‹ Madame de SommervilleChapitre 5 sur 41 · M A I) A M E D K S O H M K K VILLE · texte numérisé non relu

M A I) A M E D K S O H M K K VILLE

voulut revoir son Gis : il fut donc décidé entre nous que nous instruirions doucement Albert de l'état de sa mère et que nous le rappellerions auprès d'elle. A la première lettre qui lui parla de l'indisposition d'Aurélie il prit la poste et partit; au bout de deux jours il était à Anzème. Il descendit à la maison du sentier, et se rendit immédiatement au château. Lorsqu'il traversa le village les paysans le regardèrent avec curiosité et ne le reconnurent pas. Il s'avança dans la garenne, et pénétra bientôt dans le salon désert. Madame de Sommerville était seule dans sa chambre à coucher, et n'attendait pas son fils avant quelques jours. Xous touchions aux premières journées d'avril : une flamme joyeuse réchauffait la chambre d'Aurélie, et les brises printanières, toutes chargées du parfum des fleurs, se glissaient par la fenêtre ouverte et caressaient le visage de la malade. Elle était occupée à relire les dernières lettres d'Albert, lorsqu'elle sentit tout à coup ses mains couvertes de baisers; elle se trouva, comme par enchantement , dans les bras de son fils.

Ce fut un instant bien doux et bien cruel à la fois pour Albert : il fut effrayé des ravages que la maladie avait exercés sur sa mère, il se plaignit tendrement de n'avoir pas été plus tôt instruit. Aurélic rassura son fils, s'enivra longtemps de la joie de le revoir , le pressa à plusieurs reprises sur son cœur ; puis, s'arrachant tristement à ses caresses :

« J'ai depuis quelque temps au château deux amis qui seront joyeux de te voir ; donne-moi ton bras et

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allons les surprendre. Le bonheur m'a rendu dc> forces, et je sens qu'appuyée sur toi, j'irais bien loin , mon Albert. »

Ils sortirent tous doux, et Amélie dirigea son fils vers la tourelle qu'habitait \ancy : je les rencontrai sur la terrasse. Albert vint à moi, me tendit la main, et me tint longtemps embrassé. Comme il s'informait de ma sœur, dous lu vîmes accourir comme une gazelle à travers les feuilles Baissantes. Mlle revenait du village. Pès qu'elle aperçut Auivlie, qui depuis près d'un mois n'avait pas quitté sa chambre, elle courut d'abord à son amie ; puis, se tournant sans embarras vers Albert, qu'elle avait bien reconnu du bout de l'allée de la garenne, mais qu'elle aiuil feint de ne pas voir :

« C'est vous, monsieur! dit-elle en lui donnant sa main, qu'Albert n'osa point porter à «.es lèvres. Béni soit voire retour! \niis l'attendions avec impatience : vous guérirez notre amie , n'est-ee pas .' Votre présence va lui rendre la confiance et la santé qu'elle a perdues loin de vous; vous nous la conserverez. Que votre amour soit plus heureux et pluhabile que le notre : nous n'en serons pas jaloux... Voyez, monsieur, que d'actions de grâces ppns VOUS devons déjà : vous êtes mieux, mon amie ; vos \< ux ont repris leur éclat, 10s lèvres sont moins pâles; vous avez pu sortir!... Quelle joie de vous revoir ainsi!

— Oui, chère lille, dit Aurélie, je vais mieux, je vivrai ; je suis trop heureuse pour mourir... Mai-

rous ne vous êtes pas embrassés , mes enfants, i ajouta-t-elle en les attirant l'un vers l'autre.

