins par une belle journée de juin, dit toujours notre auteur, dans un bateau peint et doré, meublé de damas rouge, que lui avait préparé M. Moran et
(1) Lettre du 17 mai 1676.
(2) Même lettre.
orné de mille chiffres, de mille banderoles. M. Moran avaitdépensé mille éciis. «lien fut payé par une lettre que la belle écrivit au roi, et dont la réponse fut une pluie d'orpourVintendanl. Mais le comble de la galanterie et presque de l'audace, c'est que les banderoles et les chiffres étaient de France et de Navarre. Comme si cette Aspasie, qui s'avançait sur les eaux, était une princesse du sang ou la reine de France.
Elle était bien plus que la reine de France, bien plus que l'humble et timide Marie-Thérèse d'Autriche; elle était Quaiitova, la superbe Qiiantova, selon le style en chiffres de M""" de Sévigné ; lapedina del re quanto va (i), le pion du roi, Vamie du roi va de tous côtés, va partout. La reine réclame-t-elle une de ses femmes espagnoles, qu'on voulait lui ôter et qui n'est pas encore partie, elle s'adresse à Quantova, et elle l'obtient, et elle déclare qu'elle n'oubliera jamais ce bienfait (2). Quanto joue avec elle, avec la dame du château, comme dit M™" de Sévigné. Et où? chez Quanto. Dans quel costume? en robe de chambre... La dame du château est trop heureuse d'être reçue, jusqu'à ce qu'on la chasse par un clin d'oeil qu'on fait à la femme de chambre, qui n'était autre que M"" de Richelieu (3). M""* de Sévigné savait tout cela par les dames d'honneur M""" de Coulanges, M""* d'Haudicourt. La reine sortait alors, gémissante, je suppose, et frémissante aussi, carelle était du sang de Castille, mais toujours soumise et pensant peut-être gagner Quanto par cette abnégation héroïque. Elle semblait
(1) Explic. donnée par M. Capmas, nouv. lettres de M"* de Sévigné.
(2) Lettre du 10 novembre 1673.
(3) Lettre du 21 août 1675.
uuMiie s'attacher aux pas de Qucmto. Deux fois, en un iiHMiie mois, elle va aux Carmélites de Cluiillol avec M'"" de Monlespan. Est-ce elle du moins qui propose colle promenade, comme pour placer celle atnie en face d'une autre aw^ee repentante, cl attendre le fruit de l'entrevue? il ne paraît pas, et en tout cas elle y perdit son temps. M™"" de La Vallière, devenue sœur Louise de la Miséricorde, ne fit aucune impression, sous sa l'obe brime et son voile noir. M""" de Monlespan lui parla avec impertinence, et lui adressa les plus sottes questions. « Eles-vous aussi aise qu'on le dit? — Non, Madame, je ne suis point aise, mais je suis contente. — Voulez-vous mander quelque chose au roi. je m'en chargerai, je m'en chargerai. Que voulezvous que je lui dise? — Tout ce que vous voudrez, tout ce que vous voudrez.» M""" de La Vallière la quitta sur ce mot, prononcé avec ironie et grâce. Quanto voulut ensuite manger; elle voulut aussi se donner des airs de simplicité champêtre, en faisant la cuisine elle-même. « Junon devenait Hébé. » Elle donna 40 pistoles pour acheter ce qu'il fallait pour une sauce qu'elle fit elle-même, et qu'elle mangea avec un appétit admirable (1), »
Mais la reine pendant tout cela où était-elle? que disait-elle? Elle ne comptait point, elM""^ de Sévigné, qui en parle, au départ pour Chaillot, se tait sur elle à l'arrivée. Qiumtova l'effaçait, et cela toujours, à Versailles comme à Chaillot. Quand Louis XIV, dans ce bel appartement du roi à Versailles, où, dès trois heures, il venait causer, jouer, entendre de la musi-
(1) Lettre du l'.) avril 1676.
318 M"'' DE SEVIGNE HISTORIEN.
que et des vers, avec ce qu'il y avait de plus choisi en France, « agréable confusion, sans confusion », comme dilM""^ de Sévigné, eh bien, quand Louis XIV s'était assez entretenu avec les dames, avec les seigneurs, on sortait avant le souper, on faisait une promenade dans les jardins, et M"^ deMontespan montait dans la voiture du roi. La reine et les princesses suivaient, dans une autre calèche. On soupait, puis, aux mille flambeaux et au bruit lointain d'un concert magnifique, on se promenait en gondole sur le canal ; Versailles était un instant Venise, etM""" de Montespan était encore dans la gondole du roi... On rentrait à 10 heures, on trouvait la comédie, on faisait à m'inini me dianoche, et, pour la troisième fois, la reine, toujours la reine était au second plan (1).
