‹ Madame de Sommerville (volume 2)Chapitre 3 sur 12 · IX · texte numérisé non relu

IX

Au point du jour , madame de Sommerville manifesta le désir de retourner à Anzème. Nancy dormait

d'un sommeil plus tranquille : je la confiai aux soins de sa nourrice, et je me disposai à accompagner Aurélie.

J'avais attelé la carriole : elle refusa d'y monter.

— Nous irons à pied, me dit-elle \ la marche et le grand air me feront du bien. Hâtons-nous.

Nous partîmes. Aurélie allait si vite que j'avais quelque peine à la suivre. Une seule fois durant le trajet, elle m'adressa la parole.

— Quand part Albert? me demandât-elle d'une voix brève, en s'arrêtant au milieu du sentier.

— Madame, luidis-je, il faut qu'Albert soit à Paris le quinze novembre.

— C'est bien.

Et nous reprîmes notre course rapide.

Arrivés au château :

— Maxime, dit-elle, vous déjeunez avec moi : dans une heure vous serez libre. — Frank, tenez prêts deux chevaux à la grille : je pars dans une heure, et vous m'accompagnez. — Ne trouvez-vous pas , Maxime , qu'il fait une chaleur étouffante? — Frank, vous ferez servir le thé sur la terrasse.

Il faisait pour sûr un froid extrêmement piquant. Mais il y avait dans la parole d'Aurélie quelque chose de si irascible, que je n'osai point ajouter un mot. Cependant, je me hasardai à la questionner sur son départ précipité.

— Vous allez sans doute à Glénis, et vous reviendrez ce soir? lui dis-je.

— Je vais au-delà.

— Votre absence sera longue?

— Peut-être. J'ai toujours eu une vive fantaisie de parcourir les rives de la Creuse. Ce pays est plein d'intérêt . Connaissez-vous Crozant? A vezvous visité la vieille abbaye de Fongombeau, les amours du poète? Il est vraiment honteux de vivre dans un pays dont on ignore les richesses.

— Mais, Madame, lui dis-je, c'est un périlleux voyage. L'hiver est partout,

— Moins ailleurs que dans mon cœur.

-r— Les sentiers sont impraticables; la Creuse aura débordé ses rives. Attendez le printemps.

— Non, dit-elle ; Dieu , qui sait où je vais, applanira les sentiers et retiendra la Creuse dans son lit.

Le thé fut servi sur la terrasse.

Après lerepas, qui dura cinq minutes, elle s'échappa , et revint au bout d'une demi-heure, vêtue d'une amazone d'hiver. Elle tenait à la main, en guise de cravache , un sarment, lisse et souple, qu'elle avait , durant ses voyages, dérobé au vallon de Sorrente. Je ne l'avais jamais vue coiffée, même à cheval , que d'un berret de velours écossais ou d'un chapeau de paille de Florence, doublé de taffetas bleu , sans voile ; car elle offrait sans crainte à notre soleil indulgent son visage qu'avait brûlé le soleil d'Italie et d'Espagne. Cette fois, madame de Sommerville avait sur la tête un feutre gris, à poil ras, tel que nous les portions alors. Lorsqu'elle revint, ainsi faite, et que s'arrêtant sur le perron, elle contempla d'un air sau-

vage les coteaux désolés et les monts dont la cime blanchissait à l'horizon, elle m 'apparut et si grande et sifière, je trouvai en elle tant de noblesse et de majesté, quelque chose à la fois de si viril et de si impérial, que je faillis la saluer avec les naïves paroles du Maure à la Vénitienne : — Salut! 6 ma belle guerrière! — Cortès, qui l'aperçut à travers la grille, fit entendre un hennissement plein d'orgueil et de joie; mais Aurélie ne répondit que par un regard d'ineffable tristesse au tendre regard du noble animal,

Frank fut chargé d'aller avec les deux chevaux attendre madame de Sommervilleà la porte de la garenne.

Après avoir embrassé quelques-uns de ses vieux serviteurs qui pleuraient, comme si leur maîtresse eût été sur

le point de s'embarquer pour une traversée de long cours ; après avoir souri au vieil Hubert , qui était venu la haranguer, au pied du perron, sur l'inopportunité du voyage qu'elle allait entreprendre, Aurélie s'appuya sur mon bras, et nous allâmes rejoindre Frank.