Tous les deux hésitèrent : \ancy rougit, Albert balbutia quelques paroles que nous n'entendîmes pas; puis enfin, par un mouvement spontané, ils embrassèrent en même temps madame de Sommerville , qui les tint longtemps réunis sur son sein. Aurelie voulut ensuite faire quelques pas dans la garenne : elle prit le bras de son fils , et moi celui de ma sœur ; mais, je ne sais comment cela se fit, nous étions à peine sortis de la terrasse que le bras de madame de Sommerville se trouvait sur le mien et celui de Xancy sur le bras du jeune homme. Xous allions , Aurélie et moi , lentement et en silence ; Albert et Xancy marchaient devant nous. Il y a dans l'enceinte même de la prenne, dont toutes les allées sont droites et régulières, un petit bois ombreux et touffu qu'affectionnait madame de Sommerville : les allées en sont tortueuses et pleines de mystère ; jamais le ciseau n'en a émondé les branches, jamais le fusil du chasseur n'en a effarouché les oiseaux, qui viennent de préférence y cacher leurs nids; le rossignol y chante la nuit, les merles y babillent du matin au soir. Il y a dans le rond-point du bois un banc à demi caché dans le feuillage sur lequel Aurélie aimait à s'asseoir ; souvent , pendant l'absence d'Albert , je l'avais trouvée sur ce banc seule et rêveuse : ce fut là que nous vînmes nous reposer tous deux pendant qu'Albert et Xancy se promenaient dans une allée voisine. Aurélie commença par me parler de son fils

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et de ma sœur, elle finit par me demander si je ne serais pas heureux de voir ces deux jeunes gens renouer leurs amours et s'unir.

i Pour moi, ajouta-t-elle , c'est le plus cher de mes vœux! Le bonheur de ces enfants aura été* le dernier espoir de ma vie , et je ne voudrais pas mourir sans avoir vu se réaliser cet espoir.

— Le plus cher de vos roSQX, lui dis-je, sera toujours mon vœu le plus cher; mais, madame, Albert et \ane\ sont bien jeunes.

— Oui, mais moi je suis bien vieille, et je ne voudrais pas m'en aller siiin avoir béni leur union.

— Vous la bénirez , madame: Dien mu» garde encore des jouis heure» et de longs jours. »

Madame de Sommerville secoua la tète d'un au de doute, et me dit :

» Pourquoi donc, après tout, vous effrave/-vous tant de la jeunesse d'Albert et de Nancy?

— La jeunesse de Nancy ne m'effraie pas , mais celle d'Albert...

— Voilà bien comme vous êtes tous! interrompitelle : selon vous un homme ne doit se marier que lorsqu'il n'a rien de mieux à l.iire. Votre cœur et vos sens sont usés; vous ave/ traverse toutes 1rs impuretés du monde ; vus lètrea ont bu à toutes 1rs coupes: las et épuises que vous êtes, il est temps d'en finir, n'est-ce pas? Vous vous creusez alors dans le mariage un lit où vous venez vous étendre, tout souillés encore et tout meurtris de vos plaisirs et de vos fatigues ; et c'est toujours à quelque jeune

fille, à quelque vierge aux rêves enchantés que vous apportez les restes flétris de votre caduque jeunesse. Etonnez-vous donc ensuite si parfois notre sang s'indigne et se révolte ! appelez donc sur nos têtes la réprobation de tous si nous cherchons à fuir les odieuses étreintes du cadavre auquel vous nous avez condamnées! \on , Maxime, non, il n'en sera pas ainsi pour ma fille ; elle ne mêlera jamais ses gémissements au long cri de douleur qui s'élève de toutes parts pour accuser et maudire la plus sainte et la plus outragée de nos institutions ■ elle aura un époux jeune, pur et beau comme elle; ils vieilliront dans le même amour, et leur amour ne vieillira pas. Je les ai formés l'un pour l'autre , je suis prête à confier la destinée d'Albert à votre sœur : aurez-vous moins de confiance en mon fils? Il est jeune sans doute , mais il sait la vie déjà , il a souffert ; il n'a pas de carrière , il est vrai , mais il suffit qu'il soit propre à les embrasser toutes ; ma fortune ne l'affranchit-elle pas d'ailleurs de toute inquiétude de l'avenir? C'est la première fois, Maxime, que je m'aperçois avec joie que le hasard m'a donné la richesse.

