III
Yancy ne fit pas sa vengeance hien rude et hien longue, et le martyre de son ami ne se prolongea
pas au delà de quelques semaines. Ils s'aimèrent, et leur honheur n'eut pas à redouter le passe , parce «pie tous deux s'étaient en même temps régénérés aux mêmes sources, et n'avaient gardé des mauvaijours qu'un souvenir qui leur faisait le présent plus doux et plus cher ; ce ne furent pas des amours renouées, mais de nouvelles amours.
t II me semble, disait Albert, que notre connaissance a commencé sur la terre , et qu'elle s'achève dans les cieux. -
.Ainsi ce malheureux jeune homme était destine à rêver le bonheur et à goûter l'amour auprès du lit d'une mourante : c'était au chevet de ma soeur délaissée qu'il avait aimé Aurélie, ce fut à côté de sa mère expirante que se ralluma sa passion pour -\ancy. Mais cette fois il put se livrer sans anxiété et sans remords à l'ivresse de sa passion nouvelle : nous nous montrâmes, madame de Sommerville et moi , elle si habile et moi si discret , que ces deux jeunes gens ignorèrent toujours le mal qui miuait sourdement leur mère, et qu'abusés par l'éclat d'une santé factice , ils la crurent tous deux ressuscitée avec leurs amours. Il fallait être en effet comme moi dans le secret de la maladie qui ravageait lentement madame de Sommerville pour ne pas avoir foi aux longs jours que nous lui promettions : elle dissimulait son dépérissement avec tant d'art et de sollicitude, l'énergie de son àme infatigable sup^ pléait si heureusement à l'anéantissement de ses forces, elle était si attentive à épargner à ses enfants l'inquiétude la plus légère, à conserver dans toute sa pureté la transparence et l'azur de leur ciel , qu'elle semblait reprendre à la vie à mesure qu'elle penchait vers la tombe. Il eût fallu rajeunir pour elle la comparaison du chêne frappé de la foudre qui cache son tronc décrépit et ruiné sous la jeunesse trompeuse de son feuillage. Toutefois elle ne
HAdAmé DE sommkhi ii.i.i t\ I
reprit jamais l'égalité d'humeur que nous lui avions connue : elle demeura bizarre , capricieuse et fantasque, passant parfois avec \lbert et \ancy d'une tendresse èxjjansive à une brusquerie inexplicable , s'abandonnant avec délices aux baisers d'Albert, pais s'y dérobant soudain , cherchant et fuyant ses caresses, craintive avec son (ils dans 11 solitude et dans l'ombre , tremblant à son tour près de lui comme autrefois il avait tremble près d'elle.
itoi ijn'Albërt eut obtehd l'aveu des sentiments de Nancy, il se lit i\n devoir de déclarer leur
mutuel amour à sa mère ainsi qu'à moi. Sa déclara-
lion lut touchante et pleine de noblesse : il commença par bénir sa mère da trésor qu'en son absence elle lui le tournant ver-
moi, il me demanda si je roulais lui rendre lé nom de frère auquel il avait renoncé alors qu'il en était indigné, mais qn il croyait mériter désormais, l'engageant à vouer SOU existence tout entière à la paration d'une erreur dont il avait été la première victime.
« J'ai été bien coupable, ajouta-t-il , mais je me, présente à vous absous par l'amour de votre Mi'ur, et dans la foi que votre amitié ne sert pas moins miséricordieuse.
— Mon ami, lui «lis- je en f embrassant , je n'ai rien à vous pardonner, et n'aurai jamais de désir plus ardent que celui de votre bonheur et du bonheur de Nancy. Je suis prêt à vous confier l'un à l'autre; mais il est Ici une autre volonté à qui la
mienne a cédé depuis longtemps l'exercice de ses droits les plus chers. »
Alors Albert, s'adressant de nouveau à madame de Sommerville , lui exprima avec entraînement son amour pour Xancy ; il lui peignit avec feu les chastes ardeurs qui le consumaient , il trouva dans son cœur des expressions brûlantes pour en révéler la flamme ; ses yeux s'animèrent avec sa parole , sa parole devint éloquente; la passion s'échappa d'abord fougueuse et pure de ses lèvres, puis elle s'apaisa et se mit suppliante aux pieds d'Aurélie, attendant avec respect la sanction de ses transports et de ses espérances.
Aurélie , en écoutant son fds , était tombée dans la méditation : lorsqu'il eut achevé, elle le regarda longtemps avec tristesse ; puis elle le pressa sur son sein.
a Tu es beau, lui dit-elle, et ta voix est douce, mon enfant bien-aimé ; tes paroles m'ont bercée mollement comme une mélodie des rêves de mon jeune âge ; elles m'ont apporté je ne sais quels souvenirs d'un bonheur que pourtant je n'ai jamais connu. Oui, mon fils, aimez Xancy : votre mère bénit votre amour, s
A ces mots, elle versa des larmes abondantes.
a Groiriez-vous , Maxime , dit-elle en se tournant vers moi, que nous sommes jalouses de nos enfants, qu'ils ne nous échappent pas sans que notre âme ne se reploie douloureusement sur elle-même? Oh.' nos enfants, mon ami , nous voudrions les porter
dans notre amour comme autrefois nous les a\ons portés dans nos flancs, tout entiers à nous seules ; nous voudrions tenir tout leur cœur dans le nôtre comme un jjrain de sable en notre main. On a beau prévoir l'instant où leur âme avide appellera d'autrei tendresses, cet instant bous trouve toujours sans force el sans courage. Vous rares si j'ai ardemment souhaité l'union d'Albert et de Yancv, : eh bien ! voilà (jue je pleine , Maxime !
