LOLIVOIS ET LE TELLIER
pensant à la mort de Seignelay, fils de Colbert : « Voilà le second ministre que nous voyons mourir depuis trois ans. Rien n'est plus différent que leur mort ; mais rien n'est plus égal que les cent millions de
chaînes qui les attachaient tous deux ici-bas Ce
qu'il y a de plus beau, ajoute-t-elle, car elle ne quitte pas sitôt le fouet de la satire et des amères récriminations, ce qu'il va de plus beau, c'est que le tombeau de Louvois fait des miracles, de vrais miracles. Il rend la vue à un aveugle, qui est notre ami Choiseul, dont le public a une véritable joie ; il fait marcher les gens qui avaient les jambes brisées, comme le bon maréchal Bellefonds, et enfin, réjouissez-vous bien, ma fille, il relève ceux qui étaient par terre, il relève M. de Pomponne, qui est redevenu ministre. Il me semble qu'on doit à ce tombeau bien des exclamations (1). »
On fil sur M. de Louvois l'épitaphe suivante, qui depuis a été vraie pour bien des ministres :
Ci-gît sous qui tout pliait Et qui de tout avait connaissance parfaite, Louvois, que personne u'airaait, Et que tout le monde regrette.
M""" de Sévigné ne l'aime ni ne le regrette. Cependant, si on compare son langage sur les Le Tellierà celui qu'elle tient sur les Colbert, on y trouve moins dacrimonie et de dédain. Elle avait visité Louvois, pour le régiment de son fils, et elle ne dit pas qu'elle fut mal reçue. C'est que les Coulanges, ses parents, étaient aussi les parents de iM. de Louvois; c'est que
(1) Lettre du li août 1691 et du 12 avril 1G92.
surtout, dans l'affaire Fouquet, les LeTcllier avaient été plus convenables pour elle que les Culbert, et qu'elle leur en savait gré. Ces lettres de 31°"= de Sévigné à Fouquet, qui avaient donné lieu à tant de chuchotements et d'ennuyeux propos, Le Tellier les avait lues avec le roi, et il avait répondu à M. de Bussy, qui voulait en avoir, disait-il, le cœur net: u Ces lettres sont d'une amie qui a bien de l'esprit. Elles ont plus réjoui le roi que les douceurs fades des autres ; 'et c'est bien mal à propos que le surintendant a mêlé l'amour avec l'amitié (1). »
Ceci explique tout. M. de Coulanges, l'homme aux triolets et aux couplets sur VAmadis, sur les enfants d'Adam^ sur les festins et les noces, pouvait aller maintenant chez la veuve de M. de Louvois, à Ancyle-Franc, à Tonnerre et en d'autres lieux ; il pouvait visiter ces domaines, grands et beaux comme les duchés de Modène et de Panne, et raconter comment M"" de Louvois céda Meudon au roi. et acquit Ghoisy. Il pouvait dire à l'aise, en s'extasiant de tant d'opulence : Cette forêt est à madame ; et ce village? encore à madame; toujours à madame. 11 pouvait appeler M""^ de Louvois ç^di seconde femme, et passer les saisons entières auprès d'elle, à se promener, à lire, à faire de petits vers, daignant parfois s'agenouiller mollement dans un oratoire de soixante-deux toises bien mesurées, situé près de la ruelle du lit, un oratoire comme Notre-Dame (2). M°® de Sévigné, elle aussi, ira voir, s'il faut, W^" de Louvois; elle lui écrira, et elle dira volontiers avec M. de Coulanges, « que
(1) Lettre du 4 août 1GG4.
(2) Lettre du 3 octobre 1C94.
LOL'VOIS ET LE TELLIE». m
I.ouvois n'entr.1 dans aucune terre qu'on ne lui eût, pour ainsi dire, jetée à la tète ; que c'est une justice à lui rendre et un vrai chcf-d' œuvre dans le poste où il était (1). » L'impatience ne la prendra que lorsque l'heureux M. de Coulanges l'ennuiera trop des vertus et des biens d'une famille dont elle est moins infatuée que lui. Alors la fierté de la grande dame envers des parvenus s'éveillera ; alors elle écrira : « C'est vrai, tous ces fiefs de M. de Louvois sont des royaumes, et l'on ne comprend pas que leurs propriétaires aient pu se résoudre à s'en défaire. Mais l'hôpital était attaché depuis longtemps à cette maison seigneuriale de Tonnerre. En voilà la seule raison, raison où il n'y a rien à dire, raison qui ferme la bouche, raison qui fait sortir le loup du bois et qui fait que tout est à M. de Louvois (elle semble jouer sur les mots, comme cela lui arrive parfois) et qui fait qu'on est trop heureux d'avoir trouvé un ministre assez riche pour acheter ces espèces de souverainetés, que vous mettez avec raison au-dessus de Parme et de Mode ne. »
Il y a plus; la même année que cette lettre, M"" de Sévigné se plaisait à raconter à sa fille un nouveau mariage dans la famille. Un peu d'ironie se mêlait de temps en temps à sa narration; mais c'était dans son caractère, et il ne fallait pas trop s'en offusquer. Elle racontait donc le brillant mariage de la fille cadette de Louvois avec le marquis d'Arlincourt, fils du maréchal duc de Villeroi. La fille aînée avait épousé, du vivant de M. de Louvois, le duc de La Roche- Guyon, petit-fils du célèbre La Rochefoucauld ; la
(1) Même lettre.