— Vous oubliez , mon amie , que le sort nous l'a refusée : Albert est riche, et ma sœur ne l'est pas.

— Je vous jure , mon cher Maxime , que je n'y avais jamais songé , dit Aurélie en se levant. Ramenez-moi au château : il y a dans cet air que je respire je ne sais quelle verdeur enivrante qui m'oppresse et me fatigue. Xous reprendrons plus tard

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Ceuë conversation, qui m'épuise à cette heure. \ous parlons de mariage, et nous ne savons mèrne pas si ces deux jeunes gens s'aiment; nous disposons de leur main, et nous oublions qu'eux seuls ont le droit de disposer de leur cœur. Attendons. »

En cet instant Albert et Yancy tinrent nous rejoindre, et nous regagnâmes ensemble le château. .Madame de Sommerville contemplait ses deux enfants avec orgueil : tous deux étaient son ouvrage; c'était elle qui les avait faits ainsi. Albert marchai! auprès d'elle, heureux mais grave et préoccupé; \ancy était calme, enjouée, presque indifférente. Le jeune homme la regardait souvent à il dérobée , et son re;;ard exprimait un étonuemenl mêlé d'inquiétude : ce n'était plus la jeune fille qu'il ai ait connue gauche et timide, et qui l'ai ait si longtemps humilié de là passion et de sa douleur; il la retrouvait belle, élevante et froide, pâtée de tout, s le> ;;r;u es (ju'il avait aimées autrefois dans madame de Sommerville et de tout l'éclat tir la jeune l'avait d'abord attire vers \ancy. \aney triomphait en silence de l'espèce d'admirafiou qu'Albert ne cherchait pas à dissimuler on qu'il dissimulait fort mal; elle éprouvait une seerète joie à se ven;;er par une (roideur apparent*- du long oubli de l'ingrat (jui l'avait délaissée; mais elle bénissait Aurclie ; elle soutenait avec amour sa marché languissante, et c'était à la mère quelle adressait tout haut la tendresse <pie son en-ur murmurait tout bas au fils.

\ . •'•- le soir Albert voulut se retirer à la maison

du sentier : madame de Sommerville ne le souffrit pas. Elle avait fait préparer un appartement à son fils, et notre séjour au château donnait à Albert le droit de l'habiter sans que le monde eût celui d'en médire. D'ailleurs le monde pour nous n'allait guère au delà de la barrière de la garenne, et nos têtes étaient à l'abri des foudres de Saint -Léonard. Albert resta donc avec nous, et ce fut une grande joie pour madame de Sommerville de voir réuni auprès d'elle tout ce qu'elle aimait sur la terre , une grande joie pour nous tous de nous aimer sous le même toit.

Les premiers jours qui suivirent le retour d'Albert à Anzème furent mêles d'une contrainte que le souvenir de nos anciennes relations devait nécessairement amener , et qui céda bientôt aux efforts que nous fîmes tous pour lui échapper : chacun de nous se prêta de si bonne grâce à l'oubli du passé qu'Albert finit par croire que cet oubli était véritable. Aux embarras de cette contrainte , qui dura quelques jours à peine, succédèrent ceux d'une réserve qui ne manque jamais de s'établir entre gens que la destinée rassemble après les avoir longtemps séparés. Il arrive alors que nous nous observons mutuellement avec défiance ; nous étudions les changements que le temps a opérés dans chacun de nous, ce qu'il nous a laissé , ce qu'il nous a ravi , ce qu'il nous a donné ; nous nous examinons minutieusement les uns les autres sous la forme nouvelle que nous avons revêtue dans l'absence. Le temps nous modifie si promptement , il entraîne avec une rapidité si ef-

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frayante tout ce qu'il y a de jeune et de bon en nous, que quelques années suffisent pour faire d'une vieille amitié une connaissance d'un jour. Cette fois la réserve que nous eûmes à subir ne fut que de courte durée, nos observations réciproques n'amenèrent que des découvertes beureuses, ne firent que resserrer les liens de notre intimité.