— Oh ! nnh -au/ bien, s'écria le pane homme en essayant de ses beisen les larmes de sa mère, qu'il n'est pas une parcelle de mon cœur irai ne roos appartienne , roui saves bien qne tontes mes afleclions se rattacbenl à mou amonr pour vous comme
Ions les rayons de lumière au soleil, \anej D
elle pas l'épouse que vous m'ates choisie ? n'est-ce
pas ions que je glorifie dans mon orgueil, (|ue je bénis dans mon bonheur ! n'est-CC pai r©OS que
j'aime el que j'adore dans la céleste créature mie vous avi i Formée à voire îm
— Oui , cher lils , dit Amélie , oui , je sais que tu me resteras toujours. Où trouverais-tu une affection
plus sûre et plus dévouée que la mienne? Va, porte
à fa jeune fiancée les bénédictions de ta mère. Aimez-vous— \'e vous hâtez pas : prolonges longtemps encore VOS JOUTI d'amour et de jemn reposez-vous sur Maxime el sur moi du soin d'arranger votre bonheur, i
l n mois après la déclaration d'Albert, les intérêts de madame de Sommerville m'appelèrent de
nouveau dans le Midi. Je partis plein d'une confiance et d'une sécurité que les lettres d'Albert et de \ancy fortifièrent de jour en jour ; et je commençais à croire que notre amie m'avait exagéré ses terreurs , ou qu'elle s'était exagéré son mal à ellemême, lorsqu'au bout de trois semaines d'absence , je reçus, sous enveloppe, au timbre de Saint-Léonard, un billet ainsi conçu :
i Maxime,
» Prenez la poste et venez : le temps est arrivé de marier votre sœur et mon fils.
r Aurélie. ?»
Ces deux lignes voulaient dire pour moi : L'heure va sonner : hàtcz-vous avant que je meure.
Mon retour fut rapide. Je trouvai madame de Sommet-ville assise sur ce divan entre son fils et Xancy. Elle voulut se lever pour me recevoir, mais sa grande faiblesse ne le lui permit pas. Elle était extrêmement languissante, mais toujours calme et sereine. Elle avait jusqu'au dernier jour dissimulé à ses enfants l'anéantissement de ses forces , et tous les deux, tristes de l'état de leur mère, ne songeaient point encore à s'en effrayer. Xancy l'avait vue tant
de fois se pencher pour mourir, puis rele\er son front couronné d'une vie nouvelle, qu'elle rassurait hardiment l'inquiétude d'Albert et qu'elle lui promettait sans hésiter le prompt rétablissement d Aurélie. Lorsque j'entrai le regard éteint de madame de Sommerville s'anima un instant pour me faire comprendre qu'Albert et ma sœur n'étaient instruits de rien , pour me supplier de leur ménager ma douleur et mon effroi. J'imaginai un prétexte plausible à mon retour précipité , l'un et l'autre ne pensèrent qu'à s'en réjoui'-. Madame de Sonimerv ille resta étendue toute la journée sur ce divan, parlant peu, niais se plaisant à nous entendre, tombant parfois dans un abattement taciturne, mail le réveillant bientôt pour nous sourire. Elle se lit lire par sou lils les poètes qu'elle aimait, ceux-là surtout dont la voix ranime et console, hommes divins qui chantent les merveilles du ciel à la terre et portent à l)ieu nos larmes et nos espérances. Lorsqu'il fut l'heure de se retirer Aurelie refusa les soins de sa fille et voulut rester seule avec moi. Albert et \am , énèreril ; je demeurai seul auprès d'Aurelie.
Yous lûmes près d'une heure sans oser échanger une parole, un geste, un regard. .Madame de Sommerville avait fini par s'assoupir : sa respiration était si faible que je ne l'entendais pas , et , la voyant couchée sur ce divan , vêtue d'une robe blanche , pâle , livide et sans mouvementée m'approchai plus d'une fois avec terreur pour m'assurer que je ne veillais pas un cadavre. Sortant enfin de l'état de somnolence
où elle était plongée, ses yeux se tournèrent vers moi avec une vague préoccupation , et je vis sa main qui cherchait la mienne : je m'en emparai , je la couvris de mes pleurs , et , regardant l'infortunée avec désespoir :
«Eh bien! mon amie, lui dis-je , il est donc vrai?... »
Elle ne me répondit que par un signe de fête affirmatif ; sou regard en même temps exprimait une sombre joie. Je cachai mon front dans mes mains el je ne pus étouffer mes sanglots.
» Vous aviez si bien promis , dit-elle enfin sans amertume, de ne pas me laisser mourir!
— Ah! cruelle, m'écriai-je , c'est vous qui repoussez la vie ! vous êtes joyeuse de nous quitter !
— Non, Maxime, non. Quand même le Dieu en qui j'espère placerait mon âme dans le plus beau de ses soleils, dans la plus radieuse de ses créations, je regretterais encore cette pauvre planète où vous m'avez fait goûter des affections si pures. Si vous me voyez soumise et résignée , c'est que je n'ai plus l'énergie de la résistance ; si je ne pleure pas avec vous, c'est que vingt années de désolation ont tari dans mes yeux la source des larmes... Joyeuse de vous quitter, Maxime! vous ne pensez pas ce que vous dites.
— Mais , madame , ne vous exagérez-vous pas votre mal ? avez-vous consulté les médecins de Saint- Léonard?
— Mon ami, dit-elle en souriant, la médecine
n'a rien à faire ici : quant au mal qui me ronge , il est à son deruier période, vous pouvez me croire. La mort m'a envahie lentement, par degrés : je sens son œuvre qui s'achève. Maintenant j'ai besoin de vous.
— Ah! madame, m'écriai-je, vous faut-il mon sang? parlez !
— Je compte sur vous d'abord pour préparer ces enfants au coup qui va les frapper; moi je n'en ai pas la force : ils sont là près de m<>i si heureux , si
paisibles, ils me mêlent avec tant de confiance à
tous leurs projets de félicité, leur amour plaie iur
ma tète tant de riantes espérances , ils rêvent à mon existence qui s'éteint des jours >i longs, de si beaux jours, que je n'ose pas les avertir qu'ils jouent autour de la fosse où je vais bientôt descendre. Soyez plus fort que moi , Maxime : ayez le courage de leur apprendre qu'il nous faudra bientôt nous séparer. C'est un message bien cruel, mais il serait pins cruel encore de ne pas prévenir ces enfants du malheur qui les menace. Dites à ces êtres chéris que mourir est la commune loi, qu'aujourd'hui on demain, n'importe ; que chaque période de notre vie est marquée par une catastrophe, qu'il nous faut ici-bas subir notre destinée ; enfin tout ce que la pitié a imaginé pour consoler les mourants et ceux qui leur surfirent Pas vrai , Maxime, vous aurez ce cour.i
— Oui , madame, lui dis-je , je l'aurai.
— Vous leur direz aussi de m'épargner leur don-
■220 MADAME DE S O.MM ER l ILLE.
leur, n'est-ce pas? Je suis trop faible pour pouvoir y résister ; toute force et toute énergie se sont retirées de moi Qu'est-ce donc que notre âme, Maxime, ce souffle éthéré .qui prétend à l'immortalité et qui s'affaisse et se dégrade avec la misérable matière ?
