‹ Madame de Sommerville (volume 2)Chapitre 6 sur 12 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Le lendemain, dans la matinée , nous vîmes arriver à la Baraque Albert et madame de Sommerville, tous

les deux pâles et défaits et les yeux gonflés de larmes. Albert m'entraîna dans le verger et me confia la déclaration d'Au relie. Cette déclaration tardive qui, faite plus tôt, nous eût épargné tant de mal , m'éclaira sur bien des points restés obscurs pour moi jusqu'alors, et replongea dans l'obscurité tous ceux qui m'étaient apparus sous un jour lumineux et certain. Toutefois, cette espèce de transposition de jour et d'ombre qui s'opéra, pour ainsi dire, dans mon cerveau, n'arrêta pas un seul instant les élans de ma joie. La confidence imprévue de mon pupille simplifiait avec tant de bonheur notre position à tous, que j'appelai sur Aurélie toutes les bénédictions du ciel, sans songer à lui reprocher la fatale lenteur

de ses révélations. Je pressai Albert dans mes bras, et le ramenai dans la chambre où nous avions laissé madame de Sommerville , auprès du lit de la malade. Lorsque nous rentrâmes, ma sœur n'avait plus rien à apprendre. Nous nous embrassâmes tous en silence, et dans le fond de nos coeurs bien des choses furent pardonnées. Il n'y eut entre nous ni plaintes, ni récriminations, ni retours douloureux sur le passé ; aucune question maladroite n'amena la rougeur sur le front d'Aurélie; notre joie se montra discrète et réservée, et madame de Sommerville fut bénie , comme s'il n'eût tenu qu'à elle d'être ou de n'être pas la mère de son enfant. Près de se retirer avec son fils, Aurélie réunit dans ses mains celles

d'Albert et de ma sœur; elle contempla long-temps ces deux jeunes gens avec tendresse., et les attirant douce- ! ment l'un vers l'autre, elle leva vers moi ses yeux qui rayonnaient d'une indicible expression de tristesse et i d'orgueil. Puis, abaissant son regard sur Albert et Nancy, elle laissa tomber une larme sur leurs têtes, comme un divin baptême de leurs renaissantes amours, comme l'eau sainte qui de- !

vait effacer leurs fautes et leurs dou- ! leurs.

Après le départ de nos amis, il y eut sous notre toit une réconciliation non moins tendre et non moins touchante. | Depuis qu'Albert nous était revenu de Paris, si triste et si changé; depuis le jour surtout où il avait été entraîné par Cortès vers madame de Sommerville,

l'amour fraternel qui nous unissait, ma sœur et moi, s'était dépouillé des frais et rians aspects qui l'avaient si longtemps embelli. Dès lors , nos deux âmes, habituées à penser tout haut et à s'épandre l'une dans l'autre ,. se retirèrent, chacune à part, dans une froide réserve. La douleur est ainsi pour tous; elle resserre notre cœur et le fait silencieux . La j oie, au contraire, y ravive la source des tendres épanchemens que la douleur y tarit : c'est la baguette du prophète frappant le rocher d'Oreb.

Vers le soir , Nancy voulut se lever : on eût dit qu'un jour avait suffi pour lui rendre la vie et la santé. Ses yeux brillaient d'un doux éclat, et la chaste expression de bon heur , répandue sur tous ses traits, donnait à son pâle visage

je ne sais quelle grâce, pareille à celle des dernières journées 4c l'hiver, lorsque les fleurs printanières s'épanouissent sur la neige qui blanchit encore les campagnes. Elle vint s'asseoir près de moi , au coin du foyer, et là , pendant de longues heures, bien courtes et bien rapides, nous remontâmes ensemble le cours de nos jeunes années , redemandant à chacune d'elles ses fleurs , ses fruits et ses ombrages. Nous nous arrêtions surtout avec complaisance sur les premiers jours de notre intimité avec madame de Sommerville; nous nous plaisions à ranimer, à reconstruire par le souvenir les gestes d'Aurélie, son maintien, ses actions, ses paroles; cherchant à y découvrir le pressentiment du mystère qui s'était révélé. Semblables au

voyageur qui se plaît à revoir au matin les sentiers qu'il n'a parcourus que dans l'ombre, nous aimions à ressaisir dans le passé les accidens qui nous avaient échappé. Nancy rappelait la sollicitude qu'inspirait Albert, bien avant son retour , à madame de Sommerville : moi, je redisais la visite d'Aurélieàla maison du sentier, l'intérêt de cette femme pour tout ce qui regardait ce jeune homme , son em* pressement à le voir , le charme tout puissant qui l'avait attirée vers lui.

Remontant plus haut, à la source des choses, j'établissais des rapports probables entre la disparution de madame de Sommerville et la naissance d'Albert , et tous ces faits se combinaient si bien entre eux, toute la conduite d'Aurélie avait marché si droit

au dénouement qui venait d'éclater , que , ma sœur et moi , nous nous étonnions de n'avoir pas prévu nousmêmes la conclusion du drame qui , la veille encore, nous semblait sans issue. Nous allions jusqu'à parer d'une importance toute théâtrale les circonstances les plus indifférentes, jusqu'à solenniser les incidens les plus vulgaires, afin de pouvoir en déduire d'une manière plus éclatante celui qui les résumait tous; il n'était pas un fil si fin et si délié de la vie d'Aurélie qui ne se rattachât dans notre esprit, à la révélation qui venait de nous être faite. On eût dit, à nous entendre, que nous élaborions quelque œuvre d'art et de conscience , tant nous étions habiles à faire concourir tous nos développemens à l'effet de la péripétie.

Il restait bien dans mon esprit je ne sais quelles perplexités dont je ne me rendais pas compte. La nnit qu'avait passée madame de Sommerville à la Baraque projetait bien sur tout ceci je ne sais quelles teintes blafardes et douteuses ; mais lorsqu'une idée nous sied, nous savons si bien la préserver de tout ce qui pourrait gêner son allure, que je laissai au temps le soin de soulever le voile qui couvrait encore quelques coins obscurs de cette histoire, et que j'acceptai le bonheur comme nous l'acceptons tous , aveuglément : les combinaisons du sort, quand elles nous font heureux, nous semblent toujours conçues par une sublime sagesse.

Je vous parle de bonheur , mon ami , c'est qu'en vérité nous nous

surprîmes un instant à y croire, c*est qu'un semblable espoir eût caressé peut-être des âmes plus défiantes que les nôtres; et si vous vous êtes intéressé par hasard aux embarras inextricables dans lesquels nous jetait la nouvelle passion d'Albert , si vous avez entrevu par une intuition rapide tous les maux qui en étaient résultés, tous ceux qui pouvaient en résulter encore; si, réfléchissant un instant à la complication de nos misères , complication composée cependant d'élémens bien communs et bien simples, vous vous êtes demandé comment se résoudrait le problême de nos existences, vous comprenez sans doute quel dut être l'allégement de mon cœur y lorsqu'Aurélie trancha d'un seul mot le nœud gordien de quatre

destinées, dont trois m'étaient presque également chères. Ce n'est pas, cependant, que mon imagination abusée ait cru un seul instant au retour des félicités que ma sœur entre- Yoyait déjà dans un avenir rapproché. Nancy n'avait jamais vu qu'un obstacle entre elle et le bonheur : c'était madame de Sommerville. Cet obstacle venait de se briser; Aurélie n'était plus pour Nancy qu'un lien sacré tombé du ciel pour renouer deux cœurs désunis, et la pauvre enfant s'offrait, joyeuse et fîère, à l'ingrat qui l'avait si long-temps dédaignée.

Aimer, c'est abjurer tout orgueil et toute dignité; si l'amour n'élève pas ce qu'il abaisse , plaignons ceux qui ont aimé , car ils sont tombés bien bas. Je vous l'ai dit, je ne partageais

pas les espérances de ma sœur • j'en souffrais en secret ; je ne croyais pas au retour d'Albert vers Nancy; bien plus, je le redoutais, j'appelais de tous mes vœux l'éloignement de ce jeune homme. N'avions-nous pas , au prix d'assez longues douleurs, acheté le droit de nous reposer un peu? Mais nous ne sentons la vie que p'ar la souffrance; à peine avons-nous retrouvé le calme auquel nous aspirions dans la tempête, que notre âme secoue ses ailes , impatiente de nouveaux orages.