Ce n'est pas que cette amitié mutuelle n'eût ses périls et ses craintes. La dame du château se fâchait quelquefois, et d'ailleurs, d'autres dames, Soubise, Gramont, de Ludres, ambitionnaient d'être les amies du roi; quoique Soubise, par exemple, à l'âge de vingt-neuf ans, eût déjà huit enfants. 11 n'y avait pas jusqu'aux parentes de M""^ de Montespan, M"*" de Nevers et M"" deThianges,qui n'eussent la même envie : « Mes petites morveuses de tiièces, disait M"'' de Montespan, comme si je lescraignais! Je ne les crains pas plus que si elles étaient charbonnées (2). » Pour mieux les braver, sans qu'elles s'en doutassent, elle les faisait monter avec elle dans sa voiture (3). « Je ne crains pas plus la petite de Ludres, ce haillon!» En effet
(1) Lettrn du 2!) juillet 167G.
(2) Lettre du 7 août 1676.
(3) Lettre du 21) septembre 1676.
lo OU Isis (c'est le nom que donne à M"" de Liidres M"" de Sévigné), après avoir couru un instant dans les prairies, libre et agile, loin de la vue de son Argus, rentra bientôt dans la solitude. « La souveraineté, dit M"" de Sévigné, est rétablie, comme depuis Pharamond... On ne se lève plus, on ne regarde plus personne... On joue avec transports, et, un soir, à la bassette, sous les yeux du roi qui fit cesser ce scandale, on perdit quatre millions^ que fort heureusement la belle rattrapa, avant de se coucher.
Mais le comble de l'arrogance et du triomphe fut ceci, que Ton manda tout de suite à M"'' de Sévigné : » Au jeu, Quanto se fit voir, la tête appuyée sur son ami... C'était pour dire : Je suis mieux que jamais (1). » Et toute la cour, tout ce qu'il y avait de grand, de noble, d'illustre à Paris et à Versailles, de se précipiter chez Poppée, mendiant un de ses regards et observant son visage. Les carrosses allaient et venaient; on ne discontinuait pas de toute la journée.
Il n'y avait qu'une fille d'honneur de la reine, M"*" de Théobon — la famille est des environs de Bordeaux — qui persistât à dire, mais tout bas et en confidence, que le roi était changé, qu'il y avait des cris, des fureurs, des angoisses terribles, qu'enfin M"^ de Montespan n'était pas aussi contente qu'elle en avait l'air... M""" de Sévigné peint la cour, à cette nouvelle qui circulait sans bruit. Le morceau est digne de Tacite, et Saint-Simon ne fait pas mieux : « Tout le monde croit, dit-elle vers la fin de 1676, que l'étoile
(I) Lettre du 2 septembre 1676.
de Quanto pâlit. Il y a des larmes, des chagrins mortels, des gaietés affectées, des bouderies; enfin, ma chère enfant, tout finit. On regarde, on observe, on croit voir des rayons de lumière sur des visages que l'on trouvait indignes, il y a un mois, d'être comparés aux autres. On joue fort gaiement, quoique la belle garde sa chambre. Les uns tremblent, les autres rient; les uns souhaitent l'immutabilité, la plupart un changement de théâtre; c'est le moment d'une crise digne d'attention, à ce que disent les plus clairvoyants (1). » Le roi même avait dit à la reine sa femme et à son fils: « N'ayez plus de peine, fiez-vous à moi.»