— Vous porterez mes adieux à votre ami, me dit-elle^ mes regrets à votre jeune sœur , que j'abandonne bien malade. Mais il fallait partir, et je pars. Que ma destinée s'achève!

Lorsque nous fûmes arrivés à la porte de la garenne , madame de Sommerville me dit :

— Si vous apprenez un jour que je vous ai fait du mal , que penserezvous de moi?

— Que plus que moi vous aurez

dû en souffrir et l'expier par vos larmes.

— Bien, Maxime. Donnez- moi votre main.

Elle pressa ma main avec onction, puis elle ajouta :

— Pensez-vous à cette heure que je sois une bonne ame?

— Une ame bien noble et bien grande, Madame!

— Dites bien tourmentée. Et n'avez-vous jamais imaginé dans votre cœur qu'une pensée ennemie de votre bonheur se soit parfois glissée sous quelque pli du mien?

— Oh! M adame, jamais !

— Embrassez-moi, Maxime.

Je la pressai long -temps sur ma poitrine. Enfin elle s'arracha de mes bras , et s'élança sur Cortès. Un

instant après, Frank était en selle.

— A bientôt, n'est-ce pas? criai-jeà Aurélie.

— Vous ne m'attendrez pas avant f le quinze novembre! s'écria- t-elle en partant au galop.

De retour à la Baraque , je trouvai Albert près de ma sœur. Nancy n'avait gardé qu'un vague souvenir de la

nuit qui venait de s'écouler ; encore, ce souvenir lui semblait-il plutôt un écho de ses rêves qu'une impression laissée par la réalité. Lorsqu'elle apprit, en même temps qu'Albert, le départ imprévu de madame de Sommerville, une teinte rosée, presque imperceptible, colora la pâleur de ses joues, et son regard se fixa avec anxiété sur le visage du jeune homme .

Sous ce regard inquiet et jaloux , Albert demeura indifférent et calme , et son impassible figure ne révéla rien de son ame. Il plaisanta long-temps, sans efforts et sans affectation, sur les fantaisies d'Aurélie, ne montra qu'une médiocre sollicitude pour les dangers de ce voyage improvisé au milieu des frimas, et s'informa, sans empressement , de l'époque probable

du retour; et lorsqu'il reçut de ma bouche les adieux que madame de Sommerville m'avait prié de lui transmettre, lorsqu'il apprit que son retour à Paris précéderait celui d'Aurélie à Anzème , et qu'il ne devait plus revoir la femme qu'il aimait ; l'expression de ses regrets fut si froide et si polie , il y eut dans tout son aspect et dans toutes ses paroles tant de réserve et tant de convenances , qu'en | face d'une résignation si facile, Nancy i se sentit inondée dune grande joie, et que je doutai moi-même du nouvel amour d'Albert, sachant: combien ce jeune homme, impatient, fougueux et colère, était inhabile à maîtriser les mouvemens de son ame.

Bien qu'il ne retrouvât plus Auréîie à la Baraque, il. n'en fut pas moins

assidu à s'y rendre lui-même, durant le peu de jours qui devaient précéder son départ. 11 se montra pour ma sœur plein d'attentions affectueuses et de gracieuses prévenances. C'était moins que l'amour , c'était aussi quelque chose déplus tendre que l'amitié.

Nancy , que ne torturait plus la présence de madame de Sommerville, reprenait à la vie, et tous les deux nous espérions encore ; car l'espoir est comme ces fleurs qui croissent et s'épanouissent dans le roc battu par la tourmente ; il fleurit dans les cœurs les plus dévastés.

Ces derniers jours furent employés à discuter les intérêts de l'avenir d'Albert. Je lui rappelai sans amertume les résultats de son premier séjour à Paris , et le suppliai de ne

point user sa jeunesse en exaltations solitaires.