Ce que j'avais prévu arriva : au bout de quelques jours , Albert nous déclara que son intention était d'aller poursuivre , à Paris , le cours de ses études. Nous l'approuvâmes tous; mais quand bien même nous eussions

essayé de le garder quelque temps encore, Albert serait parti, sans égard pour aucun de nous, et sa mère elle-même ne l'eût pas enchaîné plus d'un mois à Anzème. Il ne pouvait pas en être autrement ; ce jeune homme était mal à l'aise près de moi, mal à l'aise près de ma sœur, mal à l'aise surtout près de sa mère. Cet amour qu'il entretenait depuis deux mois , dont il avait nourri complaisamment la flamme , ne s'était pas éteint en un jour ; les désirs n'étaient pas tombés soudainement au fond de son cœur , comme le plomb au fond du vase ; parfois encore il les sentait revenir à la surface. Quelque chaste que soit l'amour , il y entre toujours une certaine quantité d'alliage dont l'épuration est lente à se faire, et

Albert eut à soutenir une lutte longue et cruelle. Souvent il lui arriva de pâlir sous les caresses de madame de Sommerville ; dans l'ombre , il tremblait auprès d'elle; elle lui faisait la solitude amère et malfaisante; plus d'une fois les rêves de la nuit jetèrent, au matin, la rougeur sur le front d'Albert et la confusion dans son coeur.

Albert partit; madame de Sommerville l'accompagna : trois semaines après, elle était de retour. Le lendemain de son arrivée , elle me fit appeler au château.

— J'ai veillé, me dit-elle, au bienêtre de notre enfant; maintenant je suis tranquille. Sans le vouloir, il vous a fait du mal ; il faut lui pardonner: vous ne manquerez pas à mon

fils. Mon affection se doublera pour

vous de celle que vous aurez pour lui.

Vous ne vous rebuterez pas des as-

! pérités de sa nature : vous m'aiderez

. à les aplanir; son cœur ne subit pas

les variations de son humeur : vous

les supporterez patiemment. Nous

; chercherons à réprimer ensemble la

■ fougue de caractère qui l'emporte

souvent, et les accès de tristesse qui

. l'absorbent parfois. Vous l'aimerez

. toujours; vous reviendrez à lui sans

reproches et sans efforts; tout ce

que vous aurez d'amitié pour lui., je

le regarderai comme m'appartenant,

. et je vous aimerai pour ma part et

< pour la sienne. Je ne vous parle pas

, de l'union que vous aviez projetée ,

et qui n'a pas cessé un seul instant

de me sourire : laissons faire le temps ,

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- zb- -

il sera plus habile que nous ; seulement, reposez-vous sur moi du soin de former la jeunesse de mon fils ; je serai prête avant quelques années à rendre bon compte de lui devant Dieu et devant les hommes. Je me charge du bonheur d'Albert et de Nancy ; si je n'y réussis pas , c'est que je suis vraiment maudite. Maintenant, mon ami , j'ai une grâce à vous demander. Albert est à Paris; cent lieues au moins nous séparent ; je me fais vieille et souffrante; chaque jour qui s'écoule me met une année de plus sur la tête. La solitude m'est pesante ; je voudrais avoir autour de moi des êtres bons et aimés qui me parleraient de mon fils. Je suis triste , Maxime ; pourquoi? Je ne sais : mais je suis triste. Venez habiter près de

moi avec votre sœur ; ne faisons plus ! qu'une famille ; tâchons de réaliser f sur cette misérable terre trois créai tures qui s'aiment et vivent heureuses sous le même toit. La Baraque sera notre maison de plaisance : nous irons y passer les beaux jours; au retour d'Albert nous en ferons un rendez-vous de chasse; nous aurons ,. un bateau sur la Creuse, pour nous descendre jusqu'au bassin où se mirent vos aulnes et vos trembles. Le château sera notre royale capitale ; c'est vous, Maxime, qui rendrez la justice à nos bien-aimés sujets; vous pourrez aller à vos travaux sans vous : inquiéter de Nancy , elle rajeunira pour moi, je*vieillirai pour elle. Quelle douce vie ! Ne vous sourit-elle pas ?

Songez donc que si vous restez là-bas,

au fond des bois, nous serons obligés d'attendre pour nous voir le retour des hirondelles. Les sentiers sont mauvais , l'air est froid , l'hiver sera long; Nancy est convalescente à peine; moi, je me sens faible et maladive j nous ne nous verrons jamais. Jamais!

y pensez-vous, Maxime? Lorsqu'un jour passe sans vous , ce jour est bien long, mes amis. Venez donc avec votre sœur , transportez sous mon toit vos dieux domestiques ; ils y vivront indépendans et libres. Je sais , hélas ! que je ne suis pas une compagne bien joyeuse , mais vous ne me subirez qu'à votre gré; cela est entendu , j'espère ! Vous choisirez vousmême vos heures d expiation et de sa crin* ce, et vous les abrégerez à votre aise. Je sais ce que vous allez me dire :

mais ce n'est pas là ce que je veux entendre. Venez! pendant mon séjour à Paris, j'ai fait disposer l'aile droite f du château, elle est prête à vous rei cevoir. Si vous refusez , vous ne m'avez jamais aimée; si vous acceptez et que vous songiez à me remercier, vous ne comprenez rien à l'amitié; c'est moi qui suis votre obligée.

Madame de Sommerville mit dans l'offre qu'elle me faisait tant d'instances et de gracieusetés , que j'acceptai, non pas cependant sans avoir consulté Nancy. La proposition d'Aurélie la pénétra de joie et de reconnaissance, et le premier janvier, par une gelée sèche et étincelante, nous quittâmes notre maisonnette pour aller habiter le château. Notre départ fut triste et touchant; on ne quitte

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jamais sans douleur les lieux où Fon a souffert. Notre carriole fila lente* ment entre une double haie de paysans qui nous exprimaient naïvement leurs vœux et leurs regrets ; et plus d'une^ois, ma sœur et moi , nous nous penchâmes hors de la voiture pour voir encore les volets verts de notre chaumière.

Madame de Sommerville nous reçut à la porte de la garenne ; elle voulut nous conduire elle-même dans l'appartement qui nous était réservé.

Nous fûmes confus du luxe qu'elle avait déployé pour nous. La chambre de Nancy donnait sur la terrasse, et de ses croisées on apercevait la Baraque à travers les arbres. Nancy remercia tendrement Aurélie de cette attention , et se plaignit doucement

de l'élégance qui avait présidé à la décoration de sa chambre. Les parois des murs étaient tendues en étoffes de Perse; un riche tapis d'Aubusson s'épanouissait sur le parquet; tous les meubles étaient modernes et d'un goût exquis. Ce qui frappa le plus ma sœur fut un piano en bois de palissandre, venu de Paris tout exprès pour elle.

— Mais, dit-elle avec inquiétude, je ne suis pas musicienne.

— Eh bien ! vous le deviendrez , répondit Aurélie en souriant. Ne voulez-vous pas être mon élève ?

— Oh! madame s'écria-t-eile

en entourant de ses bras le cou d'Aurélie.

— Ne m'appelez donc plus ma-

dame , mon enfant; ne voulez-vous pas être ma fille?

Nancy se troubla et fondit en larmes.

A la chambre de Nancy se joignait un petit cabinet d'étude, qui avait une croisée sur la garenne, et dont le principal ornement était une riche bibliothèque. Des arbres de différentes espèces élevaient leurs branches jusqu'à l'appui de la fenêtre , et le vent devait au printemps semer sur le parquet, par les vitraux ouverts, les fleurs enlevées aux grappes des acacias. Ce cabinet se trouvait situé dans la partie la plus élevée de la tourelle, et son plafond était formé par une vitre épaisse et polie qui laissait voir l'azur du ciel ou les nuages courant dans l'air.

