XII
Telle était l'épître que m'adressait Albert : j'en ai peut-être altéré le texte ; mais ma mémoire vous en a
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transmis fidèlement le sens. Dans une autre circonstance, ces puérilités vaniteuses , résultat d'une éducation qui abrège l'adolescence au point de la supprimer , m'eussent fait sourire de pitié ; elles m'accablèrent dans la circonstance présente.
Je prévis aussitôt qu'il serait d'autant plus difficile de combattre et de vaincre l'obstination d'Albert à rester à Anzème ; que le seul motif de cette résolution imprévue ne se trouverait jamais sur le terrain de la discussion. Ce motif délicat ; le seul que la lettre de mon pupille n'ait pas cherché à faire valoir ; vous l'avez imaginé sans doute • vous avez facilement aperçu , à travers ces verbeuses subtilités , le fil qui les mettait en jeu. Vous avez déjà prononcé le mot , qui ne renfer-
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mait aucune de ces phrases, et qui, cependant, les expliquait toutes ; vous avez, comme moi, saisi sous chaque ligne le nom qui s'y tenait caché , et si vous vous rappelez la froideur apparente avec laquelle Albert reçut auparavant la nouvelle du départ de madame de Sommerville , si vous vous êtes étonné avec moi de l'aisance insoucieuse que déploya alors notre impétueux ami , avec moi vous comprenez , à cette heure , que la résignation d'Albert n'eut rien de bien héroïque, résolu qu'il était déjà à ne plus quitter ces campagnes. Il savait que madame de Sommerville ne lui échappait que pour quelques jours, et que de retour à Anzème, elle n'aurait à regretter aucun de ses amis,
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J'ai su plus tard ce qui s'était passé durant ces derniers jours dans le cœur d'Albert. Depuis long-temps, il caressait l'idée de ne plus retourner à Paris ; cette idée qui ne lui était apparue d'abord fcfue vague' et indécise, au milieu des dégoûts réels qu'il avait rencontrés au début de la vie , prit une forme plus solide et plus nette le jour où il aima madame de Sommer* ville, et se fixa dans son 'esprit le matin même où je lui annonçai le départ d'Àurélie. Ce voyage, entrepris subitement sous le ciel neigeux de la Creuse , l'intrigua : il en chercha les motifs avec une secrète ardeur, et parmi les mille pensées qui vinrent l'assaillir, celle qu'Aurélie avait enfin compris l'amour dont il brûlait pour elle , et que son départ
n'était peut-être qu'une faite , flotta dans son cerveau, timide, mystérieuse, presque imperceptible, fumée légère de l'espérance, aussi insaisissable que la vapeur qui s'élève le matin sur les eaux.
La lettre d'Albert achevée, je rentrai près de Nancy, et j'inventai, pour la rassurer, je ne sais quel prétexte au séjour prolongé de mon pupille à Anzème : une discussion d'intérêts l'obligeait à retarder son départ de quelques jours; sa présence était nécessaire à la légalité d'un acte; je ne sais ce que j'imaginai. Nancy rassurée , je partis pour la maison du sentier ; j'avais à remplir auprès d'Albert mes devoirs d'ami , de tuteur et de frère.
J'appris, en arrivant, qu'Albert
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était absent, et qu'une semaine au moins s'écoulerait avant son retour.
Il était allé la veille au château du jeune comte de..., qu'il avait connu dans la contrée , et tous les deux devaient se rendre à une chasse au sanglier dans la forêt de Champsanglard.
M. Auguste de ..., patricien ruiné, assez mal vu dans le pays , depuis que sa fortune n'y faisait plus pardonner sa naissance, était un jeune homme d'esprit et de cœur, qui n'aurait jamais songé à se rappeler ses titres, si la tourbe insolente des nouveaux parvenus se fut résignée à les oublier. Comme madame de Sommerville, la révolution de Juillet l'avait pris parmi les vainqueurs pour le jeter dans les rangs des vaincus. Comme elle, il
avait sacrifié sa foi nouvelle à la poésie du dévouement et à la religion du malheur j mais lui, le noble jeune homme, avait en même temps délaissé son avenir, qui promettait d'être si beau, et le jour où il avait
■"vu ses espérances s'accomplir, et la carrière s'ouvrir devant lui , large et belle , il s'était retiré de la lice, pour aller subir son nom dans le castel
'croulant de ses ancêtres.
C'était un jeune homme sceptique
' et railleur , qui n'avait de sympathique avec la nature d'Albert qu'un fond de mélancolie amère; aussi ne s'était-il établi entre lui et mon pupille qu'une de ces liaisons où on échange plus d'idées que de sentimens , et où la distinction des relations supplée aux épanchemens du
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cœur : liaisons plus durables souvent que les amitiés elles-mêmes ? parce qu'elles échappent à la vulgarité des rapports , fléau et mort de toutes les intimités. Auguste de .... et Albert se recherchèrent pour se plaindre, et ce fut quelque chose de bizarre que la plainte de ces deux jeunes gens , accusant de concert la destinée , l'un parce qu'il n'avait pas de nom, l'autre parce qu'il en avait un grand.
Je revins presque joyeux de n'avoir pas trouvé Albert. Notre position à tous était si délicate , que je ne savais guère moi-même la contenance que j'avais à prendre et le rôle qui m'était réservé. Qu'eussé-je dit à Albert? Que sa résolution était folle et que la lettre qu'il m'avait écrite n'avait pas le sens commun ? Il savait
cela tout aussi bien que moi, sans doute. Que faire et que résoudre?
Qu'allait-il se passer au retour d'Aurélie ? Possesseurs tous les quatre d'un secret que chacun de nous était censé posséder à lui seul,, quelles combinaisons , quels faits allaient jaillir du conflit de nos destinées ?
Madame de Sommerviile oserait-elle reparaître à la Baraque? Accueilleraitelle Albert? Quelle serait la ligne de devoirs que j'aurais à suivre vis-àvis de Nancy , de mon pupille et de madame de Sommerviile elle-même?