Les soins de madame de Sommenille avaieirt porté leurs fruits : dirigé par sa mère, Albert SVail réalisé toutes les brillante! espérances ([ne j'aia^ conçues de lui lorsqu'il était parti pour !a première lois si plein de lie et de jeunesse; madame de Sommeriille avait fuit ce que ma ftGMr el moi nous n'avions pas su faire; elleaiait accompli 1rs promCIICl d'Albert, elle avait tenu les lermeotl de son tiN. Pour \ancy, elle pouvait dire au c le porte d'Orient » Je ne suis pas la rose, mais j'ai uni près d'elle. -

Cependant chaque jour révélait dans ces deux jeunes geni quelque séduction nouvelle ; madame de Sommenille jouissait avec moi de leur mutuel étonnement et de l'espèce de charme qui les entraînait de nouveau l'un vers l'autre. Xous limioBS | voir Nancy cacher son amour sous une gravité qui déconcertait Albert ou sous un enjouement qui le

déconcertait encore plus, à le voir, lui, craintif auprès d'elle, embarrassé, confus, et nous interrogeant parfois de son regard inquiet comme pour nous demander si c'était bien là l'enfant dont il avait jadis négligé la tendresse. C'était à son tour de se soumettre et d'aimer en tremblant, d'attendre sa joie et son bonheur d'un mot affectueux de Xancy, d'un sourire de ses lèvres, à son tour d'espérer et de craindre, et de se dire le soir en soupirant, lorsque la folle fille s'échappait rieuse ou sévère : Demain, elle m'aimera peut-être.

Albert , en retournant à Paris, avait cru pieusement à la douleur inconsolable et à l'éternelle passion de Xancy. Longtemps, à Paris, il s'était accusé avec amertume d'avoir détruit le bonheur de ma sœur, et plus d'une fois, passant du repentir à l'enthousiasme de la vertu, il s'était promis de réparer ses fautes, de sacrifier le reste de ses jours à relever l'existence qu'il avait si cruellement brisée. Mais le sacrifice avait fini par lui sembler au-dessus de ses forces : instruit, élégant et beau , il ne pouvait guère épouser une petite campagnarde qu'il avait aimée par pur enfantillage, et dont l'image, qui lui apparaissait encore dans toute la simplicité de s*^ gaucherie primitive , le faisait presque rougir de ses premières amours. C'eût été vraiment bien la peine d'aller à Paris se former aux belles manières, pâlir dnrant trois années sur la science et rav'r au travail les secrets du talent, pour rapporter tous ces trésors à une paysanne de la Creuse ! Albert recula devant

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un pareil héroïsme ; lorsqu'il quitta Paris pour retenir à Anzème , il se promit bien d'être fort contre les larmes de Xancy, et d'échapper promptemcnt aux importunités de douleur et d'amnur que lui réservait La Baraque.

Son désappointement fut "rand lorsque, au lieu de la villageoise d'Anzème, niaise et timide, sans esprit et sans art, il retrouva Xancy telle que l'avait faite Aurélie* profonde fut son humiliation en voyant que la pauvre victime qu'il avait luiconsolahle , et qui devait le poursuivre, au retour, d'un éternel amour et d'une éternelle douleur, était parfaitement consolée, et semblait avoir à peine conserve quelque souvenir des anciens jours. Dès lors les rôles furent intervertis, et V.incy prit plaisir à rendre à son ami une partie des muu\ qu'autrefois elle en avait reçus, sac liant bien qu'elle portail dans son cœur le remède qui devait les guérir.

