‹ Madame de SommervilleChapitre 31 sur 41 · PREMIERE PARTIE. M · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. M

je me demande si ce n'est pas une illusion près de m'échappcr encore une fois.

— \on, non, ce n'est point un rêve, s'écria, en se frappant le front, M. de Peveney , que ces derniers mots venaient de ramener violemment au sentiment de la réalité. Mais vous n'avez donc pas reru ma dernière lettre ? ajouta— t-il en se levant.

— Voilà deux jours, répondit Ara belle, nue je suis sortie de ma maison pour n'y plus rentrer. De quelle lettre parles-tu ?

— Sortie de voire maison pour n'j plurent rer ? Mais votre mari ? demanda M. de Pevenej qui se contenait à peine.

— Mon mari, mon amant, mon Dieu, ces!

toi! " s'écria madame de Kouèvres toujours agenouillée, en pressant contre son sein les genoux de r'ernand.

L'espoir que tout n'était pas perdu rendit à M. de Peveney sa présence desprit. Il sentit qu'il avait besoin de tout son sang-froid pour examiner la situation, et voir s il n'était pas possible de se tirer d'un si mauvais pas.

> Voyons, Ara belle, dit-il en la relevant d'assez mauvaise grâce, cessons, je vous prie, ces enfantillages. Asseyez-vous là près de moi, et répondez à mes questions. Avez-vous, avant

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de partir, instruit If. de Rouèvres de votre résolution ? Votre mari sait-il où vous êtes ?

— II. de Rouèvres ne sait rien encore , répondit Arabelle un peu troublée de l'attitude de son amant. Il me croit à sa villa d'Auteuil, où, dans huit jours, il doit venir me prendre pour me conduire aux eaux.

— La dernière lettre que je vous ai écrite, reprit le jeune homme, est depuis hier à votre hôtel. If. de Rouèvres a-t-il jamais violé votre correspondance ?

— Jamais, répondit .Arabelle.

— Que deviennent les lettres qui , durant votre absence , arrivent à votre adresse ? Passent-elles sous les yeux de votre mari ?

— Jamais. D'ailleurs, en partant, j'ai donné des ordres pour qu'on les brùlàt.

— C'est bien, dit 11 de Peveney. Ainsi, ajouta-t-il, vous êtes partie depuis deux fois vingt-quatre heures, et vous êtes censée à Auteuil, attendant 11 de Rouèvres, qui a promis d'aller vous y rejoindre au bout d'une semaine, à compter du jour de votre départ? D'après ce calcul, nous avons devant nous cinq jours au moins de répit et de liberté.

— C'est plus qu'il n'en faut pour quitter la France! s'écria avec joie madame de Rouèvres,

I'KKMIKflK PAJITIE. si

qui crut avoir enfin compris où tendaient les questions de Fernand. Sois tranquille, ajoutal-elle , j'ai tout prévu , tout disposé pour notre fuite.

IL de Pevenev, ouvrit une fenêtre qui donnait sur la cour, et, apercevant son serviteur qui revenait de Mondeberre :

« André, cria-t-il , prends mon cheval, cours à Clisson et demande quatre chevaux de poste. Brûle la route, je t'attends dans une heure.

— \ous partons! nous parlons! s'écria madame de Kouèvres. Fernand, l'Italie nom appelle; que de l'ois dans nos rêves nous l'avons visitée ensemble !...

M. de Peveney se prit à regarder cette femme avec un sentiment d'étonnement mêlé de compassion , sans songer que cette exaltation, qu'à celte heure il prenait en pitié, avait été longtemps son orgueil et ses délices les plus chers.

« Arabelle, s'écria-t-il enfin avec un ton d'autorité qui la lit tressaillir, vous ave/ eu tort de disposer de ma destinée sans m'avoir consulté. Il n'entre ni dans mes goûts ni dans mes principes d'accepter des sacriliecs de la nature de ceux (pie vous m'offre/ trop généreusement ; mon cceur n'est pas assez riche pour les reconnaître ;

\H l ERXAXU.

je ne sens eu moi ni la passion ni l'entraînenient qui excusent et légitiment de si étranges entreprises. Vous Tarez dit, nous allons partir; je v:iis rous reconduire à votre maison d'Auteuil. Ilassurez-vous pourtant ; mon projet n'est pas de vous abandonner lâchement dans la position périlleuse où votre imprudence nous a jetés tous deux. Si je i'orlais à l'amour, je ne faudrai point à l'honneur. Je suis prêt à subir avec vous toutes les conséquences de votre égarement ; mais, auparavant, je vous dois et me dois à moi-même de tout tenter pour les prévenir, n

Madame de Kouèvres demeura quelques instants écrasée sous le coup imprévu de ces rudes paroles. L'orgueil la releva et la soutint.