Quels étaient tous ces visages indignes, ces sombres regards, où brillait tout à coup la lumière? Etait-ce lo qui revenait, délivrée par il/erc^o-e.^ Etait-ce Gramont, Soubise, « de ces mouches importunes, ditM""" de Sévigné, qui passent devant les yeux? »
Tout rentra dans l'ordre en ce désordre. On olFrit de l'argent qui fut refusé ; mais le calme, extérieur du moins et dissimulant mieux la colère, reparut chez M"'' de Montespan. Elle était immuable, les tempêtes ne faisaient rien à ce rocher. M'"'' deSévigné la visita, dans ce moment de victoire, et aussi de prostration et d'essoufflement après la lutte, à tel point qu'elle était couchée, par fatigue, je crois, plus que par indolente quiétude. « Je fus une heure dans cette chambre, dit M"'' de Sévigné, où elle était couchée. Elle donna des traits de haut en bas sur la pauvre 7o, qui avait refusé deux cent mille francs que le roi lui avait envoyés, et qui avait l'audace de se
(1) Lettre du II septembre 1676.
plaindre d'elle. Rcprésentoz-voiis tout ce qu'un orgueil peu généreux put faire dire dans ce triomphe, et vous en approcherez. Au demeurant, clic était au lit, parée, coiffée ; elle se reposait pour \i\?}icdia)ioc/io. Mais, ma fille, quel triouiphe! quel orgueil redoublé! quel solide établissement! quelle duchesse de Valentinois, que rien ne peut abattre (1) ! »
M""" de Gaylus nous dit, dans ses Mémoires, que M"'' de Montespan était honteuse dans les commencements. Elle se faisait gloire, à présent, de ce qui d'abord lui faisait honte. « Tout au plus, dit M"" de Sévigné, quand elle attendait le retour du roi, flottait-elle entre l'ennui des conséquences et le danger de n'en pas faire. »
Ces conséquences, on les enveloppait dans un manteau, et, furtivement, pendant la nuit, on les portait dans une maison, louée tout exprès au haut de la rue de Vaugirard. « Mais enfin, disait M™'' de Sévigné, vous voyez, ma fille, qu'on pleure, qu'on tremble, et qu'il n'y a pas de repos dans cette place. » Puis, voulant donner à sa fille, qui n'eût peut-être pas refusé d'être dame d'honneur à Versailles, un aperçu de ce qui se passait à Londres, aussi bien qu'à Paris, elle lui peint la faveur de M"' de Réroualle, duchesse de Portsmouth en Angleterre, et duchesse d'Aubigny en France; car cette femme avait des titres partout, et prenait le deuil à la mort des seigneurs français, comme à celle des lords d'Angleterre. « Mais soudain, dit M"" de Sévigné, une autre favorite s'élève à côté d'elle et contre elle, la comédienne Nel Gwin, dont le roi
(I) Lettre du H juin 1677.
Cliarles 11 est ensorcelé, et qui nargue la duchesse, lui fait la grimace, l'attaque, lui dérobe le roi, s'en flatte, étant jeune, folle, hardie, libertine et plaisante, chantant, dansant, faisant son métier de la meilleure foi du monde, et s'en vantant au nez de sa riYale(l). »
Voilà les cours, les cours despotiques, celles où le souverain a trop de pouvoir, trop d'indépendance, et règne sans contrôle. Les révolutions les produisent, et l'Angleterre a eu sa révolution, comme la France avait eu la Fronde. L'excès dans la liberté amène l'excès dans le pouvoir. On se permet tout comme homme, quand ou peut tout comme roi.
« Pourtant, ma fille, ce qui est arrivé à la cour d'Angleterre arrivera en France. Je crois que vous m'entendez bien. Pour sûr, il y a un dessous de cartes, et votre amie M"^ d'Haudicourt vous dirait bien des choses, si elle pouvait parler. »
Plus tard en 1679, en 1680 : « Ma fille, vous avez vu l'effet de ma prophétie... La singulière^ la Danaé^X^ divinité qu'on ne voit guère encore et dont on ne parle point, triomphe sur toute la ligne. Elle a osé, le jour de l'an, donner à sa devancière des étrennes magnifiques, ainsi qu'aux enfants, pour récompense des présents du passé qu'elle n'avait pu rendre, parce qu'en ce temps-là les louis étaient moins fréquents... Elle n'a pas plus d'esprit qu'un petit chat, et elle est sotte comme \\\\ panier, ainsi le disait l'abbé de Choisy, Madame Qi bien d'autres; mais elle est jeune, vingt ans, et elle est belle comme un ange. Elle est entrée dans un carrosse gris, où était le roi allant à la rencontre de
(1) Lettre du 11 septembre 1616.
