PREMIERE PARTIE
Il passa la main sur son front et regarda autour de lui, comme s'il se réveillait d'un songe. Il se vit seul avec Arabelle, tous deux chargés de honte, enfermés, elle et lui, dans un cercle de fer, scellés et soudés l'un à l'autre.
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Fornand de Peveney à madame de tlondeberre.
Madame,
Mon malheur passe mes prévisions; la foudre est tombée sur ma tète. Tout est brisé , l'honneur seul est debout. C'est ce fatal honneur qui me perd; c'est à ce maître cruel, inflexible et jaloux, que j'immole l'espoir de ma vie tout entière. \e cherchez pas à soulever le voile qui vous cache ma destinée; seulement, dites-vous qu'en renonçant au bonheur que vous m'avez offert, j'ai prouvé que peut-être je le méritais: dites-vous, madame, qu'en refusant d'entrer dans votre Eden , j'ai montré que je n'étais pas tout à fait indigne de m'asseoir à la ['lace que deux an nés m'y réservaient. Je pars. Où me conduira l'orage qui m'emporte? reviendrai-je un jour? je ne sais. Mais la terre
PRF.MIKRE PARTIE.
manquera sous mes pieds avant que les sentiments de respect et d'adoration que je vous ai voués s'éteignent dans mon cœur, qui ne vit plus qu'en vous.
Fcriiaiiil «l«* INmoih'> à Karl *»tHn.
()uc faire'.'' que devenir ? Plus j'envisage ma
position, moins j'y vois d'issue. Qu'est-ce donc que le cœur de l'homme? Quel est ce sentiment égoïste et cruel qui m'arrache à ce que j'aime, me lie à ce que je hais et me perd pour se sauver lui-même ? Insensé et farouche honneur! j'obéis à ta loi sans mérite : je te maudis en te servant et je t'abhorre en faisant tout pour toi.
Je t'écris hors de France. Quel voyage! Deux misérables attachés à la même chaîne, con-
MO y t.RNAND.
damnés à perpétuité l'un à l'autre! On me dit
que je suis en Suisse. Je ne sais; que m'importe? J'ai quitté pour jamais la patrie du bonheur. Encore, si je pouvais exhaler librement ma fureur et mon désespoir! La bêle fauve mord en rugissant les barreaux de sa cage; mais moi, avec la mort dans l'âme, avec la rage dans le sang, je dois n'offrir aux regards inquiets qui m'observent qu'un visage heureux et souriant. Il faut que je respecte des susceptibilités toujours prèles à s'effaroucher, et que je ménage un orgueil inflexible qui ne veut rien devoir a ma pitié. Est-ce un rêve? n'est-ce point la folie? C'est l'enfer et la damnation éternelle.
Oui, l'enfer, avec le souvenir du ciel ! Comme si ce n'était pas assez des tourments que j'endure, le sentiment des félicités perdues en redouble encore l'horreur et l'amertume. J'entends la voix connue des anges qui m'appellent j de quelque côté que je me tourne, je vois au lointain horizon les ombrages de Mondeberre et deux blondes tètes qui, du haut des tourelles , semblent épier l'heure de mou retour. Je suis maudit. 11 y a des instants où je m'écrie que c'est impossible, que cet état ne saurait durer, qu'il est insensé de sacrifier ainsi sa vie tout
entière; mais je retombe bientôt découragé , comme le malheureux qui, en faisant le tour de son cachot, s'est assuré qu'il doit renoncer à tout espoir d'évasion.