« Vous-même rassurez-vous, dit-elle avec fierté ; si j'ai cru pouvoir disposer de votre destinée, je ne me reconnais point le droit de vous embarrasser de ma personne. Je ne suis pas venue in imposer à votre indifférence ni réclamer de votre honneur ce que me refuserait votre amour. Si je me suis trompée, c'est à moi seule de porter la peine de ce que vous avez eu raison d'appeler mon égarement. »

A ces mots, elle fit quelques pas vers la

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porte. M. de Peveney courut à elle et la retint. Quelque importun, quelque irritant que soit un amour qu'on ne partage plus, il n'est point d'homme qui m résigne aisément à perdre l'estime du cœur où il a régné, et tel a résisté à toutes les supplications de la tendresse et à toutes les imprécations de la haines, qu'une parole de dédain souniel aussitôt Bl ramène. D'ailleurs Fernend se jugeait responsable du parti qu'allait prendre Arahelle , et, l'il ne dépendait pas de lui d'agir en amant, lou> instincts lui faisaient une loi de se conduire en calant homme.

La passion est ainsi faite : humide et fiera, superbe et suppliante, aussi prompte à l'espoir qu'au découragement, un regard l'abat, un sourire la relève. Se sentant retenue par M. de Pevenei , madame «le Ronèvres crut voir i is> sitôt les bras d'un amant s'ouvrir avec jpie pour la recevoir et I 'étreindre.

Ali! s'éeria-t-elle avec transport , j'ai le secret de ta belle âme. Tu te demandes avec inquiétude si je ne les regretterai pas un jour, ces biens auxquels j'aurai renoncé pour te suivie. Tu crains d'être égoïste en acceptant l'offrande de ma vie tout entière. Que lu sais peu le pri\ de ton amour !

!»i FEBNAND.

Elle parla longtemps avec la même exaltation, se retenant ainsi à un dernier rameau d'espérance. M. de Peveney l'avait fait asseoir près de lui; il comprit, en l'écoutant, que, pour en arriver à ses fins, il devait user de ruse et se garder d'exaspérer celle passion en la heurtant de front. Il n'ignorait pas à quelle àme il avait affaire , ni quels ménagements il avait à garder pour ne la point mettre aux abois. Il attira dune Arabelle doucement sur son cœur, et commença par l'entretenir avec une affectueuse gravité, tempérant tour à tour, par la tendresse ou par la raison, ce que ses discours pouvaient avoir de trop sévère ou de trop passionné. Arabelle l'écoula d'abord avec une attention inquiète; mais à peine eut-elle entrevu où Fernand voulait en venir, qu'elle se cabra de nouveau sous le frein. Vainement M. de Peveney passa-t-il de la prière à l'emportement, en vain parla-t-il en maître et en esclave; il ne put ni la dompter ni la fléchir.

ï A quoi bon tous ces discours et pourquoi vous donner tant de mal? s'écria-t-elle avec un sang-froid plus terrible que la colère; je ne vous demande point d'égards ni de pitié. Encore une fois ce n'est pas d'une affaire d'honneur qu'il s'agit ici , non plus que d'un ras de

PREMIKBE PARTIT. M

conscience. M'aimez-vous ? ne m'aimes -vous

plus ? Oui ou non, et tout sera dit. »

Poussé à bout, M. de Peveney ne retint plus la vérité prête à s'échapper, comme un glaive, de sa poitrine; mais au premier mot qui sortit de sa bouche, il s'arrêta court, et madame de Rouèvres frissonna comme une biche qui, du fond des bois, entend résonner le cordes chasseurs.

FERXAXD.

In bruit de pas montait dans l'escalier. Prompt comme la pensée, If. de Peveney se précipita vers la porte. Au même instant cette porte s'ouvrit, et Fernand se trouva face à face avec un personnage qu'il n'attendait pas.

•le regrette, monsieur, dit le malencontreux visiteur, d'entrer ainsi à l'improviste; mais la faute en est à vos gens. Depuis près d'une heure que je suis votre hôte, j'aurais pu croire la maison inhabitée si les éclats de votre voix ne fussent parvenus jusqu'à moi. Comme je ne suis pas tout à fait étranger à ce qui se passe céans, et que vos affaires sont à peu près les miennes, j'ose espérer que vous voudrez bien, madame et vous, excuser ce que mon apparition peut avoir de brusque et d'imprévu. »

A ces mots, il fit quelques pas en avant et salua madame de Rouèvres. Fernand était toujours à la même place, debout et immobile.