— Vous avez vu , lui disais-je, butiner dans les champs les abeilles de nos ruches. Lorsque l'orage s'élève, et que le vent courbe les épis jusqu'à terre, chacune des travailleuses place un petit gravier sous son aile, et * rentre , ainsi lestée , dans la ruche 1 commune. Eh bien ! la jeunesse est 1 comme ces abeilles , légère , mobile , [ allant à tous les vents , et le moindre 1 souffle l'emporte et l'égaré , si elle l n'a pas mis sous ses ailes un gravier pour assurer son vol. Ce gravier, ce ■lest qui lui manque , ' c'est dans un 'travail austère que la jeunesse doit le ^chercher. Sans les études graves et sérieuses , elle va, incessamment ballottée par ses caprices et ses incertit. h. 7

tudes, jusqu'à ce qu'elle tombe flasque et sans vie, de vigoureuse qu'elle était. Repoussez donc, ô mon ami!

les travaux frivoles, les faciles études, alimens des esprits débiles; abordez vaillamment la science du monde réel; nourrissez vous, comme Achille, de la moelle des lions et des ours.

Jeune que vous êtes, vous le pouvez encore ; mais hâtez-vous , bientôt il ne sera plus temps. Vous êtes dans l'âge où la vie, ductile et malléable, se ploie à toutes les formes , est docile à toutes les empreintes; plus tard , cette cire , autrefois si molle et si tendre , vous la sentirez inflexible et rebelle , vous ne la pétrirez plus à votre gré ; et lorsqu'un jour enfin , fatigué des formes incertaines qu'elle aura jusqu'alors affectées, vous vou-

drez la façonner en un buste noble et sévère , il arrivera que la cire résistera à tous vos efforts , et que , dans un moule sans grandeur, vous aurez coulé votre vie en un métal informe que l'acier le mieux trempé ni le plus fin diamant ne sauraient entamer.

Oh ! alors , ô mon fils! que nos regrets sont amers , nos remords poignans, notre humiliation profonde !

Comme nous nous débattons avec angoisse sous la carapace d'airain qui nous presse de toutes paris ! Comme nous nous retournons douloureusement vers le passé , comme nous nous écrions avec le poëte : — Oh ! si le ciel nous rendait les jours qui ne sont plus! — Vains regrets, vœux inutiles! le ciel est sourd, et nous traînons misérablement jusqu'au

bout la destinée que nous nous sommes faite.

Albert m'écoutait docilement et me remerciait avec reconnaissance.

Nancy mêlait de tendres prières à mes conseils ? et son ami semblait les accueillir presque avec amour. On eût dit que la confiance et la joie étaient rentrées sous notre toit. Toutefois , il n'y eut entre nous ni retour vers le passé , ni espérances échangées dans Pavenir : pas un mot ne fut prononcé qui rappelât l'union que nous avions rêvée. Le bonheur seul d'Albert fut mis en jeu , et aucun de nous n'osa toucher aux liens qui > de nos trois destinées , ne faisaient autrefois qu'une seule. En apparence/ ces j liens n'avaient pas cessé d'exister; mais au fond de notre cœur,, nous

les sentions bien relâchés, et près de se briser dans la main maladroite qui eût tenté de les resserrer.

Madame de Sommerville elle-même n'osa jamais essayer de le faire -, et en ceci elle fit preuve d'un tact exquis et d'une grande science de savoirvivre. Lorsqu'une liaison touche au dénouement inévitable de tous les amours, il est bien rare que les amis qui ont assisté à ses développemens , ne cherchent pas à prolonger son existence. Entraînés par de louables intentions , ils se posent en réconciliateurs entre les parties intéressées, et trouvent toujours le moyen d'envenimer les plaies qu'ils ont voulu guérir. Dans ces circonstances difficiles, les amis n'ont qu'un rôle à jouer: contempler silen-

cieusement l'agonie douloureuse d'un bonheur qui s'éteint , suivre son convoi , et pleurer sur ses cendres.

Imprudens , ceux qui s'entêtent à renouer un amour brisé ! il en est de l'amour comme de ces tissus délicats j qui, rompus une fois, ne sauraient, grâce au nœud le plus imperceptible, j tromper la main qui les touche. Lais- ; sez entre vos doigts glisser ces tissus moelleux j vous sentirez , malgré ! l'art , le défaut de la trame ; ainsi , ; dans les amours renoués, le cœur,' lorsqu'il se met à dévider le fil soyeux ! de ses souvenirs , sent bientôt l'aspérite du nœud qui le froisse et le ; blesse.