— Oh ! madame , lui dis-je, ce n'est pas à la vôtre de douter de sa divine essence.
— Dieu m'est témoin que je n'en ai jamais douté : j'ai trop souffert en cette vie pour ne pas espérer en une vie meilleure. Dites donc aussi à ces enfants que , du haut de ce monde vers lequel je vais bientôt monter, je veillerai sur eux sans cesse, qu'au milieu des célestes régions mon âme aura pour eux encore des larmes de regret et des sourires de tendresse. Vous leur direz tout cela , Maxime ; vous les consolerez : moi je ne le saurais pas.
— Je les consolerai , oui, madame, répondis-je d'une voix étouffée.
— Cher, bien cher ami! s'écria-t-elle , vous me regretterez donc, vous aussi?
— 0 madame! ô mon amie! ô ma sœur! disaisje, serait-il vrai que vous allez mourir?
— Allons, remettez-vous, soyez fort. Maintenant je suis plus tranquille. Eu votre absence j'ai consulté un homme de loi : ma fortune entière est assurée à mon fils ; j'ai préparé son mariage avec Xancy , les premiers bans sont publiés ; encore quelques heures de vie , et j'assisterai à l'union de mes enfants : mes derniers jours feront envie aux plus beaux jours de
MADAME DE SOMMER VILLE i2t
ma jeunesse. Il me sera bien doux d'emporter avec moi l'image du bonheur d'Albert et de Xancy ; il me sera doux surtout de partir avec la pensée consolante (juc je vous laisserai auprès d'eux : je compte beaucoup sur vous , Maxime ; c'est à vous que je lègue ! les devoirs et les obligations auxquels la mort seule pouvait me dérober ; vous achèverez ce que j'ai commencé. Vous me le promettez , mon ami?
— Je vous le jure !
— J'ai foi en vous. Vous aimerez mon fils : quoi qu'il arrive , vous lui resterez. Il est jeune , le monde lui garde bien des occasions de chute et de défaite. Qui n'a pas failli une fois dans cette longue et terrible lutte? qui s'est retire de cette lice infernale aussi pur qu'il y était entré? Quoi que fusse moi!
| fils, vous ne lui manquerez pas ; vous ne mesurent jamais votre amitié pour lui qu'à celle qu'il aui -a pour vous. C'est la sottise et la vanité qui ont impose l'estime à l'amitié comme condition d'existence : nous devons aimer ceux qui nous aiment , malgré leurs torts et leurs égarements. Une affection dévouée estelle donc chose si commune ici-bas qu'il faille lui faire subir le souffle capricieux de notre sublime justice? Fort ou faible, timide ou vaillaut, aime/, mon (ils tant qu'il vous aimera. N'imitez pas ces amis austères qui , après s'être assis longtemps au banquet de vos félicites, se lèvent lâchement aussitôt que leur superbe orgueil a cru voir pâlir votre vertu , et s'en vont , esprits intolérants comme tout ce qui n'a ni lutté ni souffert, vous méconnaître et vous renier
avant que le coq ait chanté trois fois ; ne faites pas comme eux , Maxime ; tout fiers de leur vertu d'un jour , ils rougissent pour eux quand on vous diffame ; c'est pour eux qu'ils souffrent de la calomnie qui vous frappe ; n'osant se vanter de votre amitié , ils vous délaissent au jour où vous les implorez ; ils vous retirent leur manteau quand ils devraient vous en couvrir, et vous ferment impitoyablement leur bonheur après avoir partagé le vôtre. Ces amislà m'ont fait bien du mal ! 1
Après s'être un instant animée, madame de Sommerville retomba dans cette espèce d'assoupissement qui succède toujours aux crises un peu fortes. La nuit était froide ; craignant pour elle la fraîcheur de ce salon, je la réveillai doucement et l'engageai à se retirer.
« Xon , me dit-elle , je resterai étendue sur ce divan. Je suis bien : vous pouvez me laisser... Adieu, murmura-t-elle ; qu'à vous tous , mes amis, la vie soit belle et bonne, et que Dieu vous préserve d'en toucher jamais le fond ! -
Suivant le désir de madame de Sommerville j'amenai peu à peu Albert et Xancy à recevoir le coup funeste que je leur préparais : tous les deux furent atterrés, et moi qui devais les consoler je ne sus que gémir avec eux; l'union qui leur souriait, et que la veille encore ils appelaient avec impatience, ne leur apparut plus que comme une cérémonie funéraire, à laquelle ils ne consentirent que par respect pour les dernières volontés de leur mère. 11 fut bien convenu
entre nous que nous épargnerions à Aurélie le spectacle de notre douleur ; mais lorsqu'après cette révélation fatale nous retournâmes tous trois vers elle, la douleur fut plus forte que nous, nous nous primes tous à éclater en sanglots.
Ici Maxime s'interrompit un instant, et après s'être recueilli il acheva eu ces termes cette longue et lamentable histoire :
Le premier jour d'octobre, au dernier automne, le soleil se leva dans un ciel mélancolique et doux. Dès le matin tout le village avait pris ses habits de fête et s'était rassemblé sur la terrasse du château ; les paysans de La Baraque , réunis à ceux d' \nzème , se tenaient dans la garenne. Tous avaient le cœur serré et le visage triste. On entendait à travers les feuilles jaunies tinter la cloche de l'église d'Anzème : c'étaient le mariage d'Albert et de Nancy et l'agonie de madame de Sommerville qui sonnaient en même temps. A dix heures Albert et Xancy sortirent du château. Madame de Sommerville s'était fait porter près de la fenêtre pour les voir : aussitôt qu'elle parut à la croisée ouverte , tous les regards se tournèrent vers elle, un murmure d'étonnement et de douleur s'éleva de toutes parts. Le village se rangea sur deux haies pour laisser passer les jeunes époux. Les larmes de Xancy tombaient sur son bouquet d'oranger, et tout le monde pleurait. Après la cérémonie nuptiale des prières furent faites à haute voix pour madame de Sommerville , tous les saints et toutes les vierges du ciel furent invoqués pour elle.
De retour au château, Albert et Xancy se mirent aux genoux d'Aurélie. Elle tint longtemps leurs deux tètes pressées contre sa poitrine. Elle parlait peu, et nous étions silencieux.
