LOUVOIS KT LE TELLIER
elle faisait [)eur. M. le duc d'Orléans la repoussa, et lui demanda ce qu'elle voulait. « Hélas ! Monsieur, u dit-elle, je voudrais bien prier le roi de me faire (( parlera M. de Louvois... » Le roi, (jui entend tout, lui dit : « Tenez, voilà M. de Reims qui y a plus de a pouvoir que moi (1). »
Cet homme inabordable avait un autre tort, celui de fouler aux pieds les plus grands amis de M"^ de Sévigné : le maréchal de Bellefonds dabord, qui avait cinquante mille écus de dettes au-dessus de son bien, et qui, on n'en doutait pas, irait finir ses jours à la Trappe ou à l'hôpital (2); le maréchal de Créqui ensuite, qui s'en alla au village planter des choux (^S)\ surtout M. de Pomponne, neveu d'Arnauld de Port-Royal, frère de la savante Angélique, et qui de 1671 à 1679 fut ministre des affaires étrangères. Pendant le procès de Fouquet, c'est à M. de Pomponne que M"" de Sévigné avait dit, jour par jour, heure par heure, ses angoisses, ses démarches, son aversion pour le chancelier Séguier et pour Colbert. Plus tard, étant obligée de faire visite à ce même Colbert si abhorré, c'est encore chez M. de Pomponne qu'elle était allée se consoler de la glace inévitable qu'elle avait rencontrée. Elle avait dîné chez lui au ministère, « et, les dames n'y étant point, elle avait fait elle-même les honneurs à sept ou huit courtisans, invités chez M. de Pomponne ministre (4). »
M. de Pomponne était tout pour elle, tout pour les
(1) Lettre du 11 novembre 1676.
(2) 18 mars 1671.
(3) 27 avril 1672.
(4) Lettre du 18 novembre 1676.
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Grignan aussi ; les honneurs ne l'avaient pas changé. Obligeant et modeste, quand il n'était qu'ambassadeur à Stockholm, à la Haye, il avait conservé ces qualités, étant ministre. C'était un sage, un philosophe chrétien, avec l'austérité du janséniste. Mais il n'avait pas assez de fermeté dans le commandement^ assez de hauteur envers les piiissajices, pour le miiiistre d'un roi qui n était point malheureux : Louis XIV le pensait, et Louvois aussi. C'est par là qu'on le prit pour le perdre, et Colbert s'y lit comme Louvois, plus que Louvois, pour élever à sa place son frère Colbert de Croissy, le Figuriborum de notre historien épistolaire. Il réussit; cest même lui qui se chargea daller voir M. de Pomponne, à Paris, pour lui annoncer qu'il était remplacé. Il tenait à le lui dire, avant que Pomponne vînt à Saint-Germain et put voir le roi. Mais il le manqua, Pomponne était déjà parti. Vite, Colbert tourne bride; il pensa crever ses chevaux; mais enfin il l'atteignit en chemin, il annonça, et tout fut fini. Les propos, les menées de Louvois avaient entamé M. de Pomponne, et Colbert Tavait achevé.
M""" de Sévigné perdait beaucoup dans la chute de M. de Pomponne, surtout pour les Grignan, qui dans la guerre de Hollande s'étaient mis en frais pour s'emparer du château d'Orange, appartenant à Guillaume d'Orange, et demandaient des gratifications et des pensions. Son courroux s'augmentait par la désolation où elle avait vu tous les Pomponne. Elle était allée frapper à leur porte, dès le soir : car on ne les voyait pas en public. M. de Pomponne l'embrassa, sans pouvoir prononcer une parole: les dames, c'est-
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à-dire -M"'" de Vins, sœur de M. de Poni|tonne, et M"'" de Pomponne, ne purent retenir leurs larmes, ni elle les siennes. « Ma fille, vous n'auriez pas retenu les vôtres, dit M"'' de Sévigne. El quand on sonjre que c'est le ministre sous lequel a été conclu le traité de Nimègue, qui donna la Franche-Comté au roi I... Quel changement dans celte maison ! quel retranchement! quelle économie à observer ! Huit enfants, et n'avoir pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce ! . . . Ils doivent trente mille livres de rente ; voyez ce qui leur restera (1). » Les Pomponne mêmes, cette noble et religieuse famille des Pomponne, étaient endettés! Ce sont des scènes de la vie privée et des intrigues personnelles que nous révèle M"' de Sévigné, tout ce qui se dit et se combine sous le manteau de la cheminée, là où l'on ne paraît que ce qu'on est. Mais comme elles font connaître les hommes ! Elles les dépouillent un peu, cela est vrai: elles diminuent le prestige, et, pour quelques-uns, on peut dire avec le poète : ie masque tojnbe, ïliommo reste, et le héros s évanouit. C'est qu'aussi il y a beaucoup de Thomme dans le grand homme ; il y en a même dans les héros de Corneille, et leur grandeur ne nous intéresse que parce qu'on peut l'atteindre et qu'elle est la glorification de l'humanité. « M. de Pomponne perd tout, ajoute M"" de Sévigné; et nous, ma fille? 11 n'était pas en laveur, quoique ministre; mais il était en état d'obtenir de certaines choses ordinaires qui font pourtant rétablissement des gens. » Ecoutons ce qu'elle dit ensuite, une maxime qui vaut celles de son ami le
i.r. Lettre du 22 novembre 1679.
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dm- de La Rochefoucauld. « //// a bien des degrés audessous de la faveur des autres qui font la fortune des
particuliers Enfin, quand \otre courrier viendra,
je n'aurai plus aie présenter (1). »
M"" de Sévigné en dit assez pour faire comprendre sa douleur, et l'on ne peut douter qu'elle n'ait tressailli d'aise, lorsque M. de Louvois, à son tour, commença de lasser le roi, et qu'il mourut, en 1691, empoisonné, disait-on, par des étrangers allemands, piémontais, italiens, ou victime de lui-même, de son propre désespoir. Le roi lui reprochait la rupture avec le Piémont, dans la guerre pour les Stuarts. Il faut voir les belles lettres de M""" de Sévigné, la scène dramatique de la mort de Louvois, tout ce qui montre à la fois son talent de peindre et son allégresse. Jamais elle n'a été plus saisissante ; elle approche du sublime, mais toujours le sublime de l'ironie.
« Le voilà donc mort, écrit-elle, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une si grande place, dont le moi, comme dit Nicole, était si étendu, qui était le centre de toutes choses I Que d'affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire ou à conduire! » Puis nous le représentant au moment d'expirer, et imaginant entre lui et Dieu un pressant dialogue. « Ah ! mon Dieu, lui fait-elle dire, donnezmoi un peu de temps. Je voudrais bien faire un échec au duc de Savoie, un mt^/^ au prince d'Orange. — Non, non, vous n'aurez pas un moment. » El elle termine par cette remarque, qu'elle enregistre sans peine en
(1) Même lettre, et 30 septembre 1676, 58'' fragment (Capmas).