la Daupliinc, et elle a reçu, en y entrant, 1000 louis et un service de campagne de vermeil doré... Enfin elle est créée duchesse, avec 1000 écus de pension, avec une abbaye pour une de ses sœurs, l'abbaye de Montbuisson, fondée autrefois par Blanche de Gastille, et des établissements pour toutes les autres; elle aura donc un tabouret devant la reine et le roi... En un mot. M"" de Fontauges remplace M"" de Montespan (1). Changement de théâtre, et triste rôle de Louis XIV. »
Quelle rage, on le conçoit, mais ténébreuse, concentrée, n'empêchant pas Quantova d'aller aux bals de la cour, et d'habiller pour ces mêmes bals, qui donc? sa jeune rivale! « Oui, ma fille, M'"' de Fontanges y a paru, brillante, et parée des mains de M""" de Montespani^). » Ona peine aie croire, mais tranquillisons-nous, c'était un piège. Ecoutons encore notre profond chroniqueur. « M""^ de Moutespan dansa très bien, M"* de Fontanges voulut danser un menuet. Il y avait longtemps qu'elle n'avait dansé, et il y parut. Ses jambes n'arrivèrent pas, comme vous savez qu'il faut arriver. La courante n'alla pas mieux, et enfin elle ne fit qu'une révérence. Ma fille, je vous manderai ce que j'apprendrai plus tard (3). »
Ce qu'elle apprit et ce qu'elle annonça un mois après, le 6 avril 1680, c'est que M"" de Fontanges étaitjduchesse, qu'on allait dire désormais Madame de Fontano-es et non Mademoiselle. Et il n'v aurait eu
(1) Lettre des 29 mai 1679, 5 et 10 janvier, 28 février, l^"" et G mars. 6 avril 1680.
(2) Lettre du 6 mars.
(:j) Môme lettre.
324 M"' DE SEVIGNE HISTORIEN.
que peu de mal, si le menuet, oiil'on avait été si gauche, n'eût produit que cela. Pourtant M°" de Sévigné dit à M"* de Grignan : « Ma fille^ il y a des gens qui disent que cet établissement sent le congé. » En effet, après avoir pris solennellement le tabouret, la nouvelle duchesse alla rejoindre sa sœur à l'abbaye de Maubuisson, pour y passer le temps de Pâques. Tout le monde dit : « C'est une manière de séparation,» et on en faisait honneur à la sévérité de son confesseur. Mais en se pressait trop sans doute. Cette belle beauté, comme l'appelle encore M"^ de Sévigné, pour dire qu'elle n'était qu'une belle statue, qu'elle n'avait que de la beauté, pouvait revenir. « Sans doute, poursuit-elle en faisant allusion à ce paysan de La Fontaine qui ne pouvait se résoudre à adorer un crucifix, parce qu'il l'avait vu prunier, sans doute ceux qui ont vu cette belle beauté jwunier ne pourront se jjersuader qu'elle vienne directement du troisième ciel; mais elle est belle, et le roi, malgré ce fatal menuet, lui continuera son amitié.
Eh bien, non. Les dames et les seigneurs avaient pressenti une séparation, et ils ne s'étaient pas trompés. Une anémie d'ailleurs, une anémie épouvantable se déclara à Maubuisson, à Ghelles, à Port-Royal ; partout 011 alla cette duchesse de vingt ans, elle traîna son mal, « la plus heureuse et la plus malheureuse personne du monde, » dit M""" de Sévigné. Le prieur de Cabrières, un empirique de couvent, parut l'avoir guérie, et il en espérait un évêché ; elle retomba, elle ne revint plus à la cour, et, qui plus est, elle quitta la vie l'année suivante, au mois de juin 1681. « Ma fille.
je vous loue d'aimei' la retraite... La belle Fontanges est morte à vingt et un ans, sic transit gloria tniindi, la gloire du monde passe vite (1). »
Il y a dans M"*" de Sévigné, au plus fort de cette gloire du monde, c'est-à-dire en 1680, une phrase énigmatique, mais qui laisse voir bien des choses, d'autres craintes de M"'' de Montespan et le véritable dessous de cartes. Elle parle d'après M"^ de La Troche, ou Trochanire^ comme elle dit, une dame du palais qui pour la jalousie était une autre Déjcmire, et qui voyait de près M"" de Montespan. Voici ces paroles, à demi transparentes, à demi voilées : « La jalousie de celle qui va quatre pas devant — c'est M"'' de Montespan — est plus vive sur la confiance et sur l'amitié qu'on a pnw l'autre^ que pour cet éclair de passion qui fait voir un mérite et un esprit médiocre. On triompherait de cela; mais sur Vesprit, fiuv la. cojiversalion, il faut mourir de chagrin... On a beaucoup de rudesse pour elle (2). »
Ainsi, pendant que M"" de Fontanges brillait par sa beauté, uniquement par sa beauté, tme autre, moins belle, mais belle pourtant, moins jeune aussi, moins jeune même que M™' de Montespan et que Louis XIV, et pour tout dire, ayant quarante-cinq ans en 1680, une autre attirait le roi par sa conversation et son esprit. C'était de la confiance, de la part du roi, M""^ de Sévigné le dit, une pure amitié, mais quelque chose qui paraissait devoir durer plus qu'un éclair de passion pour une personne sans esprit.