J'essayai long-temps de démêler les fils embrouillés de nos avenirs ; puis, découragé de l'essayer vainement, j'abandonnai à Dieu le soin de nous tirer de cette situation difficile.
Il m'est souvent arrivé , mon ami,
durant le cours de ce récit , de vous raconter des faits que je n'avais pas vus, des sentimens que je n'avais pas sentis. Ne croyez pas cependant que, comme le poëte , j'aie voulu me rendre maître du monde visible et invisible , à Dieu ne plaise ! Je n'ai pas le génie qui devine et qui crée. Les développemens de cette histoire auxquels je n'ai pas assisté m'ont été confiés après leur péripétie, de même que, plus tard, nous nous sommes initiés les uns les autres aux senti- ! mens et aux pensées secrètes que chacun de nous avait gardés mystérieusement dans son cœur. Ne vous étonnez donc pas si je vais vous conter encore des scènes dans lesquelles je n'ai pas même joué le rôle de comparse; oubliez un instant que j'aie
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été mêlé au drame lamentable que vous écoutez; considérez-moi comme une abstraction y imaginez que , seul sur ce perron, vous feuilletez les pages imparfaites d'un livre mal écrit, et ce poëme y gagnera peut-être, sinon plus d'intérêt, du moins plus de réalité.
Ici , Maxime s'interrompit, les souvenirs douloureux et les émotions poignantes que cette histoire réveillait en lui , le fatiguaient plus encore que la longueur de son récit. Son air était souffrant ; de soudaines pâleurs passaient sur son visage , et son front se couvrait parfois d'une sueur
brûlante que le vent glaçait presque ; aussitôt.
— Mon ami; lui dit le jeune homme qui l'avait écouté avec recueillement, ïè vent se lève, et la brume du soir j enveloppe déjà les peupliers de la Creuse. Je crains pour vous la fraicfaëuf de la nuit et l'humidité de ces rives.
— Vous avez raison , dit Maxime en se levant ; le grand air m'épuise \ et je sens que la parole sort avec peine de mon gosier desséché. Entrons dans le salon du château, notre présence n'y troublera personne.
A ces mots, il poussa la porte, qui céda au premier effort, et il introduisit son ami dans la salle des portraits de famille. Les volets étaient
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ouverts , et les rayons de la lune ?
qui glissaient çà et là dans l'appartement, détachaient en fleurs étincelantes les rosaces dorées des cadres gothiques , et décrivaient sur la tapisserie mille caprices de lumières y reposant mollement sur* un Endymion endormi , ou enveloppant d'une robe d'argent Diane sortant du bain et changeant Actéon en cerf. Des amours qui se jouaient dans la rosace du plafond, soutenaient la tringle d'un lustre dont les branches en cristal s'épanouissaient dans l'air en gerbes éblouissantes. Les albums qu'avait feuilletés Albert couvraient la table du piano ; le rameau de vigne dont Aurélie se servait autrefois en guise de cravache était agrafé à la tapisserie : un petit poignard au manche
d'ébène qui avait protégé, sans doute, madame de Sommei ville dans ses vovages , pendait à l'encadrement de la glace. Le piano était encore ouvert, et lorsque les deux amis s'arrêtèrent au milieu de la chambre, on eût dit à voir leur terueur religieuse , que l'ivoire venait de faire entendre quelques notes plaintives, ou que leur présence avait fait envoler les blanches ombres de Nancy et de madame de Sommerville.
Maxime ouvrit une porte qui se trouvait cachée par la tapisserie dans le fond du salon : cette porte donnait dans la chambre à coucher de madame de Sommerville, et tous les deux pénétrèrent religieusement dans ce sanctuaire qui respirait encore tout le luxe du siècle de Louis XV,
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mais que madame de Sommerville avait sanctifié par ses larmes.
La corniche du plafond, s'arron-
dissant aux angles et formant comme
une corbeille de fleurs et de pal-
1 mettes, s'étalait en arabesques, en
' festons et entrelacs. La rosace était
i décorée d'ornemens historiés pareils
à ceux de la corniche.
Les parois des murs, revêtues dans la partie inférieure d'un lambris d'appui en bois peint en ton de grisaille , 1 étaient tendues de lampas chargé de pagodes , de kiosques , d'arbres , d'oiseaux , d'Indiens rouges sur un fond blanc.
La lune qui donnait en plein sur les grands carreaux de vitre des fenêtres à la franco ise , faisait étinceler ' les moulures dorées des portes et des
lambris , et permettait de saisir toutes les parties de l'ameublement.
La cheminée était grande et en marbre blanc veiné, la traverse du chambranle à renflement et en arc d'amour j les jambages, tourmentés en console , se terminaient dans le bas par une griffe de chimère. La plaque de fonte, au contre-cœur de l'àtre, était aux armes de France. Audessus de la cheminée s'élevait une glace peu haute , dans un cadre doré, formé d'entrelacs , de roseaux et de palmes sculptés. Au - dessus de la glace, un trumeau de peinture : c'était un coucher de soleil , rouge et criard.
Tous les dessus de porte étaient peints et représentaient des fêtes galantes , à la manière de Watteau , de
Lancret et de François Boucher : là , des bergères-camargo en robe de satin et de moire, poudrées à blanc, avec paniers et tonnelets, talons rouges , corps de baleine lacé sur la poitrine , petit chapeau sur le coin du chignon et houlette en main ; ici , des bergers en casaque de velours gorge de pigeon et à pèlerine , chapeau en lampion , perruque , cado- ■ gans et culottes , houlettes et flûtes de Pan ; plus loin, une bergère assise au milieu de ses moutons , et près c d'elle un pastoureau lui offrant un ' nid de tourterelles. Il y avait aussi des animaux , des chasses, de la nature morte de Oudry ; des enfans de trois à quatre ans, en habit à la française, épée et perruque , jouant avec un petit lapin blanc ; des singes cos-
tumés, à la manière de Claude Gillot.