Nous parlions souvent de madame de Sommerville absente. Albert avec calme, Nancy avec inquiétude. Tous

les deux cherchaient le motif de sa bizarre excursion, l'un. sans intérêt apparent, l'autre avec une anxiété réelle. Moi qui savais les tourmens de cette ame agitée , je priais Dieu tout bas de faire aux pauvres voyageurs la bise moins cuisante et la neige moins glacée.

Le départ d'Albert était fixé au dix novembre: il devait être à Paris le quinze, pour prendre son inscription. Une année seulement s'était écoulée depuis qu'il nous avait quittés pour la première fois. En moins de douze mois, nos félicités avaient donc accompli leur cours ! Hélas !

qu'ils étaient loin déjà, les jours où, ma sœur et moi , nous vivions seuls, séparés du monde! Jours sereins, beaux jours de retraite, de paix et

de silence, qu'étiez-vous devenus?

Le bonheur se retira de notre chaumière le jour où un étranger vint s'asseoir à notre table. Dès lors toutes les misères de la civilisation pénétrèrent sous notre toit; là où n'avaient jamais battu que des cœurs simples et bons , l'amour quintessencié , la jalousie, la défiance , vinrent s'établir; et des passions tumultueuses s'élevèrent entre ces lambris, encore tout imprégnés du chaste parfum de nos fraternelles tendresses.

Oh! le bonheur, mon ami, celui qui jaillit en flot limpide et frais de l'union de deux âmes, si vous le trouvez jamais, cachez-le bien au fond des bois, dans quelque profonde solitude!

Préservez-le des regards de la foule , laissez-le couler sans bruit et se per-

dre ignoré sous la mousse ; n'invitez aucune âme étrangère avenir s'abreuver à ses eaux. Ces eaux sont amantes de l'ombre et du mystère , et le cristal de leur source s'altère sous les lèvres les plus amies et les plus pures.

Albert allait partir, enfin. Quelques jours encore, et sa présence ne soufflerait plus , dans le cœur de Nancy , la flamme qui le dévorait, et cette flamme, sans aliment, pourrait s'éteindre d'elle-même. Ce jour que redoutait Nancy, que j'appelais de tous mes vœux, qu'Albert entrevoyait avec indifférence , arriva.

La veille de son départ, mon pupille n'était pas venu à la Baraque : son absence nous étonna peu. Les soins et les ennuis qu'entraîne nécessaire-

ment tout voyage l'excusèrent auprès de Nancy.

Le lendemain, la matinée était fort avancée, et Albert n'avait point paru.

Nous commencions , ma sœur et moi, à concevoir de vagues inquiétudes, et je me disposais à partir pour la maison du sentier, lorsque nous entendîmes crier le sable de l'allée qui s'étend sous nos fenêtres. Nancy ne reconnut point le pas de son ami, et se leva, tremblante , sur son lit. Troublé moimême par je ne sais quels pressentimens, je m'élançai à la rencontre du nouveau-venu , et me trouvai face à face avec lui sur le seuil de la porte. C'était un paysan d'Anzème, au visage niais et sinistre.

— Où est Albert? demandai -je, effrayé.

Le rustre ne répondit pas ; mais tirant gravement une lettre de sa poche , il me la remit et s'éloigna.

Je reconnus , à la suscription , l'écriture d'Albert. Je brisai le cachet ; je déchirai l'enveloppe, et près de lire, je me recueillis un instant. Je sentais une sueur froide qui découlait de mon front et plaquait mes cheveux à mes tempes. Je la lus enfin, cette lettre, et je puis vous la dire, car je ne l'ai pas oubliée.