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jeune ne faisait pas un moins bel établissement après la mort do son père. C'est M. Capmas qui nous donne intégralement le joli récit de cette noce. La robe de mariage seule coûtait 5000 francs, les cornettes 5000 écus.Mais voyons la belle lettre de M""" de Sévigné :
« C'est enfin aujourd'hui que finit la longue magnificence de la noce de M'"" Louvois. Il y a deux mois qu'elle est exposée au public ; j'admire qu'elle n'ait pas été pillée, comme ces grands festins dont la vue fait succomber à la tentation. M. de Reims (son oncle) adonné, outre beaucoup de louis d'or, qui ont accompagné ceux de M"'' la chancelière (cliancelière Le Tellier) et de M""^ de Bois-Dauphin (grand'mère maternelle), et ceux d'un des coins de la cassette de pierreries de la maréchale de Villeroi, deux pendeloques que vous avez sans doute vues et admirées à feu Mademoiselle (la grande Mademoiselle, duchesse de Montpensier), qu'on estimait douze mille écus ; il les a eues pour 13 mille francs, et les jette encore à deux des quatre ou six oreilles que je souhaite à sa nièce; enfin cette pauvre créature, importunée, comme Midas, de l'or dont elle est chargée, est présentement chez sa grand'mère la chancelière, avec toute la noble compagnie, où l'on signera et lira le contrat; à nuit heures, on sera chez M"" de Louvois, oii M. de Langlée (grand ami des Louvois), pour la soulager, prend le soin du souper. Ce sont cinq tables de vingt personnes chacune, servies, comme chez PsycJté {\e roman de La Fontaine). On a jeté six cents pistoles, pour faire que ce soit un petit repas bien propre. M""" de Coulanges n'est pas priée chez la chancelière ;
LOUVOIS ET LK TELLIEIÎ. S.ï
elle me mande qu'elle en est tout étonnée; c'est que les parents des alliances ont tenu un si grand terrain, que les tantes à la mode de Bretagne ont été cassées et su (Toquées.
« Le seul M. de La Rochefoucauld (fils aîné du célèbre La Rochefoucauld et beau-père de la fille aînée de Louvois), avec un peu de dureté et d'inhumanité, refuse l'honneur de sa présence k cette grande fête, où tous les ducs, les d'Estrées, les d'Armagnac, les Brissac et autres, se font un plaisir de se montrer. On trouve qu'une femme couverte de tant de millions, la plus honnête, la plus attachée à la maison de La Rochefoucauld, qui a fait tomber tant de présents dans cette maison du temps de M. de Louvois, qui n'est pas coupable des clauses ambiguës de son contrat de mariage qui sont le tour de feu M. de Langlade, qui s'appelait une tromperie en ce temps-là et qui est réparé par de si grands biens présentement; qui leur donne de si beaux garçons, sans compter les années qui se sont passées depuis cette offense à leur orgueil, joint aux lois du christianisme : on trouve que tant de raisons devaient obliger le duc à faire une visite à M"* de Louvois et à se montrer à sa noce. Pour moi, qui honore M. de La Rochefoucauld, je suis fâchée que le temps ne lui fasse point oublier une chose qui doit être entièrement effacée. Je vous manderai la suite; car, quelque lassitude qu'on ail de tout cela, cette fête tient un si grand terrain, qu'on s'en trouve toujours importunée, malgré qu'on en ait : tous les autres mariages n'ont duré qu'un moment et sont oubliés, celui-là seul se fait faire place (1). »
(I) Lettre du 19 avril 1G94 (Recueil Cappia^.
Quelle grande existence que celle des deux familles nouvelles du grand siècle, les Golbert et les Louvois, surtout les Louvois, et comme M"" de Sévigné sait la peindre, u une existence qui se fait faire place! » Une chose, une seule chose lui fait pardonner et ces biens^ et ces oratoires, et ces mariages, et ces magnificences ; c'est lagrande naissance de M""' de Louvois, Anne de Souvré, descendante du fameux Gilles de Souvré, qu'aimèrent tant Henri III et Henri IV'. « Pour moi, dit-elle à M. de Coulanges (dont la femme pourtant n'avait pas été invitée à la noce), pour moi, je comprends le bonheur de ces peuples de Tonnerre, d'Ancy-le-Franc, tout accablés de leur pauvreté et de celle de leurs seigneurs, de se trouver sous la domination d'une femme de grande qualité^ petite-fille de Mandelot et de Gilles; quel bonheur de crier: Vive Madame (1) ! »
J'avoue une chose, c'est qu'après ce tableau de malices multipliées et de rares éloges, j'aime mieux Louis XIV que tous ces seigneurs intéressés et ces dames jalouses; Louis XIV, qui voyait les choses de plus haut et qui, malgré les propos des salons ou les clameurs de la rue, car le peuple insulta les dépouilles de Golbert, soutint toujours ses bons ministres. Durant vingt-trois, vingt-cinq ans, il garda auprès de lui ces grands bourgeois de son époque, Golbert, Le Tellier, Louvois, puis leurs proches parents, Desmarets, Barbezieux, Torcy. Avec eux, il nous donna la Franche-Gomlé et la Flandre; avec eux, il soumit Strasbourg, il chassa les Allemands de l'Espagne pour
(1) Lettre du 3 octobre lC9i.
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nous dégager vers le midi, il se défendit à outrance dans l'invasion de 1710, et il voulait mourir à la frontière plutôt que de capituler. De nos jours, il faut le dire, à la fois plus justes et plus libres, nous aimons à saluer en lui le plus honnête homme de son siècle et le plus fier des Français.
Passons maintenant au plus fameux de ses généraux, à celui qui d'abord le servit le mieux et qui est le prince de Condé, dont Turenne fut l'émule. Les révélations de M'"*' de Sévigné sur ces deux hommes de guerre, parfois opposés l'un à l'autre et d'esprit différent, ne sont pas moins piquantes, on le verra, que sur les ministres rivaux.