M""" deMontespan n'avait doncpas d'esprit? Si, beau-
(1) Lettre des 17 juillet, r-^ et 22 septembre 1680, 30 juin 1681.
(2) Lettre du 7 juillet 1C80.
coup; mais sons ce rapport elle s'était prise au piège. Elle avait de l'esprit, et se heurtait, sans s'en douter, à quelqu'un qui en avait plus qu'elle ; elle avait donné au roi le goût des plaisirs intellectuels, de la conversation avec des gens de lettres et les écrivains; et ce goût maintenant se tournait contre elle, rendait le roi exigeant, voulant plus encore et cherchant le mieux. Une chose plus pénible, c'est que cette autre, qui subjuguait par son esprit un roi passionné et sérieux, avait été appelée par M"" de Montespan elle-même, s'occupait de ses enfants, du duc du Maine, du comte de Vexin, les avait pris chacun à leur naissance, les avait portés dans cette maison lointaine, rue de Vaugirard, et, depuis dix ans, les élevait, voyageait avec eux, allait à Barèges, à Anvers, aux deux bouts du monde, avec le duc du Maine qui boitait, et elle le ramenait marchant bien et assez droit, à la grande joie de Louis XIV. L'institutrice, la gouvernante remplaçait sa maîtresse; elle se glissait, sans l'avoir voulu d'abord peut-être, mais le voulant bien ensuite, entre elle et le roi.
Lamie de l'amie, ainsi parle M"° de Sévigné, c'està-dire l'amie de M"'' de Montespan, la personne de confiance de M"" de Montespan, la personne enrhumée, comme l'appelle aussi M""" de Grignan, en ua mot M"^ d'Aubigné, veuve du poète Scarron, était fort goûtée du roi à Versailles et, peu à peu, dans l'ombre et le mystère, elle allait s'élever au premier rang. M"* Scarron d'abord semblait de glace, par la réserve impassible qui se peignait sur son front : maintenant elle était moins froide et moins raide; c'était le dégel, M""" Scarron était le dégel. « J'ai été voir le Dégel dans
sa grande maison de Vaugirard, dit M"'' de Sévigné à sa lîlle. »
11 faut suivre cela dans ses lettres, en y joignant les fragments de M. Capmas, jusqu'au moment oiî M°" de Sévigné semble dire : «Bah ! M°' Scarron, cette bonne tête, est comme toutes les autres; n'en parlons plus. » Du vivant de Scarron, M™" de Sévigné la connaissait. Lorsque, ayant déjà trente-cinq ans, elle fut placée auprès de M""' de Montespan, M"" de Sévigné, qui l'aimait et qui était curieuse aussi, l'apprécia davantage. « Nous soupons tous les soirs avec M"'' Scarron, écrit-elle à sa fille en 1672. Elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit : c'est un plaisir de l'entendre raisonner sur les terribles agitations d\m pays qu'elle connaît bien (1). »
En 1673, mêmes soupers, chez M°^ de Coulanges cette fois, avec le spirituel abbé Têtu, celui dont Louis XIV disait : « Je ne peux lui donner un évêché; il a bien de l'esprit, mais il n'est pas assez homme de bien pour conduire les autres. » Après le souper, à minuit, à la clarté des lanternes et dans la sûreté des voleurs, toute la société ramena M""' Scarron, au fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de M"*' de La Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne, à une grande et belle maison oi!i l'on n'entrait pas. Là, M"" Scarron avait un carrosse, des gens, des chevaux; il y avait de grands jardins, de beaux et grands appartements, mais défense d'entrer. « Elle est aimable, dit M"" de Sévigné, belle, bonne et négligée; elle est habillée modestement et magni-
(1) Lettre du 13 juillet 1072.