— Pauvres amis , dit-elle enfin , je vous ai l'ait un jour bien sombre de votre jour le plus beau ; mais je ne voulais point partir sans avoir accompli mon œuvre. Soyez bénis pour vous être soumis si docilement à la dernière fantaisie de mon cœur ! Helas ! que n'ai-je pu vous unir plus tôt, mes enfants ! j'aurais joui plus longtemps de votre bonheur, et moins de tristesse peut-être eût préside à votre union ; mais je n'ai pas osé : j'ai voulu , avant de vous enchaîner par des liens indissolubles, vous laisser le temps de vous connaître ; j'ai prolongé autant que je l'ai pu ma débile existence, j'ai attendu mon dernier jour.
— Votre dernier jour! s'écrièrent Albert et Xancy, qui ne croyaient pas que le mal fut aussi avancé.
— Oh !.... mes derniers jours , reprit Aurélie en souriant : je ne suis pas près de mourir, j'espère encore : Dieu fera peut-être un miracle, »
Je remarquai avec effroi qu'elle s'affaissait de plus en plus. Vers le milieu de la journée elle s'étendit sur son lit et dormit. Je posai ma main sur son cœur : j'en sentis à peine les battements -, son pouls était si faible que j'essayai vainement d'en saisir les pulsations ; elle ne souffrait pas , elle s'éteignait.
A son réveil, madame de Sommerville fit demander le vieux curé d'Anzème : elle resta seule
MADAME DE SOM M KRVIL LE. |tj
avec lui pendant deux heures. Vers le soir elle consentit à prendre deux doigts de vin d'Espagne presque aussitôt ses yeux l'animèrent, les pommettes joues se colorèrent , et son sang réchauffé circula avec plus de vitesse.
Elle était si affaiblie que quelques gouttes d'une liqueur généreuse avaient suffi pour porter une espèce d'ivresse à son cerveau malade : ion était vif, son geste prompt , son Iront illuminé, M SOIS avait r-'houie celle parole brève et hardie
qu'elle jetait autrefois dam le discours comme une arme courte à deu\ tranchant». Elle entretint longuement Albert et NaoCj des devoirs de la vie nouvelle qui des ce jour commençait poarenx, elle le lit avec éloquence : elle les promena par la pensée
dans les sentiers nouveaux qu'ils allaient parcourir, leur montrant avec sollicitude les ahimes à éviter, leur indiquant la route qui devait les conduire au honheur. Klle développa de belles théories sur la science de la vie : elle enseigna ,'■ ces jeunes gens
l'égalité dans le mariage, la dignité dans les relations, l'élégance dans l'intimité , l'indulgence en toutes choses ; elle leur apprit aussi que le honheur est un art, et que chacun se fait lui-même la destinée qui le gouverne ; elle les engages a porter dans l'arrangement de leur existence la prudence et l'habileté de l'artiste dans l'accomplissement de son ouvre, disant que, s'il n'est pas d'éternelles amours, il est des liaisons éternelles, et que la grande science consiste à entretenir sous les transports brûlants des
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premières tendresses la fervente amitié qui doit réchauffer le reste de nos jours, de même que sous la flamme dévorante se cache un hrasier bienfaisant. Elle parla longtemps ainsi, son imagination exaltée lui inspirait de riches images. Elle était étendue sur son lit, les bras croisés sur sa poitrine ; sa tète reposait immobile sur l'oreiller, sa voix, qui était devenue grave, lente et majestueuse, nous frappait d'une religieuse terreur. Elle disait sans effort, sans fatigue; son accent était si pur et si sonore, que je regardais remuer ses lèvres pour m'assurer que c'était elle qui parlait : il me semblait parfois que la vie avait quitté ce corps sans mouvement , et que j'entendais les derniers adieux de l'àme d'Aurélie qui planait sur nos tètes avant de s'envoler aux régions éternelles.
Au crépuscule elle voulut qu'on allumât toutes les bougies de la chambre , elle demanda des fleurs. Elle avait fait ouvrir la fenêtre qui donnait sur la terrasse , elle demeura quelques instants accoudée sur son oreiller, la tète sur sa main, à contempler les premières étoiles qui pointaient au ciel et les teintes orangées qui s'effaçaient à l'horizon. Elle aspira à plusieurs reprises le vent du soir, qui venait se jouer jusque dans les courtines de son lit, et, se laissant retomber sur sa couche : c La vie est bonne aux mourants, » dit-elle.
Au même instant nous entendîmes les sons lents et lugubres de la cloche du village, et nous vîmes passer sur la terrasse les gen* du château, qui se
MADAME I)F. B0MME1 VILLE, n'
rendaient à l'église d'Anzème : ils allaient réciter avec le pasteur les prières pour les agonisants.
Kpuisée par les émotions qu'elle avait ressenties en ce jour , Aurélie s'endormit de nouveau, bercée parles sons de la cloche, qui lui promettaient un repos éternel. Son sommeil fut agité : le pouls était moins lent, plus accusé ; il y avait un peu de fièvre ; elle se parlait très-vivement à elle-même ; ses discours étaient incohérent* ; le nom d'Albert y revenait sans cesse, elle ne le prononçait qu'avec amour et avec desespoir.
\ous passâmes la nuit auprès d'elle.
Au matin elle se dressa brasquement sur son séant, et elle appela son (ils avec une voix déchirante. Mlle l'entoura de ses bm ; let lèvres glacées le rouvrirent de baisers brûlants ; ses yens dceséthés trouvèrent encore des larmes, un vif n lande passion sillonna son regard éteint ; puis tout à coup , apercevant Nancy qui pleurait agenouillée au pied du lit :
* Vous rappelez-vous, lui dit-elle, cette nuit d'hiver où je vous ai veillée mourante ? VOUS êtes bien vengée , ma fille ! t
Et, repoussant doucement Albert, elle se tourna avec une pieuse résignation vers le (]luist d'ivoire qui pendait à son chevet : elle joignit ses mains avec onction, et prononça ces dernières paroles d'un Dieu mourant pour sauver le monde :
» Le sacrifice est consomme ' »
(Test ainsi qu'aux premiers feux du jour, à l'éclat
des bougies palissantes , au milieu du parfum des fleurs, s'éteignit dans nos bras cette femme de poésie, de force , de grâce et de beauté viriles.