Peux-tu bien te faire une idée du perpétuel tète-à-tête dans lequel nous traînons, Arabellc et moi, des jours qui sont autant de siècles? Comprends-tu à quel point s'est vengé cet homme? J'ai la conviction qu'avant de partir il avait surpris ma lettre de rupture; déjà les bruits du monde avaient éveillé ses soupçons; celte lettre n'a pas été brûlée ainsi que le pense Arabelle. Quoi qu'il en soit, M. de Rouèvres doit être content de son œuvre. 11 nous aurait enchaînés l'un à l'autre dans l'ardeur partagée d'une passion mutuelle , que la vengeance n'en eût été ni moins sûre, ni moins horrible. L'amour est libre et vit d'illusions : lui ôter le prisme et la liberté, c'est en faire la plus morne des réalités, le plus odieux des esclavages. C'est ce qu'a fait cet homme. Il nous a chargés à la fois de liens et d'opprobre; en nous condamnant à vivre face à face , il a voulu que nous ne pussions désormais nous regarder l'un l'autre sans rougir. Il nous a dépouillés de tout charme et-de tout prestige; il a flétri jusqu'au passé; de deux amants il a fait deux for*
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rats marqués par la main du bourreau. Telle est notre destinée. Xous allons sans but, au hasard , courbés sous le sentiment de notre commune déchéance, nous épuisant en vains efforts pour tromper L'ennui qui nous ronge.
Et toujours, et partout, une voix mystérieuse murmurant à mon cœur : Où vas-tu ? le bonheur est là, près de moi, qui t'attend î
Parfois je me révolte et m'indigne contre moi-même, je traite mes scrupules de faiblesse et de lâcheté. Est-il juste, après tout, que je porte la peine d'un égarement dont je n'ai pas été le complice ? Je me dis aussi que l'honneur ne fait pas à la haine un devoir de l'amour; je me dis que je hais cette femme, que je ne lui dois rien que d'assurer sa destinée; qu'elle ait donc à prendre ma fortune et qu'elle me rende ma liberté. Ah ! malheureux, plût au ciel qu'il en pût être ainsi ! Que ne m'est-il permis de la racheter, cette liberté que je pleure? Je la payerais avec joie de tout ce que je possède en rc monde. .Virais vivre sous un toit de chaume,
je gagnerais ma vie à la sueur de mon front, et je bénirais le Dieu qui m'aurait fait de si doux loisirs. Mais, ami, lu connais Arabelle ! C'est une âme fièrc et superbe avec laquelle il serait insensé de vouloir entrer en arrangement. Si Tlionneur me fait une loi de ne lui point retirer mon appui, de son côté l'honneur lui commande de ne rien accepter que de mon amour. Ajoute qu'elle a toutes les exigences et toutes les susceptibilités que sa situation coinporte, d'autant plus ombrageuse qu'elle est préoccupée sans cesse de l'idée de sa dépendance. Je n'ai pas le droit d'être distrait ou silencieux ; on commente mes regards , on mesure mes gestes, on pèse mes paroles. Qu'un nuage passe sur mon front, il s'en échappe aussitôt des orages que je dois m'efibreer de calmer. * Combien de fois déjà m'a-t-elle offert, dans sa fierté blessée, de me délivrer de sa présence! C'est moi qui suis obligé de la rassurer et de la retenir. Quel amour ne faudrait-il pas pour alléger un si rude labeur! J'ai beau me dire que je suis le seul être ici-bas qui doive la juger avec quelque indulgence, j'ai beau me répéter que ce n'est point à moi qu'il appartient de la fouler aux pieds, que c'est Je moins qu'on pardonne aux erreurs» de l'amour qu'on in-
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spire; c'est pins fort que moi, je la hais. D'ailleurs, sachons que l'amour n'a rien à voir en ces sortes d'union. N'est-il pas honteux que ce qu'il y a de plus beau sous le ciel serve de prétexte et d'excuse à de telles aberrations ?Quoi! l'oubli de tous les devoirs, la folle exaltation de la tète et des sens, les dérèglements d'une imagination sans frein , l'impudeur en plein vent, l'audace effrontée qui brave tout et que rien n'arrête, ce serait là l'amour, celte chose de Dieu î \on, non, ce n'est pas ainsi que procède l'amour véritable, et c'est l'outrager que de mêler son nom à de pareilles aventures.
