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lures des panneaux, effleurer les peintures de Lancret et de François Boucher, et se fixer rêveur sur le Christ d'ivoire aux pieds duquel se tenait madame de Sommerviile éperdue. Au milieu de cet examen silencieux la flamme du foyer s'éteignit et laissa Albert dans l'obscurité. Il alla prendre dans le salon le flambeau qui brûlait sur la table du piano, revint dans la chambre à coucher d'Aurelie, alluma gravement les bougies qui chargeaient la girandole placée sur la torchère et les bras de cuivre qui s'épanouissaient au-dessus de la cheminée à chaque coté de la glace; et lorsque la chambre fut illuminée comme pour une soirée de fête et qu'Albert eut contemplé de nouveau, à l'éclat de vingt lumières, ce qu'il n'avait vu d'abord qu'à la clarté incertaine du loyer presque éteint, il appuya son front sur ses deux mains, puis il prêta une oreille attentive comme s'il eût saisi dans l'air je ne sais quelles mélodies qui l'avaient déjà charmé dans son enfance.
S'avaneant enfin vers madame de Sommerviile qui l'observait avec étonnement:
« J'ai vu ma mère ici, à cette place où vous êtes?
s'écria-t-il Vous connaissez ma mère, vous avez
dû la connaître ! Ktait-ce votre souir ou votre unie? Parlez ! »
Madame de Sommerviile, toujours aux pieds du Christ, regardait Albert d'un air égaré et ne répondait pas.
« Parlez-moi de ma mère!.... Pourquoi ne m'en avez-vous jamais rien dit '/ Vous saviez bien pour-
tant qu'elle eût été douce à mon cœur la voix qui m'aurait parlé d'elle! plus douce encore aurait été la vôtre !... Oh! dites-moi si ma mère vit encore , dites-moi si elle est heureuse, si je dois espérer de la revoir un jour! dites-moi que toutes deux vous vous êtes connues, vous vous êtes aimées, et toutes deux vous me deviendrez plus chères ! »
Madame de Sommerville était aux pieds du Christ et ne répondait pas.
e Mais pariez donc , madame ! s'écria-t-il avec impatience. Craignez-vous de révéler une tache dans votre famille"? craignez-vous de m'apprendre que je n'ai plus de mère? Dites, madame, dites toujours ; dites-moi que ma mère est morte ; mais au nom de Dieu, parlez d'elle, comme on parle à l'exilé de la patrie qu'il ne verra plus , comme nous parions tous les jours du ciel, où peut-être nous n'arriverons pas. ;
— Elle vit, répondit enfin Aurélie d'une voix mourante.
— Elle vit!., s'écria-t-il, elle vit !.. Oh !. madame, cela est bien mal de faire attendre si longtemps aux malheureux leur part de bonheur sur la terre!.. Elle vit !.... Oh ! bénie soyez-vous , ajouta-t-il en pressant avec amour la tète d'Aurélie , bénie soyezvous, ange qui m'avez révélé toutes les félicités d'ici-bas. -
Aurélie pleurait aux pieds du Christ.
■ Elle vit! disait-il encore... Mais cela est bien sèr au moins? Vous ne voudriez pas me tromper...
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Pourquoi voudriez-vous me tromper? Ce serait affreux, n'est-ce pas?... Elle vit!... Dites-le donc encore; dites aussi qu'elle est heureuse, dites si je la re verrai !
— Elle vit et vous la voyez, » dit Aurélie en baissant la tête.
Il tressaillit, leva les yeux vers le portrait d'une jeune femme , seule peinture moderne qui décorai la chambre, puis, 1rs ramenant sur madame de Sornmcrville, dont le Iront incline touchait presque aux pieds du jeune homme :
» Où donc? demanda-t-il avec angoisse.
— Mon fils, elle est à vos genoux!
— Vous, ma mère ! s s'écria-t-il.
Et il demeura longtemps comme frappé par la foudre. Puis l'étnnneiuent et la stupeur luisant place enfin à l'indignation et à la colère, il croisa lentement ses bras sur sa poitrine , et laissa tomber un terrible regard sur la femme qui, ployée devant lui, baisait ses pieds avec sanglots.
n Ah ! vous êtes ma mère , répéta-t-il , et vous avez entretenu dans mon cœur un amour criminel , et vous l'avez laissé grandir sans le désabuser ' vous êtes ma mère, et vous avez embrasé mon sang! vous êtes ma mère , et vous m'avez abandonné ! et aux misères de votre abandon, voilà que vous ajoutez celles de vos fantaisies , voilà que de votre lils délaissé vous faites votre amant d'uu jour!
— Pardonnez! disait Aurélie en se traînant sur
ses genoux : je suis bien malheureuse et je pleure à vos pieds. Mon fils, ne me repoussez pas.
— Qu'espériez-vous donc, madame? qu'un mot de vous suffirait pour changer la nature de cet amour? L'aviez-vous rêvé si docile, et pensiezvous qu'il fût soumis aux caprices de vos révélations? Si vous ne le retrouviez jamais, le fils que vous invoquez à celte heure ; si Dieu, pour vous punir, poussait vers vous la flamme que vous avez follement allumée, s'il l'attachait à vous, toujours brûlante et toujours indomptable, qu'auriez-vous à dire,
et qui l'aurait voulu? Eh bien! non, vous n'êtes
pas ma mère , je ne vous connais pas ! Xos mères restent près de notre berceau , elles protègent notre enfance, elles rient à nos larmes, elles endorment nos douleurs ; nos mères ne vivent qu'en nous, que pour nous, que par nous; gloire, bonheur, amour, nous sommes tout pour elles : moi, je me suis élevé sans caresses , j'ai grandi dans les pleurs, j'ai pleuré dans l'amertume de mon cœur; et nulle femme n'a le droit de venir me nommer son fils Ah! vous aviez espéré peut-être qu'abandonnant les devoirs importuns de la maternité aux soins d'un étranger, vous pourriez courir en liberté le monde , puis un jour , fatiguée de voyages et lasse de toutes choses , revenir , jeune et belle encore, iiux lieux qui vous avaient vue naître, risquer sur votre fils un dernier essai de vos charmes, et, après avoir jeté dans son cerveau de brûlantes espérances, après lui avoir révélé des besoins impérieux, dé-
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veloppé en toi des sensations nouvelles, briser impunément la coupe que vous auriez approchée de ses lèvres, apaiser d'un mot les ardeurs de son sang, étouffer d'un geste les aspirations de son âme, et ravir à sou amour la première femme qu'il ait aimée pour lui rendre une mère qu'il n'a jamais connue?.... Von, madame, non, les choses ne se passent pas de la sorte; cela serait trop commode, vraiment !