Un mois après l'arrivée d'Albert, nous résolûmes un pèlerinage à La Baraque. Madame de Sommerville allait mieux, nous le pensions du moins : nous prenions pour le retour de ses forces une excitation nerveuse qui ne la quittait plus et qui l'abusiit ellemême ; l'exaltation fébrile qui se manifestait dans tous ses mouvements, dans toutes ses paroles, et parfois jusque dans son regard , nous faisait croire à sa santé. Elle \oulut nous accompagner : nou> partîmes ensemble le soir du Ier mai. C'était l'anniveraire du jour où Albert et Xancy s'étaient vus pour l première fois. Xous retrouvâmes avec émotion le

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coin de terre où chacun de nous avait subi sa part de douleur. Madame de Sommerville n'osa point pénétrer dans la chambre où , par une nuit d'hiver, elle avait veillé Xancy ; Xancy revit tout avec joie : l'aspect des lieux où nous avons souffert est doux à notre bonheur. La cruelle enfant promenait Albert partout où ils avaient semé le souvenir de leurs jeunes amours; elle allait près de lui, insoucieuse et folle, dans les sentiers qu'ils avaient autrefois parcourus tous deux , rêveurs et murmurant dans l'ombre des paroles qu'ils n'entendaient pas, mais qui les faisaient bien heureux. Albert essaya vainement de rappeler ces jours qui n'étaient plus : Xancy lui échappait sans cesse , brisant brusquement la conversation d'Albert aussitôt qu'elle menaçait de devenir trop tendre , s'arrètant pour cueillir une fleur, revenant gravement auprès de son ami pour entamer une discussion qu'elle interrompait elle-même, et le conduisant, en riant de sa tristesse , dans les lieux où si longtemps elle avait été triste par lui.

J'étais resté près de madame de Sommerville dans la salle du rez-de-chaussée. Il y eut un instant où ces denx jeunes gens se promenèrent lentemenl dans l'allée du verger qui s'étend sous la fenêtre près de laquelle nous étions assis, et nous entendîmes Albert qui disait à ma sœur :

a II y a cinq ans , à pareil jour , que je vous ai vue ici pour la première fois , mademoiselle : r s lavez-vous pas oublié? ce jour et ces lieux ne vo nf

disent-ils rien? Il y a pour moi dans l'air je ne sais quels bruits du feuillage , quelles émanations des plantes qui me racontent toute une vie de bonheur et d'enchantements.

— Croyez-vous, répondit nonchalamment \ancy, que nous nous soyons connus dans la saison des fleurs? J'avais toujours imaginé que nous nous étions vus pour la première fois vers une fin d'automne...

\imez-vous l'automne, monsieur?

— Mademoiselle, le retour de chaque saison réveille en nous dei souvenirs plu <>n moins dons, plus ou moins amers : on dirait que chacune d'elles reflète le bonheur auquel elle a présidé, et qu'elle en conserve éternellement rouage, lui mu 1 automne rappelle de délicieuses amours : 1<^ harmonies du vent dans les feuilles desséchées leur arrivent comme un écho des félicités perdues; les coteaux de vignes jaunissantes se parent pour eus de mille teintes qui semblent empruntées SUS joies dont ils ont protégé le mystère : ceux-là préfèrent l'automne; les autres ont vu luire leurs plus beau jours sous le ciel brumeux de l'hiver : la nei«je éblouissante aura pour eux des aspects plus charmants que l'aubépine eruhaumée et les églantiers en Heurs. Moi, mademoiselle, je préfère le printemps.

— Et moi l'automne, dit \ancy avec indifférence.

— C'est peut-être qu'à la chute des feuilles vous vous rappelez plus vivement mes crimes et vos douleurs? demanda tristement Albert.

— Vos crimes! s'écria JVancy en riant... Vous m'effrayez, monsieur! Qu'avez-vous donc fait?

— J'ai été bien cruel envers vous, mademoiselle...

— Cruel, monsieur! Que dites-vous donc là? Je vous ai toujours connu excellent pour moi , qui n'étais qu'un enfant alors. Auriez-vous encore des remords de cette couvée de perdreaux que vos deux chiens m'ont dévorée ? Vos chiens étaient des barbares ; mais vous, je me rappelle que vous avez presque pleuré de mon chagrin.

— Est-ce donc là tout ce que vous vous rappelez des maux que vous avez endurés? Vous êtes bien indulgente , mais votre indulgence est bien cruelle ! J'aimerais mieux votre colère : le pardon est plus doux que l'oubli.