Le contraire de ce qui arrive géné- ! ralement dans toutes les amitiés ar- Iriva pour la nôtre. Nous établîmes I une exception à la loi commune ; , nous échappâmes à la lassitude qu'une L liaison trop étroite ne manque jamais L d'engendrer. Plus les liens de notre lintimité se resserrèrent, plus ils nous semblèrent doux et légers. Notre vie retrouva peu à peu le calme qu'elle L avait perdu , et nous nous sentîmes renaître au bonheur. Ce ne fut pas toutefois une félicité pure et limpide comme celle qui nous était échappée, mais triste et voilée comme une journée d'automne : il y a sur le bonheur une poussière virginale qui, tombée .une fois , ne se reproduit plus. La convalescence de Nancy fut longue ; Aurélie lui prodigua les soins T. ni. 5

les plus toochans. Je ne vous parle pas de la joie que j'éprouvai à voir ma sœur revenir à la santé : rappelez-vous ma douleur, lorsque je la voyais dépérir. Madame de Sommer- .vilfe avait failli me l'enlever, et je n'avais pas songé à la maudire; elle me la rendait, et je la bénissais dans mon cœur. O mon ami, jamais créature ici-bas n'a réparé l'erreur d'un jour avec plus de grandeur d'ame ! Jamais le repentir n'a enfanté sur cette terre un dévouement plus sublime et plus illimité! Si les anges devenaient coupables, ils n'expieraient pas plus noblement leurs fautes. Ce n'était plus la même femme; elle avait bien conservé toutes les grâces de son esprit, toutes les séductions de sa riche nature : mais elle les cachait sous des

dehors plas graves et plus austères; elle avait jeté, durant le séjour d'Al-

• bert parmi nous, le dernier éclat de sa jeunesse, et le jour où elle se résigna au rôle de mère, elle l'accepta

- sans restriction ; dès lors elle ne fut plus que maternelle, tout son être se

1 fondit dans un seul amour, dans une seule pensée, et le bonheur de son fils et celui de Nancy occupèrent sa

* vie tout entière. Elle n'appelait jamais Nancy que sa fille; et bien qu'elle ne s'expliquât jamais sur ses projets, elle les laissait assez entrevoir pour que ma sœur pût comprendre l'avenir que la mère d'Albert réservait à ses

! deux enfans. Protégé tacitement par madame de Sommerville , l'amour resta dans le cœur de Nancy comme

I une source de secrètes joies et de

mystérieuses espérances. Toutes les deux parlaient souvent d'Albert :

leurs âmes s'entendaient si bien pour échanger leurs puériles tendresses î Cependant celle d'Aurélie était plus sévère, et l'avenir ne lui apparaissait plus que tout plein de son fils, de ses travaux, de ses succès, de sa conduite honnête et modeste. Le temps qu'elle ne passait pas avec Nancy, elle l'em^ ployait à écrire à Albert; bien que séparée de lui par une longue distance, elle le poussait ferme et droit à travers le monde; elle l'éclairait de ses conseils , elle le soutenait de son amour; appuyé sur sa mère , Albert travaillait et devenait un homme.

Pendant son séjour à Paris, elle l'avait présenté, comme son ami, dans plusieurs maisons élégantes, où il

dépouillait peu à peu la rudesse de xses manières, et où il étudiait les hommes : sa vie était riante et facile. La misère, ce monstre hideux qui ternit tout, ne jetait plus sur les épaules d'Albert son manteau de glace ; il n'était plus obligé de se soumettre à des privations odieuses, et de rétrécir son esprit par les calculs mesquins que la pauvreté nous impose. Madame de Sommerville prévenait tous les besoins et tous les désirs de son fils; et Albert, qui avait l'ame assez haut placée pour recevoir sans rougir d'une maîtresse , pensant avec raison qu'en amour la main qui reçoit honore la main qui donne, se prêtait sans scrupules aux dons de la femme qu'il avait commencé par aimer comme son amante, et qu'il ai-

mait comme sa mère. Ces deux amours qui se disputèrent long-temps encore le cœur de ce jeune homme, parvinrent enfin à se fondre en un seul qui résuma tous les élémens d'une tendresse passionnée, purifiés par la plus sainte et la plus chaste des affections humaines; c'est-à-dire qu'Aurélie ne perdit pas aux yeux d'Albert toutes les grâces de la femme, mais qu'Albert apprit à les aimer comme ces peintures des vieux maîtres, où la beauté de la Vierge dégage de tous désirs l'ame qui la contemple et l'adore.

Au reste, dans les affections les plus pures, nous n'échappons jamais entièrement à la terre, et je suis convaincu qu'il se glisse dans l'amour d'un fils pour sa mère, tant qu'elle est jeune et belle encore, des nuances

délicates qui s'effaceront avec la jeunesse et avec la beauté de la femme.

Albert ne parvint pas à vaincre tout d'abord sa nature triste et prompte au découragement , mais lorsqu'il se sentit faiblir, il trouva toujours Aurélie pour le ranimer et le soutenir.

Il rencontra sur ses pas bien des déceptions qu'il n'avait pas prévues, et autrement cruelles que celles qui l'avaient jusqu'alors assailli ; mais sa mère était toujours là pour en adoucir l'amertume. Il est un instant terrible dans la vie: c'est celui qui sépare la jeun esse, aujourd'hui si courte, de la virilité, si hâtive; c'est l'instant où, après de vains efforts pour prolonger le matin de notre existence, nous le voyons décliner et mourir, et qu'avant de franchir le seuil de la

vie réelle qui s'offre à nous, morne et désenchanté, nous nousarrêtons pour jeter à la destinée un cri de désespoir, pour lui dire : — Tu nous as trompés! Gloire, vertu, amours, amitiés, dévouemens, tout n'est rien ! — Alors, notre douleur est grande; toutes nos espérances sont effeuillées à nos pieds, toutes nos vanités saignent et crient, toutes les fleurs de notre printemps sont souillées et flétries sans retour. Et pourtant nous nous étions ris de nos pères! notre présomption s'était flattée d'échapper à la loi de tous ! nous nous étions promis de frayer des routes nouvelles ! nous nous étions moqués des prédictions des sages, et voilà qu'à notre tour nous t'appelons l'âge des illusions, jeunesse! Cet instant, si rude pour

tous, ne sonna pas dans la vie d'Âlbert, ou, s'il sonna, l'inépuisable tendresse d'Aurélie en amortit le coup :

jamais tendresse ne fut plus ingénieuse pour consoler, plus forte pour rele ver > plus mâle à la fois et plus féminine, plus ferme et plus inquiète. Plusieurs fois, madame de Sommerville quitta ces campagnes pour aller voir son fils à Paris, pour juger par elle-même de ses progrès et de ses travaux , pour s'assurer en même temps si rien ne manquait à son bien-être; chacune de ses absences fut courte, mais toutes eurent des résultats heureux : Albert, en revoyant sa mère, reprenait un nouveau courage et se sentait prêt à tout Jaire pour celle qui faisait tout pour lui. Il m'écrivait rarement: de mon côté, j'évitais autant que possi-

ble les occasions de lui écrire; mais je l'aimais pour lui et pour sa mère, et j'attendais du temps la sanction de notre amitié. Il s'informait de Nancy, mais sans amour : il n'en avait plus.