Hier, à la fenêtre d'une auberge où nous étions depuis quelques heures, j'ai vu s'arrêter devant la porte une chaise de poste et Gustave P*** en descendre. Tu le connais; lu dois le souvenir de l'avoir entrevu çà et là dans le monde. J'ai couru à lui ; car, à quelque degré d'intimité qu'on soit l'un et l'autre, c'est toujours une grande joie de se rencontrer ainsi hors de la patrie commune. Il faut avoir quelque
SEC OS DE Pà Kl IL:
peu voyagé pour savoir quelle prompte fraternité s'établit, passé la frontière, entre gens du même pays. On se connaissait à peine sur le sol natal, on se trouve frères sur la terre étrangère. Hien donc qu'il n'eût jamais existé entre Gustave et moi que des relations simplement bienveillantes, nous nous sommes embrassés comme de vicu \ amis : puis, les premiers transports apaisés, il m'a pris par la main et m'a présenté à une jeune et belle personne qui se tenait auprès de lui et que je n'avais pas remarquée. Je ne le savais pas marié; je l'ai félicité de mon mieux, (l'est qu'en effet sa femme est ebarmante : ils sont charmants tous deux. Je me suis assis à leur table, et nous avons causé. C'était la première fois, depuis six semaines, que j'écbangeais librement mes sentiments et mes idées. Mous avons parlé de Paris, qu'ils ont quitté tout récemment ; en les écoutant, je me sentais renaître, Gustave ne m'a rien dit de son bonbeur, mais ce bonbeur rayonnait sur son front, et d'ailleurs sa jeune compagne en révélait plus par sa seule présence qu'il n'aurait pu lui-même en raconter. Ses ebeveux sont blonds comme ceux d'Alice, et, quoique d'une beauté moins parfaite et moins poétique, elle m' apparaissait comme
l'ombre gracieuse de la vierge de Mondeberre. Je ne sais par quel enchantement j'en vins à oublier, dans l'entretien de ces deux jeunes gens, le boulet que je traîne au pied : toujours est-il que je l'oubliai. Je me crus libre, libre comme l'oiseau captif qui monte dans les plaines de l'air jusqu'à ce que l'oiseleur cruel lire le fil qui le fait retomber brusquement sur la terre. L'amour est généreux, le bonheur i \pansif : Gustave m'offrit de les accompagner, sa femme et lui, dans leurs excursions. J'acceptai ètourdiment ; mais, comme nous nous préparions à sortir, Arabelle entra dans la salle et vint à moi d'un air familier. Gustave reconnut madame de Rouèvres. Il comprit toul: il salua froidement Arabelle, prit sous sou bras le bras de sa femme, et je les vis tous deux disparaître au détour du sentier.
La passion a des instincts qui ne la trompent pas : Arabelle devina sur-le-champ ce qui se passait eu moi; elle en fut irritée et jalouse. Rien ne révolte plus les âmes qui vivent dans le trouble et dans le désordre que le tableau de ces chastes unions sanctifiées par l'ordre et le devoir, de même que rien n'exaspère les gens qui ne font rien comme de voir les gens qui travaillent. Arabelle essaya d'à-
SECONDE PARTIE. li7
bord d'effacer dans mon cœur l'impression douloureuse; elle voulut que le bonheur de ces deux jeunes gens pâlît et s'éclipsât devant le nôtre. Elle m'entraîna dans la montagne, et, me forçant à m1 égarer avec elle sous les pins et sous les mélèzes, elle me récita avec de nouvelles variantes , toutes les litanies de son implacable tendresse. Mais à tout ce qu'elle put dire je restai taciturne et sombre. Sa colère grondait sourdement; je me sentais moi-même au bout de ma patience. Voyant qu'elle ne réussissait même pas à me distraire , Arabelle, poussée par l'envie, arriva, par je ne sais quels perfides détours, à se railller du jeune couple qu'elle n'avait fait qu'entrevoir. Je m'indignai de l'entendre outrager l'image des félicités que j'avais répudiées pour elle : il me sembla qu'elle insultait mademoiselle de Mondeberre. Mon sang bouillonnait dans mes veines ; pourtant je retenais encore la tempête déchaînée dans mon sein. Que te dirai-je ? la tempête éclata, et ce fut entre ces deux amants une scène d'emportements et de violence, telle qu'on eût dit deux ennemis près de se déchirer l'un l'autre.