— Mon fils, écoutez-moi! disait Aorélie, qui s'était attachée comme un lierre aux genooi du jeune homme; mon (ils, ne repoussez pas celle qui n'a plus que vous en ce monde, et qui n'aura que vous dans l'autre pour implorer la grâce de ses fautes! mon fils, ayez pitié de moi! un regard de pitié* Beolement sur cette pauvre mère que tout à l'heure encore vous appeliez avec amour!
— La mère que j'appelais n'était pas vous, madame; ce n'est pas ainsi qoeje l'avais r.
— 0 mon enfant ! la mère qui vous souriait dans vos rêves n'avait pas pour vous de plus sublimes tendresses que celle qui pleure à vos pieds et vous tend les bras en suppliante.
— Vous croyez? répondit Albert avec un sourire amer.
— Oui, mon Dieu! je le crois... Mon fils, que me reprochez-vous? Votre abandon? mais savez-vous ce que ce cœur a souffert dans l'absence, ce qui' < es yeux ont versé de larmes, ce que ces lèvres ont
murmuré de ferventes prières aux anges qui veillaient sur vous? Votre abandon! Oh! si l'on eût permis seulement à cette infortunée de s'asseoir sur quelque pierre battue du vent et de la pluie, à la porte de la maison où son enfant commençait la vie, jour et nuit elle y serait restée ; mais les cruels ne l'ont pas voulu ! ils m'ont chassée , ils ont enlevé le fils à la mère, ils ont ravi la mère au fils, et j'ai dû vous quitter, mon enfant, me séparer de toi , mon Albert !
— Je ne vous reproche pas mon abandon , dit Albert.
— Et quoi donc , grand Dieu ! me reprochezvous? De vous avoir aimé, de m'ètre fait aimer sans me révéler à vous , sans vous dire que j'étais votre mère?... Oh! mon enfant, vous ne connaissez pas toutes les délicatesses du cœur maternel... Eh bien ! oui, j'étais heureuse de surprendre votre tendresse , j'étais fière de vous inspirer l'a'fection que mon titre de mère vous aurait imposée ; avant de vous nommer mon fils , je voulais être la mère de votre prédilection, celle qu'entre toutes votre amour eut choisie. Quant aux tourments de cet amour, pouvais-je les prévoir, helas! vous voyant si jeune et si beau, auprès de Xancy si jeune et si belle? Et vous-même, mon enfant, ne vous ètes-vous pas mépris sur la nature de vos sentiments pour moi? était-ce bien à cette femme vieillie par les années moins encore que par le chagrin que s'adressaient vos secrètes ardeurs ? n'était-ce pas plutôt un mystérieux instinct
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qui vous poussait vers elle , une voi\ du ciel qui vous appelait dans ses bras?
— \on , madame, non! s'écria Albert : c'était bien de l'amour, vous ne l'ignorez pas , et tout à l'heure encore...
— Kh bien! oui, oui, puisque vous le voulez, j'étais folle : mon cœur de mère souffrait de cet amour si ardent et si pur qui ne s'adressait qu'à la femme, et, jalouse de celle qui devait vous l'inspirer un jour, j'étais fière de lui dérober la virginité de votre âme. Je vous dis que vous ne comprenez rien ni ca ur d'une mère ! c'est un abîme d'amour et de tendresse qui vous est ouvert : ne refusez pas d'y descendre... Re;(ardez-moi, mon enfant.... Rappelez-vous cette soirée d'orage où j'allai m'asseoir toute gla votre foyer : vous me parliez de votre mère, vous la redemandiez au ciel, vous l'appeliez de tous vos vieux ; si le ciel \ous la rendait jamais , vous deviez la supplier à mains jointes de vous pardonner les pleurs qu'elle aurait versés pour vous. Le ciel vous l'a rendue, mon fds; mais c'est elle qui vous supplie, c'est elle qui joint les mains vers vous , c'est elle qui demande grâce, qui prie Dieu de ions rendre en larmes de joie les larmes de douleur que vous lui avez coûte ; c'est votre mère qui se traîne à vos pieds : n'aurez-vous pas de pitié pour elle ? ne l'aurez-vous aimée qu'absente ? est-ce à l'heure où je vous retrouve que je dois vous perdre à jamais?... Ah ! cruel ! ajouta-t-elle en sanglotant, vous aimiez
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mieux votre amante que votre mère; ce n'eîait que la femme que vous cherchiez en moi !
— Vous me rendrez fou ! s'écria Albert d'un air égaré en cherchant à se débarrasser des bras de madame de Sommerville , qui se tenait toujours attachée aux genoux de son fils ; vous me rendrez fou, madame !
— Vous ne m'échapperez pas! Je mourrai de douleur à vos pieds ou je me relèverai pour tomber dans vos bras... Donnez-moi votre main, mettez-la sur mon cœur... Guéris-le , mon Albert; laisse ma tête brillante reposer sur le tien... Pour nous autres femmes, vois-tu? il arrive un âge où nous n'avons plus que nos enfants : nous avons bien souffert, les déceptions nous ont flétries plus encore que le temps, nous avons vu notre couronne d'amis tomber avec celle de nos belles années, la foi est morte en nous, et nos enfants nous restent seuls. Quelque égarées qu'aient été vos mères , enfants , soyez bons pour elles , parce qu'elles n'ont pas cessé de vous aimer, et que Dieu seul peut juger leurs actions.