En face de la cheminée était un meuble de Charles Boule , surchargé de cuivreries et d'incrustations ; sur la tablette de marbre ; en brèche d'Alep, s'inclinait un grand miroir ; dont le cadre entièrement doré se terminait par un fouillis de bran-; chages, de nids/ de tourterelles et] de canaris sculptés.
Les fauteuils, bergères et sophas , étaient en bois grisaille et doré, garni en tapisseries à l'aiguille 3 le lit, en bois grisaille et doré comme les> fauteuils. Ses quatre montans d'angles s'élançaient en carquois pleins de flèches et en flambeaux d'hy menée.
Une couronne de bois sculpté , suspendue au plafond, formant dais,
laissait tomber tout autour de grandes courtines de velours cramoisi.
Sur une pendule de cuivre, qui décorait la cheminée 7 un amour , piqué par une abeille , se plaignait à Vénus , sa mère. La pendule était assise sur un socle de marbre blanc , entre des groupes d'enfans nus et d'amours , en biscuit de porcelaine.
Au milieu de la pièce , une torchère de bois doré supportait une girandole en cuivre ; chargée de bougies. Des bougies chargeaient pareillement des bras de cuivre doré qui s'avançaient au-dessus de la cheminée, comme pour se mirer dans la glace.
Les tapis étaient de Beauvais, à personnages ; quelques portraits de Largillière pendaient çà et là aux tentures.
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— Tout ce luxe, dit Maxime à son ami , ne convenait guère aux goûts simples de madame de Sommerville; cette pièce d'ailleurs lui parlait trop vivement de sa mère, et ce souvenir était cruel à son cœur. Aussi bien des mois s'écoulèrent sans qu'elle osât y pénétrer j et elle ne s'y retira que lorsque le froid l'eut forcée de quitter la chambrette qu'elle avait choisie , à son retour , dans l'aile la plus sombre et la plus désolée du château. Venez , ajouta Maxime ; rentrons dans la salle voisine ; l'aspect de celle-ci me fait mal.
Ils allèrent s'asseoir tous les deux sur un divan, et Maxime poursuivit en ces mots le cours de cette histoire :
Ce*fut le vingt novembre, par une soirée de neige et de glace, que deux voyageurs à cheval traversèrent au
galop le village d'Anzème et s'arrêtèrent à la grille du château. Ife semblaient épuisés de fatigue, et des glaçons pendaient à la crinière de leurs chevaux. Au bruit du galop retentissant sur la terrasse, les gens de madame de Sommerville accoururent à la grille avec des flambeaux et reconnurent leur maîtresse. Tous l'entourèrent et se disputèrent ses mains engourdies par le froid ; elle se retira dans sa chambre , dépouilla ses vètemens humides, et enveloppée dans une pelisse de satin noir, elle réchauffa ses membres glacés devant un grand feu qui n'avait pas cessé de brûler, depuis le jour de son départ. Il y eut un instant où elle se regarda involontairement dans la glace qui surmontait la cheminée, et elle eut peine à
réprimer un mouvement de stupeur et d'effroi.
Elle était bien changée! En moins d'un mois son teint s'était plombé, son front avait perdu sa pureté , et ses yeux leur éclat. Ses joues étaient creuses, son regard terne, ses paupières mâchées; une teinte jaune et maladive ridait les contours de ses lèvres décolorées; sa taille elle-même s'était courbée sous la douleur et sous la fatigue. Vingt jours à peine avaient donc flétri ce qui restait en elle de fraîcheur et de beauté. Ainsi vous avez vu nos campagnes se parer parfois, au déclin de l'automne, de l'aspect du printemps; près des'éteindre , le soleil jette encoresur elles de bienfaisantes ardeurs : les coteaux sont rians, les jeunes arbustes ont des
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pousses nouvelles, les fils delà Vierge se promènent dans l'air parfumé , et la nature croit un instant à son éternelle jeunesse. Mais à la premièregelée, à la première bise de novembre, tout cet éclat pâlit et s'efface; en une nuit les coteaux et les bois se sont dépouillés de leurs feuilles, les fils blancs qui glissaient hier sur un ciel gris de perle pendent humides auxbranches décharnées, et vous êtes tout surpris, au réveil, de voir l'hiver dans ces campagnes où la veille encore semblait renaître le printemps.
Parla même soirée, quelques heures après le retour de madame de Sommerville, un voyageur entrait à pied dans le village; un fusil à deux coups reposait sur son épaule, et deux chiens allaient à ses côtés. Son air
était ferme et résolu, comme celui de tout homme qui marche, la nuit, dans des sentiers connus, avec un fusil sur l'épaule; car il n'est rien qui donne, la nuit, plus d'assurance à un homme naturellement brave , qu'une bonne arme , et la presque certitude que cette arme peut dormir tranquille dans la main qui la porte. Notre allure prend alors quelque chose de
, décidé et de fanfaron , et nous sentons en nous je ne sais quelle humeur belliqueuse qui nous fait appeler le danger , sans doute parce que nous sommes instinctivement sûrs que le danger ne répondra pas.