II est quelque ebose de plus affreux que la perte des êtres aimés : c'est de voir, lorsqu'ils ne sont plus, combien ils tenaient peu de place en notre existence , quel petit rôle ils jouaient dans notre bonheur. Il semble qu'en mourant ils vont emporter aiec eux dans la tombe la moitié de nous-mêmes et rompre pour nous l'équilibre du monde : ils meurent , et rien n'est changé : pas un rouage ne s'est dérangé dans notre vie , pas une note ne manque à l'harmonie de la création, pas une de nos habitudes n'a été troublée par ce choc qui devait briser notre âme; le lendemain des funérailles, tout a repris son cours accoutumé. Xous devions pleurer toujours, et le premier rayon de soleil a suffi pour sécher nos larmes ; nous avions promis l'éternité à nos regrets, et le premier zéphyr caressant nous distrait et nous console ; nous portions en nous un abîme de douleurs : une goutte de rosée y tombe, et l'abîme est comblé. Cœur de l'homme , qu'es-tu donc ? plus mobile que la feuille du tremble, moins profond que le calice d'une fleur.
AI Al) A MK 1)K S UM AIE RI IL LE.
Cependant plusieurs mois s'étaient écoules depuis le jour qui nous avait ravi madame de Sommervillc, et nos regrets n'avaient rien perdu de leur désolante amertume. (l'est que , si jamais existence fut nécessaire ici-bas au bonheur des êtres qui l'entouraient , ce lut à coup sur l'existence adorée de cette noble créature Mais, il faut bien le dire, la douleur d'.AIbeil et de \ancy n'eût point échappe* aux consolation- du temps, et les joies de l'Iij men en bientôt adouci I iiprete ; le tableau de leurs félicites. bien que triste encore et voile, eût eclairci au bout de quelques mois le sombre deuil de mon ."une , m les dernières paroles d'.Aurelie ne lussent pu n itl I dans nos cn-urs comme une source intarissable de doutes rondeurs el d'inquiétudes dévorant M I paroles mystérieuses, dont nous n'osions pénétrer le sens, reveillèrent toutes les perplexités qui s'étaient élevéei en moi lorsqu'un matin , dans le verger de La baraque, Albert m'avait lait part de la déclaration d'.lurolie ; elles fixèrent dans l'esprit de 1 l'impression d'une scène lugubre qu'elle avait repoussee longtemps Comme une fantaisie des rêves de la nuit, et qui dès lors devint pour elle le souvenir certain d'une réalité terrible ; Albert s'interrogeait de sou côle avec angoisse ; el , chose etran;je .' nous éprouvions des remords comme si nous eussions commis un crime.
Il était bien clair pour nous que madame de Sommerville avait succombé à un mal que l'art le plus habile n'aurait pas su guérir, mais quel etait-il, ce mal
loi) M A D A M K 1) E S O M M K R V l L L lv
qu'elle avait gardé comme un trésor dans son cœur et qui ne s'était révélé à nous que par ses ravages? Morte dans la force de l'âge , à l'heure où tout l'invitai! à la vie , le jour où venaient de s'accomplir ses plus chères espérances ; morte adorée et vénérée de tous, alors que l'avenir ne s'offrait plus à elle que paré de riantes couleurs, quand les joies du présent allaient lui payer les larmes du passé ; morte de douleur, pourtant! Qu'était-ce donc que ce sacrifice qu'elle avait offert à Dieu en expirant? que voulaient dire ces paroles qu'elle avait adressées à ma sœur? L'infortunée était morte peut-être d'un amour mal étouffé , d'un coupable amour pour son Gis !
Insensés ! au lieu d'accepter notre destinée avec résignation, nous cherchions ardemmeut à en pénétrer le mystère !... Le mystère fut pénétré, mais celui d'entre nous qui le découvrit en mourut.
La douleur de \ancy était devenue tout à coup plus sauvage et plus rebelle : elle fuyait les caresses d'Albert , elle s'échappait pour aller gémir dans la solitude ; nous la trouvâmes plusieurs fois évanouie sur le tombeau de madame de Sommerville ; elle passait s s journées dans un môme désespoir, ses nuits dans un affreux délire ; le fantôme menaçant d'Aurélie la poursuivait dans tous ses rêves; elle se jetait à genoux en lui demandant grâce , et lorsque Ibert parvenait à la réveiller et qu'il la pressait sur son cœur, elle jetait des cris déchirants et le repoussait avec colère ; le jour, elle était taciturne et
lia D A II E Di frOMMElVILLB. 231
silencieuse ; je la surpris plusieurs fois baignant de ses pleurs uu papier qu'elle cachait précipitamment dans son sein aussitôt qu'elle m'apercevait. Je l'interrogeai souvent : je la trouvai toujours impénétrable.
Albert et moi nous oubliâmes nos chagrins pour ne plus nous occuper que de ceux de \ancy ; mais nous essayâmes vainement de lui porter des consolations. Effrayés de cet état, nous craignîmes que sa raison , ébranlée par le coup qu'elle avait re< u , ne finît par l'égarer; nous résolûmes de realever ni lieux dont l'aspect, lui rappelant MOI I I Me d< I MMH venirs trop récents et trop cruels, ne GvMÎI qu | \ iller ses regrets et irriter son desespoir : .Albert, poor la sauver, se décida à recourir aux distractions dei voyages, et tout fut dispose bienlùt pour leur prochain départ. \ous touchions au printemps. Ils partirent ; je les accompagnai jusqu'à la frontière.
Avant de nous séparer, aooi oooi embrassâmes ma
m sœur et moi en pleurant. Nous ne devions plus nous revoir.
J'avais confié à Albert la vie et le bonheur de \ancy : je me chargeai de veiller pendant leur absence aux intérêts de leur fortune, l.a liquidation de la succession de madame de Sommerv die n'était point encore achevée : j'eus le coorage de retenir à An/cme pour m'occuper de ces tristes affaires, seul avec mes pensées dans ces lieux désoles et o\ serts.
Albert et Xancy voyageaient en Italie; chaque se-
maine m'apportait de leurs nouvelles. Les lettres d'Albert me rassuraient, celles de ma sœur étaient sombres et m'inquiétaient mortellement. Bientôt celles d'Albert devinrent à leur tour alarmantes, et je vécus dans une anxiété continuelle.
Au bout de trois mois, je reçus, au timbre de Florence , un paquet sous enveloppe renfermant deux lettres. Je reconnus sur l'une d'elles l'écriture de Xancy, je l'ouvris précipitamment : il y avait trois semaines que j'étais saus nouvelles. Cette lettre de ma sœur, protégée par un triple cachet , en contenait elle-même une autre pareillement cachetée , sans suscription. Je lus d'abord celle de Xancy.