— liais enfin qui me dit que vous êtes ma mère ? s'écria le jeune homme , qui hésitait encore... C'est bien ici que j'ai été conduit par une nuit obscure, je reconnais bien cette chambre , mais vous...
— Moi, j'ai vécu, j'ai seuffert!... Mais votre instinct m'a devinée pourtant : vous m'avez vue et vous m'avez aimée. Pensez-vous que ce soit ma beauté qui ait accompli ce miracle? Xe pouvant me
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reconnaître, vous m'avez pressentie. Lorsque, à la dérobée, je suis venue vous presser sur ce cœur altéré de vous, j'étais bien jeune encore, et vous, vous n'étiez qu'un enfant : enfant de mon amour, avezvous désappris les caresses que vous me prodiguiez alors?... Tenez, ajouta-t-elle en tirant un médaillon de son sein , c'est une boucle de vos cheveux : depuis le soir où je l'ai coupée sur votre blonde lète , elle n'a pas quitte cette place. , Est-ce donc là, mon lils , tout ce qui me reste de vous?
— Laissez-moi, laissez-moi.'... Je ne vous accuse plus , je ne vous maudis pps...
— Je ne vous laisserai point.'... Lst-ce une amant* que vous pleurez encore? Le monde irons en rendra bien d'autres plus belles et plus jeunes que moi; mais où retrouverez-vous la mère que vous repoussez à cette heure/... Me reprochez-vous encore le retard que j'ai nus à me faire connaître? Mais avezvous oublie L'éloignemenf que je vous inspirais?... Cruel ! vous ne savez pas eombien ce cœur en a saigné! Vous ne savez pas non plus combien il a été glorieux de conquérir votre tendresse avant
vous en faire une loi!... Laissez-moi bail mains... Vous me refusez, mon fils?... Eh bien! j'embrasserai vos pieds...
— Relevez- vous ! s'écria Albert en tendant ses mains, que madame de Sommerville saisit avec effusion et qu'elle couvrit de ses baisers et de ses larmes; relevez-vous! répéta-t-il en 1 attirant vers lui.
— Vous êtes bon , je le sais bien, mon fils; mais nous autres, nous pardonnons plus vite. Au retour de l'enfant prodigue la famille prit ses habits de fête.
— Relevez-vous! répéta le jeune homme d'une voix émue.
— Je ne me relèverai point que vous n'ayez pardonné et béni!... Vous ne me dites rien, vous détournez les yeux... Oh! si vous pouviez pleurer!...
— Votre place n'est pas à mes genoux, dit Albert d'une voix étouffée.
— A vos genoux ou sur ton cœur ' répondit madame de Sommerville éperdue.
— Venez donc ! i murmura le jeune homme en lui ouvrant ses bras.
Aurélie s'y précipita , et longtemps ils mêlèrent leurs larmes silencieuses. Et, pour que rien ne manquât à la vulgarité de ce drame , madame de Sommerville , interrogée par Albert sur les événements qui avaient présidé à sa naissance, lui conta une histoire de séduction à l'usage, depuis plusieurs siècles, de toutes les femmes séduites et trompées.
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Le lendemain, dans la matinée, nous vîmes unifier à La Baraque Albert et madame de Somme rville, tous les deux pâles et défaits et les yeux gonflés de larmes. Albert m'entraîna dans le verger et me confia la déclaration d'Amélie. Cette déclaration tardive , qui, faite plus tôt, nous eût épargné tant de mal , n'éclaira sur bien des points restés obscurs pour mol jusqu'alors, et replongea dans l'obscurité tonceux qui m'étaient apparus sous un jour lumineux et certain. Toutefois cette espèce de transposition de jour et d'ombre qui s'opéra, pour ainsi dire, dans mon cerveau, n'arrêta pas un seul instant les éUna de ma joie : la confidence imprévue de mon pupille simplifiait avec tant de bonbeur notre position à tous que j'appelai sur Aurélie toutes les bénédictions du ciel, sans songer à lui reprocher la fatale lenteur de ses révélations. Je pressai Albert dans mes bras, et le ramenai dans la chambre où nous avions laissé madame de Sommcrville auprès du lit de la malade. Lorsque nous rentrâmes, ma sœur n'avait plus rien à apprendre. Xous nous embrassâmes tous en silence , et dans le fond de nos cœurs bien des choses furent pardonnées. Il n'y eut entre nous ni plaintes , ni récriminations , ni retours douloureux sur le passé ; aucune question maladroite n'amena la rougeur sur le front d'Aurélie ; notre joie se montra
discrète et réservée , et madame de Sommerville fut bénie comme s'il n'eut tenu qu'à elle d'être ou de n'être pas la mère de son enfant. Près de se retirer avec son fils , Aurélie réunit dans ses mains celles d'Albert et de ma sœur : elle contempla longtemps ces deux jeunes gens avec tendresse, et, les attirant doucement l'un vers l'autre , elle leva vers moi ses yeux , qui rayonnaient d'une indicible expression de tristesse et d'orgueil. Puis, abaissant son regard sur Albert et Xancy , elle laissa tomber une larme sur leur tète, comme un divin baptême de leurs renaissantes amours, comme l'eau sainte qui devait effacer leurs fautes et leurs douleurs.