Le jeune chasseur avait bien d'ailleurs des sujets d'excitation plus réels,
\ Il avait pendant trois jours couru le sanglier dans la forêt de Champsan-
glard, cherchant à oublier le tumulte de ses pensées dans l'agitation d'une vie active et turbulente. Ses joyeux compagnons de chasse qui l'avaient vu, lui le plus faible, et le moins habile, se montrer le plus ardent au courre, et jouer sa vie avec une intrépidité rare, avaient voulu, avant son départ, fêter son jeune courage. On s'était donc réuni dans le castel du comte Auguste , et là, grâce peut-être aux ruses ingénieuses de quelque nouveau Caleb, la santé d'Albert avak été bue durant tout un jour au milieu des cris d'un enthousiasme toujours croissant. Vers la fin du repas, les têtes se trouvant échauffées par les fumées du vin et par la chaleur de la discussion, il fut parlé de madame de Sommerville, et déjà quelques paro-
les irrévérencieuses allaient être hasardées sur elle, lorsqu' Albert, se levant, le regard enflammé, et la main à son couteau de chasse, brisa son verre sur la table , et promit le même sort au premier qui oserait devant lui prononcer sans respect le nom de cette femme. Cette saillie chevaleresque et déplacée fut d'autant mieux accueillie, qu'Albert, bien que d'une constitution frêle et délicate, semblait alors assez disposé à tenir sa promesse. On l'entoura , on le félicita à demi-mot; après avoir bu à son courage, on voulut boire à ses amours, et îe jeune homme finit par comprendre qu'en se posant le champion de l'honneur outragé d'Aurélie, il avait, sans y songer , proclamé ses droits à le protéger hautement. Il s'en défen-
dit avec chaleur, mais dès l'instant que la vertu de madame de Sommerville ne fut plus offerte en offrande qu'à la vanité d'Albert , Albert ne voulut tuer personne. Il entendit développer autour de lui des théories sur l'amour qui le firent rougir de sa pudeur, et l'on mit une bonne foi si prompte et si naïve à le croire l'amant heureux d'Aurélie, qu'il fut honteux de n'avoir point encore osé réaliser une conquête dont chacun lui faisait un aussi facile mérite,
Il se retira mécontent de tous et de lui-même. Il gravissait tristement le sentier montueux qui le ramenait à Anzème, lorsqu'une main s'appuya légèrement sur son épaule. Albert se retourna et reconnut le comte Auguste.
— Monsieur iUbert, dit le gentilhomme en se découvrant, j'ai des excuses à vous faire, et je vous prie de les recevoir. Croyez que j'ai souffert plus que vous de la scène inconvenante qui vient d'avoir lieu chez moi , et que j'ai été blessé profondément
j des allusions grossières qui vous ont assailli. Veuillez croire aussi que je ne
| suis pas resté indifférent à votre bonheur, et que si je n'ai pas mêlé mes félicitations à celles de nos compagnons , c'est que je n'ai pas voulu risquer ma branche de myrte dans le bouquet impertinent que ces rustres vous ont offert.
— Je vous jure. . . s'écria impétueusement Albert.
i — Ne jurez pas, interrompit Auguste en souriant : je sais tous les
sermens que vous allez me faire,
— Vous outragez , monsieur le comte , reprit Albert avec dignité, la plus pure de toutes les femmes.
— Il faudrait pour cela, Monsieur, que votre amour fût un outrage, et je suis trop fier de votre amitié pour ne pas honorer toutes vos affections , quelles qu'elles soient.
Aces mots, Auguste de... salua poliment , et Albert poursuivit sa route; son pas était rapide et brûlait la distance. Tl ne sentait pas le froid qui glaçait ses mains, ni le givre qui battait son visage, et il allait tourmenté par mille pensées inquiètes. La plus poignante de toutes était le remords d'avoir laissé supposer un bonheur qui «'existait pas ; il commença par
s'avouer que ce n'était rien moins qu'une infamie ; puis il finit par se dire que le jour ou il parviendrait à la possession de ce bonheur } l'infamie ne serait plus qu'une fatuité juvénile ,- qui trouverait grâce auprès des consciences les plus rigides et les plus timorées. Dès lors, il jura de con- ; quérir le pardon de sa faute, se disant d'ailleurs que se prêter à une ovation avant la victoire , c'était s'engager solennellement à vaincre.
C'était dans ces dispositions d'esprit qu'Albert traversait Anzème, lorsqu'il crut reconnaître la trace des pas de Cortès sur le sentier blanchi par le givre et la neige. Il allait frapper à quelque masure pour s'assurer du retour de madame de SommerviIle,lors~ qu'il fut accosté par Frank.
— Revenu déjà, Frank! demanda le jeune homme.
— Déjà, monsieur Albert! s'écria le serviteur d'un air contrit; on voit bien que vous n'étiez pas de la partie.
— Il paraît que le voyage a été rude?
— J'ai cru, monsieur Albert, que je recommençais la campagne de Russie; nous avons pendant près d'un mois couru dans la neige et la glace, vivant à la merci de Dieu.
— Mais ce voyage avait un but, j'espère?
— Oui, celui d'attraper des rhumes et des rhumatismes, répondit Frank avec humeur. Voyez -vous , monsieur Albert , Madame est bonne pour tous, bonne surtout pour ses
pauvres serviteurs qui l'aiment autant qu'ils détestaient sa mère. Il n'est pas un de nous qui ne se jetât au feu pour elle : mais , ajouta-t-il à voix basse, en regardant si personne ne pouvait l'entendre, je crois qu'elle est un peu....
La phrase resta inachevée, et Frank en compléta le sens en posant sur son front l'index de la main droite.
— Crois-tu ? demanda le jeune homme.
Frank pencha sa tète vers l'oreille d'Albert et y glissa ces trois mots :
— Je le crois — de l'air profond et mystérieux d'un homme effrayé luimême de l'importance de ses révéla- 1 tions.
— Eh bien ! je m'en suis toujours | douté, répondit avec sang-froid Albert, qui trouvait quelque intérêt,
sans doute, aux indiscrétions de lecuyer bavard.
— C'est que vous y voyez clair, vous!