Madame de Sommerville ne lui parlait de nous qu'avec réserve, et n'avait pas voulu qu'il fût instruit de notre réunion au château : elle avait ses desseins,, sans doute. Ses soins ne se bornaient pas à veiller sur son fils, à le diriger dans la vie, à préparer son avenir, à faire de lui un homme fort et supérieur; elle veillait aussi sur ma sœur avec une égale sollicitude, et travaillait à la parer de toutes les perfections qui manquaient à l'humble fille de ces campagnes; une heureuse aptitude à les posséder toutes se développa rapidement chez Nancy,

et je la vis grandir sous l'aile d'Aurélie en talens de tous genres. Vers le printemps je pris l'administration des intérêts de madame de Sommerville :

le vieil Hubert s'en acquittait fort mal; et d'ailleurs, son âge avancé lui don-

; nait des droits incontestables à la retraite. Aurélîe avait dans le Midi des possessions dont elle n'avait pas tou-

: ché les revenus depuis plusieurs années ; elle portait dans les intérêts matériels une insouciance que je l'engageai à vaincre, sinon pour elle, du moins pour son fils; elle sentit la justesse de mes observations, et me pria de veiller pour elle à ses affaires ; je m'en chargeai avec joie, et partis immédiatement pour le Midi, laissant au vieil Hubert l'administration de la Baraque , qu'il accepta avec la rési-

— Go —

gnation d'un roi détrôné qui échange un royaume pour un village. Mon absence fut longue; depuis six ans au moins tes domaines de madame de Sommerville étaient au gaspillage; et six mois me suffirent à peine pour faire rentrer les arriérés et rétablirl'ordre dans les possessions d' Aurélie. Je revinsaubout de six moisibien des changemens s'étaient opérés àAnzème.

Je retrouvai ma sœur plus belle et plus charmante que je ne l'avais jamais vue; la douleur et la maladie avaient laissé sur ses traits une teinte pâle et mélancolique qui donnait à son visage un aspect plus noble et plus distingué; sa taille s'était élancée, ses doigts avaient blanchi et s'étaient effilés ; il y avait dans son maintien et dans toutes ses poses quelque chose

de lent, de souple et de gracieux, que je n'avais pas remarqué jusqu'à ce Jour ; son regard, qui n'avait longtemps réfléchi que l'azur du ciel, s'était légèremet voilé; ses cheveux tombaient, comme ceux d'Aurélie, en boucles épaisses sur ses épaules; son 4 front était rêveur. Elle était belle comme un ange qui aurait souffert.

En même temps, son esprit s'était développé et n'avait rien perdu de sa naïveté primitive. Déjà ses mains couraient avec art sur le clavier du piano: sa voix n'avait pas beaucoup d'étendue , mais elle était suave et fraîche et ses accens allaient au cœur. Il n'y avait pas jusqu'à sa mise, qui , bien que toujours simple, ne fût plus élégante et ne révélât une innocente coquetterie. Elle avait pris à madame

de Sommerville tout ce qu'il y avait en elle des grâces de la femme , sans toucher aux grâces sévères qui faisaient parfois d'Aurélie une femme des temps antiques. Aurélie était bien changée, elle aussi ! Nancy, qui ne l'avait pas quittée \ s'apercevait à peine de la précoce et rapide vieillesse de notre amie; moi, j'en fus effrayé.

Quelque temps après notre arrivée \ elleparjht pour Paris et revint au bout de quinze jours; elle nous apprit qu'Albert ne viendrait point passer les vacances à Anzème: cette résolution m'étonna peu; je l'avais prévue.

Si ma sœur s'en affligea , elle n'en laissa rien paraître. La passion de l'étude semblait avoir éteint toute autre passion en elle. Elle employait ses I journées à étudier avec Aurélie la mu-

sique et la peinture, et une grande partie de ses nuits à lire dans la bibliothèque. Elle s'échappait souvent du château pour aller voir les paysans de notre village et pour leur porter des secours et des consolations ; elle partait le soir, à la dérobée, et nul ne savait où elle allait que les malheureux et les pauvres. Elle avait établi au château, avec madame de Sommerville , une petite pharmacie où tous les malades des environs venaient ou envoyaient chercher des remèdes; il y avait des jour s où le salon ressemblait

à un cabinet de consultations. Les

deux amies allaient elles-mêmes visiter les affligés; il n'y avait pas de baptême dans la commune où Tune d'elles ne fût marraine, pas de mariage où toutes les deux ne fussent

conviées à la fête. Je vous parle de pauvres et de malheureux : depuis le retour d' A urélie, il n'y en avait réellement plus au village ; l'aisance avait pénétré avec elle sous tous les toits; le bonheur la suivait partout. Lorsque, le dimanche, elle arrivait avec Nancy pour entendre la messe à l'église d'Anzème, et qu'elles traversaient toutes deux la foule agenouillée pour gagner le banc qui leur était réservé, toutes les lèvres murmuraient pour elles des vœux et des bénédictions. Lorsqu'Aurélie devint plus souffrante , tout le village réuni allait prier pour elle chaque soir à l'église, et jamais prières ne montèrent au ciel plus pures et plus ardentes.

Je ne prolongerai pas le récit de cette vie paisible ; il est des joies qui

se devinent et qu'on ne dit pas. Il en est de certains bonheurs comme de certains paysages: si uniformes, si calmes, si peu accidentés, qu'ils échappent à l'art du peintre. Je vous dirai seulement que notre intimité fit grand scandale à Saint-Léonard, et qu'il n'est pas de turpitudes que les habitans n'aient imaginées pour salir les rapports de trois pauvres créatures qui s'aimaient et vivaient heureuses. Je ne sais rien d'odieux comme la race des petites villes ; c'est le dernier degré de pervertissement et d'abrutissement auquel puisse arriver l'homme vivant en société. Au reste, notre bonheur échappa aux atteintes de Saint-Léonard, et l'estime de quelques nobles âmes qui se trouvaient éparpillées dans la ville nous vengea t. m. g

de la haine et du mépris de quatre mille sots.

Cependant le temps marchait et nous modifiait tous. Albert avançait à grands pas dans le chemin de la science; il avait dépouillé ses rêveries et ses tristesses, et n'avait conservé qu'une nature mélancolique et tendre que l'étude fortifiait chaque jour.

l\ était parvenu à vaincre l'indolence qu'il apportait autrefois dans la vie ; les aspérités de son caractère s'effaçaient peu à peu; il avait échangé pour une noble assurance et pour une réserve modeste sa rudesse et sa timidité. Jeune, actif , entreprenant , âpre au travail et ardent.au plaisir, il promettait un homme complet Nancy, de son côté, devenait de plus en plus belle, de plus en plus sédui-

santé; moi, je me pétrifiais dans la réalité; je veillais aux intérêts matériels de tout ce qui m'était cher, je doublais les revenus de madame de Sommerville, j'étais maire de la commune. Aurélie vieillissait : une sombre tristesse, qu'elle cherchait à nous cacher et qu'elle cachait à son fils , semblait dessécher en elle les sources de la vie. Je l'observais avec inquiétude ; les lettres d'Albert l'agitaient beaucoup; à la vue seule de leur suscription, elle était parfois saisie d'un mouvement nerveux qui ne la quittait plus le reste du jour ; elle se surprenait souvent à baigner de ses larmes le papier sur lequel elle répondait à son fils. Un soir que Nancy travaillait dans sa chambre et que j'étais seul avec madame de Sommer-

ville, elle me dit : — Je suis bien heureuse ; voilà mon fils qui est en bon chemin pour devenir homme, ma fille qui se fait charmante ; ces deux enfans sont mon orgueil et ma joie. S'il fallait mourir maintenant, ce serait bien cruel! Il faut pourtant que je vous en parle : je n'ai pas eu ce courage tant que Nancy était près de nous. Nous étions là tous trois si heureux et si confians dans l'avenir!

Et puis, vous m'aimez tant, que je crains de vous affliger. Il faut pourtant que je vous dise, àvous,Maxime,combien j'ai peur. Le mal va vite, mon ami, et je ne puis me dissimuler ses progrès. Je ne sais ce que j'ai , mais je souffre horriblement; je n'ai pas de sujets d'être triste, et je me sens absorbée par une tristesse mortelle.