Après le départ de nos amis il y eut sous notre toit une réconciliation non moins tendre et non moins touchante. Depuis qu'Albert nous était revenu de Paris si triste , si changé, depuis le jour surtout où il avait été entraîné par Cortès vers madame de Sommerville, l'amour fraternel qui nous unissait, ma sœur et moi, s'était dépouillé des frais et riants aspects qui l'avaient si longtemps embelli; dès lors nos deux âmes , habituées à penser tout haut et à s'épandre l'une dans l'autre, se retirèrent, chacune à part, dans une froide réserve. La douleur est ainsi pour tous : elle resserre notre cœur et le fait silencieux. La joie , au contraire , y ravive la source des tendres épanchements : c'est la baguette du prophète frappant le rocher d'Oreb.
Vers le soir Xancy voulut se lever. On eût dit qu'un jour avait suffi pour lui rendre la vie et la
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santé : ses yeux brillaient d'un doux éclat ; la chaste expression de bonheur répandue sur tous ses traits donnait à son pâle visage je ne sais quelle grâce pareille à celle des dernières journées de l'hiver, lorsque les fleurs printanières s'épanouissent sur la neige qui blanchit encore les campagnes. Elle vint s'asseoir près de moi au coin du foyer, et là, pendant de longues heures bien courtes et bien rapides, nous remontâmes ensemble le cours de nos jeunes années, redemandant à chacune d'elles ses fleurs, ses fruits et ses ombrages. .Vous nous airètions surtout avec complaisance sur les premiers jours de notre intimité avec madame de Sommcrville ; nous nous plaisions à ranimer, à reconstruire par le souvenir les gestes d'Aurélie , son maintien, ses actions, ses paroles, cherchant à y decouirir le pressentiment du mystère qui s'était répété. Semblables au voyageur qui se plaît à revoir au malin les sentiers qu'il n'a parcourus que dans l'ombre , nous aimions à ressaisir dans le passe les accidenta qui nous avaient échappé, \aney rappelait la sollicitude qu'inspirait Albert, bien avant son retour, à madame de Sommerville ; moi , je redisais la visite d'Aurélie à la maison du sentier, l'intérêt de cette femme pour tout ce qui regardait ce jeune homme, son empressement à le voir, le charme tout-puissant qui l'avait attirée vers lui. Remontant plus haut, à la source des choses , j'établissais des rapports probables entre la disparition de madame de Sommerville et la naissance d'Albert, et tous ces faits se
combinaient si bien entre eux, toute la conduite d'Aurélie avait marché si droit au dénoùment qui venait d'éclater, que ma sœur et moi nous nous étonnions de n'avoir pas prévu nous-mêmes la conclusion du drame qui , la veille encore , nous semblait sans issue. Xous allions jusqu'à parer d'une importance toute théâtrale les circonstances les plus indifférentes, jusqu'à solenniser les incidents les plus vulgaires, afin de pouvoir en déduire d'une manière plus éclatante celui qui les résumait tous ; il n'était pas un fil si fin ni si délié de la vie d'Aurélie qui ne se rattachât dans notre esprit à la révélation qui venait de nous être faite. On eût dit, à nous entendre, que nous élaborions quelque œuvre d'art, tant nous étions habiles à faire concourir tous nos développement à l'effet de la péripétie.
Il restait bien dans mon esprit je ne sais quelles perplexités dont je ne me rendais pas compte, la nuit qu'avait passée madame de Sommcrville à La Baraque projetait bien sur tout ceci je ne sais quelles teintes blafardes et douteuses; mais, lorsqu'une idée nous sied nous savons si bien la préserver de tout ce qui pourrait gêner son allure , que je laissai au temps le soin de soulever le voile qui couvrait encore quelques coins obscurs de cette histoire, et que j'acceptai le bonheur comme nous l'acceptons tous , aveuglément. Les combinaisons du sort, quand elles nous font heureux, nous semblent toujours conçues par une sublime sagesse.
Je vous parle de bonheur, mon ami : c'est qu'en
vérité nous nous surprîmes un instant à y croire , c'est qu'un semblable espoir eut caressé peut-être des âmes plus défiantes que les nôtres ; et si vous vous êtes intéressé par hasard aux embarras inextricables dans lesquels nous jetait la nouvelle passion d'Albert, si vous avez entrevu par une intuition rapide tous les maux qui en étaient résultés , tous ceux qui pouvaient en résulter encore, si, réfléchissent un instant à la complication de nos misères, complication composée cependant d'éléments bien communs et bien simples, vous vous êtes demandé comment se résoudrait le problème de nos existences , vous comprenez sans doute quel dut être l'allégement de mon c<eur, lorsqu'Aurélie trancha d'un seul mot le nœud gordien de quatre destinées dont trois m'étaient presque également chères. Ce n'est pas cependant que mon imagination abusée ait cru un seul instant au retour des félicités que ma sœur entrevoyait déjà dans un avenir rapproche, \ancy n'avait jamais vu qu'un obstacle entre elle et le bonheur : c'était madame de Sommerville. Cet obstacle venait de se briser : Aurélie n'était plus pour \ancy qu'un lien sacré tombé du ciel pour renouer deux cœurs désunis, et la pauvre enfant s'offrait, joyeuse et ■ère, à l'ingrat qui l'avait si longtemps dédaignée. Aimer c'est abjurer tout orgueil et toute dignité : si l'amour n'élève pas ce qu'il abaisse, plaignons ceux qui ont aimé, car ils sont tombés bien bas. Je vous l'ai dit , je ne partageais pas les espérances de ma sœur ; j'en souffrais en secret; je ne croyais pas au
retour d'Albert vers Xancy ; bien plus : je le redoutais , j'appelais de tous mes vœux l'éloignement de ce jeune homme. X'avions-nous pas, au prix d'assez longues douleurs , acheté le droit de nous reposer un peu? Mais nous ne sentons la vie que par la souffrance : à peine avons-fjoùs retrouvé le calme auquel nous aspirons dans la tempête que noire àme secoue ses ailes, impatiente de nouveaux orages.