C'est que vous êtes un vrai savant , monsieur Albert! Croiriez-vous que, pendant un mois, Madame ne s'est nourrie qu'avec le pain des laboureurs, et qu'elle n'a dormi que sous leurs toits de mousse ? Nous arrivions le soir, nous partions le matin; toujours en course, malgré vents et marées. — Madame, lui disais-je, vous ruinez votre santé; vous vous tuerez, Madame; conservez-vous pour ceux qui vous aiment! — Ah! bien oui! elle ne m'entendait pas. Si je lui disais : — Madame , Cortès n'en peut plus , Cortès meurt à la peine; Madame, vous crèverez Cortès; — elle faisait siffler sa badine, et Cortès allait, lé-
ger comme le venr. Pendant un mois elle ne m'a parlé que pour me dire :
— Frank , sellez les chevaux ; Frank , faites allonger le pas à votre bête; Frank, nous partirons demain au point du jour. — Une seule fois, elle ma dit : — Frank ,vous toussez beau- , coup. — Je crois bien que je toussais; mais je n'y pensais pas , monsieur Albert; je ne songeais qua elle; j'aurais voulu pouvoir ajouter mes vêtemens aux siens , ou lui prendre sa part de neige et de froidure. Pauvre chère âme ! Un soir , au coin d'un feu de chaume, je l'ai vue pleurer. Ça m'a fendu le cœur.
— Comment va ta maîtresse ? interrompit Albert, qui ne voulait pas se laisser émouvoir.
— Bien. C'est une femme de fer.
t. ii. la
— A cette heure, elle repose?
— Reposer, elle! Vous ne la connaissez guère; deux heures du matin sonneront à l'église d'Ànzème avant que Madame ait achevé sa veille. Singulière femme! ajouta Frank, en se \ frappant de nouveau le front.
— Et toi , où vas-tu donc si tard ?
— Vous m'y faites songer , s'écria Frank; Madame m'a envoyé chercher des nouvelles de mademoiselle Nancy .
Au nom de Nancy , Albert laissa échapper un mouvement d'humeur que Frank n'aperçut pas dans l'ombre, et tous les deux se séparèrent. Albert avait ralenti sa marche ; il gagnait lentement la maison du sentier, réfléchissant à la relation, moitié burlesque, moitié touchante, du voyage d'Amélie, et le soupçon qui n'avait
d'abord illuminé son cerveau que comme un pâle reflet de la pensée sous laquelle s'était accompli ce voyage, prenait, à chaque pas que faisait Albert, une forme plus saisissante, et jetait dans son esprit un éclat plus net et plus sûr. Arrivé à sa demeure, il changea de costume et repartit pour Anzème. Quelles étaient les intentions qui le ramenaient au village? Il ne le savait pas lui-même. Il obéissait à une inquiétude dévorante, sans chercher à s'en rendre compte ; il allait, entraîné par la fougue de Ses désirs, aussi invinciblement qu'autrefois par le galop de Cortès.
Il traversa le hameau et trouva la porte de la garenne fermée. Il escalada le mur, ensanglanta ses mains aux épines de la haie, et s'élança dans
la grande allée. Rien n'exalte notre courage comme de voir notre sang couler: l'ardeur d'Albert se sentit doublée. Il marcha d'un pas hardi et ferme vers la porte de la terrasse ; Franck, qui rentrait, allait la fermer.
— Ouvre, s'écria Albert, c'est moi.
— - Vous, monsieur Albert. Comment êtes-vous entré ?
— Qu'importe , puisque me voici?
— Qui vous amène ?
— Des affaires pressantes. Il faut que ce soir même je parle à madame de Sommerville.
— Madame sera agréablement surprise de votre visite, car elle vous croit parti pour Paris. Je vais vous conduire dans sa chambre.
— C'est inutile.
— Il faut que je vous accompagne;
Madame attend des nouvelles de la Baraque.
— Je les lui porterai moi-même. Tu
i dois êtreépuisé de fatigue, mon pauvre Franck? Va donc reposer. Tout dort au château , et toi , tu veilles seul, toi qui n'as pas dormi depuis un mois,
. peut-être.
Frank laissa au jeune homme les clefs de la terrasse et de la garenne, et après lui avoir recommandé de jeter, en sortant, les clefs dans la
i grande allée, par-dessus la porte de la garenne, il gagna l'aile du château que madame de Sommerville avait destinée à ses serviteurs. Albert franchit
♦ en deux bonds les marches du perron, ouvrit la porte sans bruit, et pénétra dans ce salon. Il espérait y trouver Aurélie : son attente fut trompée.
Madame de Sommerville , aux premiers froids de l'hiver, s'était retirée dans sa chambre à coucher , et Albert ne savait pas même dans quelle partie du bâtiment cette chambre était située. Découragé y il se laissa tomber sur le divan où nous sommes assis, et là, seul, dans l'obscurité, au milieu de cette salle humide et froide , il se demanda ce qu'il était venu faire en ces lieux , quel démon l'avait poussé vers Aurélie, et ce qu'il espérait d'elle; et à chacune de ces demandes, il sentit son courage faiblir et son exaltation tomber ; bientôt il s'estima heureux de n'avoir pas trouvé madame de Sommerville, et il allait se lever pour la fnir, avec autant d'ardeur, peut-être, qu'il en avait mis à la chercher, lorsqu'une porte,
qu'il n'avait jamais remarquée , souleva, dans le fond de l'appartement , la tapisserie qui la cachait , et Albert vit entrer une femme qu'il eut peine à reconnaître, tant il la trouva changée. Elle était enveloppée d'une pelisse de satin noir , et elle tenait à la main une bougie dont la clarté mate pâlissait encore la pâleur de son visage.
Je ne sais pas de remèdes moins salutaires aux maladies de l'âme que la fuite et la solitude. C'est au foyer
T. II. i3
même du mal qu'il faut combattre la douleur; c'est corps à corps qu'il faut lutter avec elle, pour la terrasser et la vaincre. A distance , elle grandit comme les arbres dans la nuit, elle se développe et devient solennelle, et plus nous nous éloignons des lieux où nous l'avons subie, plus son spectre nous apparaît terrible. La solitude, sans Dieu, est amèreà ceux qui pleurent : elle fait les larmes acres, et les blessures de l'ame incurables.