— Entendez le rossignol qui chante sous la feuillée , dit Xancy ; savez-vous une lyre de poète qui ait des cordes plus divines , de plus mélodieuses tristesses ?

— Il est des chants plus doux, des accents plus aimés, répondit le jeune homme.

— Oui , dit la jeune fille : c'est la voix de votre mère.

Ils s'éloignèrent , et nous n'entendîmes plus que le sable de l'allée qui criait sous leurs pas.

Madame de Sommerville resta silencieuse. Elle était accoudée sur l'appui de la fenêtre , sa tête reposait sur l'une de ses mains. Je la regardai un instant à la clarté mourante du crépuscule , je fus frappé de la contraction de son visage : ses narines

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moiiIIccs , ses lèvres tremblantes exprimaient quelque chose de douloureux et damer.

* Vous êtes triste, mon amie? lui dis-je en appuyant doucement ma main sur son épaule.

— Triste! s'écria-t-elle en se retournant avec un

mouvement de terreur Pourquoi donc terais-je

triste? ajouta-t-elle avec calme. Mon ami, je n'ai jamais été plus hewi use. t

Eu effet , le ii si,, de la journée elle ie montra d'une liumcur douce et enjouée . jamais .\ll)ert el \anc\ ne l'ai aient lue plus aimable ni plus tendre

Son cieur n'avait pas changé ; mais depuis le retour de son fils, BOIl caractère et.iil devenu i:: parfois ICeptiqneel railleur; il ^ .naît à lon;;s intci-

raljes dans s,t conduite des bizarrerie* qui allégeaient Albert, des distractions qui nous inquiétaient

tous. Je me rappelle qu'un soir nous étions réunis tous quatre dans le salon , tous les quatre BJl< ncieux. I.e soleil venait de se cacher derrière les montagnes bleues de la Creuse. Madame de Sommcrville était près de moi , Alix rt près de \ancj . l'un et l'autre absorbes par une même pensée. \ancj avait abandonné sa main au jeune homme qui la tenait toute tremblante dans la sienne. H regardait ma so-ur avec ivresse, et les icux de ma sœur renvoyaient à Aurelie l'amour dont rayonnaient cens d'Albert. Ils étaient si beaux tous les deux, si beaux de jeunesse, d'amour et de bonheur que je restai longtemps à les contempler, et que j'appelai sur eux

le regard de madame de Sommerville. Son regard ne me répondit pas : sa jigure était sombre, son front plissé, sa respiration forte et brève, ses mains convulsivement pressées l'une par l'autre.

i Mon amie , vous souffrez ! m'écriai-je avec effroi.

— Horriblement î i dit-elle.

Albert et Xancy accoururent aussitôt auprès d'elle.

a Qu'est-ce donc, mes enfants ? demanda Aurélie d'un air égaré, comme si on l'eût arrachée à quelque rêve pénible... Ce n'est rien... Mais on étouffe ici : Maxime, ouvrez donc la fenêtre.»

Je ne sais pourquoi je feignis d'ouvrir la croisée sans faire remarquer qu'elle n'avait pas cessé depuis la matinée d'être toute grande ouverte.

a A la bonne heure, dit Aurélie, on respire. »

Albert, ma sœur et moi nous échangeâmes un regard triste et furtif, chacun de nous garda pour soi l'amertume de ses réflexions. In jour pourtant je me hasardai à questionner madame de Sommerville sur cet état qui nous alarmait tous.

a. Mon amie , lui dis-je , votre bonheur manque seul au nôtre. Pourquoin'ètes-vous pas heureuse? Tout ne sourit-il pas à vos vœux? la vie et la santé vous sont revenues avec Albert ; jamais femme ne fut entourée plus que vous d'amour et de respect, et la tendresse de vos enfants vous prépare un long avenir de beaux jours. Pourquoi donc cette sombre

tristesse où vous vous plongez parfois ! Auriezvous des douleurs que vous cachez à ceux qui rasai aiment?