Ce que j'avais prévu arriva : au bout de quelques jours Albert nous déclara que son intention était d'aller poursuivre à Paris le cours de ses études. Xous l'approuvâmes tous; mais, quand bien même nous eussions essayé de le garder quelque temps encore , Albert serait parti sans égard pour aucun de nous, et sa mère elle même ne l'eût pas enchaîné plus d'un mois à Anzème. II ne pouvait pas en être autrement : ce jeune homme était mal à l'aise près de moi, mal à l'aise près de ma sœur, mal à l'aise surtout près d'Aurelie. Cet amour qu il entretenait depuis deux mois, dont il avait nourri complaisamment la flamme, ne s'était pas éteint en un jour; ses désirs n'étaient pas tombés soudainement au fond de son cœur comme le plomb au fond du vase ; parfois encore il les sentait revenir à la surface. Quelque chaste que soit l'amour, il y entre toujours une certaine quantité d'alliage dont l'épuration est lente à se faire ; Albert eut à soutenir une lutte longue et cruelle : souvent il lui arriva de pâlir sous les caresses de madame de Sommerville; dans l'ombre il tremblait auprès d'elle ; elle lui faisait la soli-
tude amère et malfaisante ; plus d'une fois les rêves de la nuit jetèrent, au matin, la rougeur sur le front d'Albert et la confusion dans son cœur.
Albert partit ; madame de Sommerville l'accompagna. Trois semaines après elle était de retour. Le lendemain de son arrivée elle me fit appeler au château.
« J'ai veillé, me dit-elle, au bien-être de notre enfant : maintenant je suis tranquille. Sans le vouloir il vous a fait du mal: il faut lui pardonner; vous ne manquerez pas à mon fils. Mon affection te doublera pour vous de celle que vous aurez pour lui. Vous ne vous rebuterez pas des aspérités de sa nature, vous m'aiderez à les aplanir. Sun cœur ne subit pas les variations de son bumeur : vous les supporterez patiemment. Vous (lit relierons ensemble à réprimer la fougue de caractère qui l'emporte souvent et les accès de tristesse qui l'absorbent parfois. Vous l'aimerez toujours ; vous reviendrez à lui saus reproches et sans efforts. Tout ce que vous aurez d'amitié pour lui je le regarderai comme m'appartenant , et je vous aimerai pour ma part et pour la sienne. Je ne vous parle pas de l'union que vous aviez projetée, et qui n'a pas cessé un seul instant de me sourire ; laissons faire le temps : il sera plus habile que nous ; seulement reposez-vous sur moi du soin de former la jeunesse de mou fils : je serai prête avant quelques années à rendre bon compte de lui devant Dieu et devant les hommes. Je me charge du bonheur d'Albert et de \anc\ : si
je n'y réussis pas , c'est que je suis vraiment maudite. Maintenant , mon ami , j'ai une grâce à vous demander. Albert est à Paris; cent lieues au moins nous séparent ; je me fais vieille et souffrante ; chaque jour qui s'écoule met une année de plus sur ma tète : la solitude m'est pesante ; je voudrais avoir autour de moi des êtres bons et aimés qui me parleraient de mon fils... Je suis triste, Maxime. Pourquoi? Je ne sais, mais je suis triste. Venez habiter près de moi avec votre sœur ; ne faisons plus qu'une famille ; tâchons de réaliser sur cette misérable terre trois créatures qui s'aiment et vivent heureuses sous le même toit. La Baraque sera notre maison de plaisance : nous irons y passer les beaux jours ; au retour d'Albert nous en ferons un rendez-vous de chasse ; nous aurons un bateau sur la Creuse pour nous descendre jusqu'au bassin où se mirent vos aunes et vos trembles. Le château sera notre royale capitale; c'est vous, Maxime, qui rendrez la justice à nos hien-aimés sujets. Vous pourrez aller à vos travaux sans vous inquiéter de Xancy : elle rajeunira pour moi, je vieillirai pour elle. Quelle douce vie! Xe vous sourit-elle pas? Songez donc que si vous restez là-bas , au fond des bois , nous serons obligés d'attendre pour nous revoir le retour des hirondelles. Les sentiers sont mauvais , l'air est froid, l'hiver sera long; Xancy est convalescente à peine ; moi, je me sens faible et maladive : nous ne nous verrons jamais. Jamais! y pensez-vous, Maxime? Lorsqu'un jour passe sans vous, ce jour est bien
long, mes amis! Venez donc avec votre sœur; transportez sous mon toit vos dieux domestiques : ils y vivront indépendants et libres. Je sais , hélas ! que je ne suis pas une compagne bien joyeuse ; mais vous ne me subirez qu'à votre gré, cela est entendu, j'espère! Vous choisirez vous-mêmes vos heures d'expiation et de sacrifice , vous les abrégerez à votre aise. Je sais ce que vous allez me dire, mais ce n'est pas là ce que je veux entendre. Venez ! pendant mon séjour à Paris j'ai fait disposer l'aile droite du château : tout est prêt pour vous recevoir. Si vous refusez, vous ne m'avez jamais aimée ; si vous acceptez et que vous songiez à me remercier, vous ne comprenez rien à l'amitié : c'est moi qui suis votre obligée, i
Madame de Sommerville mit dans l'offre qu'elle me faisait tant d'instance et de grâce que j'acceptai , mais seulement après avoir consulté Nancy. La proposition d'Aurélie la pénétra de joie et de reconnaissance. Le Lcr janvier, par une gelée sèche et étincelante , nous quittâmes notre maisonnette pour aller habiter le château. Xotre départ fut triste et touchant. On ne quitte jamais sans douleur les lieux où l'on a souffert. Xotre carriole lila lentement entre une double haie de paysans qui nous exprimaient naïvement leurs vaux et leurs regrets; plus d'une fois ma sœur et moi nous nous penchâmes hors de la voiture pour voir encore les volets verts de notre chaumière.