El tandis que nous échangions à voix étouffée tout ce que la haine peut aiguiser et em-
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poisonner de paroles, tandis qu'Arabelle se
meurtrissait le front, tandis que moi, sombre et rugissant, je labourais et j'ensanglantais ma poitrine , sereine et recueillie, la nature se reposait des fatigues du jour; on n'entendait que le bruit lointain des cascades; la lune radieuse planait sur la cime des monts, et je vis, à la clarté de ses rayons d'argent, Gustave el sa femme qui marchaient à pas lents, amoureusement inclinés l'un vers l'autre : la jeune épouse était suspendue au bras du jeune époux comme la vigne en fleurs aux brandies de l'ormeau ; tous deux se regardaient en silène el semblaient écouter le langage muet de leurs Ames.
\ous étions assis l'un près de l'autre sur un tertre, au bord d'un abîme. Le jour tombait ;
le site était sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux se dressaient au-dessus de nos tètes. Des quartiers de roc, qu'on eût dit entassés par la main des géants, étalaient cà et là, leurs masses sans verdure. Autour de
SECOXDK PARTIE. lia
nous pas un être vivant, rien qui révélât la trace d'un pas humain : vraie Thébaïde qu'eût aimée Salvator. \ous y étions arrivés à travers mille dangers, de bois en bois et de roche en roche, poussés moins par la curiosité que par l'instinct des cœurs malheureux qui se plaisent aux tableaux de la nature désolée. Au-dessous de nos pieds, un torrent mugissait dans le gouffre. Vous nous taisions. Je pensais à ma ne brisée, au bonheur perdu, à l'obstacle éternel, et, tout en songeant, je plongeais un avide regard dans l'abîme qui me fascinait. Arabelle en était si près, qu'il eût suffi d'un coup de vent pour l'y précipiter. Dieu seul nous regardait; le gouffre était sans fond. J'eus peur; je me jetai sur elle, je la pris dans mes bras, je l'emportai comme une bète fauve, et, quand je l'eus déposée sur la gazon, j'allai tomber ;'i quelques pas, glacé d'horreur et d'épouvante.
Touchée de tant d'amour et de sollicitude, Arabelle baisa mes mains avec transport; je priai Dieu qui lit dans les ;lmes, de m' absoudre et de me pardonner.
FKRXAXn.
Nous touchons à une crise inévitable. Quelle en sera l'issue ? Je l'ignore; mais il n'est pas de chaîne qui, à force de se tendre, ne finisse par se briser. Xous en venons insensiblement à perdre vis-à-vis l'un de l'autre tout ménagement et toute retenue. Arabelle souffre; une sombre inquiétude la mine et la consume. Sa passion s'aigrit, ma patience se lasse, notre humeur s'irrite, et nos relations s'enveniment. S'il n'est pas d'amour qui puisse résister à un tète-à-tète forcé, tu peux juger quelle intimité est la nôtre. Je m'observe et me domine encore, mais il m'échappe parfois, malgré mes efforts pour les retenir, des paroles qui jaillissent comme des éclairs et jettent dans le cœur d'Arabelle de soudaines et sinistres lueurs. L'infortunée se débat sous le sentiment de la réalité qui l'étreinl. L'instinct de sa destinée la presse et l'enveloppe de toutes parts. Son martyre peut s'égaler au mien.
