‹ Madame de SommervilleChapitre 20 sur 41 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

les ruines , on évoque les vieux souvenirs. Près de se quitter, on s'étonne de la fuite des heures, et l'on se sépare en échangeant ce doux mot : à demain ! Si je compare l'existence que je mène ici avec celle que je menais là-bas : ici, le repos dans le travail, des jours sereins, des relations paisibles, de chastes affections avouées à la face du ciel; là-bas, l'agitation dans l'oisiveté, les soucis rongeurs, les efforts impuissants d'un amour épuisé, les querelles à essuyer, les soupçons à subir ; tous les tiraillements, toutes les exigences d'une passion qu'on ne partage plus, tout cela dans l'ombre et n'osant se montrer : alors je me demande comment il s'est pu faire que j'aie vécu là -bas de cette rude vie, lorsque j'avais ici un Eden ouvert à toute heure.

.Mademoiselle de Mondeberre est charmante; telle dut être sa mère à seize ans. Je ne sais rien de plus poétique ni de plus touchant que l'intérieur de ces deux femmes, qui, sans autres ressources que leur tendresse mutuelle, se font l'une à l'autre un monde toujours nouveau. Je ne pense pas qu'il soit possible de rencontrer entre deux créatures plus d'harmonies et de rapports, plus de sympathies et de convenances. Leurs cheveux ont la même nuance, leurs

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yeux le même azur, leurs lèvres le même sourire, leur à me et leur esprit le même goût et le même parfum. Seulement, à cause de sou éducation solitaire, n'ayant jamais quitté le domaine où elle a grandi , mademoiselle de Mondeberre a quelque chose de plus agreste et de plus sauvage qui ne messied point aux grâces de la jeunesse. Elevée loin du monde , elle en ignore le langage et les habitudes; mais il y a en elle celte élégance de race , cette distinction native que le monde n'enseigne pas. Elle est à la fois simple et Gère, intelligente autant que belle. Pourquoi ne le dirais -je pas ? Parfois, en la contemplant en silence, je me prends à songer au temps où j'approchais mes lèvres de cette fleur, alors en bouton ; aux jours où mes doigts jouaient familièrement avec ces cheveux d'or, où ma main pressait cette main, où mon bras enlaçait cette taille. A ces souvenirs, malgré moi, confus et troublé, je sens un frisson courir de mes pieds à ma tète, et je n'ose m' avouer ce qui se passe dans mon cœur. Mais, ami, que te conté-je là? Je voulais te parler d'Arabelle. Toutes ses lettres m'appellent à grands cris. Si tu la vois, dis, comme moi, que je fais bâtir, que j'ai trois procès sur lesbras, et qu'avec la meilleure volonté du monde,

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il m'est encore impossible de fixer l'époque de mon retour. Je lui ai écrit ce matin. En \oici pour dix jours au moins, dix jours de repos, d'oubli, de pleine liberté! .l'en suis depuis longtemps à tout ce que la tendresse a de plus calme et de plus fraternel. Il ne tiendrait qu'à elle de comprendre, mais il parait (pie ces choses-là ne s'entendent pas à demi-mot. Elle souffre, j'bésite.ct j'attends. Ce qu'il y .1 de vraiment désastreux, c'est (pie son amour semble augmenter à mesure que le mien s'en va. Si je mets dois bémols à mon style, elle nie répond avec six diezes à la clef; il faudra pourtant bien qu'elle m \icnne à s'apercevoir que nous ne jouons plus dans le même Ion.

Sais-tu que tu m'épouvantes avec les vengeances de M. de 11 0 lièvres ? J'en lève toutes les nuits. Tu sais quel cas je fais de cet homme. Mais depuis quand as -tu découvert L'âme d'Othello sous cette froide enveloppe? J'imagine que lu veux rire. S'il aimait sa femme comme lu le dis, son amour eût été moins patient, moins aveugle, et \oilà longtemps qu'il nous aurait tués tous deux.

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Le même an même.

Je ne sais jusqu'à quel point mes lettres l'intéressent ; mais je me suis fait une si douce habitude de t' ouvrir mon cœur comme un livre dont je tournerais moi-même les feuillets, qu'il me serait désormais impossible d'en agir autrement avec toi. Si le livre t'ennuie, ferme-le sans te préoccuper de l'amour-propre de Tailleur. J'ai toujours pensé que ce doit être une chose bonne et profitable d'écrire jour par jour l'examen de sa propre vie. On s'habitue ainsi à se tenir constamment vis-à-vis de soi-même comme devant un juge. On se surveille avec plus de soin ; on apporte plus d'ordre dans ses actions et dans ses sentiments. Lorsqu'on sait qu'il faut chaque soir, sous la dictée de sa conscience, faire le relevé de la journée qui vient de s'écouler, on en devient plus circonspect et nécessairement meilleur ; on y gagne de se mieux connaître et de discipliner son

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cœur. Tu comprends qu'a ces lins il m'est doux de t'écrire, puisque j'en retire à la fois les bénéfices d'une confession et le charme d'une confidence.