C'est à quoi je reconnais combien je suis malade , c'est que mon énergie m'abandonne entièrement, c'est que, pour la première fois de ma vie, je conviens avec moi-même du dépérissement de mes forces. Je suis mal, mon cher enfant ; c'est peut-être la vivacité de l'air, mais j'étouffe continuellement. Je ne peux pas faire le tour de la chambre sans défaillir, ni me tenir debout sans que les jambes me manquent. Cette faiblesse , ce malaise, cette suffocation continuelle, m'effraient plus que les vives douleurs; j'ai vécu jusqu'ici en souffrant; ce que j'éprouve à cette heure ressemble à la désorganisation. Je ne veux pas mourir, ne me laissez pas mourir!

i Maxime, je suis lâche. O mes enfans! avant de vous connaître, je n'étais

pas peureuse ainsi. J'étais malade , j'allais me coucher; je restais là , sur le flanc, sans songera rien; que m'importait? J'étais habituée à souffrir; et souvent je n'en étais pas fâchée; les souffrances du corps faisaient trêve à celles de l'esprit ; et puis je savais que rien n'est insipide comme de parler de ses misères aux gens qui ont bien assez des leurs. J'ai passé ainsi des années, entourée d'une telle indifférence, que j'ai compris combien notre individualité est peu de chose , combien une personne de plus ou de moins occupe peu de place en ce monde, et combien il est mesquin et sot d'être effrayé de la mort , quand personne ne se soucie de votre vie.

J'avais pourtant beaucouptffWawdans ce temps-là, mais je n'en avais vrai-

ment pas un seul* Depuis, j'ai appris à la connaître , l'amitié , bonne , inquiète, chaleureuse, attentive à vous épargner le moindre tourment, désireuse de vous conserver un jour la vie. Comment ne serais-je pas heureuse d'être aimée ainsi ? Comment , ■ à causé de mon fils , à cause de vous tous, ne désirerais-je pas de vivre? Si je tombe dans des terreurs puériles, c'est que vous m'avez gâtée. Autrefois, " j'avais une grande force d'esprit et un r grandisolementde cœur;je ne croyais pas à l'espoir de revoir jamais mon fils, et je désirais la mort bien plutôt que je ne la craignais. Mais vous m'avez fait aimer la vie, et puisque vous me l'avez, pour ainsi dire, donnée, vous devez m'empêcher de la perdre. Je veux vivre, je me cramponne à vous;

il faut que vous me conserviez quelques années encore. Sauvez-moi: je ne suis pas dans l'âge où l'on meurt; guérissez-moi, prolongez mon bonheur-

— O mon amie , lui dis-je > je voudrais pouvoir ajouter à vos jours la somme de ceux qui me restent ! Mais vous vivrez , que votre courage ne se laisse point abattre; vous vivrez :

vous êtes trop aimée pour mourir.

— Oui, oui, je vivrai, ah! je le veux bien, mon Dieu! Quand je me suis laissée ravager par la fatigue et le chagrin, je n'aimais pas la vie; mais à présent que je suis heureuse, maintenant que je suis aimée, je ne voudrais pas en finir si tôt. Vous dites donc que je vivrai , Maxime!

— Nous vous empêcherons bien de mourir.

— Vous me le promettez! C'est que, voyez-vous, mon enfant, le bonheur m'est arrivé trop tard, et je crains de ressembler à ces fleurs qui

! ploient et meurent sous la pluie dont

] leur calice était altéré.

Je .cherchais à rassurer madame de Sommerville; Nancy mêlait ses encouragemens aux miens, et rendait avec amour à notre amie les soins qu'elle en avait reçus ; mais nous ne partagions pas les espérances que nous nous efforcions de lui donner, et Aurélie ne s'abusait guère elle-même; elle se sentait décliner rapidement. Parfois des lueurs de santé, des mois de bien-être et de force, nous faisaient espérer pour t. m. 7

elle un prompt retour à la vie; mais chaque rechute la mettait plus bas.

Elle nous avait expressément défendu d'instruire Albert de son état, et ma sœur et moi nous étions seuls dans le secret de son dépérissement.

Elle souffrait avec une rare constance : l'égalité de son humeur ne fut pas un seul instant altérée par le mal , et elle conserva toujours la liberté de son esprit. — Pourquoi pleures-tu, chère fille? disait-elle un soir à Nancy. Aie du courage; ne mêle pas d'amertume aux derniers jours qui me restent à vivre; fais-les moi doux et sereins, berce-moi de tes caresses, endors-moi dans ton bonheur : la mort me sera douce ainsi. Mais ne pleure pas : les larmes qui se versent autour des mourans

leur sont amères; lorsque je m'étein- <lrai dans vos bras, souriez-moi tous, mes enfans;en vous voyant heureux, mon ame partira plus joyeuse et plus légère. — Elle demeura quelques inslans silencieuse, puis son visage devint sombre, et attirant Nancy

. vers elle : — Pleure, va, pleurons ensemble, s'écria-t-elle avec désespoir, il est bien cruel de mourir !

Arrivé à une certaine période, le mal cessa de faire des progrès, et madame deSommerville tomba dans

\ un état de langueur qui nous fit espérer de pouvoir la conserver longtemps encore. Cependant un jour elle me dit : •L- Des motifs secrets,

- que votre délicatesse n'a pas cherché à connaître, m'ont empêché de reconnaître légalement mon fils; ne

croyez pas, au moins, que le désir de ménager ma réputation y soit entré pour rien ; j'ai l'orgueil de me croire humiliée, lorsqu'on mesure ma destinée à la même aune que celle des femmes honnêtes qui me calomnient. S'il l'avait fallu, j'aurais tout sacrifié à mon fils, sans efforts et avec joie; mais Mbert ne l'a pas voulu. Je le reconnaîtrai par mon testament , en même temps que je lui laisserai ma fortune. Vous ne pensez pas, Maxime, que mon fils ait à se plaindre de moi? Je mourrai tranquille, j'aurai beaucoup fait pour son bonheur : j'aurais désiré faire plus encore. Mais je m'endormirai heureuse, en songeant que je lui laisserai un trésor plus précieux que la science et la richesse; ce trésor,

c'est votre amitié, Maxime. Vous aimerez mon enfant; vous me remplacerez auprès de lui ; vous lui parlerez de sa mère. Vous lui direz que je l'ai bien aimé; vous le conserverez noble et pur. Je compte aussi sur Famour de Nancy; mais nous en parlerons plus tard.

J'engageais madame de Sommerville à repousser ces tristes idées. — Pourquoi donc? me disait-elle; la mort m'effraie , parce qu'elle sera notre séparation sur la terre , autrement je ne la craindrais pas. J'ai mal vécu, peut-être, suivant le monde; le monde m'a condamnée; mais Dieu doit avoir pour nos actions d'autres poids et d'autres mesures ; j'ai foi en Dieu, parce que mon cœur est resté bon et que je lui rendrai mon ame,

pure de toute intention mauvaise. Il n'y a que deux rôles à jouer ici-bas : l'obéissance et la révolte; tous les deux sont également beaux; j'ai choisi le second. Si je recommençais la vie, je choisirais autrement peutêtre. Allez, ne vous brouillez pas avec la société; n'accumulez pas sur votre tête la haine et le mépris des sots; que vos amis n'aient pas besoin d'héroïsme pour vous aimer, qu'ils puissent se glorifier de vous sans cesse.

Les amis nous pardonnent tout, hormis d'être perdus dans l'opinion publique, car alors la tache retombe sur eux-mêmes, et leur réputation souffre de la perte de la nôtre. Pour moi, je suis bien lasse et bien découragée d'avoir lutté et combattu; mais, du moins, j'ai combattu noblement.

J'ai lutté an grand jour; comme vos autres femmes, je n'ai pas failli dans l'ombre , et je ne suis pas venue ensuite grimacer la vertu à la face de tous. J'en ai voulu long-temps au monde : je ne lui en veux plus; depuis que je vous aime, j'ai oublié de haïr le genre humain. Quand je songe à vous, quand je vous rassemble en pensée dans une seule étreinte, je ne sais plus si j'ai vécu d'autres jours que ceux que vous m'avez donnés.

Ma vie commence au jour où je vous ai connus. Devait-elle, hélas! ne commencer si tard que pour finir aussi tôt!

Bien du temps s'était écoulé depuis le dernier voyage de madame de Sommerville à Paris. Albert avait achevé ses études de droit. Apte à

toutes les carrières, il voulut consulter sa mère avant de choisir; de son côté, Aurélie se sentant de plus en plus faible voulut revoir son fils. Il fut donc décidé entre nous que nous instruirions doucement Albert de l'état de sa mère , et que nous le rappellerions auprès d'elle. A la première lettre qui lui parla de l'indisposition d'Aurélie, il prit la poste et partit; au bout de deux jours il était à Anzème. Il descendit à la maison du sentier, et se rendit immédiatement au château. Lorsqu'il traversa le village, les paysans le regardèrent avec curiosité et ne le reconnurent pas. Il s'avança dans la garenne, et pénétra bientôt dans le salon désert.

