H A H A ■ B I) E S 0 M M F R V I L L E. I IS
vives douleurs. J'ai vécu jusqu'ici en souffrant : ce que j'éprouve à cette heure ressemble à la désorganisation... Je ne veux pas mourir, ne me laissez pas mourir!... Maxime, je suis lâche... 0 mes enfants! avant de vous connaître je n'étais pas peureuse ainsi : j'étais malade, j'allais me coucher; je restais sur le liane sans songer à rien. One m'importait? j'étais habituée à souffrir, et souvent je n'en étais pas fâchée : les souffrances du corps faisaient trêve à celles de l'esprit ; et puis je savais que rien n'est insipide comme de parler de ses misères aux gens, qui ont bien assez des leurs. J'ai passé ainsi des années, entourée d'une telle indifférence que j'ai compris combien notre individualité est peu de chose , combien une personne de plus ou de moins occupe peu de place dans ce monde, et combien il est mesquin et sot d'être effrayé de la mort quand personne ne se soucie de votre vie. J'avais pourtant beaucoup ftamis dans ce temps-là, niais je n'en avais vraiment pas un seul. Depuis j'ai appris à la connaître, l'amitié bonne, inquiète, chaleureuse, attentive à vous épargner le moindre tourment , désireuse de vous conserver un jour de vie : comment ne serais-je pas heureuse d'être aimée ainsi? comment, à cause de mon fils, à cause de vous tous, ne desirerais-je pas de vivre? Si je tombe dans des terreurs puériles, c'est que vous m'avez gâtée. Autrefois j'avais uue grande force d'esprit et un grand isolement de cœur; je ne croyais pas à l'espoir de revoir jamais mon fils, et je désirais la mort bien plutôt
que je ne la craignais ; mais vous m'avez fait aimer la vie ; et , puisque vous me l'avez pour ainsi dire donnée , vous devez m'empêcher de la perdre. Je veux vivre ; je me cramponne à vous : il faut que vous me conserviez quelques années encore... Sauvez-moi! Je ne suis pas dans l'âge où l'on meurt : guérissez-moi, prolongez mon bonheur!
— 0 mon amie! lui dis-je , je voudrais pouvoir ajouter à vos jours la somme de ceux qui me restent!... Mais, vous vivrez, que votre courage ne se laisse point abattre, vous vivrez : vous êtes trop aimée pour mourir.
— Oui, oui, je vivrai!... Ah! je le veux bien , mon Dieu ! Quand je me suis laissé ravager par la fatigue et par le chagrin je n'aimais pas la vie ; mais à présent que je suis heureuse , maintenant que je suis aimée , je ne voudrais pas en finir sitôt... Vous dites donc que je vivrai, Maxime?
— Xous vous empêcherons bien de mourir.
— Vous me le promettez? C'est que, voyez-vous, mon enfant? le bonheur m'est arrivé trop tard, et je crains de ressembler à ces fleurs qui ploient et meurent sous la pluie dont leur calice était altéré. »
Je cherchais à rassurer madame de Sommerville ; \ancy mêlait ses encouragements aux miens , et rendait avec amour à notre amie les soins qu'elle avait reçus d'elle ; mais nous ne partagions pas les espérances que nous nous efforcions de lui donner, et Aurélie ne s'abusait guère elle-même : elle se sentait décliner rapidement. Parfois des lueurs de
MADAME DK SOMMERVILLE. 191
santé, des mois de bien-être et de force nous luisaient espérer pour elle un prompt retour à la rie ; mais iliaque rechute la mettait plus bas. Elle nous avait expressément défendu d'instruire Albert de son état, ma sœur et moi nous étions seuls dans le secret de son dépérissement. Klle souffrait avec une rare constance : l'égalité de son humeur ne fut pas un seul instant altérée par le mal , elle conserva toujours la liberté de son esprit.