Ce soir, que te dirai-je? Je suis triste et ne sais pourquoi. J'arrive de Aïondeberre. En ouvrant la porte du parc, j'ai entrevu mademoiselle de Aïondeberre suspendue au bras d'un étranger qui m'a paru jeune, élégant et beau. Tous deux suivaient l'allée dvs marronniers el semblaient causer affectueusement. J'ai craint de troubler un si doux entrelien; n'aimant pas d'ailleurs les visages nouveaux, j'ai refermé doucement la porte et m'en suis revenu sans avoir été remarqué. J'étais parti jojeux cl léger, je suis revenu sombre et taciturne. Pourquoi ? je l'ignore. En rentrant chez moi j'ai grondé mes gens et rudoyé mes chiens. Te parait-il convenable que mademoiselle de Alondeberre se promène ainsi le soir, dans un parc, seule, au bras d'un jeune homme? En lin de compte cela ne te regarde pas, ni moi non plus. Je dis seulement que c'est singulier. Depuis mon retour mademoiselle de Aïondeberre ne s'est pas une seule fois appuyée sur mon bras. Alais ce jeune homme est sans doute le fiancé d'Alice ? C'est tout simple : il faudra bien qu'un

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jour Alice se marie. Je viens d'y songer pour la première lois. Je suis triste, ami, jusqu'aux larmes. Qui m'aime ici? Dans la solitude de mon cœur, j'en viens à regretter l'amour orageux d'Arabelle. Je m'écriais l'autre jour que la nature est bonne, je me trompais, la nature n'est qu'indifférente : nous l'associons à toutes les dispositions de notre àme, mais elle ne se soucie ni de nos joies, ni de nos douleurs. Je suis seul, j'appelle, pas une voix ne me répond. Pourtant, mon Dieu! que cette nuit est belle! Qu'il serait doux à la clarté de ces étoiles, au milieu de tous ces parfums et de tous ces murmures qui montent de la terre au ciel comme des flots d'encens et d'harmonie, qu'il serait doux de reposer son front sur un cœur adoré, de mêler un hymne d'amour aux concerts de la création î Peut-être, à l'heure où je t'écris, ces deux jeunes gens errent encore sous les ombrages tutélaires; ils s'aiment, ils sont heureux.

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l-e inèiiie nu même.

Je Dl suis pas retourné à Mondeberre. Kn

ceci je n'ai l'ait qu'obéir à un sentiment nature! de réserve et de discrétion. Je dois dire aussi que ce lieu a quelque peu perdu pour moi de son charme et de sa poésie. Pourquoi? je De sais trop; peut-être m'était-il doux de pcn.«i i que j'étais seul admis dans l'intimité du sanctuaire. Toujours est- il que ce n'est plus le même prestige. Il n'est pas douteux que l'étranger de l'autre soir ne soit le fiancé d'Alice. Ce matin je les ai vus passer tous deux à cheval dans le sentier du bord de l'eau. Je n'avais pas encore vu mademoiselle de Mondeberre en amazone : j'ai souffert de la voir ainsi. Je n'ai jamais aimé les femmes qui montent a cheval. On a remarqué, peut-être avec raison, qu'elles manquent en général de tendresse et de hilité. îl est très-vrai qu'à cet exercice leurs grâces primitives s'altèrent; leur caractère,

leurs goûts et leur allure y prennent quelque chose de hardi, de viril et d'aventureux qui les dépouille de leurs plus charmants privilèges. La bride et la cravache ne sont pas faites pour ces mains délicates; le chapeau de l'homme ne sied point à ces aimables fronts. Et puis, comprends-tu que madame de Mondeberre laisse ainsi sa fille courir les champs à l'aventure, en compagnie de ce jeune homme? Tout ceci me gâte un peu mon paradis et mes deux anges.

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î.v même nu même.

Rien n'est changé dans ma vie. D'où vient donc que mon cœur est rempli d'allégresse ? Pourquoi triste hier et joyeux aujourd'hui ? Il faut toujours en revenir a cette exclamation banale: cœur de l'homme, abîme mystérieui !

Je me suis levé ce matin , résolu comme la veille à ne pas aller à Mondeberre. I j'ai pris, sans y songer, le sentier accoutumé, et je suis arrivé à la porte du parc, décidé à ne point en franchir le seuil. Bref, je suis entré: le parc était désert. J'allai droit au château et trouvai au salon mademoiselle de Mondeberre seule avec l'étranger, tous deux au piano, à la fois riant , chantant et causant. Je crus comprendre que j'étais de trop, et je songeais à mesquiver quand mademoiselle de Mondeberre me retint et me présenta à M. de B., son cousin. Pour le cuup c'était un prétendu, carde tout temps les cousins ont plus ou moins épousé

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leurs cousines. Nous n'eûmes pas échangé vingt paroles, que je le tins pour un fat et un

sot. Il est des hommes qu'on hait à première vue; je sentis tout d'abord que je haïssais celuici. Il avait une certaine façon d'appeler Alice sa jolie cousine qui me donnait envie de lui tordre le cou. En l'examinant bien, je lui trouvai une beauté vulgaire, sans âme et sans intelligence, une élégance prétentieuse, une jeunesse compromise par un menaçant embonpoint. Ses gestes, son maintien, son langage, tout en lui me déplaisait , jusqu'au son de sa j voix ; à ce point que , moi qui ne suis pas | d'humeur agressive, j'aurais payé cher le droit de le provoquer. Mademoiselle de Mondeberre semblait le trouver charmant : elle souriait à tout ce qu'il disait, et pour moi n'avait pas un regard. Je ne puis dire ce que j'ai souffert ainsi |i pendant une heure. M. de B. causait avec sa b cousine ; je mêlais à peine quelques mots à la |i conversation. Je voulais me retirer, mais une main de fer me scellait à ma place. Madame de Mondeberre entra; elle me demanda pourquoi on ne m'avait pas vu tous ces jours. En cet instant Alice, qui parlait avec son cousin dans l'embrasure d'une fenêtre, partit d'un frais éclat de rire; je me fis violence pour ne pas

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