‹ Madame de Sévigné historienChapitre 6 sur 25 · LOL'VOIS ET LE TELLIER · texte numérisé non relu

LOL'VOIS ET LE TELLIER

elle; sa fermeté sert d'exemple à tous ceux qui veulent mourir en grands hommes, et sa piété à ceux qui veulent mourir chrétiennement. C'est tout ce qui se peut souhaiter que de faire cet heureux mélange. » Ne raille-t-elle pas, dans cet arrangement symétrique de belles sentences, qui n'est pas dans ses habitudes? Peut-être bien ; car, aussitôt après, elle complimente Bussy sur la mort de ses ennemis. « Avec le temps, mon cousin, vous serez vengé de tous ceux dont vous vous plaignez. » Et Bussy de lui répondre sans enthousiasme : « Cette mort du chancelier, que j'ai sue. est aussi hewmise que sa vie; quelque honneur qu'elle lui fasse, je ne suis pas fâché qu'il en jouisse, et je l'aime mieux où il est que parmi nous (1). »

Mais laissons le chancelier Le Tellier et voyons vite un de ses fils, le plus jeune, à peine âgé de quarante ans, et archevêque de Reims, primat de la Gaule belgique, ayant le pouvoir de sacrer les rois, le premier prélat de France par la dignité et le rang, et ne l'ignorant pas. C'est un dimanche, il est en carrosse; six chevaux, et des laquais en proportion. D'où vientil? où va-t-il? " Il revient à toute bride de Saint-Germain; c'est un tourbillon. Il croit bien être grand seigneur, et ses gens le croient encore plus que lui. Ils sont passés au travers de Nanterre, tra, tra, tra. Ils rencontrent un homme et un cheval : garel gare! Ce pauvre homme veut se ranger, mais son cheval ne veut pas; et enfin le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval, et passent par-dessus, et si bien par-dessus que

(1) Lettre de Bussy, 14 novembre 108.'}.

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le carrosse en fut versé et renversé. En même temps l'homme et le cheval, au lieu de s'amuser à être roués et estropiés, se relèvent miraculeusement, remontent Tun sur l'autre, et s'enfuient et courent encore, pendant que les laquais de l'archevêque et le cocher et l'archevêque même se mettent à crier : u Arrête, arrête ce coquin! qxion lui donne cent coups de bâton! » L'archevêque, en racontant ceci, disait : « Si je l'avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles (1). »

Ceci est un badinage, un modèle de conte amusant et qui est devenu classique, quoique aux dépens d'un très grave personnage. Tout ce qu'on peut dire, c'est que M, de Reims n'était pas endurant. c( C'est un bon homme au fond, et un bon ami, ma fille; mais, quand la bile le domine, il n'est pas maître de lui : c'est l'orarje et toujours l'orage (2). »

Et puis, on était au mois de février 1074, au moment où l'Allemagne nous avait déclaré la guerre et s'était jointe à Guillaume d'Orange. Le maréchal de Turenne était seul en Alsace, contre JMontécucuUi; tandis que Condé, avec sa maladie de langueur, guerroyait lentement en Flandre. Les Allemands avaient passé le Uhin, ils étaient en Alsace, ils étaient chez nous; une défaite, un malheur pouvait les amener sur Paris. L'inquiétude était grande, le patriotisme se réveillait dans tous les cœurs et donnait à M""' de Sévigné une émotion irrésistible. « On n'a point de nouvelles, dit-elle dans la même lettre; cela fait juger qu'elles ne sont

i^l) Lettre du .') lëviior IC'i.

("2) 18 janvier 1G74; note et lettre de décembre 1C8S.

Loivois i:t le TELLIER. T6

pas bonnes. H n'y a on ([u'nn bal ou deux à Paris dans ce carnaval. » Evidemment on avait dû causer de tontes ces choses à Saint-Germain, oii était le roi. Un prélat comme M. de Reims, fils et frère de ministre, en avait été transporté, et l'état d'exaltation inquiète où il se trouvait le rendait plus irritable à la moindre contrariété. Il était de ceux sans nul doute qui respirèrent enlin, en apprenant la défaite des Allemands a Mulhouse et à Turkeim, et cette retraite deMontécucuUi au delà du Rhin, accompagné par Turenne, « trop poli, dit M""' de Sévigné triomphante, pour le laisse)' aller seul. »

L'année suivante, quand le sauveur de l'Alsace et de la France fut tué, quand cette nouvelle arriva aux oreilles de M. de Reims, il dut en être foudroyé comme M*"" de Sévigné et tant d'autres. « On vint éveiller M. de Reims, écrit M""' de Sévigné, à cinq heures du matin, au mois d'août, pour lui dire (|ue iM. de Turenne avait été tué. Il demanda si l'armée avait été défaite. » Ainsi font les ministres ou les généraux que préoccupe avant tout la fortune publique; ainsi, Epaminondas, blessé à mort au grand combat de Mantinée. « On lui dit que non; et lui alors, il gronda qu'on l'eût éveillé, appela son valet de chambre coquin, fit retirer le rideau et se rendormit. >^ M""" de Sévigné a bien raison de dire ; « Ma fille, que voulez-vous que je vous dise... (Ij! » Cette famille Le Tellier n'était pas bien avec Turenne. Mais comme M"' de Sévigné est prompte à relever contre M. de Reims des histoires de domestiques et

(Il Lettre du 12 août IG75.

de valets de chambre, contre un prélat savant, qui présida en 1700 la fameuse assemblée du clergé, et par qui est venue à la France la belle bibliothèque Sainte-Geneviève, bien connue des étudiants, cinquante mille volumes et une infinité de manuscrits! Allons plus loin dans noire galerie des Le Tellier, en suivant toujours notre admirable guide. Saluons le plus puissant, le plus craint, le plus détesté aussi, celui dont M. Camille Rousset, de l'Académie française, a fait si bien l'histoire. M. de Reims était Vorage, dans le style allégorique de M""" de Sévigné; son frère aîné, le fameux ministre de la guerre, créateur de l'armée française et des Invalides, c'est la ?ncf\ avec ses flots tumultueux, sa profondeur dévorante et sa superbe immensité. Colbert se laissait approcher; il disait môme deux mots quelquefois à ses solliciteurs ; mais Louvois, l'important M. de Louvois, il ne faut pas parler de le voir : il est invisible comme un sultan, lier et orgueilleux comme un pacha: dur, raide, cassant, faisant tout plier devant lui, et d'autant plus qu'il pliait davantage lui-même sous la main du roi. « Votre IMajesté, disaient à Louis XIV des ambassadeurs génois qui demandaient grâce pour leur république. Votre Majesté nous ôte la liberté par la manière dont elle nous reçoit ; mais ses ministres nous la rendent, »

Au moins ces ambassadeurs avaient pu voir messieurs les ministres. Que dire des personnes qui étaient obligées de s'adresser au maître, pour avoir audience des valets?

« Apprenez, ma fille, ce qui est arrivé l'autre jour. Une vieille décrépite se présenta au dîner du roi ;

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