Madame de Sommerville nous reçut à la porte de
la garenne. Elle, voulut nous conduire elle-même dans l'appartement qui nous était réservé : nous fûmes confus du luxe qu'elle avait déployé pour nous. La chambre de Xancy donnait sur la terrasse, et des croisées on apercevait La Baraque à travers les arbres. Xancy remercia tendremeut Aurélie de cette attention , et se plaignit doucement de l'élégance qui avait présidé à la décoration de sa chambre : les parois des murs étaient tendues en étoffes de Perse; un riche tapis d'Aubusson s'épanouissait sur le parquet ; tous les meubles étaient modernes et d'un goût exquis. Ce qui frappa le plus ma sœur fut un piano en bois de palissandre venu de Paris tout exprès pour elle.
a Mais , dit-elle avec inquiétude , je ne suis pas musicienne.
— Eh bien! vous le deviendrez, répondit Aurélie en souriant. Xe voulez-vous pas être mon élève?
— Oh! madame... s'écria-t-elle en entourant de ses bras le cou d' Aurélie.
— Xe m'appelez donc plus madame, mon enfant; ne voulez-vous pas être ma fille ? »
Xancy se troubla et fondit en larmes.
A la chambre de Xancy se joignait un petit cabinet d'étude qui avait une croisée sur la garenne, et dont le principal ornement était une riche bibliothèque. Des arbres de différentes espèces élevaient leurs branches jusqu'à l'appui de la fenêtre , et le vent devait, au printemps, semer sur le parquet, par
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les vitraux ouverts, les fleurs enlevées aux grappes des acacias. Ce cabinet se trouvait situé dans la partie la plus élevée de la tourelle ; le plafond était formé par une vitre épaisse et polie qui laissait voir l'azur du ciel ou les nuages courant dans l'air.
Le contraire de ce qui arrive généralement dans toutes les amitiés arriva pour la nôtre ; nous établîmes une exception à la loi commune : nous échappâmes à la lassitude qu'une liaison trop étroite ne manque jamais d'engendrer; plus les liens de notre intimité se resserrèrent, plus ils nous semblèrent doux et légers. Notre vie retrouva peu à peu le calme qu'elle avait perdu , nous nous sentîmes renaître au bonheur, (le ne fut pas toutefois une félicite pure et limpide comme celle qui nous était échappée, mais triste et voilée comme une journée d'automne. Il y a sur le bonheur une poussière virginale qui, tombée une fois, ne se reproduit plus. La convalescence de Yancy fut longue : Aurélie lui prodigua les soins les plus touchants. Je ne vous parle pas de la joie que j'éprouvai à voir ma sieur revenir à la santé : rappelez-vous ma douleur lorsque je la \ m tu dépérir. Madame de Sommervilie avait failli me l'enlever, et je n'avais pas songé à la maudire : elle me la rendait, et je la bénissais dans mou cœur. O mon ami, jamais créature ici-bas n'a réparé l'erreur d'un jour avec plus de grandeur d'âme, jamais le repentir n'a enfanté sur cette terre un dévouement plus sublime et plus illimité! si les anges devenaient coupables, ils n'expieraient pas plus noblement leurs
fautes. Ce n'était plus la même femme : elle avait bien conservé toutes les grâces de son esprit, toutes les séductions de sa riche nature , mais elle les cachait sous des dehors plus graves et plus austères. Elle avait jeté, durant le séjour d'Albert parmi nous, le dernier éclat de sa jeunesse, et le jour où elle se résigna au rôle de mère , elle l'accepta sans restriction : dès lors elle ne fut plus que maternelle ; tout son être se fondit dans un seul amour, dans une seule pensée , le bonheur de son fils et celui de Yancy occupèrent sa vie tout entière. Elle n'appelait jamais Yancy que sa fille, et, bien qu'elle ne s'expliquât jamais sur ses projets, elle les laissait assez entrevoir pour que ma sœur put comprendre l'avenir que la mère d'Albert réservait à ses deux enfants. Protégé tacitement par madame de Sommerville, l'amour resta dans le cœur de Yancy comme une source de secrètes joies et de mystérieuses espérances. Toutes deux parlaient souvent d'Albert : leurs âmes s'entendaient si bien ! Cependant celle d'Aurélie était plus sévère, l'avenir ne lui apparaissait plus que tout plein de son fils, de ses travaux, de ses succès, de sa conduite honnête et modeste. Le temps qu'elle ne passait pas avec Yancy, elle l'employait à écrire à Albert : bien que séparée de lui par une longue distance , elle le poussait ferme et droit à travers le monde ; elle l'éclairait de ses conseils , le soutenait de son amour; appuyé sur sa mère, Albert travaillait et devenait un homme. Pendant son séjour à Paris, elle l'avait présenté dans plusieurs maisons