Ces papiers ne m'ont jamais quitté et je puis vous les lire , ajouta Maxime après avoir allume une bougie qu'il déposa sur la table du piano ; je les porte toujours là, sur mon cœur, pour y entretenir la source de mes larmes.
Piortocf, le... I- » Mou frère ,
i En te quittant je t'ai dit dans mou cœur un i éternel adieu : je savais que la destinée ne nous » réunirait plus sur la terre , je me suis séparée de s toi joyeuse de te sauver le spectacle de mes mii sères. Il y avait si longtemps que tu veillais au ■ chevet des mourants!
i Combien de mois se sont-ils écoulés depuis » mon départ de la France? en quels lieux, sur
M AU AU 1. m. BOMUKBV ILLI
» quelles rives m'a-t-on entraînée ? Je ne sais : il » me semble que je voyage depuis un siècle à trait vers les champs infinis de l'éternelle douleur. » L'âme que le remords déchire n'a rien à attendre » ici-bas ; il ne lui reste plus qu'à partir de C€ » monde pour aller chercher dans l'autre sa récons ciliation avec Dieu.
- .Ainsi ferai-je. El pourtant je suis pure, et pour- I tant je Bail jeune , je Mil belle | on le dit , j'aime. » je suis aimée, et mon épOUl me demande pour-
» quoi je ne mû pas beureeee — Pourquoi je ne • suis pas heureuse ? Oh I mon Albert, ne le de-
i mandez pas : c'est un secret qui lait mourir.
r Entre .Albert et moi la futalilr a mis une tombe;
» notre union est un sacrilège, notre bonheur serait
» un crime : la femme à qui nous devons tout ,
i grâces, talents » fortune , amour, n'est bous qui » l'avons tuée , c'est de notre bonheur qu'elle est » morte.
d Lé lettre que renferme la mienne t'expliquera
| lis dernières paroles de notre bienfaitrice e\pi-
I rante , lettre fatale que m'a offerte le bâtard, et
» qui a mis dans mon sein le poi: ou qui me tue. Je
î (e l'envoie, mon frère, pour que tu comprennes
ii que j'ai dû repousser la vie, et que tu me par-
s donnes ma mort ; je le l'envoie dans la crainte
» qu'Albert n'y puise à son tour le mal qui me dé-
« voie; je te l'envoie enfin pour que tu élèves dans
» ton cour un autel a la sublime créature qui s'est
i immolée pour nous.
» Ah! cette femme savait aimer ! elle aimait mieux - que nous , Maxime !
i Ami de mon enfance , adieu.
i Nancy »
Je brisai le triple cachet de la lettre qui se trouvait incluse dans celle de ma sœur, et je reconnus l'écriture d'Aurélie. Madame de Sommeri ille , avant de mourir, avait chargé Xancy de brûler de nombreux papiers renfermés dans une cassette : celuici , écrit sur tous les feuillets, excita sans doute l'intérêt de ma sœur par quelques mots qui la frappèrent et la poussèrent à lire ces lignes, évidemment échappées à Aurélie dans une heure de tristesse et d'épanchements solitaires. Madame de Sommerville avait donc écrit sur ces pages l'arrêt de mort de Xancy !
.Interne, le. 183...
i> La journée a été brûlante ; vers le soir le ciel i s'est chargé de nuages ; à cette heure la foudre i gronde au loin , les éclairs blanchissent la nue. i Je suis seule, je suis triste ; je voudrais pleurer... i Qu'ai-je donc ?
» La grêle bat mes vitres, le vent fait claquer les
- ardoises du toit , le feuillage de la garenne mugit » comme les vagues de la mer en fureur. J'aime ce
- temps : il me rappelle cette nuit d'orage où j'allai i m'asseoir toute glacée au foyer d'Albert.
- Vous étiez bien sombre , ami , et bien décou-
M kDAME DE SOMMKRl II. 1.1.
- ragé alors ! Dites, vous ai-je console ? pmm ai-jr i fait une belle vie? pauvre oiseau que j'ai trouve i sans nid, vous ai-jc réchauffé dans mon sein, VOUS p ai-je préservé du vent et de la pluie? Qu'auriez- » vous fait sans moi ? Vous auriez bien souffert : le » monde n'eût pas cherché à vous comprendre , et » peut-être son souffle impur eût-il flétri votre âme » dans sa fleur. Moi, vous ai-je fait heureux et fort ? % ai-je rendu l'espérance à votre cœur désenchanté? I ai-jc fait éclore en vous quelque mâle vertu, et | pourrai-je me présenter à Dieu parce de roi j jeunes mérites !
i Lorsque je vous ai trouvé, vous étiez bien inipa- " tient de vivre : vos sens s'éveillaient ; la jeunesse } inquiète et turbulente vous révélaient vaguement i des joies inconnues jusqu'alors ; vous appeliez l'ait mour , et vous me demandiez le bonheur. Mais » étiez-vous sur de le trouver en moi, ce bonheur i que vous n'aviez entrevu qu'à travers les songes » de votre imagination? vieille et flétrie que j'étais, » aurais-je compris toutes les délicatesses de votre i àme , et la pauvreté de mes facultés n'eùt-elle I point humilié la richesse des vôtres.'.. Kt je t'ai- » mais pourtant!... Mon cœur n'était pas mort, et » je sentais parfois la chaleur de ton sang qui pas- » sait dans le mien... Mais, fière de vos transports, t je craignais de ne pas les mériter assez , et à » votre destinée , qui pouvait être si belle , je n'oit sais enchaîner une destinée maudite. J'avais tant l souffert! et, s'il est vrai que nous nous vengions
j> sur ceux qui nous aiment de ceux que nous avons n aimés , que de maux n'eussé-je pas amassés sur » votre tète , de quelles douleurs ne vous aurais-je i point abreuvé !
i J'avais passé le temps d'aimer, et vous ne l'ai viez pas atteint ; j'arrivais à l'âge où déjà l'amour » est impuissant , à l'âge que vous aviez alors l'ai) mour est encore incomplet. Ardent et pressé de
vivre , vous m'eussiez demandé les ardeurs que je i n'avais plus ; froide et fatiguée de la vie , j'aurais i cherché un appui dans la force qui vous manquait i encore ; vous eussiez tourmenté mon cœur pour t) en faire jaillir à longs intervalles quelques pâles i> étincelles , j'aurais torturé votre jeunesse pour hâi ter sa maturité; la lassitude serait venue bien vite, i bientôt la chaîne nous eût été lourde à traîner, et i longtemps avant de la briser nous l'eussions arro- » sée de nos pleurs.