Combien ont fui, solitaires, le théâtre de leurs tribulations, qui n'avaient en parlant qu'une égratignure , et qui sont revenus avec une plaie! Telle fut du moins madame de Sommerville.
En cherchant à secouer son mal, elle n'avait fait que l'enfoncer plus avant dans son cœur. Sa souffrance s'était
réellement accrue de toute l'importance factice dont l'avait d'abord revêtue son imagination, et son retour fut mêlé de plus de trouble et d'agitation que ne l'avait été son départ.
C'est d'ailleurs un moyen peu sûr d'échapper à l'amour, que de fuir celui qui l'inspire; loin de son idole, l'amour s'exalte et se poétise. Présent, l'être aimé ne serait bientôt plus qu'une créature de chair et d'os, dont le cœur aimant se lasserait bien vite : l'absence le fait Dieu.
Madame de Sommerville était assise depuis plusieurs heures a la même place, immobile, rêveuse, inoccupée et comme affaissée dans un morne désespoir. Ce n'était pas seulement le remords de s'être jetée au travers de notre bonheur, qui assombrissait ses
pensées; elle songeait aussi à Albert „ et peut-être ce souvenir l'absorbaitil tout entière à lui seul. En rentrant au château, elle n'avait pas eu le courage de traverser le salon des portraits de famille, tout plein encore d'une trop chère image : ce courage , elle voulut l'avoir. Elle voulut revoir cette chambre où s'était jouée la première scène du dernier drame de sa vie, où elle avait senti son cœur se réveiller avant de syéteindre à jamais, elle voulut aller s'asseoir là où Albert s'était assis, redire sur le piano les chants qui l'avaient charmé, voir si le parquet n'avait point conservé la trace de ses pas , écouter s'il n'avait pas laissé entre ces murs un faible écho de sa jeune ame. Puériles jouissances de l'amour, qui ne
vous connaît pas! Elle se leva, prit un flambeau d'une main, et de l'autre pressa le bouton d'une porte de communication entre ce salonetsacham-
\ bre. La porte roula silencieusement sur ses gonds. Aurélie s'avança lentement, déposa sur cette table la lumière qui brûlait dans sa main, et promena son regard autour de cette vaste salle, que la bougie éclairait à peine. Au bout de quelques instans, ce regard tomba sur Albert. Aurélie poussa un faible cri, s'empara du flambeau, et marcha brusquement vers Albert ; et lorsqu'elle se fut assurée que c'était bien lui, et non son ombre, que tant de fois déjà elle avait vue passer jour et nuit dans ses rêves, la bougie échappa à sa main, et l'infor-
\ tunée tomba sur le divan demi-morte.
L'effroi d'Aurélie rassura Albert, acheva de l'éclairer, et d'enfant qu'il était le fit homme. Tant qu'il avait vu madame deSommerville sereine et fraternelle, il n'avait osé chercher la femme sous les tendresses delà sœur; dès qu'il la vit tremblante, il triompha dans son cœur. Calme, Aurélie eût facilement maîtrisé les timides ardeurs de ce jeune homme de dixhuit ans : troublée, elle fut perdue.
Heureusement pour elle , notre ami n'était rien moins qu'un Don Juan, et s'il avait quelque habileté à se ménager des situations opportunes, je suis obligé d'avouer qu'il en profitait fort mal. Il releva froidement la lumière qui brûlait encore sur îeparquet, et, après l'avoir placée sur la table du piano, il garda, devant
Àurélie, une contenance assurée,, mais respectueuse. Madame de Sornmerville eut bientôt repris ses sens :
elle n'était pas femme à se laisser do-
1 miner long- temps parune impression, quelle qu'elle fût.
— * Vous m'avez effrayée, Monsieur, dit-elle enfin d'une voix altérée,
'■ vous étiez si loin de ma pensée?
— La mienne ne vous a pas quittée depuis un mois, répondit le jeune
i homme d'un ton de doux reproche.
— Je m'explique mal , dit Aurélie, \ en cherchant à vaincre son émotion :
je m'explique mal, Monsieur, ou vous ne me comprenez pas bien. Je voulais J dire que ma pensée vous cherchait loin de moi; je vous croyais parti.
— Vous aviez donc imaginé, Madame, que je pouvais m'éloigner de
ces lieux sans laisser un dernier adieu aux personnes qui me les ont fait aimer, sans recueillir y à l'heure du départ, quelques paroles amies qui en eussent adouci l'amertume? Vous Ta* vez imaginé, sans doute, car c'est ainsi que vous avez fait, vous, Madame.
— Si vous saviez, Monsieur, combien j'en ai souffert moi-même, vous ne songeriez pas à vous plaindre de moi.
— Je ne me plains que de vos souffrances, Madame; et si j'avais le droit de les partager, je ne me plaindrais pas.
— Parlons de vous, Monsieur^ de vos amis. Qu'importent mes douleurs ? Parlez-moi de Nancy , de Maxime.
— Je n'ai pas de nouvelles récentes de nos amis, Madame ; j'ai passé huit jours à Champsanglard et j'arrive.
J'ai appris votre retour en traversant le village, et je me suis hasardé, malgré l'heure avancée , à venir m'informer de vous à vous-même.
— Je suis heureuse de vous revoir; je ne l'espérais pas. Je vous sais gré d'avoir retardé votre départ pour moi y mais vos études en souffriront peut-être. Ne deviez-vous pas être à Paris le quinze novembre? Maxime me l'a dit du moins, et je regrette que pour moi...
— Vous n'avez à m'exprimer ni re- J mercîment ni regrets. Je ne vous ai . rien sacrifié, Madame, je ne partirai
pas.
— Vous ne partirez pas ! s'écria Aurélieavec stupéfaction.
*— Non, Madame, répondit froidement Albert, je reste.