328 M"' DE SÉVIGNÉ niSTORIE.X.
fiquement, comme une femme qui passe sa vie avec des personnes de qualité, et on cause fort bien avec elle (1)... » C'est toujours cette conversation de M"" Scarron, pleine de justesse et d'esprit, qui séduit M"'' de Sévigné. Quelle différence avec 31"* d'Ilaudicourt, une autre dame du palais, dont M"" Scarron, si réservée pourtant, ne pouvait s'empêcher de dire : « 11 n'est jamais rien sorti de sa bouche que je voulusse avoir dit. »
Mais bientôt, plus de soupers chez M^'deCoulanges, ou chez M"* de Sévigné ; il n'en est plus question, on les dirait supprimés. Le changement est complet, et les ordres sont formels. « Aucun mortel sans exception n'a commerce avec M"" Scarron (2). » Elle ne voit personne, et personne ne la voit, elle est toute à l'éducation et au soin des enfants, et on ne sait guère où elle est. Cet ostracisme dure jusqu'en 1675. « Alors on la retrouve, on sait du moins oi^i elle est; car, pour la voir ou pour lui faire tenir une lettre, cela n'est pas aisé (3). Alors aussi apparaît quelqu'un, qui est désigné à mots couverts et qui se plaît singulièrement à sa société. « Il y a, dit une lettre de cette année, il y a chez une de ses amies, c'est-à-dire chez M"" de Montespan, un certain homme qui la trouve si aimable et de si bonne compagnie, qu'il souffre impatiemment son absence (4). »
C'est M""® de Coulanges qui, de Versailles où elle était dame d'honneur, écrit cela à M"" de Sévigné. Elle dit plus , et elle nomme ce certain homme.
(1) Capmas, lettre du 4 décembre 1C73.
1^2) Capmas, lettre du 26 décembre 1672. (3) Capmas, lettre du 20 mars 1075.
(Ô Même lettre.
« Le roi, dil-elle, a vu l'élat des pensions. Il a trouvé 2,000 francs pour M""" Scarron; il les a rayés, et a mis 2,000 écus », c'est-à-dire trois fois plus(l). Le roi alla plus loin encore. Il donna la seigneurie de Maintenon à M"" Scarron, avec le titre de marquise; tous ces dons étaient pour récompenser la gouvernante de son dévouement envers le comte du Vexin, surtout envers le duc du Maine, qui en avait plus besoin. Mais M"" de Montespan ne s'y trompait pas; il y avait plus que cela, il y avait un dessous de cartes : d'autant plus que les attentions, les assiduités de Louis XIV auprès de cette gouvernante de plus de quarante ans ne dataient pas de 1675 ; il y avait déjà deux ans que M"" de Montespan s'en était aperçue, deux ans que la gouvernante avait l'air de s'en prévaloir, deux ans que l'aigreur entre elles deux était vive et avait de la peine à rester cachée.
M""* de Sévigné savait tout par M""' d'Heudicourt. « Ma fille, cette belle amitié de Quantova et de son amie, qui est présentement à Anvers avec le duc du Maine, est une véritable aversion depuis deux ans; c'est une aigreur, c'est une antipathie, c'est du blanc, c'est du noir. Vous demandez d'oii vient cela? C'est que Y amie est d'un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de Quanto; elle n'aime pas à obéir; elle veut être au père, mais non pas à la mère. Elle fait le voyage à cause de lui, et point du tout pour l'amour d'elle; elle rend compte à l'un et point à l'autre. On gronde le premier d'avoir tant d'amitié pour cette glorieuse.... Ce secret roule sous terre depuis plus de
(1) Même lettre.