i Pourquoi pleures-tu, chère fille? disait-elle un
soir à Nancy. Aie du courage ; ne mêle pas d'amertume aux dernier! jours qui me restent à une: fais-les-moi doux et sereins, berce-moi de tes caresses, endors-moi dans ton bonheur: la mort me sera douce ainsi. Mais ne pleure pas : les larme* qui se versent autour des mourants leur sont amères. Lorsque je m'éteindrai dans vos bras souriez moi tous, mes enfants ; en vous voyant heureux mon ùme partira plus joyeuse et plus légère, t
Elle demeura quelques instants silencieuse ; poison visage devint sombre, et, attirant Yaucj ren elle :
■ Pleure, va, pleurons ensemble, s'écria-t-elle avec desespoir : il est bien cruel de mourir! 1
Arrivé à une certaine période , le mal cessa de faire des progrès; et madame de Sommerville tomba dans un état de langueur qui nous lit espérer de pouvoir la conserver longtemps encore. Cependant un jour elle me dit :
(t Des motifs secrets, que votre délicatesse n'a
pas cherché à connaître, m'ont empêchée de reconnaître légalement mon fils. \e croyez pas, au moins, que le désir de ménager ma réputation y soit entré pour rien : j'ai l'orgueil de me croire humiliée lorsqu'on mesure ma destinée à la même aune que celle des femmes honnêtes qui me calomnient. S'il l'avait fallu, j'aurais tout sacrifié à mon fils sans efforts et avec joie ; mais Albert ne l'a pas voulu. Je le reconnaîtrai par mon testament en même temps que je lui laisserai ma fortune. Vous ne pensez pas , Maxime, que mon fils ait à se plaindre de moi? Je mourrai tranquille : j'aurai beaucoup fait pour son bonheur. J'aurais désiré faire plus encore ; mais je m'endormirai heureuse en songeant que je lui laisserai un trésor plus précieux que la science et la richesse : ce trésor c'est votre amitié, Maxime. Vous aimerez mon enfant, vous me remplacerez auprès de lui, vous lui parlerez de sa mère ■ vous lui direz que je l'ai bien aimé ; vous le conserverez noble et pur... Je compte aussi sur l'amour de Xancy ; mais nous en parlerons plus tard. »
J'engageais madame de Sommerville à repousser ces tristes idées.
a Pourquoi donc? me disait-elle. La mort m'effraie parce qu'elle sera notre séparation sur la terre ; autrement je ne la craindrais pas. J'ai mal vécu peutêtre suivant le monde, le monde m'a condamnée; mais Dieu doit avoir pour nos actions d'autres poids et d'autres mesures. J'ai foi en Dieu parce que mon cœur est resté bon , et que je lui rendrai mon âme
M I DAME DE SOMMBKVILLE. i
pure de toute intention mauvaise. Il n'y a que deux rôles à jouer ici-bas : l'obéissance et la révolte. Tous les deux sont également beaux : j'ai cboisi le second. Si je recommençais la vie je choisirais autrement peut-être. Allez, ne vous brouille/ pas avec la sociétë ; n'accumulez pas sur votre tête la haine et le mépris des sots ; que vos amis n'aient pas besoin d'héroïsme pour vous aimer, qu'ils puissent se glorifier de vous sans cesse. Les amis nous pardonnent tout, hormis d'être perdus dans l'opinion publique ; car alors la tache retombe sur eux-mêmes, et leur réputation souffre de la perte de la notre. Pour moi. je suis bien lasse et bien découragée d'avoir lutte et combattu, mais du moins j'ai combattu noblement : j'ai lutté au grand jour ; je n'ai ptfl failli dans l'ombre, et ne suis pas venue ensuite grimacer la vertu à la face de tous. J'en ai voulu longtemps au monde, je ne lui en veux plus : depuis que je vous aime, j'ai oublié de haïr le genre humain ; quand je songe à vous, quand je vous rassemble par la pensée dans une seule étreinte , je ne sais plus si j'ai vécu d'autres jours que ceux que vous m'avez donnés; ma vie commence au jour où je vous ai connus. Devait-elle , hélas ! ne commencer si tard que pour finir si tôt! i
Bien du temps s'était écoulé depuis le dernier voyage de madame de Sommerville à Paris. Albert avait achevé ses études de droit. Apte à toutes les carrières, il voulut consulter sa mère avant de choisir; de son côté Aurelic, se sentant de plus en plus faible.