Ce que j'avais prévu est arrivé. Le choc a été terrible; mais nous n'en sommes liés l'un à l'autre que par un nœud plus étroit et plus sûr. Ainsi parfois la foudre, dans ses effets capricieux, allie violemment les métaux le moins susceptibles de se combiner.
Déjà, depuis plusieurs jours, un orage s'amassait silencieusement dans nos cœurs. Hier soir, écrasée sous le poids de la journée (depuis la veille nous n'avions pas, je crois, échangé deux paroles j , Arabelle s'était jetée sur un lit de repos, tandis que moi, debout auprès de la croisée ouverte, je m'occupais à regarder dans la cour de l'auberge deux femmes qui venaient de descendre d'une berline de voyage. L'une, à la fleur de l'âge, mais pâle et l'air souffrant, grande et mince comme un roseau, s'appuyait languissamment sur l'autre, plus âgée, qui, l'observant d'un œil inquiet, la soutenait avec amour. C'étaient sans doute une mère et sa tille. La jeune personne était si frêle et si débile, qu'elle me parut près de défaillir. A peine, en effet, eut-elle fait quelques pas.
qu'elle fut obligée de s'asseoir sur un banc de pierre. Elle y demeura plusieurs minutes à reprendre ses sens. Sa mère, assise auprès d'elle, la tenait appuyée sur son sein. Je les contemplais avec une vague émotion, sans cbercber à me rendre compte ni du cbarme que j'y trouvais ni de l'attendrissement que je sentais me gagner peu à peu, quand tout à coup, à cette même fenêtre où j'étais, je vis la tête d' Arabelle se peneber auprès de la mienne. Soit que l'expression de mon visage trahit en cet instant la préoccupation de mon cœur, soit que la passion ait le don de seconde vue , soit enfin qu'Arabelle ne cbercbàt qu'un prétexte à ses emportements, toujours est-il qu'à son insu peut-être, elle comprit mieux que moi-même ce qui se passait en moi.
Elle m'arracba brusquement de la croisée , et, m'cntrainanl dans le fond de la ebambre : — Qu'aviez-vous donc, me demanda-t-elle à regarder ainsi ces deux femmes ? Vous caressiez, à coup sûr, une espérance ou un souvenir. — A ces mots, qui frappaient plus juste qu'elle ne le croyait sans doute, je me troublai, puis je m'irritai de voir que j'avais été surpris et deviné. En général, nous n'avons de pitié pour la jalousie que lorsque rien ne l'excuse
el ne la justifie ; nous pardonnons volontiers à son aveuglement, jamais à sa clairvoyance. Je répliquai avec un sentiment de colère mal coutenu ; Arabelle en conclut naturellement qu'elle avait touché , sans le savoir, l'endroit sensible de mon être. Ainsi engagée, la querelle alla croissant. Ce ne fut longtemps qu'une escarmouche de traits plus ou moins acérés, de paroles plus ou moins amères ; bientôt ce devint de part et d'autre une vraie furie. Au plus fort de la mêlée, Arabelle s'oublia jusqu'à me reprocher les sacrifices qu'elle m'avait faits ; je m'en tins d'abord à lui rappeler brutalement que ces sacrifices, je ne les avais pas sollicités. Elle persista dans ses récriminations et m'accàbla de mépris et d'outrages. — Prenez garde ! m'écriai-je à plusieurs reprises ; prenez garde ! Arabelle, vous jouez avec la foudre! — Elle ne douta plus que je n'eusse un secret qui brûlait mon cœur et mes lèvres ; elle ne s'en
montra que plus acharnée. — Arabelle!