Madame de Sommerville était seule dans sa chambre à coucher, et n'at-

tendait pas son fils avant quelques jours. Nous touchions aux premières journées d'avril; une flamme joyeuse réchauffait la chambre d'Aurélie, et les brises printanières, toutes chargées des parfums des fleurs, se glissaient par la fenêtre ouverte, et caressaient le visage de la malade. Elle était occupée à relire les dernières lettres d'Albert, lorsqu'elle sentit tout à coup ses mains couvertes de baisers, et elle se trouva, comme par enchantement, dans les bras de son fils.

Ce fut un instant bien doux et bien cruelàlafois pour Albert; il fut effrayé des ravages que la maladie avait exercés sur sa mère, et il se plaignit tendrement de n'en avoir pas été plus tôt instruit. Aurélie rassura son

fils , s'enivra long-temps de la joie de le revoir, le pressa à plusieurs re~ prises sur son cœur; puis, s'arrachant tristement à ses caresses:

— J'ai depuis quelque temps au château deux amis qui seront joyeux de te voir; donne-moi ton bras, et allons les surprendre. Le bonheur m'a rendu des forces, et je sens qu'appuyée sur toi, j'irais bien loin, mon Albert.

Ils sortirent tous deux, et Àurélie dirigea son fils vers la tourelle qu'habitait Nancy; je les rencontrai sur la terrasse. Albert vint à moi, me tendit la main, et me tint longtemps embrassé; comme il s'informait de ma sœur, nous la vîmes accourir comme une gazelle, à travers les feuilles naissantes. Elle revenait

du village ; dès quelle aperçut Aurélie, qui depuis près d'un mois n'avait pas quitté sa chambre , elle courut d'abord à son amie; puis, se tournant sans embarras vers Albert, qu'elle avait bien reconnu du bout de l'allée de la garenne, mais qu'elle avait feint de ne pas voir :

— C'est vous, Monsieur, dit-elle en lui donnant sa main qu'Albert n'osa point porter à ses lèvres. Béni soit votre retour! Nous l'attendions avec impatience; vous guérirez notre amie, n'est-ce pas? Votre présence va lui rendre la confiance et la santé qu'elle a perdues loin de vous; vous nous la conserverez; que votre amour soit plus heureux et plus habile que le nôtre : nous n'en serons pas jaloux. Voyez, Monsieur,

que d'actions de grâces nous vous devons déjà! Vous êtes mieux , mon amie; vos yeux ont repris leur éclat, vos lèvres sont moins pâles. Vous avez pu sortir! Quelle joîë de vous revoir ainsi !

— Oui, chère fille, dit Aurélie, je vais mieux, je vivrai; je suis trop heureuse pour mourir. Mais vous ne vous êtes pas embrassés, mes en fan s! ajouta-t-elle en les attirant l'un vers l'autre.

Tous les deux hésitèrent; Nancy rougit , Albert balbutia quelques paroles que nous n'entendîmes pas; puis enfin , par un mouvement spontané, ils embrassèrent en même temps madame de Sommerviile qui les tint long-temps réunis sur son Sein, Aurélie voulut ensuite faire

quelques pas dans la garenne; elle prit le bras de son fils , et moi celui de ma sœur ; mais je ne sais comment cela se fit : nous étions à peine sortis de la terrasse que le bras de madame de Sommerville se trouvait sur le mien , et celui de Nancy sur le bras du jeune homme; nous allions , Aurélie et moi, lentement et en silence^ Albert et Nancy marchaient devant nous. Il y a dans l'enceinte même de la garenne , dont toutes les allées sont droites et régulières , un petit bois ombreux et touffu qu'affectionnait madame de Sommerville; les allées en sont tortueuses et pleines de mystère; jamais le ciseau n'en a émondé les branches; jamais le fusil du chasseur n'en a effarouché les oiseaux qui viennent de préférence y cacher

leurs nids; le rossignol y chante la nuit; les merles y babillent du matin au soir. Il y a, dans le rond-point du bois, un banc à demi caché dans le feuillage, sur lequel Aurélie aimait à s'asseoir; souvent, pendant l'absence d'Albert, je l'avait trouvée sur ce banc, seule et rêveuse ; ce fut là que nous vînmes nous reposer tous les deux , pendant qu'Albert et Nancy se promenaient dans une allée voisine. Aurélie commença par me parler de son fils et de ma sœur, et finit par me demander si je ne serais pas heureux de voir ces deux jeunes gens renouer leurs amours, et s'unir.

— Pour moi , ajouta-t-elle , c'est le plus cher de mes vœux ! Le bonheur de ces enfans aura été le dernier espoir de ma vie , et je ne voudrais pas

mourir sans avoir vu se réaliser cet espoir.

— Le plus cher de vos vœux, lui tlis-je , sera toujours mon vœu le plus tcher: mais, Madame, Albert et Nancy sont bien jeunes.

— Oui : mais , moi , je suis bien ,vieilîe; et je ne voudrais pas m'en

aller sans avoir béni leur union.

— Vous la bénirez, Madame ; Dieu vous garde encore des jours heureux et de longs jours.

Madame de Sommerville secoua la tête d'un air de doute , et me dit :

— Pourquoi donc, après tout, vous effrayez- vous tant de la jeunesse d'Albert et de Nancy?

— La jeunesse de Nancy ne m'effraie pas , mais celle d'Albert...

— Voilà bien comme vous êtes

tous ! interrompit-elle ; selon vous un homme ne doit se marier que lorsqu'il n'a plus rien de mieux à faire.

Votre cœur et vos sens sont usés; vous avez traversé toutes les impuretés du monde ; vos lèvres ont bu à toutes les coupes; las et épuisés que vous êtes, il est temps d'en finir, n'est-ce pas? Vous vous creusez alors dans le mariage un lit où vous venez vous étendre, tout souillés encore et tout meurtris de vos plaisirs et de vos fatigues : et c'est toujours à quelque jeune fille, à quelque vierge aux rêves enchantés, que vous apportez les restes flétris de votre caduque jeunesse. Etonnez-vous donc ensuite si parfois notre sang s'indigne et se révolte! Appelez donc sur nos têtes la réprobation de tous, si nous cher-

chons à fuir les odieuses étreintes du cadavre auquel vous nous avez condamnées! Non, Maxime, non, il n'en sera pas ainsi pour ma fille; elle ne mêlera jamais ses gémissemens au long cri de douleur qui s'élève de toutes parts pour accuser et maudire la plus sainte et la plus outragée de nos institutions; elle aura un époux jeune, pur et beau comme elle. Ils vieilliront dans le même amour, et leur amour ne vieillira pas. Je les ai

; formés l'un pour l'autre , et je suis

: prête à confier la destinée d'Albert à. votre sœur; aurez-vous juoinsde con-

t fiance en mon fils ? Il est jeune, sans doute, mais il sait la vie déjà, il a souffert; il n'a pas de carrière, il est vrai:

\ mais il suffit qu'il soit propre à les embrasser toutes; ma fortune ne l'af*

franchit-elle pas d'ailleurs de toute inquiétude de l'avenir ? C'est la première fois , Maxime , que je m'aperçoisavecjoiequeje hasard m'a donné la richesse.

— Vous oubliez ., mon amie , que le sort nous l'a refusée. Albert est riche, et ma soeur ne .l'est pas.

— Je vous jure, mon cher Maxime, que je n'y avais jamais songé, dit Aurélie en se levant. Ramenez-moi au château; il y a dans cet air que je respire je ne sais quelle verdeur enivrante, qui m'oppresse et me fatigue. Nous reprendrons plus tard cette conversation , qui m'épuise à cette heure. Nous parlons de mariageyet nous ne savons même pas si ces d'eux jeunes ..genss'aimeront; nous disposons ifte'ilQftfp mains , et nous

oublions qu'eux seuls ont le droit de disposer de leurs cœurs; attendons.