— Ces douleurs sont dans le passé , me dit-elle ; ce ne sont plus que des souvenirs pour moi, mais ik sont lugubres, déchirants, et, da sein de mon bsssheur présent, je ne puis les regarder sans émotion. C'est comme la représentation d'un drame qui vous l'ait pleurer, bien qu'il y ait un rideau entn monde de cliiméro et le monde réel d'où VOttS le contemplez. Ce rideau tombé, l'illusion est détruite; mais l'impression reste saignante et sons poursuit longtemps après que \ous ave/ quitte le théâtre C'est la disposition ou je me trouve parfais encore.

Il faut me pardonner, mes amis, d'avoir vécu avant de vous connaître.

— Vous m'aviez si bien dit que votre vie ne commençait qu'à nous !

— Je voulais parler de mon bonheur, Maxime et c'est précisément ce bonheur qui me met souvent dans une sorte d'irritation contre le passe : j'insulte alors à mes souvenirs, je demande à ma destinée pourquoi elle s été si rude et si misérable pendant les plus belles années de ma vie, pourquoi lorsque j'avais vingt ans, la beauté que j'ai perdue, la sérénité de mon cour simple et confiant, cet amour de l'humanité qui ne peut subsister avec l'expérience; pourquoi lorsque jetais faite pour être aimée je ne vous ai pas rencontrés, mes enfants. J'étais plus digne alors de vos âmes ardentes. \u lieu de cela j'ai

gaspillé mes affections entre des êtres faux ou froids, j'ai perdu ma jeunesse à courir de déceptions en déceptions; maintenant me voilà vieille, flétrie, brisée, au milieu d'amis généreux et dévoués, sur l'àme neuve et grande desquels je laisse quelquefois tomber mon froid scepticisme et ma raison glacée. Qui me rendra ces jours où je faisais le bien avec tant de plaisir, où tous les dévouements m'étaient si faciles, où mon cœur s'offrait si vaillamment à tous les grands sacrifices ? où retrouverai-je cette humeur égale et douce qui répandait la joie autour de moi , ce parfum de bonheur qui me suivait partout? Ah î quelle que je sois à cette heure, ne m'abandonnez-pas, vous autres; aimez-moi, restezmoi fidèles, aidez-moi à achever mon voyage sur cette terre aride où j'aurai traîné une si longue, une si déplorable fatalité.

— Est-il bien vrai du moins que vous n'ayez pas dans le présent quelque sujet d'affliction réelle? estce le passé seul qui pèse sur vous et vous oppresse? 0 mon amie , ne me trompez-vous pas ?

— Xon , Maxime , non ; ayez foi en moi. Comment ne scrais-je pas heureuse ?. ... Ma seule affliction , c'est qu'il me faudra bientôt quitter tout ce bonheur. Oh ! mon ami , vous avez beau dire, je ne m'abuse plus : le mal va vite , chaque jour emporte un débris de moi-même. J'ai pu croire un instant à la vie ; mais vous verrez que toutes ces belles espérances de force et de santé me joueront quelque mauvais tour. X'est-ce pas près de s'étein-

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dre tj ne la lampe jette son éclat le plus vil '.' C*esl ainsi du moins que disent lei poètes, i

Je cherchai à lui prodiguer des consolations et de* encouragements, dont nous ne fûmes dupes ni l'un ni l'autre.

— La mort ne m'effraie pas , me dit-elle , parce qu'elle ne me surprendra point : je la vois \enir, je l'attends. Seulement, vous le MVi / , Ma\irne, je ne veux pas quitter cette terre sans y laisser mes enfants heureux et unis : c'est mon dernier rON

le dernier honheur que j'attende icî-1

— Mon amie, répondis-je , votre volonté fera la mienne.

— Oui , dit-elle avec un melaix olique sourire,

la volonté des mourants... Kh bien, lorsqu'il en lera

temps , je vous avertirai, Maxime.

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