» Ah! j'en atteste le ciel! je n'ai pas reculé de- » vant la crainte des maux que votre amour me réi servait peut-être; non, ce n'était pas pour moi i que je tremblais; trempée dans la souffrance, je » me serais offerte sans pâlir aux orages d'une pasi> sion nouvelle : c'était pour vous, enfant, que je i voyais si frêle , si facile à ployer , pour vous , fleur i d'un matin, qu'un souffle pouvait faire éclore brili lante et parfumée , mais qu'une bise trop rude i pouvait faner et dessécher. Ah! si, dans ces liaii sons où nous cherchons tous le bonheur et où nous i trouvons si tôt la satiété , la destinée faisait deux
I parts égales, l'une des joies, l'autre des douleurs, » si , moi gardant l'absinthe et vous prenant le miel, d nous eussions pu tous deux , moi vous ouvrir mes » bras sans craindre de vous flétrir, et vous, aux prei) mières lueurs du désenchantement, en sortir jeune » encore, les lèvres pures d'amertume, sans mau- » dir et sans blasphémer, je t'aurais dit : Viens les j chercher en moi ces félicités dont tu es altéré, I prends de mon cœur ce qu'il y reste encore de » jeunesse t\ de vie, prends ce que les années et les » chagrins m'ont laissé d'éclat et de beauté, prends » tout, je suis ton bien... Et si, réveillant cette » existence qui n'aspirait plus qu'au repos , vous » eussiez pu en tirer pour vous un jour , une heure , » un éclair de bonheur et de joie , je vous aurais » béni dans mes larmes.
» Mais les choses se passent autrement. Si vous i saviez , Albert , quelles teintes mornes et désolées i projette sur le reste de noire vie l'amour qui a » passé comme la foudre dans notre printemps , » quelle nuit sombre il laisse dans l'âme qu'il a frapi pée! Je le savais, moi, et j'aurais voulu vous en » convaincre pour vous éviter la peme de l'api prendre ; je savais que, de tous ces amours qui » tous ont commencé par se promettre des délices » sans fin et des voluptés sans mélange , il n'en est » pas un qui n'ait vécu dans l'agitation , pas un qui » ait su mourir à propos , pas un qui soit mort sans » convulsions et sans déchirements. Les liaisons rom- »*pent et ne se dénouent pas. Heureux encore lors-
■ que le choc imprévu qui les brise nous meurtrit i sans nous salir! heureux lorsqu'aux affections les
■ plus saintes et les plus ferventes ne succèdent pas i la haine et le mépris ! heureux lorsqu'on peut res- ? pecter encore ce qu'on devait aimer toujours!... » S'aimer toujours! les vieillards en rient.
i Enfant simple et confiant, quoi! c'était sur mon
t> sein que vous aviez rêvé l'amour! c'était dans ce
d cœur dévasté que le votre espérait s'épanouir et
« fleurir! c'était à ces sources taries qu'aspiraient
« vos lèvres avides! Ah! sans doute je vous aurais
i bien aimé! mais dans mes bras, enfant, n'auriez-
i vous jamais souffert? interrogeant avec inquiétude
i les ruines de mon passé , ne vous seriez-vous ja-
■ mais demandé ce que votre àme recevait de la « mienne en échange de sa virginité? Pour tous vos
■ trésors je n'apportais , hélas ! que l'expérience , i fruit sans parfum et sans saveur qui pend inutile
■ aux branches mortes de la vie : vous l'eussiez res jeté bientôt avec dégoût; et, quand même vous » vous fussiez soumis à mordre à son écorce aride, s qui vous dit que moi, faible femme, j'aurais osé i l'approcher de vos lèvres, que mon aveugle teni dresse ne vous eût pas présenté plutôt la coupe des i faciles voluptés , et que , réservant pour moi seule i! les richesses que Dieu avait mises en vous, je ne » vous eusse pas endormi dans mes bras et énervé
■ de mes caresses? Gloire, avenir, estimes, amitiés, i pour moi vous auriez sacrifié le monde sans efforts, t avec joie, je le sais; vou* m'eussiez bien aimée!)
i vous résignant à n'être rien, ce qui se traduit dans i la société par le déshonneur, mon amour eût été i tout pour vous , et vous seriez resté près de moi , i dans ces campagnes , obscur , ignoré , oubliant
que vous aviez ici-bas un autre rôle à jouer que « celui de vivre à mes genoux.
» Mais si je me l'étais rappelé , moi , si je m'étais » prise un jour à rougir de votre inutilité , si , après » avoir épuisé la sève de vos rameaux, après avoir v exprimé les sucs de votre jeunesse , fatiguée de i l'héroïsme de votre nullité , je m'étais avisée de » vouloir faire de vous quelque chose, et si , vous
* voyant allangui par la mollesse d'un amour indulv gent (Tamour indulgent est mortel au génie), mon 3 cœur, lassé le premier, s'était retiré de vous... » Qui sait? J'étais vieille, mais le co-ur est mobile... m Alors quelle affreuse destinée n'eût pas été la » votre ! car à vingt ans, lorsque nous aimons et que )> l'amour nous trahit, tout nous manque à la fois. a Plus tard vous avez pour le remplacer l'ambition,
* la gloire, la vanité, la science; l'amour alors n'est » qu'une scène détachée de la vie . à vingl ans il ■ ^i s tout, c'est la vie tout entière. On en guérit, mais » les cicatrices restent; le cœur reverdit , mais ne » refleurit pas.
s Et cependant, jeunesse, vous appelez l'amour : )i c'est le rêve de vos jours inquiets , le tourment de d vos brûlantes insomnies. Vous croyez, hélas î » qu'aimer est chose facile, que tous peuvent y pré- * tendre hardiment . et vous cherchez sans- défiance
■2W MADAME DE SOMMF.RVILLE
i l'âme qui doit doubler la vôtre. Enfants que vous
i ôtes tous! dans l'impatience qui vous dévore, vous
i précipitez le cours de la vie au lieu de le suivre ;
* consultant vos désirs plutôt que vos forces , l'ari deur de votre sang plutôt que l'énergie de votre ■ âme , vous devancez follement les années, et presï que toujours il arrive que vous êtes au-dessous de i la position que vous eussiez dominée plus tard.