m'écriai-je encore une fois d'une voix menaçante. — Parlez! frappez! s'écria-t-elle avec égarement. Je suis perdue, je le sais, je le sens ; ne me laissez pas plus longtemps languir. — J'essayai vainement de la calmer ; elle continua de m'iiiguillonnerel de me harceler nvec une rage
nouvelle. J'étais à bout. Il vint un instant où j'oubliai tous les engagements que j'avais pris vis-à-vis d'elle, vis-à-vis de moi-même. Comme un homme qui lient entre ses mains une arme à feu, et qui, sans le vouloir, lâche, en se débattant, le coup qui doit donner la mort, je lui déchargeai mon secret dans le cœur. J'étais fou , j'étais ivre. Aux trop faciles sacrifices qu'elle s'était imposés pour moi, j'opposai sans pitié les renoncements que je m'étais imposés pour elle; j'abattis l'orgueil de la passion sous l'orgueil du devoir ; je racontai avec une complaisance cruelle les félicités au milieu desquelles elle était venue me surprendre, l'avenir qu'elle avait ruiné de fond en comble, les joies que j'avais abjurées pour la suivre. Tandis que je parlais, je la voyais devant moi, debout, pâle, immobile, écoutant avec la volupté du désespoir, s'abreuvant à longs traits du poison que je lui versais. Je voulais m'arrêler, mais j'étais emporté comme par des ailes de flamme. Enfin, quand j'eus tout dit, pareil au meurtrier qui s'enfuit après avoir plongé et retourné le poignard dans le flanc de sa victime, je m'élançai hors de la chambre, je traversai le village comme un insensé , et me jetai dans la montagne. Je courus longtemps sans savoir où
j'allais. I 11 instinctif effroi me ramena auprès d'ArabelIe. Je retrouvai désert l'appartement où je l'avais laissée. Je pris sur une table une lettre pliée à la hâte : c'étaient seulement quelques lignes qui me disaient un éternel adieu et me rendaient à la liberté. Ami, ce moment fut court, mais enivrant. Je poussai un cri de joie sauvage, et j'aspirai l'air à pleins poumons.
« Libre ! libre enfin !
— Non, malheureux, s'écria tout à coup une voix implacable, non ; lu n'as pas le droit de l'accepter, cette liberté qu'on te rend! Rattache tes fers, misérable! -
La pensée est prompte comme l'éclair. Je me rappelai ce que j'avais oublié dans un transport de folle ivresse ; je me souvins que cette femme s'était fermé toutes les portes pour venir frapper à la mienne, et que, privée de moi, l'infortunée n'avait que le suicide pour refuge. Je me demandai si sa mort me serait moins lourde à porter que sa vie. En même temps ma conscience exallée souleva contre moi toutes les tentations, tous les souhaits criminels qui s'étaient glissés, souvent à mon insu, dans les replis ténébreux de mon cœur. Ces réflexions furent si rapides, qu'en moins d'une seconde
IJG FÈRNAND.
le cri de délivrance que j'avais poussé se changea brusquement en un cri d'épouvante. Je m'informai de la direction qu'avait prise Arabelle en sortant ; je me précipitai sur ses traces. La terreur, la pitié, les remords, étouffaient en moi la voix de la haine, et jusqu'au sentiment de ma propre infortune ; je n'étais plus qu'un amant éploré courant après sa maîtresse infidèle. J'interrogeais tous les passants que je rencontrais sur ma route ; je prêtais l'oreille à tous les bruits ; mon regard plongeait dans tous les abîmes ; je criais le nom d'Arabelle à tous les échos. Je m'arrêtais, j'écoutais, je reprenais ma course haletante. La nuit me surprit, une nuit sombre, sans lune et sans étoiles. J'allais toujours. — Arabelle ! Arabelle ! — Rien ne me répondait que les plaintes du veut, qui me faisaient parfois tressaillir et glaçaient mon sang dans mes veines. Je venais de m' asseoir, désespéré, quand j'aperçus à peu de dislance une lumière qui brillait à travers les arbres. J'y courus : des chiens aboyèrent à mon approche. C'était une pauvre cabane adossée contre la montagne. Je poussai la porte, j'entrai et je vis, près d'un feu de pommes de pin qu'on avait allumé pour la réchauffer, une femme accroupie, les cbeveu\ épars, le visage