l'RKMIKRK PARTIE. M

Assise sur le divan , Arabelle n'avait point changé d'attitude; pâle, les yeux baissés, mais sans émotion apparente, si bien que, la voyant sans peur, on l'aurait pu croire sans reproche. Entre elle et lui, le nouveau venu se tenait impassible et grave. C'était un homme qui pouvait avoir près de quarante ans. L'élégance sévère de son costume s'harmoniait avec la froide politesse de son langage et de ses manières. Ouand même les lignes de sa figure n'eussent pas trahi le pur sang des aïeux, ses gestes et son maintien auraient suffi pour révéler la présence d'un gentilhomme. Il était d'ailleurs impossible de lire sur le marbre de son visage ce qui s'agitait dans son cœur. Nul au* monde, en le voyant ici pour la première fois, n'aurait pu raisonnablement supposer qui était cet homme, quel dessein l'amenait, quel rôle il allait jouer dans ce drame.

h Monsieur, dit enfin madame de Rouèvres, vous pouvez me tuer, c'est votre droit, c'est votre devoir,? ajouta-t-clle avec fermeté.

Entre le parti que conseillait l'égoïsme et celui que prescrivait l'honneur, M. de Peveney n'hésita point.

Monsieur, dit-il, ce n'est qu'à moi seul que doivent s'adresser votre vengeance et votre res-

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sentiment. Seul je suis coupable. C'est moi qui, à force de ruse et d'adresse, suis parvenu à détourner madame de Rouèvres de la ligne de ses devoirs ; c'est moi qui l'attirai dans un piège, moi qui l'entraînai à sa perte. Je sais par avance tout ce que vous pouvez me dire lâ-dessus ; ma vie vous appartient, lavez votre honneur dans mon sang, n

Arabelle poussa un cri d'effroi et fit un mouvement pour se jeter entre son amant et son mari. M. de Rouèvres l'arrêta.

u Calmez-vous , madame; vous aussi, mousieur, calmez-vous, dit-il avec un imperturbable sang-feoid. Xous sommes entre gens comme il faut : s'il vous plaît, nous réglerons nos comptes sans scandale et sans bruit. Veuillez donc vous asseoir et m'écouter tous deux, car il est indispensable que vous entendiez l'un et l'autre ce qu'il me reste à dire â chacun de vous en particulier. ■

Ce disant, il prit un siège et se tournant vers Arabelle, sans ironie, sans morgue, sans humeur, avec l'aisance et le savoir-vivre que donne une longue habitude du monde, de ses lois et de ses usages :

Madame, lui dit-il, je vais bien vous sur-

PREMIERE PARTIK.

prendre: je ne vous tuerai pas, je m'abstiendrai de toute plainte et de tout reproche; je tiens même à savoir si je n'ai pas à vous adresser des excuses, car je m'y croirais obligé dans le cas où, par quoi que ce soit dans ma conduite, j'aurais eu le malheur de justifier la vôtn . (Tes! vous-même que j'en ferai juge.

A ces mots, Fernand se leva.

Il est, dit-il, pour le moins inutile que j assiste à ces explications; permettez que je me relire.

— Restez, monsieur, restes, répliqua II. de Rouèwes avec autorité, Je serai bref: dans un instant je suis à VOUS.

AI. de l'evency l'étant rassis, M. de Rouèvres poursuivit en ces termes:

u Peut-être, madame, n'avez-vous pas oublié quelle était votre destinée lorsque j'eus l'honneur de vous offrir la mienne en partage. Xos pères s'étaient connus dans l'émigration. Le votre ne devait vous laisser en mourant qu'un nom sans tache pour unique héritage. Il mourut. IVesqu'en même temps la révolution de Juillet envoyait dans l'exil les seuls protecteurs qu'il vous 1ÏHV. permis d'invoquer. Vous étiez sans amis, sâuij0i<ÉE3C5piis^brluue. AI a, mère

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vous recueillit avec tendresse ; et plus tard, séduit par vos grâces, non moins touché du malheur de votre jeunesse, je vous priai d'accepter mon nom. Vous savez que je ne m'y hasardai qu'en tremblant. Quoique jeune encore, je n'étais plus à l'âge où l'argile dont nous sommes pétris peut se transformer au feu des passions et recevoir une empreinte nouvelle. Dans la défiance où j'étais de moi-même, je pensai qu'avant de vous enchaîner par des liens éternels, il était de mon devoir de renseigner votre cœur et d'éclairer votre inexpérience. Je ne vous cachai rien de mes goûts, de mes idées, de mon caractère ; j'appelai vos réflexions sur ce lien que je vous proposais de nouer; je vous exposai de quelle façon sérieuse et solennelle j'envisageais le mariage; loin de songer à séduire votre esprit par des peintures attrayantes, j'essayai de l'effrayer par la gravité des obligations mutuelles; j'allai même jusqu'à vous exagérer les charges de l'association. Je ne vous montrai pas le bonheur comme une conquête facile; mais, vous arrêtant au pied de la côte dont il est le couronnement , je vous demandai si vous vous sentiez le courage de vous appuyer sur mon bras pour aller le chercher là-haut. Quant tout fut dit, pour toute réponse

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