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élégantes, où il dépouillait peu à peu la rudesse dises manières et où il étudiait les hommes; sa vie était riante et facile. La misère, ce monstre hideux qui ternit tout, ne jetait plus sur les épaules d'Albert son manteau de glace; il n'était plus oblige de se soumettre à des privations odieuses et de rétrécir son esprit par les calculs mesquins que la pauvreté nous impose : madame de Sommerville prévenait tous les besoins et tous les désirs de son lils ; Albert, qui avait l'àme assez haut placée pour recevoir sans rougir d'une maîtresse , pensant avec raison qu'en amour la main qui reçoit honore (a main qui donne, se prêtait sans scrupules au\ dons de la femme qu'il avait commence par aimer comme son amante et qu'il aimait comme sa mère. deux amours, qui se disputèrent longtemps encore le co-ur de ce jeune homme, parvinrent enfin fondre en un seul qui résuma tous les éléments d'une tendreté passionnée , purifiés par la plisainte et la plus chaste i\v:> affections humaines , c'est-à-dire qu'Aurelie ne perdit pas au\ veux d'Albert toutes les grâces, de la femme, mais qu'il apprit à les aimer comme ces peintures des vieux maîtres oi'i la beauté de la \ 'ierge (jégage de tout desir l'àme qui la contemple et l'adore. Au reste, dans les affections les plus pures nous n'échappons jamais entièrement à la terre; et peut-être se glisse-t-il dans l'amour d'un lils pour sa mère, tant qu'elle est jeune et belle encore , des nuances délicates qui s'effaceront avec la jeunesse et avec la beauté de la
femme. Albert ne parvint pas à vaincre tout d'abord sa nature triste et prompte au découragement, mais lorsqu'il se sentit faiblir il trouva toujours Aurélie pour le ranimer et le soutenir. Il rencontra sur ses pas bien des déceptions qu'il n'avait pas prévues, et autrement cruelles que celles qui l'avaient jusqu'alors assailli ; mais sa mère était toujours là pour en adoucir l'amertume. Il est un instant terrible dans la vie: c'est celui qui sépare la jeunesse, aujourd'hui si courte , de la virilité , si hâtive ; c'est l'instant où , après de vains efforts pour prolonger le matin de notre existence, nous le voyons décliner et mourir, et qu'avant de franchir le seuil de la vie réelle, qui s'offre à nous morne et désenchantée, nous nous arrêtons pour jeter à la destinée un cri de désespoir, pour lui dire : Tu nous as trompé! gloire, vertu, amour, amitié, dévouement, tout n'est rien!... Alors notre douleur est grande : toutes nos espérances sont effeuillées à nos pieds, toutes nos vanités saignent et crient, toutes les fleurs de notre printemps sont souillées , flétries sans retour. Et pourtant nous nous étions ri de nos pères , notre présomption s'était flattée d'échapper à la loi de tous, nous nous étions promis de frayer des routes nouvelles, nous nous étions moqués des prédictions des sages... et voilà qu'à notre tour nous t'appelons l'âge des illusions , jeunesse ! Cet instant , si rude pour tous, ne sonna pas dans la vie d'Albert, ou, s'il sonna, l'inépuisable tendresse d'Aurélie en amortit le coup. Jamais tendresse ne fut plus ingénieuse
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pour consoler, plus forte pour relever, plus mâle à la fois et plus féminine, plus ferme et plus inquiète. Plusieurs fois madame de Sommerville quitta ces campagnes pour aller voir son fils à Paris, pour juger par elle-même de ses progrès, de ses travaux, pour s'assurer en même temps si rien ne manquait à son bien-être. Chacune de ces absences fut courte, mais toutes eurent des résultats heureux : Albert, en revoyant sa mère, reprenait un nouveau courage, et se sentait prêt à tout faire pour celle qui faisait tout pour lui. Il m'écrivait rarement : de mon cAté" , j'évitais autant que possible les occasions de lui écrire; mais je l'aimais pour lui et pour sa mère, j'attendais du temps la sanction de notre amitié. Il s'informait de Nancy , mais sans amour : il n en avait plus. Madame de Sommerville ne lui parlait de nous qu'avec réserve, et n'avait pas voulu qu'il fût instruit de notre réunion au château. Elle avait ses desseins sans doute. Ses soins ne se bornaient pas à veiller sur son fils, à le diriger dans la vie, à préparer son avenir, à faire de lui un homme fort et supérieur : elle veillait aussi sur ma sœur avec une égale sollicitude , et travaillait à la parer de toutes les perfections qui manquaient à l'humble lille de ces campagnes. Une heureuse aptitude à les posséder toutes se développa rapidement chez \ancy, et je la vis grandir sous l'aile d'Aurelie en talents de tout genre. Vers le printemps je pris l'administration des intérêts de madame de Sommerville. Le vieil Hubert s'en acquittait fort mal, et d'ailleurs son
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âge avancé lui donnait des droits incontestables à la retraite. Aurélie avait dans le Midi des possessions dont elle n'avait pas touché les revenus depuis plusieurs années. Elle portait dans les intérêts matériels une insouciance que je l'engageais à vaincre , sinon pour elle, du moins pour son fils; elle sentit la justesse de mes observations, et me pria de veiller pour elle à ses affaires. Je m'en chargeai avec joie , et partis immédiatement pour le Midi, laissant au vieil Hubert l'administration de La Baraque, qu'il accepta avec la résignation d'un roi détrôné qui échange un royaume pour un village. Mon absence fut longue : depuis six ans au moins les domaines de madame de Sommer; ille étaient au gaspillage, et six mois me suffirent à peine pour faire rentrer les arriérés et rétablir l'ordre dans les possessions d'Aurélie. Je revins au bout de six mois. Bien des changements s'étaient opérés à Anzème.