Elle était ainsi conçue :

« Maxime, je ne partirai pas. Cette résolution n'est pas récente -, elle n'a été conçue ni par la passion ni par le

caprice. Long-temps combattue, elle est depuis long-temps arrêtée , et les retards que j'ai mis à vous la faire connaître témoigneront assez de la longue lutte que j'ai dû soutenir, avant d'arriver à vous dire , à vous dont je connais les idées absolues, à vous, ami, dont j'ai éprouvé la sensibilité , dont l'affection est mon bien le plus cher5 à vous, Maxime, le frère de Nancy : Je ne partirai pas.

» Maintenant, je ne balance plus, je ne me rétracterai point. Vous sentez que j'ai de la force , puisque j'en ai trouvé contre mon cœur, quand il parlait pour vous. Aussi, n'estce pas pour prévenir toute objection que je veux vous exposer les motifs qui m'ont décidé : ce n'est pas non plus dans l'espoir de conquérir vo-

tre approbation au parti que j'ai pris. Je désire uniquement vous convaincre de la bonne foi que j'ai mise à me convaincre moi-même , et vous voir bientôt persuadé que je n'ai pas soumis ma destinée à des fantaisies d'enfant et de poëte. Placez-vous à mon point de vue, et mes répugnances pour la vie que vous voulez me faire vous paraîtront rationnelles :

descendez en moi , vous les trouverez invincibles.

» Vous m'avez envoyé à Paris, quoique je pressentisse les dégoûts qui m'y attendaient. Comme un père dont la tendresse fait la force, vous n'avez écouté ni mes regrets ni les vôtres j vous m'avez dit : — Partez.

— Je suis parti.

» Vous savez quelle fut ma douleur,

quand je dus vous quitter; la vôtre, mon ami, mal comprimée par toute votre énergie, éclatait malgré vous et me pénétrait. Rappelez-vous combien tous trois nous avons souffert :

pensez au sacrifice que pour vous, pour elle, je me suis alors imposé, et vous comprendrez que j'aurais le courage d'en accomplir un second , si je me sentais la force d'en atteindre le but.

» Mes lettres vous ont exprimé le j . découragement et la tristesse où me plongea d'abord mon isolement à Paris. Vous-même, abandonné dans ce désert incommode et bruyant , vous avez senti comme moi ce serrement de cœur, ce poids étouffant qu'on n'allège que par la dissipation ou le travail. J'ai méprisé le premier

de ces deux remèdes, j'ai promptement reconnu l'insuffisance du second : dès lors, je me suis fait à cet état de souffrance, je l'ai accepté comme normal, et embrassant l'étude pour son but et pour elle-même, je me suis plongé avec résolution dans les recherches arides du droit. Mais en vain m'efforçais- je de m'exalter leur importance, en vain me répétaisje ces adages vulgaires : — Orphelins protégés, opprimés défendus. — Mon indifférence naturelle devint bientôt un dédain raisonné, et cette fois encore l'expérience sanctionna en moi un préjugé.

» Je me sentais d'ailleurs médiocrement attiré par cette profession de l'avocat, qui une année auparavant m'apparaissait encore si noble

et si glorieuse : la révolution de Juillet venait de porter un rude coup à son indépendance. Je voyais tomber chaque jour au pouvoir des hommes dont la voix libre et fîère avait jadis fait battre mon jeune cœur ; je les entendais renier sans honte les principes qu'ils avaient autrefois proclamés sans crainte, et la profession 1 qui les avait élevés si haut pour les il jeter en bas, ne me sembla bientôt plus qu'un vaste champ ouvert aux ambitions déshonnêtes ; qu'une tribune offerte aux subtilités de la pensée et à l'abus de la parole. Souvent, depuis mon retour , nous avons discuté ensemble la valeur morale et sociale de toutes les carrières ouvertes au légiste : tout ce que j'en ai dit alors a dû vous préparer à la déclaration

que je fais aujourd'hui de n'en poui voir embrasser aucune ; je veux espérer, Maxime, que mes allégations vous auront convaincu , sinon de l'infaillibilité de mon jugement, du moins de la droiture de mes principes.

» Résolu à abandonner l'étude des lois, je compris que j'avais eu tort de m'être décidé sans avoir choisi , et pour ne pas prolonger , en essais infructueux, le temps de mon épreuve, je voulus consacrer le reste de l'année à l'examen minutieux de toutes les parties de notre édifice social.