Madame de Sommerville redevint de nouveau tremblante, et Albert la tint à son tour palpitante sous son regard. Il s'enivrait du trouble d'Aurélie,il triomphait de la sentir femme, de la voir défiante et craintive, elle qui l'avait si long-temps humilié de sa confiance et de sa sécurité. On le craignait enfin, on fuyait sa présence, on avait peur auprès de lui! Il n'était plus cet enfant qu'on avait baisé au front par une soirée d'orage; il était homme, et cet homme d'un jour était peut être moins heureux de se sentir aimé, que fier de sa toge virile qu'il revêtaitpour la première fois. Ce fut cet
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orgueil qui offrit à madame de Sommerville des chances de salut, et qui faillit rejeter Albert dans le rôle qu'il jouait depuis deux mois; il était si î infatué de son importance nouvellement acquise, qu'il ne chercha pas à la faire valoir , et que madame de Sommerville put reprendre une seconde fois l'assurance et le sangfois nécessaires pour éluder le danger qui la menaçait.
— Vous restez! s'écria-t-elle enfin.
— Oui, Madame, je vous ai confié les désenchantemens de tout genre que j'avais rencontrés en entrant dans la vie; mon arae ne s'en est pas relevée et n'a plus le courage de les affronter de nouveau. Je n'en veux point à ceux qui m'ont poussé dans
I un monde pour lequel je n'étais pas
fait : qu'ils me laissent donc rentrer en paix dans celui que je n'aurais pas dû quitter! Oui, Madame, je reste; je ne partirai pas.
— Ecoutez-moi , dit madame de Sommerville d'un air si doux et si paisible, qu'Albert en fut effrayé ; je vous suis attachée, vous le savez, Monsieur; vous savez que j'ai pour vous une tendre amitié ; je vous dois donc, je me dois à moi-même d'éclairer votre inexpérience. Il m'en coûte sans doute de me séparer de vous, de vous séparer de Nancy — que vous aimez, Albert — mais j'aurai ce courage : vous partirez, mon enfant.
— Ne l'espérez pas ! s'écria le jeune homme.
— J'ai besoin d'espérer en vous ; laissez-moi croire que mon affection
vous est chère et que vous saurez me sacrifier je ne sais quelles fantaisies de retraite et de solitude. Ne ferezvous pas pour moi ce que je demande pour vous?
La voix d'Aurélie était devenue si tendre, son maintien si posé, sa con- , tenance si parfaite, qu'Albert vit pâlir 1 en moins d'un instant ses espérances^ i et qu'il perdit toute l'assurance qu'a- ■ vait recouvrée madame de Sommer ville.
— Vous partirez, poursuivit-elle ; vous irez reprendre vos études et
- vos travaux. Vous ne laisserez pas se flétrir dans l'inaction les richesses que Dieu a mises en vous. D'ailleurs, vous êtes pauvre,mon enfant, et à un homme pauvre il faut une carrière.
— Je suis assez riche pour moi.
— Pour vous; mais pour les autres ?
— Les autres ne m'ont rien donné:
je ne dois rien à personne.
— Ne vous devez-vous rien à vousmême, ne devez -vous pas quelque chose à ceux qui vous aiment? Nous avons tous notre rôle à jouer ici-bas, Monsieur; chacun de nous a son sillon à tracer dans ce vaste champ de l'humanité , et Dieu nous tiendra compte un jour du bon grain et de î'ivraie que nous y aurons semés.
— Toutes les carrières sont encombrées , dit Albert ; il n'y a plus de place au soleil pour les nouveaux travailleurs. Le mérite est étouffé, le talent méconnu; l'intrigue seule s'élève et culmine.
— Ceci est un vieux mensonge :y imaginé par les oisifs pour consoler
îeur médiocrité, répondit Auréiie en souriant. Vous n'y croyez pas, vous^ Albert ; vous rougiriez bientôt de votre existence inutile, et moi r j'en rougirais peut-être.
— C'est que votre cœur n'est que vanité! s'écria le jeune homme qui sentit son sang lui monter au visage.
Votre amitié superbe craindrait de se poser sur unetêle pauvre et obscure.
L'amour - propre est dans l'amitié comme la lie est dans le vin. Il faut à voire orgueil les séductions du talent et les prestiges de la gloire.
— Eh mon Dieu ! qui vous parle de gloire? Le ciel m'est témoin que je ne l'ai jamais appelée sur votre jeune front. Elle nous enlève trop d'affections et nous suscite trop de haines. Elle nous change nous-mêmes,
altère notre nature primitive et la pervertit. Elle nous condamne à l'isolement et ne nous laisse pas même le droit de nous plaindre ; car trop souvent l'abandon n'est qu'une juste représaille. La gloire est un breuvage trop enivrant pour notre faible cerveau, et moi-même, qui me crois une bonne femme, je ne répondrais pas d'y résister, Monsieur ! Ah ! le monde est puissant! Si vous saviez que d'amis m'ont sacrifiée à leurs succès, que de nobles et belles créatures j'ai vu se perdre par la vanité ! Que de jeunes compagnes de mon enfance je reconnaîtrais a peine dans la haute sphère où leur talent les a hissées, tant je les ai connues charmantes dans la métairie de leurs pères ou dans le castel ruiné de leurs aïeux !
Allez, vivez sans gloire : ne soyez ni héros, ni tribun, ni poëte; soyez plus qu'un grand homme ; devenez un homme utile.
— Toutes les carrières me sont fermées, dit Albert.
— Je n'en sais pas une qui ne vous | soit ouverte.
i — Eh ! Madame, faut-il donc vous J dire ce que vous semblez ne pas vouloir comprendre? Avez- vous oublié qui je suis et à qui vous pariez? Ne savez-vous pas que je suis né proscrit { et queia société me repousse?
— Mon pauvre enfant , les temps ont bien changé , dit tranquillement
\ madame de Sommerville. Aujourd'hui la société ne repousse personne, et le mérite seul ennoblit. A cette heure, il n'y a de réellement proscrits en France
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que les titres et les armoiries. Votre rôle poétique est fiai 9 et celui des grands noms commence.