En cet instant, Albert et Nancy vinrent nous rejoindre ; et nous regagnâmes ensemble le château. Madame de Sommerville contemplait ses deux en fans avec orgueil : tous les deux étaient son ouvrage ; c'était elle qui les avait faits ainsi. Albert marchait auprès d'ele, heureux,m;>is

j grave et préoccupé; Nancy était calme, enjouée et presque indifférente.

Le jeune homme la regardait souvent à la dérobée, et son regard exprimait

I un étonnement mêlé d'inquiétude.

Ce n'était plus la jeune fille qu'il avait connue si gauche et si timide, et qui l'avait si long- temps humilié de sa passion et de sa douleur; il la retrouvait belle , élégante et froide , parée

de toutes les grâces qu'il avait aimées autrefois dans madame de Sommerville, et de tout l'éclat de la jeunesse qui l'avait d'abord attiré vers Nancy.

Nancy triomphait en silence de l'espèce d'admiration qu'Albert ne cherchait pas à dissimuler, ou qu'il dissimulait fort mal ; elle éprouvait une secrète joie à se venger par une froideur apparente du long oubli de l'ingrat } qui l'avait délaissée; mais elle bénissait Aurélie , elle soutenait avec amour sa marche languissante, et c'était à la mère qu'elle adressait tout haut la tendresse que son cœur murmurait tout bas au fils.

Vers le soir, Albert voulut se retirer à la maison du sentier. Madame de Sommerville ne le souffrit pas; elle avait fait préparer un appartement

à son fils, et notre séjour au château donnait à Albert îe droit de l'habiter, sans que le monde eût celui d'en médire. D'ailleurs, le monde pour nous n'allait guère au-delà de la barrière de la garenne , et nos tètes étaient à l'abri des foudres de Saint-Léonard.

Albert resta donc avec nous, et ce fut une grande j oie pour madame de Sommerville de voir réuni auprès d'elle tout ce qu'elle aimait sur la terre, une grande joie pour nous tous de nous aimer sous le même toit

Les premiers jours qui suivirent le retour d'Albert à Anzème furent mêlés d'une contrainte que le souvenir de nos anciennes relations devait nécessairement amener , et qui céda bientôt aux efforts que nous fîmes tous pour lui échapper j chacun de

nous se prêta de si bonne grâce à l'oubli du passé , qu'Albert finit par croire que cet oubli était véritable.

Aux embarras de cette contrainte, qui dura quelques jours à peine, succédèrent ceux d'une réserve qui ne manque jamais de s'établir entre gens que la destinée rassemble après les avoir long-temps séparés. Il arrive alors que nous nous observons mutuellement avec défiance; nous étudions les changemens que le temps a opérés dans chacun de nous, ce qu'il nous a laissé, ce qu'il nous a ravi, ce qu'il nous a donné; nous nous examinons minutieusement les uns les autres, sous la forme nouvelle que nous avons revêtue dans l'absence : le temps nous modifie si promptement, il entraîne avec une

rapidité si effrayante tout ce qu'il y a de jeune et de bon en nous , que quelques années suffisent pour faire d'une vieille amitié une connaissance d'un jour. Cette fois, la réserve que nous eûmes à subir ne fut que de

| courte durée , et nos observations réciproques n'amenèrent que des découvertes heureuses, et ne firent

■ que resserrer les liens de notre intimité.

Les soins de madame de Sommerville avaient porté leurs fruits; dirigé

i par sa mère, Albert avait réalisé toutes les brillantes espérances que

j j'avais conçues de lui lorsqu'il était

: parti pour la première fois, si plein de vie et de jeunesse; madame de

î Sommerville avait fait ce que ma sœur et moi nous n'avions pas su

faire; elle avait accompli les promesses d'Albert; elle avait tenu les sermens de son fils. Pour Nancy , elle pouvait dire avec le poëte d'Orient :

— Je ne suis pas la rose, mais j'ai vécu près d'elle.

Cependant chaque jour révélait dans ces deux jeunes gens quelque séduction nouvelle , et madame de

Sommerville jouissait avec moi de leur mutuel étonneraient et de l'espèce de charme qui les entraînait de nouveau Fun vers l'autre. Nous aimions à voir Nancy cacher son amour sous une gravité qui déconcertait Albert , ou sons un enjouement qui le déconcertait encore plus ; à le voir, lui, craintif auprès d'elle , embarrassé , confus, et nous interrogeant parfois de son regard inquiet, comme pour nous demander si c'était bien là l'enfant dont il avait jadis négligé la tendresse. C'était à son tour de se soumettre et d'aimer en tremblant, d'attendre sa joie etsonbonheurd'un mot affectueux de Nancy, d'un sourire de ses lèvres ; à son tour d'espérer et de craindre, et de se dire le soir en soupirant, lorsque la folle

fille s'échappait rieuse ou sévère : — Demain elle m'aimera peut-être.

Albert, en retournant à Paris, avait | cru pieusement à la douleur inconsolable et à l'éternelle passion de Nancy. Long-temps à Paris, il s'était accusé avec amertume d'avoir détruit le bonheur de ma sœur, et plus d'une fois, passant du repentir à l'enthousiasme de la vertu, il s'était promis de | réparer ses fautes et de sacrifier le reste de ses jours à relever l'existence qu'il avait si cruellement brisée. Mais i le sacrifice avait fini par lui sembler au-dessus de ses forces; instruit, élégant et beau , il ne pouvait guère épouser une petite campagnarde qu'il avait aimée par pur enfantillage, et dont l'image, qui lui apparaissait encore dans toute la simplicité de

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sa gaucherie primitive , le faisait presque rougir de ses premières amours. C'eût été vraiment bien la peine d'aller à Paris se former aux belles manières , pâlir durant trois années sur la science , et ravir au travail les secrets du talent, pour rapporter tous ces trésors à une paysane de la Creuse ! Albert recula devant un pareil héroïsme, et lorsqu'il quitta Paris pour revenir à Anzème , il se promit bien d'être fort contre les larmes de Nancy, et d'échapper promptement aux importunités de douleur et d'amour que lui réservait la Baraque.

Son désappointement fut grand , lorsqu'au lieu de la villageoise d'Anzème, niaise et timide, sans esprit et sans art, il retrouva Nancy, telle

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que l'avait faite Aurélie , et profonde fut son humiliation en voyant que la pauvre victime qu'il avait laissée inconsolable, et qui devait le poursuivre au retour d'un éternel amour et d'une éternelle douleur, était parfaitement consolée et semblait avoir à peine conservé quelque souvenir des anciens jours» Dès - lors , les rôles furent intervertis, et Nancy prit plaisir à rendre à son ami une partie des maux qu'autrefois elle en avait reçus, sachant bien qu'elle portait dans son cœur le remède qui devait les guérir.

Un mois après l'arrivée d'Albert , nous résolûmes un pérelinage à la Baraque. Madame de Sommerville allait mieux , nous le peusions du moins; nous prenions pour le retour

de ses forces une excitation nerveuse qui ne la quittait plus, et qui l'abusait elle-même; l'exaltation fébrile qui se manifestait dans tous sesmouvemens, dans toutes ses paroles, et parfois jusque dans son regard, nous faisait croire à sa santé. Elle voulut nous accompagner, nous partîmes ensemble, le soir du premier mai. C'était l'anniversaire du jour où Albert et Nancy s'étaient vus pour la première fois. Nousretrouvâmestous avec émotion le coin de terre où cbacun de nous avait subi sa part de douleur :

madame de Sommerville n'osa point pénétrer dans la chambre où, par une nuit d'hiver, elle avait veillé Nancy; Nancy revit tout avec joie: l'aspect des lieux où nous avons souffert est doux à notre bonheur. La cruelle en-

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fant promenait Albert partout où ils avaient semé le souvenir de leurs jeunes amours ; elle allait près de lui, insoucieuse et folle, dans les sentiers qu'ils avaient autrefois parcourus tous les deux, rêveurs, et murmurant dans l'ombre des paroles qu'ils n'en t en -

. daient pas, mais qui les faisaient bien heureux. Albert essaya vainement de rappeler ces jours qui n'étaient plus; Nancy lui échappait sans cesse, brisant brusquement la conversation d'Albert, aussitôt qu'elle menaçait de devenir trop tendre; s'arrètant pour

, cueillir une fleur , revenant gravement auprès de son ami pour entamer une discussion qu'elle interrompait elle-même, et le conduisant, en riant desa tristesse, dans les lieux où si longtemps elle avait été triste par lui.