Je retrouvai ma sœur plus belle et plus charmante que je ne l'avais jamais vue : la douleur et la maladie avaient laissé sur ses traits une teinte pâle et mélancolique qui donnait à son visage un aspect plus noble et plus distingué ; sa taille s'était élancée, ses doigts avaient blanchi et s'étaient effilés; il y avait dans son maintien et dans toutes ses poses quelque chose de lent, de souple et de gracieux que je n'avais pas remarqué jusqu'à ce jour ; son regard, qui n'avait longtemps réfléchi que l'azur du ciel, s'était légèrement voilé; ses cheveux tombaient, comme ceux d'Aurélie , en boucles épaisses sur ses
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épaules ; son front était rêveur. Mlle était belle comme un anjje qui aurait souffert. Kn même temps son esprit s'était développé et n'avait rien perdu de sa naïveté primitive. Déjà ses mains couraient avec art sur le clavier du piano ; sa voix n'avait pas beaucoup d'étendue, mais elle était suave et fraîche et ses accents allaient au cœur. II n'j avait pa> jusqu'à s< mise qui, bien que toujours simple, ne lût plus élevante et ne révélai une innocente coquetterie. Klle avait pris à madame de Sommerville tout ce qu'il y avait en elle des grâces de la femme, sans toucher
aux jjràces sévères qui faisaient parfois d'Aurelie
une femme des temps antiques Aurélie était bien changée elle aussi' \ancy, qui ne l'avait pas qui'tép, s'apercevait à peine de la piveoee et raptiii
vieillesse de notre amie; moi, j'en fus effrayé. Quelque temps après mon arrivée elle partit pour Paris,
et revint au bout de quinze jours. 1,11e nous apprit qu'Albert ne viendrait point passer b 8 Anzème. dette resolution m'etonna peu, je l'avais prévue; si ma su-ur s'en affligea, elle n'en laissa rien paraître. La passion de l'étude semblait avoir éteint toute autre passion eu elle : elle employait ses journées à étudier avec .\urelie la musique i ! la peinture, et une grande partie de ses nuits à lire dans la bibliothèque. Elle s' échappait souvint du château pour aller voir les paysans de notre village et pour leur porter des secours et des consolations : elle partait le soir, à la dérobée, et nul ne savait ou elle allait que les malheureux et les pauvres. Klle
avait établi au château , avec madame de Sommerville, une petite pharmacie où tous les malades des environs venaient ou envoyaient chercher des remèdes ; il y avait des jours où le salon ressemblait à un cabinet de consultations. Les deux amies allaient elles-mêmes visiter les affligés ; il n'y avait pas de baptême dans la commune où l'une d'elles ne fût marraine , pas de mariage où toutes deux ne fussent conviées à la fête. Je vous parle de pauvres et de malheureux : depuis le retour d'Aurélie il n'y en avait réellement plus au village ; l'aisance avait pénétré avec elle sous tous les toits , le bonheur la suivait partout. Lorsque le dimanche elle arrivait avec \ancy pour entendre la messe à l'église d'Anzème, et qu'elles traversaient toutes deux la foule agenouillée pour gagner le banc qui leur était réservé , toutes les lèvres murmuraient pour elles des vœux et des bénédictions. Lorsqu'Aurélie devint plus souffrante tout le village réuni allait prier pour elle chaque soir à l'église, et jamais prières ne montèrent au ciel plus pures et plus ardentes.
Je ne prolongerai pas le récit de cette vie paisible : il est des joies qui se devinent et qu'on ne dit pas; il en est de certains bonheurs comme de certains paysages , si uniformes, si calmes, si peu accidentés qu'ils échappent à l'art du peintre. Je vous dirai seulement que notre intimité fit grand scandale à Saint-Léonard, et qu'il n'est pas de turpitudes que les habitants n'aient imaginées pour salir les rapports de trois pauvres créatures qui s'aimaient et
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vivaient heureuses. Je ne sais rien d'odieux comme la race des petites villes : c'est le dernier degré de pervertisscment et d'abrutissement auquel puisse arriver l'homme vivant en société. Au reste , notre bonheur échappa aux atteintes de Saint-Léonard; et l'estime de quelques nobles ùmes qui se trouvaient éparpillées dans la ville nous vengea de la haine et du mépris de quatre mille sots.
Cependant le temps marchait et nous modifiait tous. Albert avançait à grands pas dans le chemin de la science; il avait dépouillé ses rêveries et ses tristesses, et n'avait conserve'1 qu'une nature mélancolique et tendre que l'étude fortifiai! chaque jour; il était parvenu à vaincre l'indolence qu'il apportait autrefois dans la vie; les aspérités de son caractère s'effaçaient peu à peu; il avait changé pour une noble assurance et pour une réserve modeste se rudesse et sa timidité; jeune, actif, entreprenant, âpre au travail et ardent au plaisir, il promettait un homme complet. Nancy, de son cAté, devenait de plus en plus belle, de pins en plus séduisante. Moi, je me pétrifiais dans la réalité : je veillais aux intérêts matériels de tout ce qui m'était cher, je doublais les revenus de madame de Sommerville, j'étais maire de la commune. Amélie vieillissait : une sombre tristesse , qu'elle cherchait à nous cacher et qu'elle cachait à son fils , semblait dessécher en elle les sources de la vie. Je l'observais avec inquiétude : les lettres d'Albert l'agitaient beaucoup ; à la vue seule de leur suscriptiim , elle était parfois saisie
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d'un mouvement nerveux qui ne la quittait plus le reste du jour; elle se surprenait souvent à baigner de ses larmes le papier sur lequel elle répondait à son fils. Un soir que \ancy travaillait dans sa chambre, et que jetais seul avec madame de Sommerville , elle me dit :
« Je suis bien heureuse : voilà mon fils qui est en bon chemin pour devenir un homme , ma fille qui se fait charmante. Ces deux enfants sont mon orgueil et ma joie. S'il fallait mourir maintenant ce serait bien cruel : il faut pourtant que je vous en parle. Je n'ai pas eu ce courage tant que \ancy était près de nous : nous étions là tous trois si heureux et si confiants dans i'avenir! Et puis vous m'aimez tant que je crains de vous affliger. Il faut pourtant que je vous dise , à vous , Maxime , combien j'ai peur... Le mal va vite, mon ami, et je ne puis me dissimuler ses progrès. Je ne sais ce que j'ai , mais je souffre horriblement ; je n'ai pas de sujets d'être triste, et je me sens absorbée par une tristesse mortelle. C'est à quoi je reconnais combien je suis malade : c'est que mon énergie m'abandonne entièrement ; c'est que , pour la première fois de ma vie , je conviens avec moi-même du dépérissement de mes forces. Je suis mal , mon cher enfant : c'est peut-être la vivacité de l'air, mais j'étouffe continuellement; je ne peux pas faire le tour de la chambre sans défaillir ni me tenir debout sans que les jambes me manquent. Cette faiblesse, ce malaise, cette suffocation continuelle m'effraient plus que les