— Vous avez trop d'esprit, répondit Albert, pour que j'essaie de lutter contre vous. Vous 1 emportez, madame; je partirai demain, et vous fais mes adieux.
Il se leva et salua madame de Sommerville avec une froide politesse.
— Demain î s'écria Aurélie qui, en revoyant Albert, avait éprouvé peutêtre autant de joie que de terreur réelle, et qui s'effraya de trouver ce jeune homme si facile et si prompt à se laisser convaincre; vous partez demain, et ce sont là les adieux que vous me laissez ! Mais vous n'y pensez pas, Monsieur.
— De quoi vous plaignez -vous ,
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Madame? Mon départ n'est-il pas un hommage à votre sublime raison?
Oui, je pars; oui, je vais souffrir dans ce monde où votre voix m'exile.
Croyez -vous qu'il m'effraie et que .mon courage recule devant aucun détail de ses amertumes? Je suis fait à la douleur et ne la crains pas. Pourquoi donc restai -je, et quavez-vous pensé? Que je sacrifiais l'espoir d'un avenir à des caprices d'enfant, à des ianta sies de retraite? Vous ne l'avez pas cru, Madame. Vous avez su lire dans mon cœur ce que moi-même tj'osais à peine y lire : rêves d'un jour, bonheur évanoui! Pardonnez-moi, et adieu pour jamais !
^ — Vous ne sortirez pas! s'écria madame de Sommerville en se jetant devant la porte. Vous m'entendrez.
vous saurez que mon cœur souffre plus que le votre de la nécessité qui nous sépare. Vous m'entendrez, Albert ; car je suis votre amie enfin :
vous savez bien. Monsieur, que je suis votre amie, et que mon amitié vous pleure.
— Gardez votre amitié pour Maxime ; je ne veux rien de vous, que l'oubli.
— Mais , Monsieur , que vous airje donc fait ? demanda madame de Sommerville avec des larmes dans la voix.
— Ce que vous m'avez fait, Madame! Vous demandez ce que vous m'avez fait! Vous m'avez perdu; j'ai voulu vous fuir , vous êtes venue à moi : vous m'avez laissé entrevoir des félicités qui ne devaient jamais se réaliser j vous ne m'avez conduit jus-
qu'aux portes du ciel que pour me laisser retomber sur la terre. Ce que vous m'avez fait ! Vous m'avez leurré de folles espérances, vous m'avez ■ attiré vers la flamme qui devait me consumer: vous vous êtes jouée d'un faible enfant, vous avez essayé le pouvoir de votre beauté sur un cœur aimant et crédule. Vous avez éteint mon amour pour Nancy, et vous n'avez rien mis à la place du bonheur que vous m'avez ravi; et après m'avoir enlacé de vos liens , vous les avez rompus ; après m'avoir appelé , votre voix me repousse et m'exile : voilà ce que vous avez fait !
— Monsieur, Monsieur! je n'ai pas fait cela, s'écria Aurélie.
— Aviez vous donc pensé, Madame, que je vous verrais impunément ? Que
chaque jour je vous verrais plus belle et que mon cœur ne s'enflammerait pas? Ne m'avez-vous jamais senti frissonner sous vos imprudentes caresses ? Mes regards ne vous ont-ils rien appris ? Mon bras ne tremblaitil pas sous le vôtre , lorsque nous revenions le soir? Si mes paroles ne vous éclairaient pas, mon silence ne vous disait-il rien ?
— Monsieur , j'en atteste le ciel, je ne comprenais pas! Je ne savais rien, je n'avais rien prévu , ni votre amour ni ses tortures.
— Vous saviez tout , Madame , vous avez tout compris ; ce n'est pas moi qu'on abuse ! Je conçois qu'il était doux pour vous de parler sans cesse de votre cœur usé , de votre vieille existence , et de faire en môme
temps sur moi l'expérience de vos charmes et de votre beauté, d'éprouver s'ils étaient aussi flétris et aussi impuissans que vous vouliez bien le dire...
— Assez, Monsieur, assez, épargnez-moi ! s'écria Aurélie en s'emparant des mains d'Albert encore toutes saignantes.
— Qu'était-ce, après tout, que le bonheur et le repos d'un pauvre jeune homme ? Vous pouviez bien le sacrifier à une velléité de coquetterie, au plus léger de vos caprices • il ne se plaind;a pas, lui; vous avez ruiné son présent, désenchanté son avenir; qu'importe ? Il aura servi de jouet à vos fantaisies ; il sera trop heureux l Mais Nancy, Madame, mais Maxime, y avez-vous songé ?
— Vous êtes donc sans pitié, enfin !
dit Aurélie, qui tenait toujours les mains d'Albert dans les siennes.
— De la pitié , Madame ! En avezvous eu, vous, pour Nancy, pour nous tous , que vous avez immolés à votre vanité ? En aviez - vous pour moi , tout à l'heure , lorsque vous mettiez en jeu toutes les ressources de votre froide raison pour me chasser de ces campagnes , après avoir déployé, pendant deux mois, toutes celles d'une amère folie pour m'y enchaîner à jamais? Votre raison est bien tardive ! Le mal est fait, et vous n'y pouvez rien.
— Hélas ! il est bien vrai que je suis une misérable créature; mais vous êles bien cruel , Monsieur ; oh ! vous êtes bien cruel pour ce cœur
déjà si souffrant. On n'est pas ainsi pour une pauvre femme qui a déjà tant pleuré, Monsieur! Vous ne sentez donc pas mes larmes qui coulent sur vos mains ?
— Laissez-moi , dit Albert en la repoussant.
— Grand Dieu ! s'écria tout-à-coup madame de Sommerville épouvantée; vos mains sont couvertes de sang !
— Laissez-moi, vous dis-je, je vous bais.
— Et moi, malheureuse, je vous aime ! s'écria-t-elle en couvrant de ses doigts son visage baigné de pleurs.