330 M"" DE SEVIGNE HISTORIEN.
six mois; il se répand un peu en ce moment, et vous en aurez la surprise (1). »
Ce fut bien pis, au retour d'Anvers en 1675, quand le roi vit le petit du Maine se tenant, marchant et ne souffrant plus. Les ministres et les courtisans s'ébranlèrent, et Tacite, ici encore, se retrouve dans M°^ de Sévigné : « M. de Louvois, dilM™^ de Sévigné, alla voir, en arrivant, ceiie go7iver7ia7ite ; ellesoupa chez M"'' de Richelieu, les uns lui baisant la main, les autres la robe, et elle, à moins qu'elle ne soit changée, se moquait d'eux (2). » M""" de Montespan rugissait, elle poussait les hauts cris ; l'ascendant de la gouvernante montait toujours. « M""" de Mainlenon est triomphante plus que jamais, dit M""" de Sévigné. Tout est soumis à son empire. La voisine n'a plus de femme de chambre à elle; toutes sont à la gouvernante : l'une lui lient le pot à pâte, à genoux devant elle ; l'autre lui apporte les gants, l'autre l'endort : elle ne salue personne, et je croisque, dans son cœur, elle rit bien de cette servitude (3). »
C'est là ce qui console M""" de Sévigné, après la description de tout cet empressement pour la gouvernante plus que pour la maîtresse de la maison : elle pense que M"" de Maintenon, si connue d'elle et qu'elle a entendue mille fois parler, rire, se moquer, rit et se moque, tenant son esprit au-dessus de cette servilité hypocrite, et n'en étant ni flattée ni dupe. Elle craint pourtant. « Quelques-uns la disent changée, dit-elle à sa fille, et ce qui est vrai, c'est que
(1) Lettre du 7 août 167().
(2) Lettre du 10 novembre 1675.
(3) Mai 167C.
LES AMIES or ROI. 331
certains seigneurs n'ont pas voulu aller àMaintonon, où on les attendait, et où le roi a envoyé Le Nôtre, pour ajuster cette belle et laide terre ; ils n'ont pas voulu y aller, et l'un d'eux a môme répondu : « Il n'y a plus présentement de logement pour les amis ; il 71 y en a que pour les valets. Voilà de quoi Ton accuse cette bonne tête-là... Mais d'autres y vont; Monsieur, par exemple, et M"" de Montcspan avec lui. La faveur de M"" de Maintenon est extrême. Le roi en parle comme de sa première ou seconde amie (1). » Il l'attacha à la cour en 1680, après l'éducation des enfants ; il la nomma dame d'atours de M""" la Dauphine. Là ils étaient tous les jours l'un chez l'autre; le roi restait chez elle des heures entières, à faire rêver tout le monde... Mais qui se plaignait alors? c'est la reine, comme elle avait osé se plaindre, mais pas trop haut pourtant, sous M""" de Montespan. La nouvelle dame d'atours était plus âgée que tout le monde, plus âgée que le roi, que la reine, que M""" de Montespan, et elle accaparait ou primait tout à la cour ! C'était insupportable. Elle s'était emparée même de M""' la Dauphine. Elle lui avait donné des idées d'indépendance, qui avaient banni la première docilité. La Dauphine, dans le commencement, ne faisait pas un pas sans la reine sa belle-mère, qui avait là une consolation à ses ennuis : à présent elle allait seule, elle s'émancipait, et c'était M"" de Maintenon qui était cause de la séparation entre la reine et la jeune princesse (2). Mais croyez-vous que le roi remédiât à cela? point du tout. Le roi
(1) Lettre du 26 août 1G7C.
[%) Lettre du 5 juin 1680.
consolait M"" de Maintenon de cette disgrâce. « Ma fille, dit M"'' de Sévigné, il ne faut compter sur aucune bonne tête, puisque celle-là n'a pas soutenu le tourbillon de ce bon pays. » Puis, après la mort de la reine, voyant M"" de Maintenon plus puissante encore à Versailles, remplaçant définitivement M°'^ de Montespan, et devenue secrètement, tout le monde le disait, à l'âge de cinquante ans, et le roi n'en ayant que quarante-sept, l'épouse de Louis XIV, elle se résigne ; elle ne parle que de Saint-Cyr, du pensionnat de Saint-Cyr, des tragédies que M"' de Maintenon y fait jouer, des poètes qui les ont approuvées ou composées. Une seule fois il lui échappe une plainte, c'est quand sa fille fait le voyage de Versailles, sollicitant des pensions pour les Grignan ! « Quoi, ma fille, dit-elle, vous êtes à Versailles, et vous n'avez pas, dans ces beaux lieux, rencontré les yeux de cette digne favorite! Dans un si grand espace, pas un pas pour aller à elle, ni elle pour venir à vous (1) ! »
Voilà la fortune de M""^ de Maintenon. Il faut voir d'autres dames, et, avec ces dames, des poètes, des écrivains, des courtisans. M"'' de Sévigné nous les présentera, à ces samedis de Versailles, auxquels parfois elle était admise, « et qui ont plus fait, disait Sainte- Beuve, que tous les corps savants pour la civilisation et la politesse française. »
(1) Lettre du 15 avril 1085.