Pendant huit mois , mes jours et mes nuits furent dépensés en ces tristes recherches. A chaque investigation nouvelle, j'espérais voir surgir une spécialité, une aptitude, une ten-

dance; pas une ardeur ne s'alluma, pas une voix ne s'éleva en moi, ou plutôt, mon ami, toutes les ardeurs me dévorèrent, et j'entendis à mes oreilles bourdonner un millier de voix. Toutes les gloires m'appelaient, me souriaient, me jetaient des fleurs:

peintre au Musée , poëte au théâtre , tribun à la Chambre, guerrier au Carrousel , lorsque les étendards passaient au bruit des cymbales militaires, j'étais tout. — Hélas î je n'étais rien .

» Ne me dites pas , mon ami , que huit mois sont insufflsans pour de si graves observations : vous savez qu'à Ànzème je n'étais pas resté tout^-àfait étranger au mouvement intellectuel de l'époque. Religion nouvelle, réformes poétiques et sociales m'a-

vaient vivement préoccupé ; je connaissais les systèmes , les livres , les programmes; il ne me restait plus qu'à juger les pontifes , les poètes et les législateurs , qu'à compléter l'examen des choses par celui des hommes : cet examen ne fut fertile qu'en désenchantemens de tout genre.

» Je luttai cependant. Tantôt le but des travaux que je m'imposais m'aveuglait sur mon impuissance ; tantôt, quand elle m'apparaissait , je me faisais un devoir de combattre avant de me déclarer faible. Ainsi dans la solitude et dans la misère > au milieu des agitations du cœur, des tentations du suicide , des aspirations ardentes vers les joies inconnues de la vie, j'ai tout tenté, tout essayé, et toujours je me suis senti glisser ra-

pidement le long de la pente que je m'efforçais de gravir.

» Je n'accuse ni le siècle, ni la destinée, ni personne: je n'accuse que moi. Cependant, si Dieu m'eût fait naître en ces temps de calme et de recueillement où chaque destinée peut s'asseoir à la place qui lui fut réservée , où chaque existence a sa part de biens et de maux sur la terre, peut-être alors, avec la conscience pure et les intentions ferventes qui m'animaient , eussé-je pu produire les œuvres dont j'avais le sentiment, et m'élever par la patience, le travail et la volonté , à un rang digne de mes vertueuses ambitions. Mais que faire en ces âges d'incertitude où tout se confond, quand nous naissons pressés et agités , comme un essaim éclos

de la veille dans une ruche trop étroite pour le contenir ? Que faire , lorsqu'on se sent porté , poussé, ballotté par une foule avide et désordonnée ? Lorsque le sort nous prend par les cheveux, sans choix et sans réflexion, pour nous élever au pinacle ou nous précipiter dans l'abîme? Quel homme assez robuste pour se frayer un chemin dans cette cohue? Quelles épaules assez fortes pour fendre la presse ? Quelle tête assez élevée pour surpasser toutes ces têtes?

» Je n'avais pris à Paris aucune résolution. Je voulais juger de loin tout ce que j'avais envisagé de près.

J'accusais de mes antipathies et de mes répugnances l'état de mélancolie amère où m'avait jeté cette vie tumultueuse, et j'espérais du retour à mes

douces habitudes , du bonheur de me retrouver près de vous, de l'influence attendrissante des lieux aimés, ma réconciliation avec les hommes , avec les choses et avec moi-même. Je revis donc nos bois et nos montagnes; je vins redemander aux champs où je m'étais élevé la joyeuse confiance de mes belles années.

» Le premier effet de tout ce bonheur retrouvé fut de me faire haïr la vie nouvelle qui me l'avait ravi. Mais ensuite , la réflexion me fit entrevoir i une vérité que le rigorisme de mes idées mavait empêché de saisir : I c'est que dans chacune de ces voies encombrées de nullités fastueuses et de talens prostitués, un homme doué d'une organisation puissante peut marcher dans sa force et dans son in-

dépendance , acquérir de la gloire et conserver sa propre estime. Mais je reconnus en même temps que sans les qualités qui constituent l'homme supérieur , le succès à des conditions honorables est impossible dans nos temps. Dès lors, je résolus d'examiner sans orgueil de modestie , sans hypocrisie d'humilité, si cet homme fort était en moi ; et après avoir sondé tous les replis de mon cœur, mis à l'épreuve toutes mes facultés , | fait jouer tous les ressorts de mon i être , ma chétive et boiteuse nature m'apparut dans toute sa faiblesse.