• Je savais tout cela ; assez longtemps j'avais
r sondé le monde pour en connaître les ecueils , et
- j'avais pitié de vous lancer si faible sur cette mer i si orageuse... Et pourtant je vous aimais, Albert! r vous réapparaissiez comme une vivante et gras cieuse image de mon printemps évanoui ; je me dir sais que Dieu, dans sa justice, vous avait peut-
- être envoyé à moi pour me consoler du passé, pour r essuyer mes yeux et vivifier mon cœur; je me dei mandais si vous n'étiez pas la couronne du martyre r que je recevais sur la terre ; je me demandais si je
• t'avais enfin rencontré , être mystérieux que nous t rêvons tous et que nul encore n'a trouvé. Ah ! t pourquoi ne m'ètes-vous pas apparu lorsque, pure » et belle comme vous , je sentais mon âme ardente ? et mon imagination enchantée, et qu'avide de réi pandre ce que j'avais en moi de bonheur et d'a- » mour , j'appelais un frère , un ami ? pourquoi i n'ètes-vous pas venu lorsque je vous appelais ,
- Albert?
- Quand le sort, par une amère dérision, nous a i offerts l'un à l'autre, vous brillant de jeunesse,
M A DAM K DE SOMMKH VILLE. ->'il
» moi déjà vieille et glacée, vous triste, faible, dé- • laissé, sans famille, moi forte, énergique, éprouver par la fatalité , je me disais qu'à votre âge l'ai mour d'une maîtresse est moins nécessaire que » l'amour d'une mère , je me disais qu'au mien la » femme est plutôt mère qu'amante ; et lorsque , d égarée par vos transports, je me sentis près de céder, je profitai de l'erreur de vos souvenirs pour » nous sauver tous deux.
» Je savais de votre vie tout ce que vous en saviez » vous-même, vous tromper me fut bien facile.
» Vous n'êtes que l'enfant de mon cuur : votre i mère est au ciel, où j irai bientôt lui parler de * vous.
» Vous venez d'entrevoir ce que j'aurais fait de n mon amant; vous savez ce que j'ai fait de mon lils : une fois attachée à vous par don liens que » rien ne pouvait briser, j'ai travaillé sans crainte à i votre destinée; D'ayant pu vous donner le bonheur, n je vous l'ai cherché; j'avais ravi votre cour à » Xancy , je le lui ai rendu ; j'avais brisé l'existence •» de cette enfant , je l'ai relevée plus vivace et plus d belle , je l'ai parée pour vous de tout l'amour que » j'avais , de toutes les grâces que je n'avais plus , t> vous l'avez revue, et vous l'avez aimée... Vousl'a- » vcz aimée bien vite, Albert!... Je vous aj fait » heureux, je vous ai préparé un avenir calme et d honnête, j'ai expié ma vie par vos félicités; vos i vertus expieront mes fautes. Ma vie , je ne saurais » vous la dire : il me faudrait insulter au passé, et
■2i2 MADAME DE SOMMKRUILLE.
•o je ne le veux pas. J'ai eDfermé dans mon cœur, i comme dans un tombeau, mes affections éteintes : s respectons la cendre des morts ! De quelques doui leurs qu'ils nous aient abreuves, nous nous outra- » geons nous-mêmes en outrageant ceux que nous i avons aimes. Mon premier égarement a flétri le i reste de mon existence. J'ai quitte ma mère, mais » je vous ai rendu la vôtre : Dieu me pardonnera e peut-être. «
- Assène, le... 183...
- Vous étiez ce soir près de moi, mes enfants ; » vous étiez bien heureux : la main de Xancy était » dans votre main , Albert ; vous contempliez avec f amour votre belle fiancée, vous vous enivriez du s souffle de ses lèvres , les vôtres effleuraient en i tremblant les boucles de ses cheveux. Qu'il y avait * dans votre regard de bonheur, de passion, de i jeunesse ! que vous étiez beaux tous les deux !... » C'est pourtant ainsi que vous m'avez aimée, Ali bert !.... Ah! cruel, lorsque je t'ai appelé mon i fils, tu as été bien docile à te laisser convaincre !
me , le 30 septembre.
l Mon Dieu, laissez-moi encore un jour, afin que ? comme vous , Seigneur , je ne meure qu'après - avoir vidé le calice jusqu'à la lie. s
Le 1er octobre, 11 heares du matin.
i A cette heure, mon Dieu, je puis mourir. Be-
i nissez mes enfants, faites qu'ils soient heureux, il accueillez-moi dans votre miséricorde. i> Ah ! malheureuse ! m'écriai-je en pensant à ma sœur, c'est ton orgueil qui te perd! tu ne veux mourir que parce que tu as été surpassée en dévouement et en amour ! Tu n'as rien compris à ce sublime sacrifice : tu n'as pas compris qu'en l'acceptant tu pouvais ('élever jusqu'à lui, que te résigner au bonheur c'était prier pour Aurélic et lui donner une place au ciel ! Tu vas décompléter son
œuvre! Ah! que n'as-tu parlé plus tût! que ne
m'as-tu plus tùt dévoilé ce mystère!.... Mais je ^éclairerai, mais je te sauverai : je rassurerai ta conscience effrayée, je calmerai l'exaltation de Ion eœur : tu vivras pour moi , pour Albert ! Tu i iu-as, il en est temps encore.
A ces mots j'aperçus la seconde lettre que renfermait la première enveloppe et que je n'avait poinl encore ouverte. Je tressaillis, une sueur froide coula de mon front : cette lettre était d'Albert, et le cachet en était noir. Je me rassurai cependant eu songeant qu'il portait encore le deuil de madame de Sommerville ; je parcourais les premières lignes brsque le roulement d'une voiture se lit entendre tout à coup sur la terrasse, .le regardai involontairement par la fenêtre ouverte : c'était une chaise de poste, et Albert seul en descendait.
Ainsi , dit Maxime après un long silence , rien n'est complet dans la vie, tout manque, tout échoue. Dieu fait naître à de longs intervalles quelques grands dévouements pour relever l'humanité , mais rarement il permet qu'un succès entier les couronne, afin de ne pas décourager les vertus obscures et modestes, les seules réelles ici-bas, seules vertus de la (erre qui aient quelque parfum pour le ciel.
« Et Albert? demanda le jeune homme qui avait patiemment écouté ce récit.
— Albert ignorera toujours le secret dont ma sœur est morte. Il a parlé de se tuer , il se consolera. »