‹ Madame de Sommerville (volume 2)Chapitre 7 sur 12 · T. III · texte numérisé non relu

T. III

une sorte d'irritation contre le passé ; j'insulte alors mes souvenirs, et je demande à ma destine'e pourquoi elle a été si rude et si misérable pendant les plus belles années de ma vie; pourquoi, lorsque j'avais vingt ans, la beauté que j'ai perdue, la sérénité de mon cœur simple et confiant, et cet amour de l'humanité qui ne peut subsister avec l'expérience; pourquoi, lorsque j'étais faite pour être aimée, je ne vous ai pas rencontrés, mes enfans? J'étais plus cligne alors de vos âmes ardentes. Au lieu de cela, j'ai gaspillé mes affections entre des êtres faux ou froids , j'ai perdu ma jeunesse à courir de déceptions en déceptions, et maintenant me voilà vieille, flétrie, brisée, au milieu d'amis généreux et dévoués, sur l'âme neuve et grande

desquels je laisse quelquefois tomber mon froid scepticisme et ma raison glacée. Qui me rendra ces jours où je faisais le bien avec tant de plaisir, où tous lesdévouemens m'étaient si faciles, où mon cœur s'offrait si vaillamment à tous les grands sacrifices ? Où retrouverai-je cette humeur égale et douce qui répandait la joie autour de moi, et ce parfum de bonheur qui me suivait partout ? Ah ! quelle que je sois à cette heure, ne m'abandonnez pas, vous autres; aimez-moi , restez-moi fidèles , aidez-moi à achever mon voyage sur cette terre aride où j'aurai traîné une si longue, une si déplorable fatalité.

— Est-il bien vrai , du moins , que vous n'ayez pas dans le présent quelque sujet d'affliction réelle ? Est-ce le passé seul qui pèse sur vous et vous

oppresse ? O mon amie ,' ne me trompez-vous pas?

— Non , Maxime , non ; ayez foi en moi. Comment ne serais-je pas heureuse ? Ma seule affliction , c'est qu'il me faudra bientôt quitter tout ce bonheur. Oh ! mon ami , vous avez beau dire, je ne m'abuse plus; le mal va vite , et chaque jour emporte un débris de moi-même. J'ai pu croire un instant à la vie , mais vous verrez que toutes ces belles apparences de force et de santé me joueront quelque mauvais tour .N'estce pas près de s'éteindre, que la lampe jette son éclat le plus vif?

C'est ainsi, du moins , que disent vos poètes.

Je cherchai à lui prodiguer des consolations et des encouragemens

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dont nous ne fûmes dupes ni l'un ni l'autre.

— • La mort ne m'effraie pas , me dit-elle , parce qu'elle ne me surprendra point, je la vois venir , je l'attends. Seulement, vous le savez, Maxime, je ne veux pas quitter cette terre sans y laisser mes enfans heureux et unis ; c'est mon dernier vœu , c'est le dernier bonheur que j'attende ici-bas.

— Mon amie, répondis-je, votre volonté fera la mienne.

— Oui, dit-elle avec un mélancolique sourire , la volonté des mourans ! Eh bien '.lorsqu'il en sera temps, je vous avertirai , Maxime.

Nancy ne fit pas sa vengeance bien rude et bien longue, et le martyre de son ami ne se prolongea pas au-

delà de quelques semaines. Us s'aimèrent , et leur bonheur n'eut pas à redouter le passé , parce que tous les deux s'étaient en même temps régénérés aux mêmes sources , et qu'ils n'avaient gardé des anciens jours qu'un souvenir qui leur faisait le présent plus doux et plus cher: ce ne furent pas des amours renouées, mais de nouvelles amours.

— Il me semble , disait Albert , que notre connaissance a commencé sur la terre , et qu'elle s'achève dans les cieux.

Ainsi, ce malheureux jeune homme était destiné à rêver le bonheur et à goûter l'amour auprès du lit d'une mourante. C'était au chevet de ma sœur délaissée qu'il avait aimé Aurélie; ce fut à côté de sa mère expi-

rante que se ralluma sa passion pour Nancy. Mais cette fois il put se livrer sans anxiété et sans remords à l'ivresse de sa passion nouvelle; nous nous montrâmes, madame de Sommerville et moi, elle si habile et moi si discret, que ces deux jeunes gens ignorèrent toujours le mal qui minait sourdement leur mère, et qu'abusés par l'éclat d'une santé factice, ils la crurent tous les deux ressuscitée avec leurs amours. Il fallait être en effet comme moi dans le secret de la maladie qui ravageait lentement madame de Sommerville , pour ne pas avoir foi aux longs jours que nous lui promettions; elle dissimulait son dépérissement avec tant d'art et de sollicitude ; l'énergie de son arne infatigable suppléait si heureusement à l'anéantisse-

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