Maxime, savez-vous qui je suis ? Quelque chose d'incomplet, sans vouloir et sans énergie , sans vices ni vertus , î sans force pour le bien : un carac- J tère inégal , un cœur avide de souft. ii. 9

fiances , une misérable créature , prompte au découragement et rebelle au bonheur: c'est là, Maxime , ce que vous avez aimé, ce qu'il vous faut aimer encore. Mais en aurezvous le courage , et n'abandonnerezvous pas celui qui s'abandonne luimême ?

» Ne m'encouragez pas. Je ne suis plus en défiance de moi-même: mon impuissance m'est démontrée. Est-il une épreuve à laquelle j'aie refusé de soumettre mon intelligence ? N'ai-je pas tenté de me faire par la poésie une place à moi dans le monde, quand j'ai vu m'échapper tous les moyens réels de mériter votre sœur ?

Mais, comme tout le reste, je l'ai vainement essayé ! La délicatesse des impressions que je recevais de Nancy,

la religion de mon enfance dont le parfum est resté dans mon cœur, l'amour mystérieux que j'ai voué à ma mère inconnue , toutes ces perceptions d'une ame douloureuse et tendre, m'échappaient aussitôt que je voulais les saisir, et j'appelais en vain, pour les fixer, l'inspiration, le laîent et le génie du poëte.

» Malheur à qui reçut trop pour l'obscurité, pas assez pour la gloire!

I/homme incomplet traverse solitairement la vie. Il ne peut rien pour lui ni pour les autres, et son âme absorbe les rayons du soleil sans les refléter.

» Maxime, je ne partirai point, je n'irai pas grossir, à Paris, la foule des médiocrités qui se disputent pied à pied le terrain où elles fourmillent;

je vivrai et mourrai à Anzème. Je n'ai plus de désirs , je n'ai pas de besoins. J'aurai toujours assez pour vivre dans cette pauvre contrée. Qu'irais-je faire dans ce monde d'où il faudrait me retirer plus tard, la haine dans le cœur et l'invective sur les lèvres? Croyezmoi; mieux vaut le quitter de la sorte, sans regrets , mais sans aversion , Payant trop vu pour l'aimer et pas assez pour le haïr, que d'aller y traîner encore quelques années de lutte et de misère, pour en revenir, un jour, l'esprit morose et l'âme ulcérée.

» Plaignez-moi donc , ô mon ami !

Vous savez si je vous aime , vous savez si j'apprécie le trésor que vous me réserviez ; vous comprendrez que pour y renoncer il faut que je m'en croie indigne ; vous sentirez tout ce

que je souffre, et si vous me jugez coupable , vous songerez au bonheur qui m'était destiné, et vous méjugerez puni.

«Pour moi, je ne me plaindrai plus : je subirai sinon vaillamment, du moins avec résignation , la destinée que je me prépare : je gravirai solitairement mon calvaire, m'arrêtant parfois pour contempler à mes pieds la vallée où j'aurais pu vivre aveclajeunecompagnedemon amour:

je verrai s'élever à travers les arbres la fumée du toit domestique ; Nancy aura trouvé dans un amour plus digne les félicités que je n'ai pas su mériter : ses enfans joueront auprès d'elle : une autre image plus noble et plus chère aura depuis long-temps effacé la mienne dans vos cœurs , et

vous, Maxime, vous donnerez à un autre qu'à moi le doux nom de frère que j'abjure à cette heure, je verrai tout cela-, et., consolé par le tableau de vos saintes joies , je reprendrai ma croix , et poursuivrai, sans murmurer, mon rude pèlerinage. Dès aujourd'hui, je n'ai plus le droit de me plaindre, et je ne me réserve dans l'avenir que celui de vous akner toujours, n

Page 1