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J'étais resté près de madame de Sommerville, dans la salle du rez-dechaussée -P il y eut un instant où ces deux jeunes gens se promenèrent lentement dans l'allée du verger qui s'étend sous la fenêtre près de laquelle nous étions assis, et nous entendîmes Albert qui disait à ma soeur :

— Il y a cinq ans, à pareil jour, que je vousai vue ici pour la première fois, Mademoiselle ne l'avez-vous pas oublié? Ce jour et ces lieux ne vous disent-ils rien ? Il y a pour moi dans l'air je ne sais quels bruits du feuillage et quelles émanations des plantes qui me racontent toute une vie de bonheur et d'enchantemens.

— Croyez- vous , Monsieur, répondit nonchalamment Nancy, que nous nous soyons connus dans la saison

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des fleurs? J'avais toujours imaginé que nous nous étions vus pour la première fois vers une fin d'automne.

Aimez-vous l'automne, Monsieur?

— Mademoiselle , le retour de chaque saison réveille en nous des souvenirs plus ou moins doux, plus ou moins amers; on dirait que chacune ocelles reflète le bonheur auquel elle a présidé , et qu'elle en conserve éternellement l'image. Aux uns, l'automne rappelle de délicieuses amours; les harmonies du vent dans les feuilles desséchées leur arrivent comme un écho des félicités lointaines; les coteaux de vignes jaunissantes se parent pour euxde mille teintes qui semblent empruntées aux joies dont ils on t protégé le mystère : ceux-là préfèrent l'automne. Les autres ont vu luire

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leurs plus beaux jours sous le ciel brumeux de l?hiver; la neige éblouissante aura pour eux des aspects plus charmans que l'aubépine embaumée et les églantiers en fleurs. Moi, Mademoiselle , je préfère le printemps.

— Et moi l'automne, dit Nancy avec indifférence.

— C'est peut-être qu'à la chute des feuilles vous vous rappelez plus vivement mes crimes et vos douleurs? demanda tristement Albert.

— Vos crimes! s'écria Nancy en riant ; vous m'effrayez , Monsieur ; qu'avez-vous donc fait?

— J'ai été bien cruel envers vous , Mademoiselle...

— Cruel , Monsieur! que dites-vous donc là? Je vous ai toujours connu excellent pour moi, qui n'étais qu'un en-

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faut alors. Auriez-vous encore des remords de cette couvée de perdreaux que vos deux chiens m'ont dévorée?

Vos chiens étaientdes barbares, Monsieur ; mais vous, je me rappelle que vous avez presque pleuré de mon chagrin.

— Est-ce donc là tout ce que vous i vous rappelez des maux que vous

avez endurés? Vous êtes bien indulgente, Mademoiselle ; mais votre indulgence est bien cruelle. J'aimerais mieux votre colère : le pardon est plus doux que l'oubli.

— Entendez le rossignol qui chante sous la feuillée, dit Nancy; savezvous une lyre de poète qui ait des cordes plus divines, de plus mélodieuses tristesses?

— Il est des chants plus doux , des

accens plus aimés, répondit le jeune homme.

—-Oui, dit la jeune fille; c'est la voix de votre mère.

Ils s'éloignèrent, et nous n'entendîmes plus que le sable de l'allée qui criait sous leurs pas.

Madame de Sommerville resta silencieuse; elle était accoudée sur l'appui de la fenêtre, et sa tête reposait sur l'une de ses mains. Je la regardai un instant à la clarté mourante du crépuscule , et je fus frappé de la contraction de son visage ; ses narines gonflées et ses lèvres tremblantes exprimaient quelque chose de douloureux et d'amer.

— Vous êtes triste, mon amie? lui dis-je, en appuyant doucement ma main sur son épaule.

— Triste! s'écria- t-elle, en se retournant avec un mouvement de terreur. Pourquoi donc serais- je triste?

ajouta-t-elle avec calme; mon ami, je n'ai jamais été plus heureuse.

En effet, le reste de la journée , elle se montra d'une humeur douce et enjouée , et jamais Albert et Nancy ne l'avaient vue plus aimable et plus tendre.

Son cœur n'avait point changé; mais depuis le retour de son fils, son | caractère était devenu inégal , et parfois sceptique et railleur ; il y avait à longs intervalles, dans sa conduite, des bizarreries qui affligeaient Albert, des distractions qui nous inquiétaient tous. Je me rappelle qu'un soir, nous étions réunis tous les quatre dans le salon , tous les quatre silencieux. Le

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soleil venait de se cacher derrière les montagnes bleues de la Creuse : madame de Sommerville était près de moi , Albert près de Nancy, tous les deux absorbés par une même pensée.

Nancy avait abandonné sa main au jeune homme, qui la tenait toute tremblante dans la sienne; il regardait ma sœur avec ivresse , et les yeux de ma sœur renvoyaient à Aurélie l'amour dont rayonnaient ceux d'Albert.

Ils étaient si beaux touslesdeuxde jeunesse, d'amour et de bonheur, que je restai long-temps à les contempler, et que j'appelai sur eux le regard de madame de Sommerville. Mais son regard ne me répondit pas, sa figure était sombre, son front plissé, sa respiration forte et brève, ses mains convulsivement pressées l'une par l'autre.

— Mon amie, vous souffrez, rn'écriai-je avec effroi.

— Horriblement, dit-elle.

Albert et Nancy accoururent aussitôt auprès d'elle.

— Qu'est-ce donc, mes enfans? demanda Aurélied'un air égaré, comme si on l'eût arrachée à quelque rêve pénible. Ce n'est rien ; mais on étouffe ici; Maxime, ouvrez donc la fenêtre.

Je ne sais pourquoi je feignis d'ouvrir la croisée , sans faire remarquer qu'elle n'avait pas cessé, depuis la matinée, d'être toute grande ouverte.

— A la bonne heure! dit Aurélie, on respire.

x\lbert, ma sœur et moi, nous échangeâmes un regard triste et furtif , et chacun de nous garda pour soi

l'amertume de ses réflexions, Un jour, pourtant, je me hasardai à questionner madame de Sommerville sur cet état qui nous alarmait tous.

— Mon amie, lui dis-je, votre bonheur manque seul au nôtre. Pourquoi n'êtes-vous pas heureuse? Tout ne sourit-il pas à vos vœux ? La vie et la santé vous sont revenues avec Albert, jamais femme ne fut entourée plus que vous d'amour et de respect , et la tendresse de vos enfans vous prépare un long avenir de beaux jours. Pourquoi donc cette sombre tristesse où vous vous plongez parfois ? Auriezvous des douleurs que vous cachez à ceux qui vous aiment?

— Ces douleurs sont dans le passé, me dit-elle; ce ne sont plus que des souvenirs pour moi , mais ils sont lu-

gubreset déchirans,etdusein démon bonheur présent, je ne puis les regarder sans émotion. C'est comme la représentation d'un drame qui vous fait pleurer, bien qu'il y ait un rideau entre ce monde de chimères et le monde réel d'où vous le contemplez.

Ce rideau tombé , l'illusion est détruite, mais l'impression reste saignante, et vous poursuit long-temps après que vous avez quitté le théâtre.

C'est la disposition où je me trouve parfois encore. Il faut me pardonner, mes amis , d'avoir vécu avant de vous connaître.

— Vous m'aviez si bien dit que votre vie ne commençait qu'à nous!

— Je voulais parler de mon bonheur , Maxime , et c'est précisément ce bonheur qui me met souvent dans

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